Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Jeux d'ombres

 

 

"Cressen lui-même devait en convenir, l'oiseau le méritait, superbe, avec sa blancheur neigeuse, sa taille supérieure à celle du plus gros faucon, les prunelles de jais qui, le distinguant des vulgaires albinos, l'attestait pur corbeau blanc de la Citadelle. "Ici", appela-t-il. L'oiseau déploya ses ailes, prit son essor, traversa la pièce à grand bruit, vint se poser sur la table à côté du mestre.

 "Je vais de ce pas m'occuper de votre déjeuner", déclara Pylos. Cressen acquiesça d'un signe et, s'adressant au corbeau : "Je te présente lady Shôren." L'oiseau hocha sa tête pâle en guise de révérence et "Lady", croassa-t-il, "Lady".

 La petite en demeura bouche bée. "Il parle !

- Quelques mots. Je t'avais prévenue qu'ils étaient très futés. 

- Oiseau futé, homme futé, fou futé futé, fit écho le carillon discordant de Bariol. Oh, fou futé futé futé." Il se mit à chanter. "Les ombres entrent, messire, dans la danse, danse messire, messire danse, chantait-il en sautillant d'un pied sur l'autre, alternativement. Les ombres entendent s'installer, messire, s'installer messire, s'installer messire."

(Prologue, tome 2 A Clash of Kings)

 

 

 

 Écoutons le sage Bariol, qui a sûrement eu des tuyaux sur le futur de notre saga préférée, puisque pour sa toute première apparition, il frappe très fort en nous causant de corbeaux blancs, de neiges et de bâtards (dans le Nord de Westeros, "neige" est le nom de bâtardise, ce qui occasionne une ambiguïté constante dans le texte), et d'ombres dansantes ! Le combat du prologue du tome 1 A Game of Thrones, entre le "corbac" Waymar Royce et l'ombre qu'est l'Autre est une danse, et Bariol a ainsi bien l'air de causer du nord du Mur. Pourtant, c'est de Stannis - son seigneur et le père de la princesse Shôren - que seront tirées les premières ombres tueuses au sud du Mur et c'est également à elles qu'il fait allusion. 

 Les pendus au bout de leur corde dansent également, aux branches des arbres; et les marionnettes au bout de leurs fils; et les ombres dans les flammes. Les ombres seraient-elles joueuses, comme celle de Peter Pan dans le dessin animé de Disney, et sont-elles douées d'une vie ou volonté propre ?  

 Dans l'épisode précédentnous avons dressé un portrait-robot des Autres et analysé le contexte de leurs apparitions essentiellement au nord du Mur. On a vu - notamment à travers leurs "créatures" - qu'ils avaient un lien étroit avec les change-peaux et les vervoyants, sans toutefois pouvoir affirmer pour l'instant avec certitude qu'ils sont la création spécifique d'un vervoyant; on a vu également à travers le contexte que se dessinaient les silhouettes de vieux fantômes du passé : une jouvencelle fille d'un ours, un ours, un loup, un loup bâtard, un bélier/une chèvre, un ou plusieurs enfants probablement mangés, une jeune mère qui fuit un prédateur avec son enfant et qui se sacrifie pour lui (on est tenté de la confondre avec la jouvencelle fille de l'ours, mais comme il n'y a pas de certitude absolue que ce soit le même personnage, on fera la distinction). 

 Comme il ne s'agit que de silhouettes mouvantes, nous allons suivre les traces des ombres ("shadows") dans la lumière, les feux et la fumée ("smoke"), avec un éclairage différent de celui de la lune, on y verra peut-être plus clair. Les résultats du début de l'enquête pourront être infirmés, confirmés, nuancés, enrichis, et de nouvelles silhouettes apparaîtront peut-être, en fonction de ce que nous trouverons. 

 C'est parti ! 

 

 

 

- OMBRES FONDUES - 

 

 

 "Il s'appelait Bannen, dit le lord Commandant Mormont, tandis que le brasier se mettait à le dévorer. (...)

- Et voici que son tour de garde est fini, psalmodièrent solennellement les frères noirs.

- Et voici que son tour de garde est fini, reprit en écho le Vieil Ours.

- Fini ! brailla son corbeau. Fini !"

La fumée incommodait Sam en lui rougissant les yeux. Comme il reportait son regard vers le feu, brusquement il eut l'impression que Bannen se redressait sur son séant, serrait les poings comme pour combattre les flammes qui le consumaient, mais cette vision ne dura qu'un instant, déjà tout sombrait dans les tourbillons de fumée.

(Samwell II, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Cet extrait se situe lors de la seconde halte de l'expédition de la Garde chez Craster, alors que les frères noirs ont été décimés par une horde de morts au Poing des Premiers Hommes et que les survivants pourchassés tentent de rejoindre le Mur au plus vite. Bannen est mort des suites de ses blessures pendant la halte, et ses frères le brûlent en guise de funérailles afin que justement il ne se relève pas d'entre les morts : en effet, nous apprenons au cours de la saga que les os sont probablement le point d'ancrage des âmes et autres esprits, car leur destruction - soit broyés comme le loup Été le fait à un moment, soit brûlés - permet d'interrompre la "possession" du corps ou morceau de corps. 

 

 Été déterra un bras tranché, noir et couvert de givre, dont les doigts s'ouvraient et se refermaient en se halant sur la neige gelée. Il portait encore assez de viande pour remplir son estomac creux et, lorsque se fut fait, il broya les os du bras pour y débusquer la moelle. Ce n'est qu'alors que le bras se souvint qu'il était mort. 

(Bran III, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Comme le dit Melisandre dans le tome 5 A Dance with Dragons, pour expliquer pourquoi l'armure d'os de Clinquefrac participe à la transformation de Mance en Clinquefrac : "les os se souviennent". À ce titre, ils sont comme le bois des arbres, en particulier celui des barrals, dont la blancheur est une "blancheur d'os". Le mot "weirwood" - qui désigne le barral en anglais - est un mot fabriqué par GRRMartin* dont le sens premier est "bois barrage" : et en effet, comme l'explique le vieux vervoyant Brynden Rivers à son apprenti le petit Bran, les barrals retiennent les souvenirs et la mémoire dans leurs racines et leur bois. 

 La vision de Sam pourrait n'être qu'une hallucination due à la fumée, la fatigue et la faim, si elle était la seule de ce type au cours de la saga, or il n'en est rien. La crémation de Bannen a pu libérer l'âme rattachée aux os : Daenerys a pareillement vu Drogo se relever sur son bûcher, enfourcher son cheval - un cheval était sur le bûcher en même temps que Drogo - et donner un coup de fouet. Le premier coup de fouet a d'ailleurs correspondu à l'éclatement de la première coquille d'oeuf de dragon. 

 

 Elle discerna un cheval, un grand étalon gris ciselé de brume et que sa crinière auréolait de flammeroles bleues. Oui, mon amour, soleil étoilé de ma vie, oui, va, maintenant, chevauche, maintenant, va. (...) Maintenant, pensa-t-elle, maintenant, et, une seconde, elle vit devant elle, monté sur l'étalon de brume et une lanière flamboyante au poing, Khal Drogo. 

 (Daenerys X, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Les "flammeroles bleues" permettent même de faire le lien directement avec les Autres, tandis que le gris est, avec le blanc, la couleur associée aux Stark et aux brumes fantomatiques. Précisons que le propre étalon de Drogo, celui qu'il a monté jusqu'à sa mort, était rouge et a été sacrifié dans la cuve où baignait le khal, au cours du rituel qui devait lui rendre la vie. Il n'était donc pas celui du bûcher, choisi exprès parmi les meilleurs chevaux restant. Il y a bien en revanche un étalon gris que Drogo a offert à Jhogo, un des sang-coureurs de Daenerys, et peut-être est-ce celui-ci qui a été sacrifié sur le bûcher, mais sans certitude. Le gris peut donc ici n'être rien d'autre que la marque de la "brume", une couleur générique pour désigner les fantômes, ce qui pourrait suggérer que si les Stark de Winterfell ont le gris si dominant, c'est qu'ils ont des fantômes actifs, inapaisés voire un rien envahissants par chez eux.

Cependant, étalon rouge et cheval gris (étalon, ou jument, ou poulain, ou sans précision particulière) sont récurrents dans la saga. L'étalon rouge, par exemple, était la monture de lord Dustin, l'époux de lady Barbrey Dustin, un vassal d'Eddard Stark qui est mort à la Tour de la Joie : dans le rêve d'Eddard où il se souvient des événements de la Tour de la joie, si tous ses compagnons lui apparaissent en gris et avec des traits flous, l'étalon rouge est la seule note de couleur et le seul trait particulier définissant ses compagnons qui ne soit pas un trait de caractère. Une des constellations de Westeros porte en outre le nom d'Étalon, mais au nord du Mur, on l'appelle "Seigneur aux Cornes". Lorsque Samwell et Vère sont sauvés puis accompagnés par le mort animé Mains-froides, celui-ci conduit un orignac géant (10 pied à l'encolure, donc plus grand encore que Gregor Clegane) qui sert de monture à Sam, Vère et son bébé. Il servira de monture également aux compagnons de Bran lorsque ceux-ci passeront au nord du Mur pour se rendre à la grotte des vervoyants, et suscitera l'appétit du loup géant de Bran, Été. Il y a possiblement un lien symbolique établi entre orignac et étalon comme monture pour passer d'un monde à l'autre mais je consacrerai un article spécifique à cet "étalon rouge" que j'anticipe comme symbolisant un personnage du passé des Stark et des Rois de l'Hiver (j'ai peut-être tort sur ce point, mais comme il est récurrent, il mérite au moins son enquête, lui aussi !). 

 En tous les cas, on retiendra que dans les légendes, les Autres montent des chevaux morts, et que celui que tue Sam montait bien un cheval - "le cheval à Maunois" - dont la tête est la première chose qui émerge des ténèbres de la forêt hantée. On peut rapprocher cette tête, qui semble d'abord émerger seule, des autres têtes coupées de la saga, celles qui ornent des piques et avertissent les passants de respecter la loi du seigneur du lieu: ou celles des histoires que raconte Dick Mains-lestes, qui donnaient des conseils au légendaire seigneur Clarence Crabbe; ou encore des faces de barrals; toutes ces têtes étant "parlantes" à leur manière, et on se demande ce que pourrait bien avoir à dire la tête de cheval.  

 Mais revenons à nos bûchers : la vision qu'a Daenerys dans les flammes est tout aussi fugace que celle qu'aura Samwell. L'explication la plus simple au phénomène est donc que les deux personnages ont vu "l'âme" de chacun des morts quitter leur enveloppe charnelle et leurs os, et se dissoudre dans les flammes ou dans l'air ou...

 Si l'essence de Drogo a plutôt l'air de partir contente vers un monde meilleur, celle de Bannen n'offre pas la même vision "extatique" puisqu'il semble en train de lutter contre le feu. 

 Les bûchers sont récurrents dans la saga, et avec les prêtres rouges Thoros de Myr, Melisandre d'Asshaï et Moqorro nous savons qu'on peut voir effectivement des choses dans les flammes. Stannis et plusieurs de ses hommes s'y sont essayé avec succès selon leur témoignage, même si leurs visions semblent a priori aléatoires et surprenantes. Il est alors possible que ce que Samwell ait vu ne soit pas forcément l'âme de Bannen, mais une autre image venue se superposer là-dessus (et qui aurait été contenue dans le bois qui a servi de combustible), celle d'un homme luttant contre les flammes, comme par exemple celle du faux Mance Rayder sacrifié au bûcher dans une cage de bois, après la bataille du Mur. Cet épisode pourrait lui-même en anticiper un autre, avec une cage, car les cages servent aussi bien à enfermer des hommes que les corbeaux messagers... ou des coeurs, car un coeur vivant est ordinairement à l'abri derrière une cage d'os, la cage thoracique. Sans poursuivre plus avant car la question mérite son propre traitement et qu'on risquerait de trop s'éloigner de notre sujet, la vision de Samwell agit également comme un rappel de l'Autre dont la glace a éclaté et qui s'est évaporé en fumée : 

 

Lorsque [Samwell] rouvrit les yeux, l'armure de l'Autre lui dégoulinait le long des jambes en ruisselets, tandis qu'un sang bleuâtre sifflait en s'évaporant tout autour du poignard de verredragon planté dans sa gorge. Deux squelettes de mains livides s'y portèrent pour l'en extirper, mais, sitôt qu'ils frôlèrent l'obsidienne, ils se mirent à fumer. 

(Samwell I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Ici, la glace de l'Autre serait une matérialisation de l'âme, ou plutôt quelque chose qui agirait comme un os, un "piège à âme" (une toile d'araignée ?), et qui se désagrégerait au contact de l'obsidienne, pour libérer à nouveau cette âme avant sa prochaine capture. 

 

 L'obsidienne est aussi appelée "verredragon" (dans la saga) et le mot en valyrien signifie "feu gelé", comme c'est expliqué dans The World of Ice and Fire, une des oeuvres annexes à la saga, qui se présente comme une encyclopédie écrite par un mestre à l'intention du jeune roi Tommen Baratheon. Au reste, Stannis emploie l'expression "feu gelé" au moins une fois à propos des réserves d'obsidienne disponibles à Peyredragon. Evidemment, le lien au moins symbolique avec le feu des dragons est assez clairement établi, même si on ignore encore par quel moyen cette pierre pas plus chaude qu'une autre au toucher - mais très tranchante - parvient à rompre le sort/la magie permettant aux Autres d'avoir leur aspect solide. Une dague tranchante coupant une toile de sortilèges. On se demande s'il y en a un qui osera essayer un petit coup poignard sur le Mur, juste pour voir.

 En tous les cas, si l'Autre se dissout, il n'est pas certain qu'il soit complètement détruit : il peut simplement avoir retrouvé un état brumeux en attendant que quelque chose - un rituel magique ? - le remette d'aplomb. À moins qu'une part de cette ombre dissoute ait été absorbée par l'obsidienne, ce qui pourrait expliquer pourquoi GRRMartin prend la peine de faire dire à Grenn (l'ami de Sam témoin de la scène) qu'elle est si froide au toucher, immédiatement après, qu'on ne peut pas la saisir. 

 

 

OMBRES CAPTURÉES -

 

 Et justement, arrêtons-nous un peu sur l'intrigante obsidienne : outre la capacité à dissoudre ou absorber les Autres, celle-ci semble pouvoir faire également le contraire, c'est-à-dire créer des ombres ("shadow") : pour être plus exacte une chandelle d'obsidienne permet de projeter à distance (potentiellement très longue) l'ombre d'une personne qui sait la manier. Et après tout, il y a une certaine logique dans le fait de pouvoir absorber puis restituer - peut-être pas exactement sous la même forme. En tous les cas, c'est grâce à cet instrument que Quaithe peut s'adresser à Daenerys dans ses rêves ou dans une demie veille, mais surtout au cours de la nuit. 

 

Son triomphe l'enivrait encore quand [Daenerys] se réveilla brusquement dans les ténèbres de la cabine. (...)

Il y avait quelqu'un d'autre dans la cabine.

"Irri ? Jhiqui ? Où êtes-vous ?" Aucune d'elles ne répondit. Il faisait trop noir pour rien voir, mais elle entendait leur respiration. "Jorah ? Est-ce vous ? 

- Ils dorment, répondit une voix de femme. Ils dorment tous." La voix était toute proche. "Les dragons eux-mêmes ont besoin de dormir."

 Elle se tient au-dessus de moi. "Qui est là ?" À force de sonder les ténèbres, elle eut l'impression de discerner vaguement une ombre, les vagues contours d'une silhouette. "Que me voulez-vous ?

- Souvenez-vous. Pour vous rendre au nord, partez vers le sud. Pour gagner l'ouest, cheminez à l'est. Pour aller de l'avant, retournez en arrière et, pour atteindre la lumière, passez sous l'ombre. 

- Quaithe ?" Daenerys fit un bond de sa couchette jusqu'à la porte qu'elle ouvrit à la volée. (...) Réveillé en sursaut, Viserion ouvrit la gueule, et une bouffée de flammes illumina les plus noirs recoins. Il n'y avait pas de trace de la femme au masque de laque rouge. 

(Daenerys III, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Nous apprenons le mystère de ces chandelles d'obsidienne, parce que Quaithe y fait allusion - en parlant de chandelles qui brûlent mais ne se consument pas - et parce que dans le tome 4 A Feast for Crows, Samwell en voit une à la Citadelle de Villevieille, dans la salle de mestre Marwyn, qui lui en explique l'usage : si elle produit une lumière très vive qui rappelle dans une certaine mesure la lumière produite par l'épée "magique" de Stannis, on peut également communiquer à travers elle comme avec les palantir du Seigneur des Anneaux si on sait s'en servir. C'est pour la référence, ça, avec la différence que le palantir ressemble à une boule de cristal et la chandelle d'obsidienne à un objet phallique très grand et très gros. Lorsque seul un des deux interlocuteurs a une telle chandelle, c'est sa propre ombre qui est projetée et visible uniquement de la personne à laquelle il s'adresse. En l'occurrence, dans le cas de Quaithe, cette dernière reviendra "rendre visite" à Daenerys à Meereen et lui expliquera que seule elle est en mesure de la voir. Et effectivement, la petite Missandei réveillée par l'absence de sa maîtresse la trouvera en train de parler "toute seule" sur la terrasse de la Grande Pyramide. 

 La manière de faire fonctionner ces chandelles reste mystérieuse : la toute dernière épreuve des apprentis mestres de Westeros, racontée par l'acolyte Armen à ses amis étudiants de la citadelle, dans le prologue du tome 4 A Feast for Crows, consiste à rester tout une nuit enfermé dans une pièce avec une telle chandelle. Ce n'est pas une épreuve éliminatoire puisqu'il faut seulement rester là toute la nuit, peu importe le résultat. On retrouve cependant certains apprentis avec les mains tailladées, ce qui laisse supposer que certains ont pu se blesser accidentellement car l'obsidienne est coupante, quand d'autres ont sans doute essayé d'allumer la chandelle au moyen de leur propre sang, et il est effectivement possible que le sang soit un ingrédient indispensable, car on le retrouve dans toutes les "magies" du monde créé par GRRMartin (je tends d'ailleurs à penser qu'il n'y a pas plusieurs magies, mais une seule, qui peut se pratiquer de manière empirique, et dont le "sang" - animal ou végétal - serait le principal réactif). 

 On remarquera par ailleurs que l'énigme de Quaithe peut se comprendre d'une manière différente que ce que comprend certainement Quaithe elle-même : elle souhaite faire venir Daenerys à Asshaï-lès-Ombres, ville dédiée aux arts magiques et limite sud-est du monde connu par les Ouestriens, et pour cela, elle lui dit d'aller "au sud", "à l'est", "en arrière" (aller à Asshaï éloigne de Westeros et du Trône de Fer, c'est un "recul" spatialement et temporellement parlant) et de "passer sous l'ombre". Cependant, en reliant cette prescription à ce qui est attendu du Prince Promis, aka Azor Ahai re-né, "passer sous l'ombre pour atteindre la lumière" pourrait signifier "rencontrer les Autres avant de ramener l'Aube", ou quelque chose dans ce goût-là. En s'intéressant aux dragons et à leur pouvoir, Quaithe a forcément eu connaissance des prophéties du Prince Promis - elles sont d'ailleurs originaires d'Asshaï - mais n'a sans doute pas l'omniscience requise pour interpréter cela autrement qu'en fonction de ses propres connaissances et croyances. 

 En tous les cas, Quaithe murmure dans les rêves éveillés de Daenerys sous forme d'ombre; on a vu également dans un autre article que son masque rouge en bois en faisait un avatar symbolique de vervoyant au visage imprimé dans le tronc d'un arbre barral et qu'elle n'était pas nécessairement honnête. Avec ces éléments, nous voyons se dessiner derrière les ombres que sont les Autres la silhouette d'un vervoyant murmurant des mensonges ou demies vérités et manipulant autrui comme une arme. Cela complique un peu notre schéma, puisqu'on se retrouve a priori avec deux types d'ombres : l'arme et celui qui la manie. 

 

 On retrouve d'ailleurs le même schéma avec Euron Greyjoy, lui aussi en possession d'une chandelle d'obsidienne, mais dont le lien avec la vervoyance et en particulier la Corneille à Trois Yeux est encore plus explicite, puisqu'il se fait appeler "Oeil-de-Choucas" ("Crow's Eye" en anglais, "oeil de corneille"). Je ne développerai pas davantage ici l'étude du personnage, mais je tiens à signaler brièvement qu'Euron utilise notamment son frère Victarion comme une arme : dans le tome 4 A Feast for Crows, il l'envoie en première ligne prendre les Îles Boucliers (avant de s'attribuer le mérite de la victoire), et plus tard, il lui donne le cor Dompte-Dragon avec la mission d'aller chercher à Meereen Daenerys avec ses dragons pour qu'Euron en fasse sa reine. 

 

"Je vous ai vu dans les feux nocturnes, Victarion Greyjoy. Vous avancez à travers les flammes, grave et féroce, votre grande hache ruisselant de sang, aveugle aux tentacules qui vous enserrent le poignet, le cou et la cheville, les fils noirs qui vous font danser."

 (Le Prétendant de Fer, tome 5 A Dance with Dragons)

 

Comme l'explique le prêtre rouge Moqorro, que les hommes de Victarion ont repêché dans la mer et que le commandant de la Flotte de Fer a pris à son bord, ce dernier est la marionnette de son frère. Plus tôt, ces tentacules sont déjà apparus dans les feux de Moqorro, si on considère que l'ombre monstrueuse avec un oeil unique et aux dix longs bras sur une mer de sang est la même : on y reconnaît Euron Greyjoy sous la forme d'un kraken, l'animal du blason des Greyjoy.

 

 

 Ces jeux d'ombres nous ramènent aux ombres portées par le feu et la lumière, et à Melisandre. La prêtresse dit une chose intéressante à propos de celles qu'elle a convoquées pour tuer Renly Baratheon et Cortnay Penrose, le gouverneur d'Accalmie : 

 

"Le preux ser Oignon se laisserait-il à ce point terrifier par une ombre éphémère ? Reprenez courage, allons. Les ombres s'animent exclusivement quand la lumière les met au monde, et les feux du roi [Stannis] brûlent si bas que je n'ose plus lui en soutirer pour procréer un nouveau fils. Cela risquerait de le tuer."

(Davos III, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Melisandre propose donc dans la foulée à Davos d'être son nouveau partenaire pour produire de nouvelles ombres, ce qu'il refuse. Plus tard, lorsqu'elle sera au Mur, elle proposera la même chose à Jon Snow, en essayant de le séduire, en vain pour le moment. Melisandre parle de "feux vitaux" au premier degré : comme servante fanatique du dieu R'hllor - qu'on pourrait résumer en "feu et lumière divinisés" - ce n'est pas très étonnant, mais ce qui l'est davantage, c'est que ce pourrait bien être une réalité concrète, comme le montre le "baiser de feu" qui ressuscite Beric Dondarrion puis Catelyn Stark : on voit Beric Dondarrion embraser son épée avec son propre sang, comme si le sang était du feu. Sur un plan aussi concret que métaphorique, l'extinction des feux signifie la mort, comme dans cette vision de Melisandre, dans le tome 5 A Dance with Dragons, où elle voit une grève avec des falaises et des cavernes dont tous les feux s'éteignent un à un, happés par les ténèbres, pour ne plus laisser que silence et mort.

 En tous les cas, Melisandre crée des ombres à partir de ce qu'elle appelle "feux vitaux", mais à travers les yeux de Catelyn et de Davos qui reconnaissent la forme des ombres, il s'agit d'une part de l'essence de Stannis. 

 

 Nous reviendrons plus tard sur les ombres de Melisandre, car elles sont plus ambiguës que la prêtresse le prétend. Notons déjà le paradoxe qu'elle vient dans le Nord, au Mur, pour combattre des ombres à coup d'autres ombres. Ombres de glace et de ténèbres contre ombres de feu, ça sent l'entourloupette ! 

 

 

, OMBRES PORTÉES -

 

  Enfin, et sans action magique d'aucune sorte de la part des hommes, nous voyons à plusieurs reprises dans la saga les ombres projetées par certains personnages, un phénomène a priori parfaitement naturel mais qui dans le contexte de la saga offre non seulement des possibilités d'interprétation métaphorique, mais encore pourrait résulter d'une "magie" simplement à l'état naturel : en d'autres termes, une ombre projetée serait exactement la même chose que les ombres créées, mais elle serait toujours rattachée à son "propriétaire"; en gros, c’est comme l’ombre que Peter Pan veut récupérer et que Wendy recoud.

 Nous avons vu par exemple dans la première partie qu'en cherchant à retenir Jon la nuit où il fuit Châteaunoir et le Mur, Samwell projetait une ombre géante et large, comme celle d'un ours, et j'en ai déduit que Sam représentait ici à la fois la parole du Vieil Ours cherchant à retenir ses hommes, et un très vieux personnage d'ourse, fille de "roi ours" et partenaire d'un loup bâtard.

 Je vais m'arrêter cette fois sur l'ombre projetée par Tyrion. D'abord parce qu'elle est présente dès la première apparition de Tyrion comme personnage autre que figurant, et ensuite parce que l'association avec un géant constitue un thème récurrent, également sur le mode de la moquerie et du mensonge, comme "mon géant Lannister" répété par Shae, notamment au procès de celui dont elle a été la maîtresse, ce qui déclenche l'hilarité de l'assistance. On pourrait même aller plus loin en ajoutant que c'est précisément la prétention de Tyrion à être un géant alors qu'il est nain qui le rend coupable d'office aux yeux de tous. Shae achète la faveur de l'assistance avec un bon mot quand il est patent qu'elle joue la comédie. Avec "mon géant Lannister", Shae est à l'opposé d'Aemon, le vieux mestre aveugle de la Garde de Nuit : 

 

"- Permettez, intervint mestre Aemon, depuis l'autre bout de la table, je pense, moi, que lord Tyrion est un homme d'une taille peu commune." (...) "Un géant, je pense, venu se mêler à nous, ici, au bout du monde. 

- En fait de qualificatifs, messire, on m'a plutôt gâté, répondit gracieusement le nain, mais géant est une rareté. 

- Et néanmoins, reprit mestre Aemon, tout en paraissant le sonder de ses prunelles laiteuses et voilées, je pense n'exprimer là que la vérité vraie."

(Tyrion III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Mestre Aemon est aussi celui qui peut deviner plus tard que l'épée de Stannis n'est pas la véritable Illumination, car si elle dégage de la lumière, elle ne dégage pas de chaleur. La cécité de mestre Aemon l'empêche précisément de se laisser leurrer, aveugler, par l'éclat illusoire de l'épée. L'ombre permanente dans laquelle sont plongés ses yeux lui permettent-ils de sentir les "ombres" projetées par les gens et les choses, leur essence ?

 À propos de l'épée de Stannis, on me dira, certes elle n'est pas brûlante, mais les chandelles d'obsidienne peuvent elles aussi illuminer sans dégager de chaleur : l'épée de Stannis n'est pas en obsidienne, justement, ni même en acier valyrien, mais en bon acier ordinaire. C'est un rubis nouvellement placé sur son pommeau qui permet vraisemblablement l'illusion, à l'instar des rubis qu'utilise Melisandre pour ses autres illusions, comme de changer l'apparence de Mance Rayder ou Clinquefrac, et peut-être la sienne propre. En d'autres termes, Melisandre se pare et pare les autres d'une ombre (paradoxalement faite d'une lumière "aveuglante") qui ne correspond pas à leur apparence commune mais que les gens s'attendent à voir, et qui par là est vraie : elle est simplement appliquée à la mauvaise personne ou au mauvais objet. 

 Mais revenons à Tyrion et son ombre : 

 

Mais, au moment où il poussa la porte, la lumière en provenance de l'intérieur déginganda sa silhouette en travers de la cour et, quelques secondes, lui décerna une prestance vraiment royale. 

(Jon I, tome 1 A Game of Thrones)

 

Ces mots concluent le premier chapitre consacré à Jon. C'est également le premier chapitre où Tyrion apparaît autrement qu'en faisant de la figuration : il parle et agit, et son tout premier interlocuteur "scénique" est Jon, le bâtard de roi, le bâtard du nord. Au passage, on notera que c'est bien la lumière qui fabrique l'ombre, ou plutôt la révèle, et lui donne une forme tout aussi fugace que les "ombres" vues dans les flammes par Samwell ou Daenerys ou Melisandre.

 Lorsqu'il est au Mur, mestre Aemon le qualifie de géant, bien qu'on ne voit pas son ombre. En revanche, Jon à un moment manque de le voir arriver, comme s'il était une ombre silencieuse, et, en posant enfin les yeux sur lui, trouve qu'il ressemble à un petit ours sous toutes ses épaisseurs de fourrure. Voilà, on retrouve notre ours. 

 

 L'ombre de Tyrion est mentionnée à nouveau beaucoup plus tard, et si elle n'est pas "royale", elle est du moins géante à nouveau :

 

- Je me suis laissé dire que la nuit était sombre et pleine de terreurs. Que voyez-vous dans ces flammes ? 

- Des dragons", répondit Moqorro dans la Langue commune de Westeros. (...) "Des dragons, anciens et nouveaux, vrais et faux, lumineux et ténébreux. Et toi. Un petit homme avec une grande ombre, montrant les dents au milieu de tout cela."

(Tyrion VIII, tome 5 A Dance with Dragons)

 

"Montrer les dents" traduit l'anglais "to snarl", qui signifie plus exactement le grognement chez les animaux et la hargne chez les humains. Il est employé régulièrement et essentiellement dans la saga à propos des loups Stark mais aussi des chiens (Sandor Clegane en particulier), et même à quelques occasions spécifiques, les arbres. Bien que dans l'absolu les lions (Lannister) puissent "grogner" eux aussi, la saga emploie pour eux "to roar" ("rugir"). On peut donc se demander pourquoi Tyrion Lannister se mettrait à grogner comme un loup ou un chien, mais une petite recherche permet de voir que ce n'est pas la première fois que le verbe lui est accolé : la première fois que cela arrive, c'est dans le tome 3 A Storm of Swords, alors que son père Tywin Lannister lui propose d'épouser Sansa Stark. A ce moment-là, Tyrion a perdu son nez, il est défiguré comme Sandor Clegane l'était déjà. Après ce premier grognement, le verbe revient régulièrement à propos du mode d'expression de Tyrion, et il se peut donc que ce passage au grognement soit une façon de marquer littérairement son union avec le "sang de loup" à travers Sansa, une sorte de "starkisation" qui a même déjà commencé au cours de son rêve comateux après les blessures reçues à la Bataille de la Néra, où son âme semble errer entre le monde des vivants et celui des morts, un monde entièrement gris.

 Avant Tyrion, Sandor Clegane était déjà un partenaire protecteur pour Sansa. Les deux ont en outre en commun de ne pas avoir profité de situation de domination pour la violer. Et c'est dans le Val que Sansa sera pour la première fois comparée à son tour à une ourse. 

 L'ombre de Tyrion apparaît donc relativement multiforme : roi, ours, loup/chien, mais toujours grande. Cela pourrait être le reflet de l'évolution du personnage, mais nous allons laisser le dernier mot à Varys - même si son affirmation fleure bon la flatterie et que Tyrion n'y voit que du feu, à cette époque où il a pourtant son nez entier : 

 

Varys sourit. "Brisons là, alors. Le pouvoir réside là où les gens se le figurent. Ni plus ni moins.

- Il ne serait donc pas plus qu'un tour d'illusionniste ? 

- Un ombre sur le mur, chuchota Varys, mais les ombres peuvent tuer. Et un tout petit homme projette souvent une ombre démesurée."

(Tyrion II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Si Varys sur ce coup abuse un rien Tyrion avec une flatterie - et qu'il se garde bien de dire que son propre pouvoir à lui réside précisément dans le fait que chacun l'en croit dénué et qu'il reste dans l'ombre - il n'en reste pas moins qu'au regard des événements de la saga, il énonce des vérités. À la fin du tome 5 A Dance with Dragons, c'est Varys, qui avait disparu de Port Real lors de l'évasion de Tyrion, qui sort de l'ombre en pleine nuit pour tuer mestre Pycelle et Kevan, avec ses "petits oiseaux" invisibles mais toujours présents dans les murs du Donjon Rouge. 

Comme Maître chuchoteur et Araignée, Varys se place littérairement du côté des ombres que sont les Autres, ou plutôt de leur "maître", de celui ou celle qui les manipule et les éveille. Alors certes, Tyrion projette une grande ombre, mais cette ombre est un instrument de pouvoir pour Varys. 

 Significativement, après cette sortie, Tyrion essaye de savoir ce qu'est et qui est réellement Varys (comment, quand et pourquoi il est devenu eunuque), ce que ce dernier élude pour abreuver Tyrion de divers rapports d'espionnage, à la suite desquels le nain pourra jouer à exercer son propre pouvoir, en prenant des décisions. Une manière de détourner l'attention de ce qui se joue réellement. 

 

 Les quelques exemples analysés dans ce premier tour nous ont donc montré les liens étroits entre les ombres, la lumière et le feu, mais ils nous permettent surtout de dégager une idée commune : celle que l'ombre est l'essence d'un être, son âme ou son esprit, et bien qu'elle serve à cacher et à créer l'illusion, elle est malgré tout révélatrice de vérité, à condition de voir ou sentir ce qui est et non pas ce qu'on attend ou désire voir et sentir.  

 Et au passage, on a débusqué un nouveau personnage : un "étalon" (au sud du Mur) ou "seigneur aux cornes" (au nord du Mur), qui semble un compagnon inséparable de l'Autre... ou de ce qu'était l'Autre avant d'être Autre. 

 

 Mais alors, faisons comme Tyrion avec Varys et posons la question aux ombres : qui êtes-vous, en vrai, et d'où venez-vous ? Les pistes sont à suivre par ici, parmi les ombres et les mains sanglantes

 

 

Nota Bene :

* En réalité, GRRMartin n'est pas à l'origine du mot "weirwood", mais c'est un autre écrivain américain : Thomas Burnett Swann, un professeur de littérature anglaise passionné d'antiquité qui a écrit plusieurs oeuvres de fantaisie héroïque en prenant comme cadre l'antiquité gréco-latine. The Weirwoods est un court roman publié dans les années 1960, qui se passe en Étrurie, à peu près à l'époque de la chute des Tarquin à Rome. Le mot est le nom donné à une dense forêt qui habite des tas d'êtres magiques et mythologiques, comme des nymphes, faunes, sorcières et sirènes, et "weir" reprend la signification de l'anglais "weird", "étrange/mystérieux/bizarre". Les habitants de cette forêt s'appellent "the Weir Folk". Les relations entre ces habitants et les Etrusques qui vivent dans la ville voisine sont tendues et ont fait l'objet d'un pacte, qui sera transgressé par un noble de la ville. 

 

 

 

 

 

 

 

 



13/06/2017
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