Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

L'histoire en chansons (1) - Histoires vraies

 

 

 

"Archimestre Rigney écrivit autrefois que l'histoire est une roue, car la nature de l'homme reste fondamentalement inchangée. Les événements passés se produiront forcément à nouveau, a-t-il dit" 

 

(Rodrik Harloi à sa nièce Asha Greyjoy, in chap. La fille du Kraken,  Tome 4 - A Feast For Crows)

 

 

 Dans le monde inventé par GRRMartin, l'histoire est vécue comme un cycle ou une succession de cycles par les personnages; ce qui est arrivé hier arrivera demain, comme la lune croît et décroît dans le ciel. Comme l'hiver succède à l'été, et l'été à l'hiver. Comme la Longue Nuit - advenue il y a des milliers d'années selon la légende, et qui dura une génération entière - semble vouloir revenir aujourd'hui en même temps que son compagnon Hiver, comme en témoigne le prologue de la saga qui met en présence, au delà du Mur, des patrouilleurs de la Garde de Nuit - "gardienne des royaumes humains" - avec les mystérieux êtres légendaires que sont les Autres, incarnations de la mort froide.

 

J'ai parlé des saisons ? Notons un tout premier accroc à cette régularité apparente, car si elles se succèdent bien et que les savants mestres de Westeros peuvent établir avec certitude le moment où elles sont là, personne ne peut anticiper leur durée, leur commencement ou leur fin à plus de quelques semaines à l'avance, sachant que chaque saison peut durer plusieurs années. Ma pauv' dam', on vous a probablement déréglé le climat un jour et vous n'avez rien su, vu qu'on vous cache tout et qu'on vous dit rien ! 

Néanmoins, cycles saisonniers et lunaires rythment la vie de ce monde et celle de tous nos héros depuis des temps dont la mémoire ne subsiste plus que dans les contes et les chansons, et la saga s'ouvre sur l'arrivée prochaine de l'hiver, après un très long été, comme pour illustrer la devise de la famille Stark "l'Hiver vient", famille centrale de notre histoire.

Cependant, si on en vient assez vite à se demander si cette irrégularité saisonnière ne tirerait pas son origine d'une ou plusieurs actions humaines (un crime originel, en quelque sorte, comme celui d'Abel par Caïn), ce ne sont pas ces saisons que nous allons étudier dans le présent essai mais bel et bien des histoires d'hommes et de femmes, dont quelques unes feront ou ont fait la matière première des chansons, et dont les actes croisés et les choix - conscients ou non - s'avèrent avoir une influence déterminante sur le vécu des autres.

 

 De fait, cette leçon d'histoire d'un oncle à sa nièce est aussi une leçon de vie pour les personnages, et s'applique à toute la saga du Trône de Fer, comme une colonne vertébrale soutenant l'ossature autour de laquelle la chair peut prendre vie... et se mettre à chanter, car le titre original de la saga est "A Song of Ice and Fire" : "Un Chant de Glace et de Feu". On peut préférer Chanson à Chant, par référence au genre de la Chanson de geste, et au prince Rhaegar, ménestrel auteur de chansons, mais le "song" est une thématique absolument centrale dans la saga, qui trouve sa toute première mention dès le Prologue du premier tome A Game of Thrones, lorsque l'épée glacée d'un Autre croise celle d'acier d'un patrouilleur de la Garde de Nuit, et que cet affrontement est décrit comme un chant accompagnant une danse. Elle est intimement liée à une autre thématique centrale de la saga, celle des illusions, du mensonge et de la vérité, et trouve une incarnation dans la structure même du récit, par l'usage de la focalisation interne (chaque chapitre est consacré au "point de vue" d'un personnage non omniscient, qui ne montre donc qu'une partie des faits, et les interprète la plupart du temps de manière biaisée, parfois avec justesse et lucidité, parfois à côté de la plaque, et parfois se ment à lui-même et aux autres). 

 

 

- LA SAGA HISTORIQUE - 

 

 Le Trône de Fer est à première vue une saga "historique" revendiquée comme telle par son auteur, dont les sources d'inspiration les plus souvent citées sont les Rois Maudits, de Maurice Druon, (une autre saga historique) et l'épisode sanglant que constitue la Guerre des Deux Roses dans l'Angleterre du XVe siècle (qui a inspiré plusieurs pièces de théâtre à Shakespeare, auquel GRRM emprunte de manière revendiquée le caractère tragique). Ce ne sont pas les seules références, le récit des Noces Pourpres, par exemple, trouvant lui aussi sa source dans un épisode de l'histoire écossaise du XVe siècle appelé le "Black dinner".

 

 Bien qu'elle prenne place  dans un monde totalement inventé, l'intention esthétique est celle d'un roman historique, le plus "réaliste" possible, au sens où le lecteur est invité explicitement à croire à la réalité du monde qu'il découvre, comme s'il y vivait, comme s'il s'agissait de son propre passé.

 On y retrouve donc les mêmes ingrédients que dans toute saga historique, et au premier plan, les luttes pour le pouvoir. Très vite, l'enjeu devient vital de s'emparer du Trône de Fer ou de rester à proximité, sous peine de perdre l'honneur, tous ses rêves, la vie. C'est ce que, dans le premier tome (A Game Of Thrones), la reine Cersei Lannister déclare à Eddard Stark - alors Main du Roi : "au jeu des trônes, il faut vaincre ou mourir". Et comme une chronique historique, nous suivons ces luttes de pouvoir, leur cortège de vaincus et le sort tragique des innocents (les enfants en particulier) qui se retrouvent pris au piège des joueurs, le tout avec un réalisme qui n'a rien à envier à des chroniques journalistiques ou au documentaire scientifique. 

Pour servir ce réalisme, GRRMartin nous offre le témoignage direct et subjectif de nombreux acteurs de sa saga par l'usage des chapitres en "point de vue" : à chaque chapitre, nous suivons certains événements à travers le regard et les pensées d'un des protagonistes, pas toujours le même. Il y a ainsi jusqu'à 26 personnages différents auxquels sont consacrés des Points de Vue, ceci sans compter les prologues et épilogues de chaque tome, qui épousent chacun le point de vue d'un personnage secondaire pour une unique occasion. Si la famille Stark est particulièrement bien servie avec ses 6 personnages point-de-vue au départ, elle en perd deux en cours de route, et ses antagonistes en gagnent : les Lannister, qui ne comptaient dans le premier tome que le point de vue du nain Tyrion, gagnent ceux de la fratrie : Jaime et sa soeur jumelle Cersei. Il y a donc un évident rééquilibrage qui renforce le réalisme et oblige le lecteur à sortir de son attente manichéenne d'identification claire d'un clan du "bien" contre un clan du "mal", En prenant délibérément le contrepied des codes ordinaires de la fiction épique, l'auteur tente de nous faire momentanément oublier qu'il s'agit de fiction. 

C'est aussi et surtout le moyen pour le lecteur de construire lui-même son omniscience et son objectivité, grâce au recoupement de ces points de vue lorsqu'ils recouvrent ou évoquent les mêmes événements, de la même manière qu'on conduit une enquête : on collecte faits et témoignages, et on en tire une synthèse et des conclusions. Cela met en valeur certains silences, certaines contradictions, cela oblige à formuler des hypothèses pour combler des trous ou pour démêler le vrai du faux, à suivre des pistes qui seront confirmées ou infirmées plus tard dans le récit. Parfois beaucoup plus tard. Parfois jamais. Le sens premier du mot "histoire", selon son étymologie, étant "enquête", le lecteur de cette saga est délibérément mis dans la position active de l'historien enquêteur, face à des sources abondantes mais partiales et partielles, et qui tente d'en démêler tenants et aboutissants au plus juste. En effet, on sait que plus tard, l'histoire officielle et communément admise de Westeros épousera essentiellement le point de vue des vainqueurs (ou disons des survivants !), qui en feront même des chansons, ce qui rend la découverte des coulisses d'autant plus précieuse. 

 Cette problématique est même à l'occasion directement abordée par les protagonistes, par exemple lorsque Tyrion, traqué et contraint de fuir Westeros, croise la route du jeune Griff - caché sous une fausse identité pour mieux servir son histoire d'enfant miraculeusement sauvé du massacre de sa famille (il prétend être le fils légitime et réputé mort de l'ancien héritier du trône) - et lui déclare : 

 

 

 "Voilà qui constitue en effet une splendide histoire, et les bardes broderont à loisir sur votre évasion, lorsque vous aurez gagné le Trône de Fer…" 

 

(A Dance With Dragons, Tyrion VI)

 

 

Ce postulat du lecteur-historien et enquêteur (et fortement tenté de se faire encyclopédiste et analyste !) assure l'efficacité du récit en nous mettant à l'affût du moindre indice au détour de chaque phrase. Car il faut bien se rendre compte que malgré plusieurs milliers de pages d'histoires, les réponses aux énigmes posées ne sont presque jamais données, et quand elles le sont, il en manque toujours un bout qu'il faut s'efforcer de retrouver parmi tous les indices disséminés par l'auteur, parfois dans des occasions incongrues. 

 

L'entrée dans ce rôle d'enquêteur se fait d'ailleurs très vite, dès les premiers chapitres, lorsqu'une lettre habilement cachée et codée arrive à l'épouse d'Eddard Stark, et que son contenu explique que la précédente Main - celle que le roi Robert a demandé à Eddard de remplacer - a été empoisonnée par les Lannister. Cette révélation pousse Eddard Stark à accepter de devenir Main : son idée est d'enquêter sur le meurtre, mais surtout de trouver des preuves de la forfaiture des Lannister pour les faire tomber et rendre ainsi justice. Notre attention de lecteur, qui s'était à l'ouverture de la saga focalisée sur une menace mystérieuse et millénaire en plein éveil, est ainsi captée et détournée vers les intrigues de cour et le fil rouge de la première enquête, celle à caractère policier. Nous avons cependant ici un premier renversement des codes du récit à énigme, puisque l'auteur semble nous révéler dès le départ les coupables - caricatures des nobles orgueilleux, retors et capricieux, rompus aux intrigues de cour, véritables antagonistes des rudes et loyaux Stark - et il apparaîtra plus tard qu'en effet Cersei a bien contribué à la mort de Jon Arryn : simplement, une autre main a frappé avant que Cersei ne frappe elle-même. 

 L'attention vers cet antagonisme des Stark et des Lannister - deux modèles littéraires - est redoublée suite à la chute de Bran Stark, le fils cadet âgé de 8 ans, dont Cersei et Jaime Lannister se rendent coupables, avant que le même Bran ne subisse une nouvelle tentative de meurtre, lorsqu'il est dans le coma : qui donc a tué la Main, Jon Arryn ? Et qui a voulu tuer Bran Stark, la seconde fois ?  

L'enquête historique commence donc comme une enquête policière, laquelle déclenche la chaîne de réactions qui conduira dans le cours apparent du récit à la mort de Robert Baratheon, la chute d'Eddard Stark, aux guerres à la fois de vengeance et de succession, et à l'éclatement du royaume, en même temps qu'à l'éclatement de nos repères littéraires, puisque nos personnages vont y gagner en complexité et sortir des codes dans lesquels ils ont été forgés, en les poussant à l'extrême, en les prenant à contrepied ou encore en y ajoutant suffisamment de nuances pour dessiner des portraits d'un très grand réalisme. 

 

 Mais revenons à notre "grande" histoire, justement, et au coeur de ses enjeux : le Trône de Fer. 

Afin de mieux nous faire palpiter, et parce qu'à l'instar des gens heureux, il parait que les terres en paix n'ont pas d'histoire, GRRMartin a choisi de situer ce récit à un moment de crise politique aiguë, où les jeux sont très ouverts et l'issu incertaine. Posons le cadre succintement : 

- Nous sommes en l'an 298 après la Conquête de Westeros, par la dynastie Targaryen. Le monde connu se divise en deux continents. Celui de l'Ouest s'appelle Westeros et s'étire du nord au sud sur plusieurs milliers de kilomètres; il est divisé en plusieurs grands royaumes qui prêtent allégeance au Trône de Fer, dont le siège est à Port-Real, ville qui occupe à peu près le centre géographique de ce continent, sur sa côte est. A l'est justement, de l'autre côté du "détroit", l'immense continent d'Essos, composé de cités-Etats (les "cités libres"), des ruines de plusieurs empires, de vastes territoires contrôlés par des peuples nomades et guerriers, etc... Les confins d'Essos sont inconnus et la saga  ne devrait pas nous y mener.

 

- Les Targaryen, famille originaire de Valyria (un empire d'Essos ruiné par un énorme cataclysme quelques siècles plus tôt), ont pris le pouvoir en Westeros 300 ans plus tôt grâce à leurs dragons, réduisant les anciens rois au rôle de grands vassaux. On pourra déjà noter que leur seule originalité est d'avoir réussi à faire accepter leur hégémonie sur la plus grande partie de Westeros (l'extrême nord excepté) : en effet, le peuplement humain de Westeros s'est toujours fait par l'est : d'Essos, sont d'abord venus les "Premiers Hommes", qui se sont battus contre les occupants d'origine (les géants végétariens, et des petits êtres à forme à peu près humanoïde et aux yeux de chats qu'on appelle "Enfants de la Forêt") et leur ont taillé des croupières pendant quelques millénaires avant de faire la paix et d'adopter leurs dieux et leurs cultes; puis sont arrivés les Andals - toujours depuis Essos - qui ont vaincu les Premiers Hommes ou se sont mêlés à eux partout sauf dans le Nord, selon les historiens, ce qui est un peu abusif, car le nord a au moins abandonné la vieille langue des Premiers Hommes pour adopter celle des Andals. Bref, les invasions et mouvements de populations, les guerres de conquête, Westeros connait bien. De mémoire humaine, elle ne connait même que cela, les guerres. Les Targaryen, eux, étaient trop peu nombreux pour jouer les envahisseurs, mais leurs dragons ont réalisé des miracles : grâce à eux, ils ont unifié et en partie pacifié les royaumes existants en un seul et se sont proclamés rois du tout. 

Et le calendrier a pris comme date repère la Conquête. En l'an 0, donc. 

 

- En l'an 283 (15 ans avant le début de la saga), les derniers dragons sont morts depuis longtemps et ont disparu du monde, et alors que, le temps ayant fait son oeuvre, l'hégémonie targaryenne a été finalement acceptée partout à Westeros sans dragons, une partie des grands vassaux se révolte contre le roi Aerys II Targaryen dit le Fol, le renverse, tue ses héritiers (sauf deux qui parviennent à s'enfuir) et parmi ces grands vassaux, le meneur charismatique Robert Baratheon est choisi pour monter sur le Trône de Fer.

L'institution "trône de fer" n'est pas remise en question, Westeros s'en étant parfaitement accommodée.  

 

- La dynastie des Baratheon doit donc asseoir sa légitimité. La place qu'occupe Robert n'est pas ouvertement contestée, car celui-ci a largement démontré ses talents guerriers; il a en outre épousé Cersei Lannister, héritière de la maison la plus riche de Westeros (les terres des Lannister produisent de l'or). Pour finir, sa grand-mère paternelle était la fille d'un roi Targaryen, ce qui faisait de lui le cousin le plus proche des Targaryen dans l'arbre généalogique... et par conséquent un héritier potentiel en cas d'extinction de la branche principale.  

 

- La crise latente éclate à la mort de Robert, 15 ans après la révolte : il a trois enfants légitimes dont le lecteur apprend qu'ils ne sont en réalité pas les siens : ils sont le fruit de l'inceste entre la reine Cersei et son frère jumeau Jaime. Robert ayant deux frères cadets, Stannis et Renly, chacun de ces deux-là vient revendiquer le trône et le contester à Joffrey, l'héritier officiel de Robert, dont il n'est pas possible de prouver la bâtardise après la mort des deux Mains, Jon Arryn et Eddard Stark. Ajoutons à cela que la disparition de ces héritiers officiels les plus proches risque de signer la fin complète de cette nouvelle dynastie affiliée aux Targaryen, car si Robert a beaucoup semé, seul Stannis a un enfant légitime, une fille : tous les grands de Westeros auront alors la possibilité de revendiquer l'héritage pour peu qu'ils en aient les moyens. Bref, c'est la loi du plus fort et/ou du plus rusé.  

 

Autour de cette problématique de la succession se déroulent donc les intrigues pour soutenir tel ou tel candidat, avec les ingrédients classiques : les assassinats, les mariages, les chantages, les mensonges et les manipulations, les mariages, les trahisons, les enlèvements et prises d'otages, les mariages, le retour d'héritiers réputés morts, les vengeances, et bien sûr, la lutte armée et les mariages. On se marie beaucoup, à Westeros, souvent pour le pire. 

Et pendant qu'on s'y marie, dans une autre partie du monde, la dernière fille d'Aerys le Fol, Daenerys Targaryen, réveille trois dragons et se taille un petit empire, s'exerçant au pouvoir, en rêvant de revenir un jour sur la terre de ses pères pour revendiquer son trône. Ses fidèles la poussent à rejouer le scénario déjà joué trois cents ans plus tôt, celui de la conquête de Westeros par Aegon Targaryen et ses trois dragons. Si, si, comme l'histoire se répète, lui aussi avait trois dragons. Plus exactement, il avait deux soeurs-épouses, et lui comme elles chevauchaient chacun son dragon.

 

Ces luttes de succession sont l'occasion de retracer l'histoire passée et d'apprendre par touches successives, au détour de situations présentes, que la paix n'a jamais qu'exceptionnellement régné sur Westeros, même du temps des Targaryen : chaque génération ou presque a en réalité vu ses conflits et ses guerres, et pour le dernier siècle, il s'agissait même d'un conflit né quelques générations plus tôt entre des bâtards légitimés et les enfants légitimes : un des rois Targaryen avait offert à l'aîné de ses bâtards l'épée ancestrale familiale, Feunoyr. Le bâtard en question avait pris ce prétexte pour revendiquer sa légitimité au Trône de Fer et avait fondé ainsi la branche dite Feunoyr de la dynastie Targaryen, qui avait lancé plusieurs rebellions dont la plus récente a été vaincue une petite quarantaine d'années avant la saga. Certains des protagonistes l'ont connue et s'y sont même illustrés. 

 

 

- PASSE, PRESENT, AVENIR - 

 

 Saga historique, aussi, pour le récit d'événements présents dont les racines plongent dans le passé. L'histoire et les histoires ne surgissent pas de nulle part mais trouvent leur place dans un contexte plus général où les personnages sont à la fois des acteurs mais également des marionnettes, et où ils héritent des problématiques d'un passé plus ou moins lointain. Et comme dans la vraie vie, une fois qu'ils auront quitté la scène - à l'instar d'Eddard Stark ou Robert Baratheon - la pièce ne s'arrête pas, elle se poursuit pour les autres personnages. Ce postulat est particulièrement sensible dans le cas d'Eddard Stark, figure centrale du premier tome, qui loin de clore l'histoire pourrait presque constituer le véritable point de départ de la saga, avec un premier tome qui serait comme un grand prologue. La mort d'Eddard Stark est le point de non retour qui radicalise le conflit entre la famille du nord et les Lannister et rend la réconciliation impossible. C'est l'acte inattendu qui précipite le continent dans une guerre civile longue et sanglante par la volonté de vengeance du nord et celle de vaincre des Lannister, qui n'ont effectivement plus d'autre alternative que vaincre ou mourir.

 Cette mort possède en même temps sa valeur symbolique littéraire, ce qui en fait un acte de fiction fondateur et dynamique : la décapitation précède tout juste l'apparition de la comète rouge - "le Messager des dieux" - témoin de la renaissance des dragons de Daenerys, mais aussi de l'épiphanie de plus d'un personnage de la saga. GRRMartin, sans jamais toutefois l'écrire explicitement, laisse à son lecteur le soin de voir dans la comète rouge la tête ensanglantée d'Eddard traversant le ciel et annonçant l'apocalypse et les "temps propices aux héros", pour reprendre l'expression d'un des personnages.  

 

 Mais revenons au réalisme historique. La situation du début de la saga est le résultat immédiat de la chute des Targaryen qui a eu lieu quinze ans avant : les protagonistes principaux de l'époque sont les mêmes, ils ont seulement vieilli et eu des enfants. Et la mémoire du passé joue à plein. 

 

C'est exprimé en toutes lettres par le nain Tyrion Lannister (A Storm Of Sword, Chap. Tyrion X) :

 

 We are puppets dancing on the strings of those who came before us, and one day our own children will take up our strings and dance on in our steads

 

Nous sommes des marionnettes dansant au bout des fils de ceux qui nous ont précédés, et un jour, nos propres enfants prendront nos fils et danseront à notre place. 

 

 L'usage des chapitres en point de vue de personnage permet d'ailleurs de constants retours sur l'histoire personnelle passée de chacun d'eux, et sur leurs souvenirs, qui constituent la trame de leurs pensées et explique leurs actes. Le passé est omniprésent dans le récit, il l'imprègne littéralement, et nos héros s'interrogent sans cesse sur les choix qu'ils ont faits ou auraient pu faire, et ceux qu'ils ont subi ou auraient pu subir. Le plus souvent, nous les voyons au présent en train d'opérer un choix, à l'instar de la chevalière Brienne, sommée (dans le tome 4 A Feast for Crows) par Lady Coeurdepierre de choisir entre une épée ou une corde. Chaque choix peut restreindre le champ des possibles jusqu'à l'impasse, comme il peut l'ouvrir. 

 

 Pour illustrer par un exemple concret cette emprise du passé sur le présent, je vais prendre une petite histoire qui nous est racontée par bribes tout du long de la saga, mais avec laquelle nous faisons connaissance dès le premier chapitre consacré à Eddard Stark, personnage central du premier tome, seigneur du Nord, meilleur ami du roi Robert, lorsque tous les deux visitent les cryptes de Winterfell, à la demande de Robert, qui souhaite se recueillir sur la tombe de son ancienne fiancée :

 

- En 282, Rhaegar Targaryen,  fils aîné et héritier d'Aerys le Fol, enlève Lyanna Stark, la soeur d'Eddard, fiancée de Robert Baratheon. Le père et le frère aîné d'Eddard se rendent à la cour pour demander justice et réparation au roi Aerys, qui les fait exécuter. La rupture du pacte de vassalité, puis le jeu des alliances matrimoniales et des affinités, déclenchent la rébellion des seigneurs de toute la moitié nord de Westeros. Rhaegar est tué sur le champ de bataille par Robert Baratheon, et à la fin de la guerre, lorsqu'Aerys a été tué, que Robert a été couronné, Eddard part à la recherche de sa soeur, qu'il retrouve mourante dans une tour (la Tour de la Joie) dans l'extrême sud de Westeros. Il ramène ses os à Winterfell - le château seigneurial des Stark - pour l'enterrer dans la crypte des rois et seigneurs Stark.

Nous avons donc là, à première vue, quelques événements qui ont une influence directe sur les personnages et leur destin, sur la "grande" - collective - et la "petite" histoire - personnelle :

- le renversement de la dynastie targaryenne est la première conséquence.

- Suite à l'enlèvement de sa fiancée Lyanna, Robert Baratheon révèle sa haine absolue des Targaryen qui le pousse à vouloir leur mort à tous : quinze ans plus tard, il n'hésite pas à envoyer des assassins à Daenerys Targaryen, qui vit loin en Essos et a été vendue comme épouse au Khal Drogo - équivalent d'un Gengis Khan - beaucoup plus occupé au pillage des contrées d'Essos que de traverser la mer pour envahir Westeros.

Cette décision d'envoyer un assassin à Daenerys (qui est une gamine de 14 ans) sera à l'origine d'une grave brouille entre Eddard et Robert. Nous apprenons alors que cette brouille n'est pas la première et qu'il y en eut une autre, à la fin de la rébellion, à propos du meurtre de la femme et surtout des enfants de Rhaegar, alors âgés de 4 et 1 an. Deux brouilles graves à propos d'enfants : même cause, mêmes effets ! 

Les causes de ces brouilles (la préservation des enfants censés être innocents des fautes de leurs parents) vont aussi se trouver à l'origine de la chute d'Eddard : c'est parce qu'Eddard sait que Robert est capable de tuer ses enfants, en apprenant qu'ils ne sont pas les siens, qu'il va révéler ce qu'il a découvert à Cersei ainsi que son intention de l'écarter du pouvoir avec ses enfants : il lui offre une longueur d'avance pour s'exiler et préserver des vies. Ce faisant, à première vue, il précipite la mort de Robert et permet à Cersei de frapper plus vite.

Enfin, après sa chute, pour préserver la vie de sa propre fille Sansa, otage de la reine Cersei, il accepte de se parjurer face aux dieux et aux hommes en se déclarant félon et traître au nouveau roi Joffrey (le fils bâtard), et en reconnaissant sa légitimité.

- Autre conséquence de la première brouille, que le lecteur est alors invité à deviner : les promesses faites par Eddard à sa soeur Lyanna sur son lit de mort, sur lesquelles il reste obstinément silencieux, et parmi lesquelles on peut compter celle d'élever le fils qu'elle a eu avec Rhaegar comme son propre fils, et de le protéger de la fureur de Robert Baratheon. Ce sera Jon Snow, officiellement le bâtard d'Eddard Stark. Je renvoie ici à la théorie Jon comme fils de Rhaegar et Lyanna telle qu’explicitée sur le site de la Garde de Nuit. On la prendra pour un fait acquis, bien que la révélation n'ait pas encore été faite dans le cours du récit. En effet, personne dans la saga n'a connaissance de la véritable identité de Jon Snow, hormis Eddard Stark et un de ses plus fidèles compagnons - survivant de la guerre - dont on ne verra que les enfants, qui seront à leur tour quelque temps les fidèles compagnons du second fils d'Eddard, Bran le Brisé. On retrouve à nouveau dans cette situation un jeu de miroir : Eddard Stark s'est fait accompagner jusque loin dans le sud de Westeros, pour retrouver Lyanna (et ramener un bébé); son fils cadet Brandon se fera accompagner loin dans le nord pour obtenir la Révélation de ce qu'il est vraiment. Bébé Jon et Bran étant tous les deux liés au destin de Westeros voire de l'humanité, le parallèle n'en est que plus fort. 

 

 Nous le voyons bien également, par cet exemple, que ce sont les actes des personnages qui forment le tissu historique. Chez GRRMartin, chaque acte, chaque mot, chaque pensée compte, même les plus insignifiants à première vue, et chacun d'eux peut avoir un impact direct sur le cours des événements. Ainsi, le découpage du récit en chapitres "Point de vue" n'est pas uniquement une façon de briser les tendances manichéennes du récit épique et de favoriser la construction d'une objectivité propre au lecteur, mais il est une façon de montrer comment l'histoire s'écrit : à plusieurs voix. L'enjeu ne serait plus de monter sur le trône, mais d'être la voix dominante, la domination ne passant pas ici par le nombre de chapitres consacrés, mais par leur impact sur la trame globale et sur les personnages, ou encore par la capacité à continuer de chanter quand toutes les autres se seront éteintes.

 

"Il existe une chanson, se rappela-t-il, où il est question d’une Jenny de Vieilles-Pierres et de fleurs dans les cheveux.

- Nous finissons tous par n’être que des chansons. Les chanceux, du moins."

(Catelyn V, tome 3 A Storm of Swords)

 

 

Et chanter quoi, au juste, et pour qui ? 

Si nous avons vu que les événements du passé influencent directement les actions au présent, nous allons voir qu'en effet certaines voix ne se sont pas encore tues, bien que leurs possesseurs soient morts : à ce titre, l'enlèvement de Lyanna par Rhaegar n'en finit pas de hanter l'histoire contemporaine de Westeros, mais il est en outre un motif littéraire qui va se répéter plus d'une fois au cours du récit, une sorte de thème décliné en une multitude de variations, encore plus spécialement pour les personnages qui partagent des liens de sang (familiaux mais pas seulement) avec Lyanna et/ou Rhaegar. Et c'est là-dessus que nous allons nous pencher maintenant. 

 

 

Pour faciliter la lecture de cet article, la suite s'intitule "l'histoire en chansons (2)- Thème et variations" , dans la même catégorie. 

 

 

 



02/02/2016
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