Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

La Louve et la Proie

 
 
 
 Il sortit là-dessus, l’oeil en feu, l’oreille encore pleine des gémissements de sa fille, et se rendit auprès de la petite louve. Un moment, il s’assit à ses côtés. « Lady », dit-il, tout à la saveur du nom. Il ne s’était guère soucié jusque-là des noms qu’avaient dénichés ses enfants mais, à l’aspect de la bête, maintenant, il trouvait pertinent le choix de Sansa. Lady était la plus menue de la portée, la plus jolie, la plus gracieuse et la plus docile. Son regard avait le chatoiement de l’or, pendant que Ned plongeait les doigts dans sa fourrure grise.

 Peu après, Jory reparut, Glace aux mains. La corvée terminée, Ned ordonna :

 "Choisis-moi quatre hommes pour la remporter dans le nord. Et qu’on l’enterre à Winterfell."

 (Eddard III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 Dans cet article on verra comment GRRMartin dessine le portrait d'une princesse de conte beaucoup plus ambivalente que ne le laisse voir un premier abord, et comment le statut de proie voisine avec celui de prédatrice, et pas pour la plus grande quiétude de notre héroïne. Toute la problématique se trouvant exposée dans le premier chapitre consacré à Sansa, il bénéficiera d'un développement important mais pas exclusif. 

 

  

 - LA PRINCESSE ET SON DOUBLE -

 

  Sansa Stark, par sa naissance, est une louve de Winterfell, comme en témoigne son adoption d'une louve géante issue de la même portée que les autres loups adoptés par chacun de ses frères et soeur. Elle est également une jeune fille Tully, ayant hérité de la beauté de sa mère, laquelle raconte combien elle s'efforce de se montrer en princesse parfaite depuis son plus jeune âge, et combien elle a toujours été facile et docile, contrairement à sa petite soeur plus sauvage. 

 On le voit dès le tout premier chapitre qui lui est consacré - dans le tome 1 A Game of Thrones - Sansa s'est en fait forgé un monde idyllique et stéréotypé de conte, dans lequel elle se plait à jouer l'héroïne, et dont l'apparence fantasmatique entre en conflit direct avec la réalité :   

 

Son voeu le plus cher était de vivre dans un monde aussi harmonieux et plaisant, voilà tout, que celui des chansons. Pourquoi fallait-il qu’Arya n’eût ni la suavité, ni la délicatesse, ni la gentillesse de la princesse Myrcella ? Quelle soeur idéale aurait fait celle-ci...

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La princesse Myrcella est la fille de la reine Cersei, le portrait miniature de sa mère - comme le dit Tyrion - mais sans le caractère de cette dernière. Et en effet, le peu qu'on voit d'elle tout au long de la saga laisse deviner une adorable petite fille douce et intelligente, quoique très en retrait. En somme, la princesse idéale, le miroir que Sansa se rêve, c'est elle.  

 Le conflit entre les aspirations de Sansa et la réalité s'exprime en effet de manière aiguë et immédiate dans l'opposition très marquée avec sa soeur Arya au point que toutes les deux en viennent à se demander si elles sont bien soeurs, et si Arya n'est pas une bâtarde. Lorsqu'elle était petite, Sansa avait demandé à sa mère si des esprits n'avaient pas par hasard échangé sa vraie soeur contre Arya à sa naissance. 

 Cependant, ne nous y trompons pas, cette opposition est dans sa radicalité un lieu commun littéraire qui ne résiste pas à l'examen approfondi. Dans leur construction narrative, Arya et Sansa sont les deux faces d'une même pièce, ou si on veut, deux modes d'expression d'un même sang Stark, le "sang de loup", marié au sang Tully - celui des rois "sudiers" (Catelyn Tully, par sa mère, descend d'une famille qui a eu pour fief la forteresse royale d'Harrenhal). On a vu dans un autre article que leurs trames respectives se répondaient et dessinaient chacune de leur côté des aspects du personnage de Lyanna Stark, la soeur d'Eddard et la véritable mère de Jon Snow, la Louve-Princesse de Winterfell par excellence : Lyanna étant morte depuis 15 ans quand la saga débute, elle est d'autant plus un "personnage-type" de chanson ou de conte, qu'elle est débarrassée des contingences du vécu "actuel" (l'actualité des personnages, s'entend), et partant des exigences de réalisme du récit par l'approfondissement du caractère. 

 

 A l'appui de cette construction en complémentarité et en miroir des deux soeurs, le premier chapitre d'Arya s'ouvre sur la fuite et le dépit de la fillette de ne pas pouvoir être comme son aînée :

 

Non, ce n’était pas juste. Sansa avait tout. Même deux ans de plus. A croire que ces deux ans lui avaient suffi pour tout prendre et pour qu’elle-même, en naissant, ne trouvât plus rien. D’une telle évidence... ! Sansa savait coudre, chanter, danser. Sansa écrivait des poèmes. Sansa savait s’habiller. Jouer de la harpe et du carillon. Et, pis encore, elle était belle.

(Arya I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La beauté de Sansa lui vient de sa mère, Catelyn Tully, quand Arya ressemble physiquement à son père. Le dépit d'Arya s'exprime par sa fuite de la réunion mondaine entre les princesses et leurs suivantes, chapeautées par Septa Mordane, occupées à des travaux d'aiguille.

 En contrepoint, le premier chapitre consacré à Sansa s'ouvre sur les absents : le père, Eddard, mais ici, c'est l'absence d'Arya qui m'intéresse, puisque Sansa part à sa recherche afin qu'elle ne manque pas l'invitation de la reine Cersei à passer la journée dans le grand carrosse royal. Si pour Arya, Sansa est le modèle qu'elle échoue à imiter et qu'elle fuit, pour Sansa, Arya est la voix de la vérité, le miroir que notre princesse recherche et mais qui lui ne lui révèle que ses propres mensonges, ceux qui recouvrent le visage qu'elle ne veut pas se voir, dans un premier temps : 

 

- On servira des gâteaux au citron et du thé", reprit Sansa, de son ton raisonnable d’adulte, tout en décernant à Lady qui se frottait contre sa jambe le grattouillis d’oreilles quémandé, pendant qu’Arya poursuivait sa louve. "Entre l’agrément de monter un vieux bidet puant, de se salir, de transpirer et celui de se prélasser sur des coussins de plume et de grignoter des gâteaux en compagnie de la reine, tu ne vas quand même pas hésiter ?

- Je n’aime pas la reine", lâcha sa cadette avec une désinvolture qui la suffoqua. Comment pouvait-elle, elle, sa propre soeur, proférer pareille énormité ?

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Les gâteaux au citron dans la saga représentent la vie tranquille et facile de princesse : les deux filles Stark en raffolent également. Dans leur nord, il n'y a pas de citronniers, aussi est-ce un luxe qui les apparente aux princesses sudières, le sud étant considéré comme le berceau des histoires de chevaliers régalant leurs dames de leurs prouesses.  Pour le Nord austère et rude, plus durement touché par l'hiver, le sud représente l'abondance et la belle vie, et le roi Robert Baratheon ne se prive pas d'en vanter la douceur et les mérites à sa nouvelle Main Eddard. 

Seulement voilà, ni Eddard ni sa fille Arya ne se laissent tenter par les sirènes sudières... ou la brillante beauté de la reine Cersei. Arya poursuit : 

 

 "D’ailleurs, poursuivit l’étourdie, elle ne me permettrait pas d’amener Nymeria." Glissant la brosse dans sa ceinture, elle avança sur la louve qui la guignait avec circonspection.

"Les loups n’ont rien à faire dans un carrosse royal, objecta Sansa. Puis tu sais bien que la princesse Myrcella en a peur.

- Comme un bébé qu’elle est", riposta-t-elle tout en saisissant Nymeria par la peau du cou. 

(...)

"Les dieux m’en sont témoins, ta conduite est parfois puérile, Arya... J’irai donc seule, et le plaisir n’en sera que plus grand. Lady et moi, nous mangerons tous les gâteaux au citron, nous n’avons que faire de ta présence pour savourer ce bon moment." Elle s’éloignait déjà quand sa soeur lui cria : "Ils ne te permettront pas non plus d’emmener Lady !"

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Nous voyons dans ce bref échange que malgré les apparences, celle qui tient le langage de raison et de vérité est Arya, la petite soeur, face à la grande qui semble avoir oublié que sa Lady était un loup géant.

Ainsi, si Arya fuit sans relâche l'image de la princesse qu'elle se sent incapable d'égaler et qui la blesse, Sansa cherche sa propre vérité auprès de sa soeur - tout en craignant de la rencontrer.

 En effet, un loup géant est un loup géant, aussi bien élevé soit-il, et comme le dira plus tard Robert Baratheon pour justifier la mort de Lady, qu'il aura accordée à Cersei : 

 

 "Suffit, Ned, pas un mot de plus. Les loups-garous sont des bêtes fauves. Tôt ou tard, celui-ci s’en prendrait à ta fille comme l’autre a fait à mon fils. Offre-lui un chien, elle en sera beaucoup plus heureuse."

(Eddard III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Les loups géants ne sont pas des animaux domestiques qu'on peut traiter en objet : ils sont une part de l'identité Stark, (c'est d'ailleurs un loup qui figure sur la bannière Stark), et les filles Stark n'échappent pas à cette règle, elles qui partagent ce même "sang de loup". Retenons-en l'essentiel : Sansa ou Arya, c'est du kif, une bête à dompter - à transformer en chien - ou à abattre. C'est le fauve concurrent des lions Lannister, si bien que la reine Cersei pourrait tout aussi bien demander à son miroir quel est le roi des animaux, le plus puissant et le plus noble (une fois qu'il n'y a plus de dragons dans le coin).

 

 

- LA PRINCESSE CONVOITEE - 

 

 Mais dans le monde de Sansa, sa louve n'est pas un fauve : elle est aussi sage et bien élevée qu'une princesse : 

 

« (...)

- Je n’en ai jamais vu », dit Sansa, tout en tendant à Lady, sous la table, un morceau de lard. La louve le lui prit des doigts avec autant de délicatesse qu’une reine.

Septa Mordane émit un reniflement de réprobation. « Une dame bien née ne nourrit pas de chiens à table, édicta-t-elle, tout en brisant un rayon de miel qu’elle fit ensuite dégoutter sur son pain.

- Lady n’est pas un chien mais un loup-garou, rectifia Sansa, laissant celle-ci lui lécher la main de sa langue rêche, et, de toute façon, Père nous a permis de nous en faire suivre à notre guise. »

La vieille ne s’inclina pas pour si peu. « Vous êtes une perle. Sansa, mais, je vous le déclare, aussi mauvaise tête que votre soeur dès qu’il est question de ces sales bêtes ! Mais..., se renfrogna-t-elle, j’y pense, où est donc Arya, ce matin ?

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 C'est sur cet échange que s'ouvre le premier chapitre de Sansa. Outre qu'il résume bien à travers les paroles de Septa Mordane ce qu'on vient de voir à propos d'Arya et Sansa, il illustre le monde parfait que s'est forgé Sansa, qui voit explicitement sa louve comme une reine. Reine, c'est le destin auquel est promise l'aînée des Stark à ce moment, dont la main a été engagée au prince héritier Joffrey Baratheon, le fils aîné du roi Robert et de la reine Cersei. Or, la définition de la royauté est particulièrement ambivalente, et on a la chance de le voir en actes et en mots à travers plusieurs figures féminines régnantes : Daenerys Targaryen, reine conquérante grâce à ses dragons - de redoutables chasseurs - s'offre à ses "enfants", mais aussi se laisse littéralement hypnotiser et enivrer de visions, puis dévorer par les Nonmourants à Qarth, avant que le dragon Drogon n'intervienne pour la sauver. Parmi les visions de Daenerys, l'une représente justement une femme  nue en train d'être dévorée par des nains qui ressemblent à des rats; l'interprétation la plus répandue de cette vision est qu'il s'agirait d'une métaphore de Westeros dévorée par la guerre entre les Cinq Rois. Lors de son règne à Meereen, après l'euphorie de la conquête et de la libération des esclaves, elle prend la décision d'enfermer ses dragons dans les profondeurs de sa Grande Pyramide, afin que ceux-ci n'aillent pas s'attaquer aux êtres humains pendant leurs parties de chasse. Tandis qu'elle reçoit tout au long de la journée la longue file de ses sujets (ses "enfants") qui viennent faire valoir telle ou telle revendication, elle fait nourrir ses autres enfants (ses dragons) en leur apportant du bétail, mais ils ne grandissent et ne s'épanouissent pas comme s'ils vivaient en liberté et chassaient leur propre nourriture. 

  Cela fait directement écho à des paroles de la reine Cersei :

 

 Il survint de nouveaux pétitionnaires, et puis d'autres et encore d'autres, chacun plus assommant que le précédent. Et, ce soir-là, quand le dernier d'entre eux eut fini par se retirer et qu'elle était en train d'avaler un souper tout simple en compagnie de son fils, elle lui dit soudain : "Tommen, lorsque tu fais tes prières avant de te coucher, ne manque pas d'exprimer à la Mère et au Père ta reconnaissance d'être encore un enfant. Régner est une rude besogne. Je te le garantis, tu n'aimeras pas beaucoup ça. Les gens te dévorent à coups de bec comme des corbeaux meurtriers. Tout le monde veut une lichette de ta chair.

 - Oui Mère" 

(Cersei VIII, tome 4 A Feast for Crows)

 

 Dans les deux cas, être reine signifie être une proie pour ses sujets, des charognards. Ce qui est a priori incompatible avec le fait d'être un prédateur ou une prédatrice soi-même : le roi chasseur qu'est Robert ne cesse de fuir son trône et les responsabilités inhérentes. Et il meurt. Cersei la lionne en chassant impitoyablement ceux qui s'approchent trop près du Trône cause directement sa propre chute. Si on remonte plus loin dans le temps, au moment de la Rébellion, on pourrait dire également que Rhaegar Targaryen a perdu le trône en courant après la réalisation de la prophétie du "Prince promis", jusqu'à enlever Lyanna Stark.

 Cette idée du régnant-proie est également présente dans le discours exemplaire tenu par Varys à Kevan Lannister mourant, à propos d'un nouveau prétendant au trône qui devrait sauver Westeros de tous ses maux, le prince Aegon :

 

 - "(...) Aegon est modelé pour régner depuis qu'il sait marcher. (...)Il sait pêcher, cuisiner, panser une blessure, il sait ce que c'est que d'avoir faim, d'être traqué, d'avoir peur. On a appris à Tommen [Baratheon] que la royauté était son droit. Aegon sait que la royauté est son devoir, qu'un roi doit faire passer son peuple d'abord, et vivre et régner pour lui."

(Epilogue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

On notera seulement ici que le discours de Varys a tout de la façade, vu qu'il vient lui-même de blesser mortellement Kevan dont l'oeuvre politique risquait de ramener la paix sur Westeros. Or, Varys ne travaille pas pour Westeros, mais pour son poulain, et personne d'autre que lui ne doit prétendre au statut de roi sauveur et consolateur. 

Mais revenons à Sansa.

 La réponse de la septa Mordane montre à quel point la jeune fille s'aveugle sur sa louve, et partant sur sa propre nature; pour le confirmer, plus tard dans le chapitre, on verra plusieurs hommes d'armes mettre la main à l'épée en découvrant l'animal. La louve elle-même sait montrer les dents et grogner... comme ses frères et soeurs. La réflexion de septa Mordane fait en outre écho à ce qu'en a déjà dit la reine Cersei, alors que le convoi royal était encore à Winterfell : 

 

La reine frissonna. « Ces bêtes-là ont quelque chose de contre nature. Elles sont dangereuses. Je ne tolérerai pas qu’on emmène une seule d’entre elles dans le sud.

- Tu t’attaques à forte partie, dit Jaime. Elles ne lâchent pas leurs maîtresses. »

 (Tyrion I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Au passage, retenons que Sansa est le premier personnage féminin présenté comme devant succéder naturellement à la reine Cersei, et cette dernière - à travers les loups - ressent instinctivement le danger. Si Sansa n'a que de l'admiration pour cette belle et brillante reine, au point de souhaiter avoir pour soeur la petite princesse Myrcella, et si elle n'a aucunement le projet d'évincer Cersei ou de prendre sa place (ça ne lui effleure même pas l'esprit), elle représente pour Cersei sa future chute : c'est un motif littéraire qui sera plus explicitement souligné dans le tome 4 A Feast for Crows, lorsque nous apprendrons qu'une vieille sorcière a prédit autrefois à Cersei "qu'une reine plus jeune et plus belle" viendrait la mettre à bas et s'emparer de tout ce qui lui est le plus cher (d'autres pistes méritent d'être explorées pour cette "reine plus jeune et belle", mais elles seront traitées en détails dans une étude consacrée spécifiquement à Cersei). 

 

 Cependant, la royauté étant a priori incompatible avec la nature prédatrice, un sacrifice sera nécessaire.

L'amour du prince charmant ne se gagne d'ailleurs qu'au prix de l'abandon du loup : 

 

Voyant Lady les talonner, il [le prince Joffrey] reprit : "votre loup risque d'effrayer les chevaux, et vous semblez avoir peur de mon chien. Que diriez-vous de les laisser tous deux et de partir seuls ?"

(Sansa I, tome 1 A Game f Thrones)

 

Le "Chien" de Joffrey est en réalité son garde du corps, Sandor Clegane. Comme un grand garçon qu'il est, Joffrey ajoute qu'il peut défendre sa princesse, car il est un "homme fait", comme le prouve sa belle épée, qu'il exhibe avec fierté et qu'il a nommée "Dent de lion". Encore une histoire de fauve. Si Joffrey a l'air de faire un sacrifice en laissant son "chien", il a tôt fait de le remplacer par son arme et de se présenter comme le prédateur qui doit remplacer le loup aux côtés de Sansa. 

 

 

- LE SACRIFICE - 

 

 Toute ambiguïté est levée lorsque Cersei Lannister rejoue la scène où la méchante reine demande à un chasseur d'emmener Blanche-Neige dans la forêt, de la tuer et de lui ramener son coeur comme preuve. A la place du coeur, ce sera une peau de loup. 

 Que s'est-il passé pour en arriver là ? La cause est racontée dans la scène qui conclut le premier chapitre de Sansa du tome 1 A Game of Thrones : le prince Joffrey, en voulant jouer au chevalier servant et roi justicier, s'est attaqué à un compagnon d'Arya, qui a pris sa défense. Joffrey maniant son épée et les insultes, Arya un bâton. La louve d'Arya est intervenue en mordant le prince à la main,  et Arya a balancé l'épée du prince au fleuve, véritable geste castrateur. On peut aussi y voir un clin d'oeil ironique à la fin du film Excalibur de Boorman, lorsque l'épée d'Arthur est lancée à la mer et ainsi rendue à la Dame du Lac : Joffrey étant une véritable antithèse du roi Arthur et du preux chevalier, la scène n'en est que plus drôle et tragique à la fois, et elle fait d'autant mieux ressortir l'aveuglement volontaire de Sansa. 

 En tous les cas, dépossédé honteusement de son épée Dent de lion, le prince Joffrey n'est plus en mesure de menacer la princesse ni d'en faire sa proie puisqu'il est lui-même devenu une proie en redevenant brusquement un petit enfant qui appelle sa mère l'aide. 

 Après ce fâcheux épisode, Cersei a exigé le châtiment d'Arya, tout d'abord en lançant son frère jumeau Jaime et le Limier (Sandor Clegane) officiellement aux trousses de la louve pour l'abattre, officieusement à celles de la fillette qui s'était enfuie dans les bois après l'altercation, pour l'abattre également, comme ce sera confirmé par Jaime dans le tome 4, A Feast for Crows. Arya a heureusement été retrouvée par les hommes de son père Eddard, échappant ainsi à la mort sans jugement et comme une bête traquée qui lui était promise. Ce ne sera pas la seule traque que subira Arya, puisqu'à la chute de son père, Cersei lancera la Garde Blanche puis le guet de Port-Real à ses trousses, sans davantage de succès. 

 Ni la mort d'Arya ni celle de sa louve n'étant obtenue par la méchante reine, Cersei se rabat sur la louve de Sansa, Lady, qui était restée sagement au camp, et dont elle exige la mort et la peau, en compensation.

 

- "Nous en avons un [= un loup]", riposta-t-elle d’une voix paisible, mais avec une lueur de triomphe dans ses yeux verts.

Personne d’abord ne comprit l’insinuation, puis le sens émergea, peu à peu, crûment, et Robert finit par hausser les épaules d’un air agacé : "Comme il te plaira. Donne tes ordres à ser Ilyn."

(Eddard III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Ser Ilyn est le bourreau royal, celui qui exécute la justice du roi. En l'occurrence, le roi abandonne explicitement la justice à la reine, qui obtiendra bien la mort de la louve. Comme la méchante reine du conte, Cersei n'est pas dans une recherche d'équité, mais dans une affirmation de son pouvoir : tout ce qui est en mesure de la défier un jour doit être abattu. Seulement c'est Eddard qui tuera l'animal avec l'épée seigneuriale Glace. Il fera porter la dépouille à Winterfell pour qu'elle y soit enterrée au cimetière familial. Ainsi, Cersei n'obtiendra pas la peau de loup désirée et sa victoire ne sera pas complète. De même, la méchante reine éloigne Blanche-Neige du château, mais celle-ci ne meurt pas et se réfugie dans la forêt, pour mieux la vaincre plus tard.  

 Renforçant encore le parallèle avec le conte, le chasseur - aka le Limier Sandor Clegane - revient de sa chasse avec le corps du jeune garçon boucher Micah, l'ami d'Arya, qu'il n'a pas retrouvée non plus que sa louve Nymeria.

 

 Il y a du leurre dans cette affaire : d'une part, ce n'est pas la bonne louve qui est sacrifiée, d'autre part ce n'est pas nécessairement la partie attendue de Sansa qui a subi le sacrifice. Notre réflexe est de penser qu'après la mort de Lady, Sansa n'est plus vraiment une louve de Winterfell, mais revoyons tout de même les gestes d'Eddard Stark : 

 

 

Il sortit là-dessus, l’oeil en feu, l’oreille encore pleine des gémissements de sa fille, et se rendit auprès de la petite louve. Un moment, il s’assit à ses côtés. « Lady », dit-il, tout à la saveur du nom. Il ne s’était guère soucié jusque-là des noms qu’avaient dénichés ses enfants mais, à l’aspect de la bête, maintenant, il trouvait pertinent le choix de Sansa. Lady était la plus menue de la portée, la plus jolie, la plus gracieuse et la plus docile. Son regard avait le chatoiement de l’or, pendant que Ned plongeait les doigts dans sa fourrure grise.

 Peu après, Jory reparut, Glace aux mains. La corvée terminée, Ned ordonna :

 "Choisis-moi quatre hommes pour la remporter dans le nord. Et qu’on l’enterre à Winterfell."

 (Eddard III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La louve n'est plus géante, elle est petite, docile, jolie, exactement comme l'est Sansa, mais surtout, elle est une agnelle qu'on mène à l'abattoir. Eddard adopte envers elle une attitude pleine de tendresse et de respect : il la regarde dans les yeux comme il fait aux hommes qu'il doit exécuter, c'est-à-dire qu'il lui accorde le même regard et la même considération qu'à un être humain. Le sacrifice lui-même est de l'ordre de l'indicible : on verra l'avant et l'après, mais pas le "pendant". Et pour finir, la dépouille repart pour Winterfell sous escorte. En d'autres termes, ce pourrait être la princesse qu'il sacrifie à la reine, en mettant sa fille-louve à l'abri et hors de portée. 

 D'autre part, nous avons affaire là non pas à une proie à proprement parler, mais à une victime docile et "consentante". Je le mets entre guillemets parce qu'il s'agit d'un consentement symbolique, le même qu'on retrouvait dans les pratiques sacrificielles du monde antique, où l'animal tué n'était pas censé se débattre, ce qui aurait été un mauvais présage, un signe que le sacrifice n'agréait pas à la divinité. Lady est en tous les cas un véritable bouc émissaire, innocent du crime qui a été commis, mais potentiellement coupable d'être ce qu'elle est et par conséquent de crimes futurs.

Si on continue sur cette route, on pourra se demander à quelle divinité la "Lady" a été sacrifiée : pas à Cersei, en tous les cas. Aux dieux du Nord ? On peut également à bon droit se demander si Lady est bien le premier bouc émissaire dans l'histoire des Stark, ou si elle ne répète pas là une histoire plus ancienne et oubliée, ce qui ferait d'elle un loup enchaîné  - enchaîné à une histoire et un destin commun au sang de loup... qui attache tous les Stark à Winterfell comme à une prison symbolique.  

 

 En tous les cas, la mort de Lady ne nous montre pas la fausseté des contes et des chansons, mais prend à la lettre le désir de Sansa de vivre dans une chanson, et dans les chansons, les princesses et les dames (les lady) meurent tragiquement. Le point de non-retour est franchi narrativement tout autant que géographiquement, car l'épisode a lieu au Trident, dans le Conflans : les Stark ne sont plus ici dans le Nord, et le Conflans marque la frontière symbolique entre les mondes des morts, au nord, et celui des vivants, au sud (j'aurai l'occasion de revenir sur cette géographie mystique de Westeros dans une catégorie réservée). Tous les Stark qui ont franchi cette frontière le payent ou l'ont payé de leur vie - au sens propre, ou symboliquement en renonçant à leur identité Stark... ou à leur couronne, à l'instar de Torrhen Stark, dernier roi du Nord, qui ploya le genou devant les dragons d'Aegon le Conquérant, et qui laissa son nom d'"Homme à genou" à une auberge du Conflans.

 

Sansa fera payer ce sacrifice à son père lorsque plusieurs mois plus tard - alors qu'Eddard prêt à son coup d'état avait préparé le renvoi de ses filles à Winterfell - elle se précipitera chez la reine Cersei pour se mettre sous sa protection... et permettra ainsi à la reine d'orchestrer elle-même la chute d'Eddard Stark. Mais quelle Sansa se précipite chez Cersei ? La princesse éplorée qui ne veut pas se séparer de son prince ? Voyons ce qu'en dit Sansa : 

 

 

Bien qu’elle fût la facilité même, l’obéissance même et tout et tout, la fille en or, une furie, ce matin-là, une furie digne d’Arya, pour échapper à septa Mordane et braver son seigneur et père. Jamais elle n’avait rien fait de si téméraire et jamais ne s’y fut risquée sans son amour extrême pour Joffrey. « Il allait me ramener à Winterfell et me marier à je ne sais quel obscur chevalier. Et j’avais beau dire : "C’est Joff que je veux", il faisait la sourde oreille. » 

(Sansa IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

C'est bien la louve furieuse qui est allée voir Cersei. Sans doute la même qui a poussé Lyanna a fuir son fiancé Robert Baratheon pour rejoindre son prince charmant Rhaegar Targaryen. 

 

 

 

- PEAU D'AGNEAU ET COEUR DE LOUVE - 

 

 Ainsi, à la cour de Port-Real, il ne reste plus à la louve Sansa qu'à se protéger et cacher sa véritable nature dans son "armure de courtoisie", celle qui fait qu'elle apparaît uniquement comme une princesse accomplie et docile - pieux mensonge, ainsi que le rappellent Tyrion et Sandor Clegane à maintes occasions. 

 Gardons-nous en effet de ne voir en elle qu'une victime : de même que Lady était capable de montrer les dents, le caractère de Sansa est ambivalent : sa réaction à la mort de Joffrey, qui n'est après tout qu'un gamin de 13 ans et qui inspire de la pitié à Tyrion, malgré les humiliations infligées et les menaces de mort, est particulièrement parlante à cet égard :

 

 Mort, il ne l’était pas encore lorsqu’elle avait quitté la salle du Trône. Mais il se trouvait à genoux, se griffant la gorge et se déchirant lui-même la peau dans ses efforts désespérés pour respirer. Un spectacle trop épouvantable à regarder. Aussi s’en était-elle détournée, sanglotant, avant de prendre la fuite. Lady Tanda avait fait pareil. "Vous avez bon coeur, madame, lui avait-elle dit. Ce n’est pas toutes les filles qui pleureraient si fort pour un homme qui, après les avoir répudiées, les aurait mariées à un nain."

 Bon coeur. J’ai bon coeur. Un rire hystérique menaça de la secouer, mais elle le ravala. Les cloches sonnaient, lentes et funèbres. Sonnaient, sonnaient, sonnaient. Elles avaient sonné de même pour le roi Robert. Joffrey était mort, il était mort, il était mort, mort, mort. Pourquoi pleurait-elle, alors qu’elle avait envie de danser ? Etaient-ce des larmes de joie ?

(...)"Les dieux sont cruels, de le prendre si jeune et si beau, durant le festin de ses propres noces", avait encore dit lady Tanda.
Les dieux sont justes, songea Sansa. C’était durant un festin de noces que Robb avait péri, lui aussi. C’était pour Robb qu’elle pleurait. Pour lui et pour Margaery. Pauvre Margaery, deux fois mariée, deux fois veuve.

(...)

Les dieux ont exaucé ma prière, songea-t-elle. Elle éprouvait un tel sentiment de torpeur, d’irréalité. Ma peau s’est métamorphosée en porcelaine, en ivoire, en acier.

(Sansa V, Tome 3 A Storm of Swords)

 

 Le Robb dont Sansa convoque ici la mémoire est son frère aîné, Robb Stark, assassiné par ses vassaux lors des Noces Pourpres, avec la bénédiction du patriarche Tywin Lannister. Robb Stark et Joffrey ne s'étaient jamais entendus - dès leur toute première rencontre à Winterfell. La querelle d'adolescents avait tourné à la lutte à mort après l'exécution d'Eddard Stark, et le cruel Joffrey n'avait jamais manqué une seule occasion de railler Robb, davantage encore après sa mort.

 Pour se faire sous les ors et la soie du décorum, et derrière les tartes au citron, le combat que mène Sansa n'en est pas moins une réalité : l'armure de courtoisie qu'elle s'est forgée est sa propre peau, métamorphosée en acier. Au moment où elle pense cela, elle est mariée à Tyrion Lannister, ce qui en fait une lionne et nous avons peut-être ici un clin d'oeil au lion de Némée que devait tuer Héraclès, et dont la peau était impénétrable. Héraclès tua le monstre en l'étouffant, puis il l'écorcha en se servant des propres dents du lion, car aucune arme et pas même le feu ne pouvait entamer cette peau. 

 Après la mort de Joffrey, cette armure semble craquer et la rumeur populaire voit Sansa en sorcière capable de se métamorphoser en louve ailée, et de fuir le Donjon rouge par la voie des airs, ce qui n'est pas non plus sans rappeler une autre image, celle de "la bête ailée qui s'envole d'une tour fumante en exhalant des flammes d'ombres", ainsi que la voit Daenerys lorsqu'elle rend visite aux Nonmourants de Qarth qui lui "prédisent" son avenir. C'est aux Eyrie - littéralement le "nid d'aigle" - que Sansa atterrit, comme pour confirmer la nature prédatrice qui sommeille en elle. On a vu toutefois dans l'article "un enterrement de première classe", que Sansa procèdait peut-être elle-même aux funérailles de sa nature de louve, en attendant de pouvoir la ressusciter. A moins que la louve ne doive définitivement céder la place à autre chose, garantie de survie au-delà de "l'heure du loup", autrement dit à l'aube et au retour de l'été

  On peut aussi imaginer qu'à l'heure du loup, la persécutrice de la princesse devienne à son tour proie de la louve. Ou des louves, puisque si Arya a fini par prendre la mer et quitter Westeros, sa louve Nymeria règne avec sa meute sur le Conflans où elle est demeurée. Sansa pourrait à l'avenir renouer le lien perdu avec sa soeur en adoptant sa louve, celle à la place de laquelle Lady fut sacrifiée. 

 

Avant d'étudier la figure de la méchante reine que la jeune princesse doit remplacer un jour, nous irons faire un tour du côté des figures paternelles et de ce qu'elles représentent. 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 



12/09/2016
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