Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Ombres tueuses et mains sanglantes

  

 

 

 Une feuille voleta d'en haut, frôla son front et se posa sur l'étang. Elle flotta sur l'eau, rouge avec ses cinq doigts, telle une main sanglante. "... Bran", murmura l'arbre. 

 Ils savent. Les dieux savent. Ils ont vu ce que j'ai fait. Et pendant un étrange moment, il sembla que c'était le visage de Bran qui était gravé dans le tronc blême du barral, qui le contemplait avec des yeux rouges, lucides et tristes. Le fantôme de Bran, pensa-t-il, mais c'était de la folie. Pourquoi Bran voudrait-il le hanter ? Il avait éprouvé de l'affection pour l'enfant, il ne lui avait jamais fait de mal. Ce n'était pas Bran que nous avons tué. Ni Rickon. Ce n'étaient que des fils de meunier, du moulin sur la Gland. "Il me fallait deux têtes, sinon ils se seraient moqués de moi... auraient ri de moi... Ils...

 - À qui parles-tu ?" demanda une voix. 

(Un fantôme à Winterfell, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 

 

 Lorsque l'on commence à examiner le texte avec attention, on se rend compte que les ombres ("shadow") pullulent, que ce soit comme de véritables ombres ou comme des êtres vivants décrits constamment ou occasionnellement comme des ombres. Je ne prétendrai pas qu'elles sont absolument toutes hautement significatives, mais leur fréquence est déjà en soi l'indication de l'importance du thème. Il n'est pas possible de dresser une liste exhaustive (le terme "ombre" apparaît plusieurs centaines de fois rien que dans les cinq premiers tomes de la saga), aussi choisirai-je pour les analyser quelques exemples qui me semblent avoir du sens.

 À première vue, les ombres se placent en deux catégories, déjà rapidement évoquées dans les deux articles précédents : il y a l'ombre manipulée (voire créée) par un manipulateur, et il y a le créateur/manipulateur qui reste dans l'ombre ou s'en pare, quitte à être une ombre lui-même. Mais cette catégorisation - bien commode lorsqu'on commence à analyser - n'est pas le fin mot de l'histoire, car sous la plume de GRRMartin, selon les personnages, les actes et les circonstances, l'ombre manipulée devient manipulatrice, et inversement : il va même plus loin dans plusieurs cas où le lien de l'un à l'autre est si étroit que la relation devient un échange et que le "manipulateur" est tout autant "manipulé" par la créature qu'il a "convoquée", selon le même principe d'échange des change-peaux avec leurs animaux à propos duquel Jojen Reed met en garde Bran : 

 

"Et qui est Été ? insista Jojen.

 - Mon loup-garou." [Bran] sourit. "Prince de la verdure.

 - Bran le garçon, Été le loup. Vous êtes donc deux ?

- Deux, soupira-t-il, et un." Quand Jojen se montrait aussi borné que ça, il le détestait. À Winterfell, il me poussait à rêver mes rêves de loup, et, maintenant que je sais m'y prendre, il ne cesse de m'y arracher.

 "Souvenez-vous-en, Bran. Souvenez-vous constamment de vous-même, autrement le loup vous consumera. Quand vous vous glissez dans sa peau, il ne suffit pas de chasser, de courir et de hurler avec lui."

 (Bran I, tome 3 A Storm of Swords)

 

  Il faut noter que les loups géants des Stark sont décrits très régulièrement comme des ombres, de leur "maître" ou indépendamment de lui ou elle.

 D'autre part, si le texte que j'ai cité en préambule ne parle pas directement d'ombre, l'arbre aux feuilles en forme de mains sanglantes est le barral, l'arbre des vervoyants, et dans cette scène précisément il s'agit de l'arbre-coeur de Winterfell habité par le vervoyant Bran Stark. Nous avons évoqué dans les deux précédents articles les liens entre les Autres et la magie des vervoyants. Cette fois, la "main sanglante" des barrals suggère fortement que les vervoyants puissent avoir du sang sur les mains même s'ils mettent la main à la pâte par être vivant interposé : en effet, une fois dans sa grotte et pris dans son nid de racines, le vervoyant ne bouge plus et ses moyens d'actions sont exclusivement en "habitant" et "possédant" autrui. Il est alors pleinement une ombre manipulatrice qui ne salit pas ses mains mais celles d'autrui. Le thème de la main souillée est lui aussi récurrent, on le retrouve dans la fonction politique de Main du roi, accompagnée d'un proverbe populaire qui dit que quand le roi mange, "la Main se farcit la merde"; il est aussi tout ce qui sous-tend le jeu de Littlefinger, qui fait commettre par les autres ses propres crimes. Comme il l'explique à Sansa très cyniquement en l'illustrant avec une manière de manger de délicieux fruits juteux sans avoir les doigts poisseux, Littlefinger veut et doit garder les mains absolument nettes. 

 Pour ce troisième article, nous allons donc nous intéresser aux ombres en tant que mains agissantes et souillées de personnages qui restent à l'abri derrière elles, et analyser les implications d'un tel usage. Pour faciliter cette analyse, on verra les ombres en fonction de leur "nature" (littérairement parlant) - magique, animale, humaine. Ensuite, dans un second article qui suit celui-là immédiatement, nous irons voir comment on convoque ces ombres et les conséquences possibles de ces "convocations"... ce qu'on leur promet en échange d'une main ensanglantée. 

 

 

  - LES OMBRES MAGIQUES - 

 

 

 "Je vous en conjure au nom de la Mère", reprenait Catelyn quand une brusque rafale souleva la portière de la tente. Croyant avoir aperçu comme un mouvement, elle se retourna, ce n'était que l'ombre agitée du roi sur les parois de soie. Elle entendit Renly lâcher le début d'une blague, tandis que son ombre se déplaçait, brandissait l'épée, noir sur vert, que les chandelles dégouttaient, prises de tremblote, quelque chose était détraqué, loufoque, surtout que l'épée de Renly, s'aperçut-elle alors, se trouvait toujours au fourreau, toujours au fourreau ! mais que l'épée d'ombre...

 "Froid", dit Renly d'une petite voix stupide, un battement de coeur avant que l'acier de son gorgeret ne se déchire comme gaze sous l'ombre d'une lame absente et qu'à peine le laps d'un menu hoquet gras le sang ne gicle de sa gorge.

(...)

 L'ombre, se dit Catelyn, consciente que, s'il venait de se passer là quelque chose de démoniaque et de ténébreux, ce quelque chose lui demeurait absolument incompréhensible. Ce n'est pas Renly qui projetait cette ombre. La mort est entrée par cette portière et a soufflé sa vie aussi promptement que le vent mouché les chandelles. 

(Catelyn IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 L'ombre qui tue Renly Baratheon est la première ombre d'origine magique certifiée conforme aux Autres, sur beaucoup de points, que nous voyons dans la saga. Peu après, Catelyn prétendra avoir reconnu Stannis. Même s'il n'y a pas de raison de douter de son témoignage direct, son origine sera véritablement confirmée plus tard, par le point de vue de Davos Mervault, le fidèle de Stannis qui emmène Melisandre jusque sous la forteresse d'Accalmie afin qu'elle y fasse entrer une ombre qui doit en tuer le gouverneur : la place forte se rendra ainsi sans combat, sans bataille, et au prix d'un seul mort. Melisandre accouche de l'ombre en question, au sens propre, et j'ai déjà cité dans la première partie de l’étude son affirmation selon laquelle elle engendre ces ombres à partir des "feux vitaux" des hommes avec lesquels elle couche. 

 On retrouve dans la première ombre les caractéristiques spécifiques des Autres : le vent est le premier signal, puis les feux des chandelles faiblissent et Renly ressent le froid, avant que l'épée d'ombre ne perce l'acier du gorgerin avec autant de facilité que le font les épées des Autres, dans le prologue du tome 1 A Game of Thrones, puis dans le premier chapitre de Samwell du tome 3 A Storm of Swords. Ici, l'épée elle-même fait partie de l'ombre et réalise au sens propre ce que le maître d'armes Syrio Forell enseigne à Arya Stark, au Donjon Rouge de Port Réal : homme ou femme et épée ne font qu'un et l'arme n'est que le prolongement du bras. Dans le cas qui nous occupe, on peut dire également que l'ombre et son épée sont l'exact inverse de l'épée légendaire Illumination, mises au monde par Melisandre, dont on comprendra plus tard qu'elle a sans doute connu mort et résurrection comme Beric Dondarrion. Melisandre joue alors le rôle de Nissa-Nissa, l'épouse légendaire du héros Azor Ahaï : ce dernier forgea définitivement Illumination en la plongeant dans le ventre de son épouse sacrifiée pour la bonne cause, à la suite de quoi, l'épée acquit toute sa puissance. Cela a d'autant plus de sens que la prêtresse voit dans Stannis la réincarnation d'Azor Ahai : suivant notre problématique de la main sanglante, l'ombre est à la fois cette main et l'épée qu'elle tient.

 

 À Accalmie, en revanche, s'il y a bien un vent froid sensible pendant que Davos et Melisandre approchent dans leur petit esquif, il n'est pas possible de certifier qu'il est le résultat de la gestation de l'ombre que la femme rouge porte dans son ventre. Cependant, Melisandre rougeoie comme habitée d'un intense feu intérieur, de même que les yeux des Autres ou ceux de leurs créatures "bleuoient" d'un "feu intérieur" glacé, et la soeur Anne ne voit rien venir.

 Il semble en outre que l'ombre n'ait pas eu d'épée (ou n'ait pas eu besoin de s'en servir) car la mort du gouverneur Cortnay Penrose ressemble à un suicide : il s'est jeté d'une fenêtre de sa tour dans la cour et aucune blessure particulière n'a été décelée. Il était seul dans la pièce dont la porte était gardée. A-t-il été poussé ? A-t-il vu l'ombre ? L'accident rappelle celui dont a été victime Chiswyck, un des hommes sur la liste d'Arya et dont elle a demandé la mort au Sans-Visage Jaqen H'ghar, lors de son séjour à Harrenhal, après qu'il eut raconté comme une bonne plaisanterie la sordide histoire d'une fille d'aubergiste violée par les hommes de la Montagne. Nous avons déjà évoqué dans le premier article un premier point commun entre les Autres et les Sans-Visage - l'absence de visage permettant une identification sûre - et voici à présent un point commun avec les ombres magiques. Notons, que le roi des Îles de Fer, Balon Greyjoy, est mort lui aussi en tombant d'une passerelle de son château dans la mer et qu'un Sans-Visage était impliqué, si l'on en croit la vision de la Naine de Noblecoeur, qui évoque en premier la mort de Renly :  

 

"J'ai vu en songe une ombre où un coeur ardent massacrait un cerf d'or, ouais. J'ai rêvé d'un homme sans visage, attendant sur un pont qui roulait et tanguait. Sur son épaule était perché un corbeau noyé, les ailes tout engluées d'algues.(...)" 

(Arya IV, tome 3 A Storm of Swords)

 

Comme j'ai déjà dû le noter, les similitudes entre les Sans-Visage et les ombres ne signifient pas qu'ils sont des ombres réelles, mais qu'on est en présence d'un même schéma narratif. Par exemple, la fille de l'aubergiste violée par la Montagne puis ses hommes, dont Chiswyck, s'appelait Laynna, presque Lyanna. Lyanna Stark, la soeur défunte d'Eddard et mère secrète de Jon Snow, ce qui permet de relier ce fait divers à l'histoire générale des Stark (et à la mythologie que GRRMartin élabore autour d'eux). En outre, les Sans-visage se prétendent instruments du dieu multiface, sa main armée, et leurs assassinats correspondent donc à 'accomplissement de sa volonté; une volonté qu'ils reconnaissent - entre autres - par le sacrifice qu'un commanditaire est prêt à consentir pour obtenir une mort. La main se charge du meurtre et du sang de la victime, comme le fait comprendre Jaqen à Arya, lorsqu'il barbouille ses vêtements du sang des hommes d'Amory Lorch qu'il a tués pendant la libération des Nordiens prisonniers à Harrenhal : Arya a participé à cette libération et l'a même réclamée, aussi porte-t-elle sa part de culpabilité, même si l'affaire aurait pu se jouer sans elle. 

 

 Mais pour revenir aux ombres de Melisandre, celle-ci avoue sans fard à Davos qu'elle a donné naissance à la première et on la voit à l'oeuvre pour la seconde, ce qui dissipe tout doute quant à leur nature, ce sont bien les mêmes ombres, même si la seconde n'a pas  d'épée.

 

~~ 

 

 Le lien entre les ombres de Melisandre et les Autres est établi également directement dans le contexte narratif : le chapitre de la mort de Renly s'achève sur la fuite de Catelyn, au moment où une aube pleine de menaces pour elle et les siens se lève sur Accalmie - une fausse Aube - et le chapitre qui suit immédiatement raconte l'arrivée de l'expédition de la Garde de Nuit au Poing des Premiers Hommes, au crépuscule. Le Poing et Accalmie sont même tous les deux décrits comme des poings dressés vers le ciel, et si la forêt hantée est régulièrement comparée à une mer, Accalmie se situe justement au bord de la mer. C'est au Poing que la Garde de Nuit sera submergée par une attaque de morts animés. Concrètement, la transition peut s'interpréter comme le fait que le meurtre commis par Stannis par ombre interposée n'est pas la promesse d'une aube nouvelle, mais contribue au contraire aux ténèbres. C'est un thème qui revient dans la bouche du vieux mestre Aemon, dans le tome 4 A Feast for Crows, lorsqu'il dit à Samwell à propos de la prétendue Illumination de Stannis que Melisandre se trompe, et qu'une fausse "lumière" ne peut que conduire plus loin dans les ténèbres au lieu de les dissiper. La question se pose alors de ce à quoi ont pu servir les Autres : la raison de leur création. Était-ce aussi pour tuer un frère ? un roi ? un personnage qui était les deux à la fois ? Peut-être pas uniquement. 

 La seconde ombre a en effet également sa transition : le chapitre du tome 2 A Clash of Kings s'achève sur Davos qui voit l'ombre de Stannis se glisser à l'intérieur de la forteresse d'Accalmie, et le chapitre suivant s'ouvre sur la sonnerie de cor de la Garde de Nuit, au Poing des Premiers Hommes. Trois sonneries, c'est pour les Autres, et Jon retient donc son souffle, à l'écoute. Ouf, il n'y en a qu'une, qui annonce l'arrivée de Qhorin Mimain, un chef patrouilleur réputé, menant une troupe d'une centaine d'hommes. Mais la prochaine sonnerie qu'on entendra au Poing annoncera cette fois l'arrivée des Autres et de leurs créatures. 

 C'est visiblement un autre moment de l'histoire passée qu'on peut deviner ici, mais que je pense détailler dans un article dédié à l'étude du prologue du tome 3 A Storm of Swords, avec le complot contre Mormont, à moins que cela ne trouve place dans un article consacré à l'antique forteresse du Poing et à ses thématiques. En tous les cas, nous ne sommes pas dans le scénario de la mort d'un "roi" mais dans celui de la prise d'une forteresse. Celle d'un roi ? Ou celle de sa "Main" ? Et à l'intérieur de la forteresse en question se trouve un enfant dont la vie est menacée : Edric Storm, fils bâtard reconnu de Robert Baratheon est alors "capturé" par Stannis, qui le fait élever avec sa fille Shôren, mais finira par consentir à son sacrifice, que demande avec beaucoup d'insistance Melisandre. Il échappera de justesse à la mort promise grâce à Davos et quelques conjurés, en fuyant de l'autre côté du Détroit. Quant au Poing, nous avons vu dans le premier article que c'est Samwell qui jouait le rôle du "bébé" poursuivi par une ombre qui le veut, et sauvé par P'tit Paul et Grenn en maman et papa ours. 

 

 Considérant ces éléments, nous pouvons affirmer la nature commune des ombres de Melisandre et des Autres. La prêtresse a beau les prétendre "filles du feu", elles n'en sont pas moins froides que les ombres au nord du Mur. Je suis d'ailleurs tentée d'expliquer le vent qui accompagne leur arrivée, ainsi que le froid, comme le signe de ce que ces ombres absorbent la chaleur autour d'elles pour se "nourrir" ce qui produirait une sorte d'appel d'air (le vent froid ressenti par Davos n'est peut-être dû qu'à sa proximité avec Melisandre en pleine gestation avant son accouchement). Les "sortilèges" dans les murailles d'Accalmie et ceux contenus dans le Mur pourraient alors jouer un rôle particulier en empêchant cette absorption. Ce n'est pas autre chose qu'une hypothèse, et je l'explorerai davantage lorsque j'étudierai le cas du Mur, dans un article consacré.

 

~~

 

 Malgré sa responsabilité directe dans la création des ombres, Melisandre ne s'avoue pourtant pas coupable du meurtre de Renly. 

 

- Et Renly Baratheon ? Qui l'a tué ?"

Elle tourna la tête. Dans l'ombre du capuchon, ses prunelles avaient le rougeoiement pâle de chandelles. "Pas moi.

- Menteuse." Il était à présent certain. 

(Davos II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Sa dénégation révèle toute l'ambiguïté du personnage qui se considère comme l'instrument de son dieu - et si elle est bien elle-même un cadavre ressuscité, elle pourrait l'être au sens propre, bien que ce soit une manière assez particulière de dédouaner sa conscience et son libre-arbitre qu'on sait toujours présents puisqu'on a la chance d'avoir son point de vue à l'occasion d'un chapitre. Melisandre a des pouvoirs magiques, comme conseillère personnelle du roi Stannis (et de son épouse avant lui), elle lui "chuchote" ses propres obsessions, ce dont Stannis se sert pour asseoir son pouvoir sur ses vassaux et gagner le Trône de fer. Si on ajoute les yeux rouges et le visage très blanc, Melisandre est à rapprocher des vervoyants chuchotant à travers leurs barrals et dans les rêves d'autrui, ce qui plaide en faveur d'un ancien vervoyant "chuchoteur" comme créateur des Autres. Un vervoyant ou une personne porteuse d'un "don" (et dont la lignée serait une de celles ayant reçu le Don des Enfants de la forêt) : dans l'histoire du géant Clarence Crabbe racontée par Dick Mains-lestes dans le tome 4 A Feast for Crows, c'est l'épouse du roi Clarence qui est "sorcière" et est capable de faire parler les têtes des ennemis tués que lui rapporte le géant. 

 En parlant d'elle, Jon Snow utilise l'expression "ombre rouge du roi" :

 

 "All of you did not seem to include Lady Melisandre. The king's red shadow. "

(Jon IV, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Nous avons eu l'occasion de voir dans un autre article comment Stannis et Melisandre formaient un véritable couple, et de fait, on va retrouver chez lui des caractéristiques qui rappellent les liens aux vervoyants, mais pas de la même manière que Melisandre : sa maigreur frappante - surtout après la mort de Renly - rappelle celle de Bran lors de son coma. Bran était alors comparé à la fois à un oiseau tombé du nid et à un morceau de bois, or, on retrouve précisément une histoire d'oiseau blessé dans le parcours de Stannis. Plus précisément une oiselle (un faucon femelle) qu'il avait trouvée blessée, qu'il avait soignée, mais qui était une chasseuse maladroite en comparaison de l'oiseau de proie de son frère Robert. Avec ses grandes jupes et robes dont le tissu se déploie comme des ailes dans le vent, Melisandre est donc pour Stannis un nouvel oiseau : 

 

"Quand j'étais gosse, je ramassai un autour blessé et le soignai jusqu'à ce qu'il se remette. Fière-aile, je l'appelais. Il aimait à se percher à mon épaule et à voleter à ma suite de pièce en pièce,  manger dans ma main, mais il refusait de prendre son essor. Cent fois je l'emmenai chasser, jamais il ne dépassa la cime des arbres. Rober le surnomma Bat-de-l'aile. Lui possédait un gerfaut, nommé Foudre, qui ne ratait jamais sa cible. Un jour, mon grand-oncle, ser Harbert, ma conseilla de tâter d'un autre oiseau; je me rendais ridicule, dit-il, avec mon Fière-aile, et il avait raison." Stannis se détourna de la croisée et des fantômes en suspens sur les flots. "Les Sept ne m'ont jamais rapporté ne fût-ce qu'un moineau. Il est temps que je tâte d'un autre faucon, Davos. Un faucon rouge."

(Davos I, tome 2 A Clash of Kings)

 

D'autre part, comme Bran, Stannis est un "second fils", un cadet. Problématique qu'on retrouve chez Euron Greyjoy, cadet de Balon Greyjoy qui demande sa mort aux Sans-visage. Son blason personnel est un oeil entouré de corneilles et son surnom est "oeil-de-choucas". Lui aussi se cherche une partenaire "ailée" qui puisse rehausser sa puissance : Daenerys Targaryen est le choix d'Euron, à cause du sang de dragon et de ce que cela implique. Ce même thème du frère cadet "oiseau" revient également pour Littlefinger, qui se voyait comme le petit frère des enfants Tully, le cadet de la famille, avant d'être chassé par lord Hoster Tully et de choisir un oiseau moqueur comme blason personnel. C'est lui qui organise la mort du roi Joffrey en utilisant les Tyrell, et en faisant condamner Sansa et Tyrion pour cette mort. Ce qui lui permet d'enlever Sansa et d'en faire sa partenaire-créature. Citons enfin dans le même ordre d'idée Varys, sur l'identité et l'histoire duquel Tyrion fait bien de s'interroger : son surnom de "l'araignée" le rapproche des vervoyants pris dans leurs nids de racines de barrals entrelacées, et pour le servir et espionner, il a ses "petits oiseaux", des enfants dont la langue est coupée, mais qui sont formés à lire et écrire... et espionner, voire tuer, comme c'est le cas dans l'épilogue du tome 5 A Dance with Dragons. En sortant brièvement de l'ombre et en tuant Kevan Lannister et le Grand Mestre Pycelle, avec sa nuée de "petits oiseaux", Varys explique très cyniquement avant de disparaître à nouveau, que les Dorniens ou les Tyrell s'entre-accuseront du double meurtre.

 On retrouve dans cette scène l'image des centaines de corneilles qui attaquent les morts et défendent ainsi le couple formé par Samwell et Vère avec le bébé. Le projet de Varys tel qu'il l'expose est bien de ramener sur le trône un enfant sauvé du massacre de sa famille. Les petits oiseaux sont dans les deux cas des mains sanglantes, des petites mains exécutrices, directement manipulées par un homme (ou une femme) de l'ombre. 

 

 Trouver un coupable apparent pour les morts causées par les ombres, c'est la garantie que justice puisse être faite aux yeux des hommes. Ainsi, concernant la mort de Renly, c'est sur Brienne - qui l'aidait à revêtir son armure - que retombe le sang de la victime et ce sang l'accuse aux yeux des autres membres de la garde "arc-en-ciel". Le fait que ce soit Catelyn - dont je parlerai longuement dans la partie suivante - qui ait été témoin de la mort du "roi" et ait vu l'ombre a sans doute une importance capitale par rapport à la désignation des coupables de crimes, ceux des apparences, et ceux de la réalité. 

 Au moment de la mort de Renly, Stannis dormait dans sa propre tente, sujet à d'horribles cauchemars qui l'ont fortement agité. Il est difficile de savoir avec lui dans quelle mesure il est conscient de ce qui a eu lieu. Il est possible qu'il ait été drogué et qu'il ait compris après coup la vérité - il semble qu'il a rêvé précisément de la mort de son petit frère - préférant s'en accommoder parce que cela servait ses intérêts... et ceux du royaume, en fonction du point de vue dans lequel on se place. 

 

- Et pour Renly ?" Les mots étaient sortis à l'étourdie, Davos s'en repentit trop tard.

Au bout d'un interminable silence, le roi finit par souffler, tout bas : "Il m'arrive d'en rêver. De la mort de Renly. Une tente verte, des chandelles, des cris de femme. Et du sang." Il considéra ses mains. "À l'heure de sa mort, je me trouvais encore au lit. Votre Devan vous le dira. Il tenta de me réveiller. L'aube approchait, mes vassaux attendaient, dévorés d'anxiété. J'aurais dû déjà être en selle, tout armé. Renly attaquerait, je le savais, dès le point du jour. D'après Devan, je me débattais, poussais des cris, mais qu'importe ? ce n'était qu'un rêve. Je dormais sous ma tente quand Renly est mort et, à mon réveil, j'avais les mains nettes."

(Davos II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Les paroles de Stannis montrent qu'il se pose la question de sa culpabilité, et significativement, il fixe son attention sur ses mains. Qu'il constate ouvertement qu'elles sont nettes ne veut pas dire qu'il se croit innocent en conscience, mais plutôt qu'il souhaite rassurer son fidèle Davos : Devan est le fils de Davos, écuyer de Stannis, et le fait de le mentionner est une manière de prendre son chevalier Oignon à témoin. Il lui consent une confidence qu'il ne ferait sans doute à personne d'autre, mais avec la limite de ses propres interrogations. À mon sens, Stannis est convaincu de sa culpabilité, mais il tait ce point, qui le place du côté des criminels qui payent leur crime par un châtiment à la hauteur  : pour Stannis, en portant ses cauchemars jusqu'à sa mort et en pensant à la pêche offerte par son frère quand sera là son heure, comme il le suggère à Davos ensuite en affirmant s'être rendu compte qu'il aimait sincèrement son frère. Mais il a préféré ce qu'il considérait comme son devoir : le trône de Westeros, certainement pour le bien du peuple selon son point de vue (c'est une dimension qui ressort lorsqu'il décide d'aller aider la Garde de Nuit après sa défaite à la Néra, il explique qu'il doit mériter la couronne en aidant le royaume, et non gagner la couronne avant de servir le royaume : Stannis voit la royauté comme un sacerdoce). En outre, s'il n'avait pas tué son frère, c'est son frère qui l'aurait fait. D'une certaine manière, il se charge de la plus grande faute au regard des dieux et des hommes, celle qui est censée valoir la damnation et la détestation universelles... encore que ça se fasse à la tête du client : Tyrion tuant son neveu, c'est un monstre, mais gageons que si Renly avait tué Stannis dans la bataille, on aurait trouvé le moyen de faire crier et chanter partout que tout cela n'était que la faute de Stannis et ses prétentions. Au finale, l'amour semble être au centre des actions de Stannis, ce qui donne toute sa dimension tragique à la lutte fratricide et à sa quête du Trône de Fer.  

 D'autre part, le sommeil et le rêve le mettent dans la position du vervoyant. Les Enfants de la forêt appellent les vervoyants les "rêveurs", et nous voyons plus tard Bran affecté d'un sommeil pareillement lourd (et qui dure plus longtemps) lorsqu'il "ouvre son troisième oeil" et passe du temps dans la peau de son loup Été. Par Varamyr, dans le prologue du tome 5 A Dance with Dragons, puis par Bran dans le même tome (et avant avec le change-peau Orell, tué par Jon Snow alors qu'il était dans son aigle), la question se pose du devenir de l'esprit qui a quitté son corps d'origine lorsque que ce corps est tué. Orell et Varamyr ont trouvé refuge dans leur animal préféré, et Bran serait peut-être resté dans Hodor pendant l'attaque des créatures, mais qu'en est-il de celui qui n'est pas un change-peau (et encore moins un vervoyant), et dont l'esprit - "l'ombre" - a été forcé de quitter le corps et que ce corps est tué ? 

 Si Stannis n'est pas connu pour être change-peau et s'il ne semble pas avoir été complètement absent de son propre corps, comme en témoigne son sommeil agité, une part de lui n'était pas en train de dormir, rendant a priori son réveil impossible. 

 

 En résumé, les deux ombres de Melisandre sont issues du sang et du feu, pour tuer un seigneur, un roi, un frère. Melisandre et Stannis sont persuadés de la justesse de leur cause, chacun pensant se servir de l'autre pour son propre but. Stannis y a-t-il perdu son âme ? Et Melisandre, qu'est-ce qui dans son histoire a pu la conduire jusque-là (si tant est qu'on ait un jour une explication, ce qui n'est pas certain) ? Comment envisager la séparation de ce couple mystique, l'une restant au Mur et l'autre partant à la reconquête de Winterfell ? Chacun accomplit-il là une partie d'une même mission ? 

 En tous les cas, nous avons pu voir en abordant ces ombres magiques se dessiner l'ombre des amours d'un vervoyant, avec des espoirs fous et quelques déconvenues. 

 Plus dure risque d'être la chute. 

 

 Il est temps de passer à présent au volet suivant de l'analyse, celle des ombres de nature animale. 

 

 

- L'OMBRE ANIMALE, LOUPS ET DRAGONS -

 

 

Quand elle tourna la tête pour le [Jorah, son "vieil ours"] chercher, elle ne trouva qu'un filet d'eau brune... et l'herbe qui continuait à frémir doucement. Le vent, se dit-elle, le vent balance les tiges et les fait danser. Mais il n'y avait pas de vent. Le soleil la surplombait, le monde était calme et brûlant. Des nuées de moustiques emplissaient l'air et une libellule flottait au-dessus du ruisseau, filant de-ci de-là. Et l'herbe bougeait, sans rien pour l'agiter. 

(...)

Daenerys suivit son regard [celui de l'éclaireur dothraki], et là-bas, volait l'ombre, ses ailes largement déployées. 

(Daenerys X, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Bien que les loups des Stark l'emportent très haut la main quant à la qualification d'ombres - ombres des Stark - je vais commencer par les dragons, ou plutôt par Drogon, le dragon noir et rouge de Daenerys Targaryen, pour lequel ce n'est pas aussi systématique que les loups, mais qui a droit à sa métaphore ombreuse à des moments bien particuliers. 

 Très tôt, le rapprochement est établi avec le dragon Balerion, celui d'Aegon le Conquérant, dont l'envergure était si vaste qu'elle pouvait masquer le soleil au-dessus d'une ville entière, comme le rappelle Jorah Mormont qui répète là une connaissance ou une croyance commune, car aucun personnage de la saga n'a connu Balerion, mort avant même la "Danse des dragons", une guerre civile entre Targaryen qui s'est  achevée avec la mort de tous les dragons de la famille.

 En vérité, ce sont les ailes déployées de la bestiole qui provoquent la métaphore. L'apparition de l'ombre des ailes de dragon agit toujours dans la saga comme une promesse de "feu et de sang" : en masquant le soleil, la bête remplace littéralement l'astre et dispense son feu meurtrier sans échappatoire possible. D'une certaine manière, "passer sous l'ombre" du dragon, c'est être promis à la mort... ou (et ?) à l'envol, si on fait partie du club très select des dompteurs de dragons. C'est donc le cas avec le maître des Immaculés, Kraznys, première victime du "dracarys" de Daenerys, du "feu et sang" des Targaryen : 

 

Une simple saccade [sur la chaîne de Drogon], et le dragon noir releva la tête en sifflant et déploya ses ailes nocturnes émaillées d'écarlate. Kraznys mo Nakloz eut un large sourire quand leur ombre l'enveloppa. 

(Daenerys III, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Drogon est alors l'arme de Daenerys : elle n'a pas d'épée, mais elle a des dragons qui remplacent le soleil et dispensent un feu brûlant contre les victimes désignées. On a déjà vu à plusieurs reprises comment les dragons étaient associés à la lutte contre les Autres glacés et ténébreux, via l'obsidienne ou la mention de l'"acierdragon". À ce stade du récit, nous savons en outre que Melisandre veut absolument sacrifier Edric Storm afin d'accomplir pleinement la prophétie d'Azor Ahai re-né en Stannis selon elle, en "réveillant les dragons de la pierre" à Peyredragon.

 Si le lecteur sait qu'elle se trompe de personne puisque les dragons ont déjà été "réveillés" de la pierre par Daenerys, par le "sacrifice" de son roi d'époux, son fils et possiblement son frère Viserys selon ce que suggèrent les visions et prophéties chez les Nonmourants de Qarth, il n'en reste pas moins que Melisandre est loin d'être complètement à côté de la plaque : non seulement Daenerys est née à Peyredragon, mais encore il a bien fallu du "sang de roi" - en réalité son propre sang, celui des personnes qui lui étaient les plus chères - pour réaliser cette prophétie. Comme fils de son frère, Edric Storm est du même sang que Stannis, qui d'ailleurs refuse d'abord catégoriquement d'entendre parler de son sacrifice et le fait élever avec sa propre fille.

 

 La seconde fois où Drogon est appelé "ombre ailée", c'est lorsque le père de la petite Hazzea amène à la cour de Daenerys les restes de sa fille - ses os - alors qu'elle a été brûlée et mangée par la bête. C'est à la suite de ce drame que Daenerys se pose la question de sa propre monstruosité et culpabilité :

 

Mère des dragons, se dit Daenerys. Mère des monstres. Qu'ai-je lâché sur le monde ? Je suis reine, mais mon trône est bâti d'os calcinés, et repose sur des sables mouvants. Sans dragons, comment pouvait-elle espérer tenir Meereen et, plus encore, reprendre Westeros ? Je suis du sang des dragons, songea-t-elle. Si ce sont des monstres, j'en suis un aussi. 

(Daenerys II, tome 5 A Dance with Dragons)

 

L'allusion aux os calcinés rappelle d'ailleurs directement le roi fou Aerys II Targaryen qui disait à sa dernière Main "laisse-le être le roi des cendres et de la viande cuite", alors qu'il projetait de brûler Port-Réal de fond en comble.

 Daenerys, elle, a pris la décision d'enfermer ses dragons au fond de la grande pyramide, un peu comme si elle voulait les renfermer dans son ventre et empêcher qu'ils soient jamais nés. D'une certaine manière, elle dresse un mur entre eux et le monde. Drogon cependant s'échappe. On a donc là l'image de l'ombre qui échappe à sa "créatrice" et prend son indépendance. Le refus de Daenerys de se servir de ses dragons - d'en assumer le sang et le feu - conduit à la chute d'Astapor et à l'enlisement du conflit dans la Baie des serfs, et c'est aussi lui qui décide Brun ben Prünh, le chef de la compagnie mercenaire des Puînés, à rejoindre le camp opposé, celui de Yunkaï. 

 Enfin, la troisième occurrence de l'ombre ailée a lieu aux arènes de Meereen, lorsque Daenerys passe sous l'ombre des ailes de la bête avant de la dompter. Elle y évite de justesse le souffle noir et brûlant, puis en grimpant sur le dos du dragon et en s'envolant avec lui dans le ciel elle réalise à la lettre la petite phrase de Quaithe "passez sous l'ombre pour atteindre la lumière".

 

Daenerys le frappa. "Non", hurla-t-elle, balançant le fouet avec toute la force qu'elle avait en elle. D'une saccade, le dragon retira sa tête. "Non" hurla-t-elle une nouvelle fois. "NON !" Les ardillons éraflèrent le museau du dragon. Drogon se redressa, couvrant Daenerys sous l'ombre de ses ailes. (...) Avec un sifflement, il cracha sur elle son feu noir. 

(...) Il est du feu fait chair, songea-t-elle, et moi aussi. 

Daenerys Targaryen bondit sur le dos du dragon, empoigna la pique et l'arracha. (...)Les ailes noires claquèrent comme le tonnerre et, soudain, les sables écarlates chutèrent au-dessous d'elle. 

Prise de vertige, Daenerys ferma les paupières. Quand elle les rouvrit, elle aperçut sous elle, à travers une brume de larmes et de poussière, les Meereeniens qui refluaient comme une marée sur les gradins pour aller se répandre dans les rues. 

(Daenerys IX, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 La suite est racontée dans le chapitre suivant de Daenerys qui se souvient de ce premier envol vers le ciel, très loin au-dessus des terres et à travers les nuages... et de jour, car les dragons sont des animaux diurnes : on les voit dormir la nuit et partir chasser le jour, au contraire des loups géants,  

 La réunion de Daenerys et de sa "main sanglante" est effective dans l'extrait que j'ai cité pour commencer cette partie : ensemble, ils vont chasser, tuer et manger un cheval après avoir couvert de leur ombre commune tout le troupeau - encore une histoire de cheval qui revient - pour sceller leur réconciliation. On notera que le vent précède l'apparition de l'ombre de Drogon. Un vent un peu particulier, en outre, puisque juste immédiatement avant le passage que je cite, Daenerys a dialogué avec l'herbe murmurante; l'herbe qui lui rappelait la devise de sa lignée "Sang et Feu", ce qui suggère fortement l'intervention d'un vervoyant, en particulier Brynden Rivers qui était lui-même un bâtard Targaryen et sait donc de quoi il parle à propos du sang de dragon. 

 Un peu auparavant, Daenerys avait dormi près d'un muret en ruines et s'était réveillée en découvrant des myriades de fourmis noirs s'agitant sur ce mur, véritable image des hommes de la Garde de Nuit au Mur. Le lien est donc directement fait avec l'histoire du nord.

 Comme tout ce chapitre mérite en soi sa propre analyse, je ne vais pas poursuivre plus avant mais simplement synthétiser le schéma que nous retrouvons ici : une femme - l'épouse d'un "seigneur du cheval" - a "créé" un dragon-ombre au prix du sang, et s'en sert pour dispenser la mort qu'elle a promise à ceux qu'elles a désignés : Daenerys exerce sa justice qui a un arrière-goût de vengeance. Mais à un moment, l'ombre s'échappe et agit pour son propre compte, La "mère des dragons-ombres" tente de limiter la casse en séparant les bêtes monstrueuses et le reste du monde, ce qui ressemble à une illusion puisque la situation de la Baie des serfs est loin de s'embellir. Et puis les dragons prisonniers rongent les murs de la pyramide et ne demandent qu'à s'échapper eux aussi. La dernière étape est une réconciliation entre la "main sanglante" et la "tête chuchotante" (celle qui a appris "dracarys" à ses dragons, bien sûr !), rendue possible pour notre héroïne en acceptant et assumant pleinement sa propre part meurtrière et monstrueuse : quoiqu'en dise et pense Melisandre, main et tête ne font qu'un. Mais comme l'explique Jojen à Bran, il semble que le danger le plus grand arrive quand la "tête" oublie ce qu'elle est et se laisse guider par la main, ou plus exactement quand une des deux parties est oubliée au profit de l'autre : si Bran ne doit pas oublier qu'il est le garçon Bran, Jojen est aussi celui qui l'a poussé à accepter son don de change-peau et à "épouser" la peau du loup.   

 Ce qui nous amène aux loups Stark. Eux aussi qualifiés de monstres, bêtes... et ombres, donc.

 

~~ 

 

 Les loups des enfants Stark les suivent comme des ombres, ombre blanche, grise, d'argent ou noire selon la couleur de leur pelage, à tel point que le loup fait partie de leur identité : selon les dires de lord Manderly - qui dans le tome 5 A Dance with Dragons, envoie Davos retrouver et ramener Rickon Stark - le loup est indispensable comme preuve qu'il s'agit bien de Rickon. Ce sera le moyen par lequel le garçon pourra se faire officiellement reconnaître. L'ombre fonctionne donc ici comme la garantie d'une identité, ce qui est paradoxal lorsqu'on a vu dans le premier article qu'une des caractéristiques des Autres était justement de ne pas avoir de trait distinct qui permette une identification : mais peut-être est-ce justement parce que le lien avec leur "créateur" ou "manipulateur" a été rompu; ils ne seraient plus que des mains sans la tête. 

 Ces loups Stark sont si liés à leurs "maîtres" qu'ils agissent parfois à leur place : ils agressent Tyrion lorsque les Stark ressentent de la colère contre les Lannister, comme dans cette scène où Tyrion, repartant du Mur vers Port-Réal, fait escale à Winterfell et offre à Bran les plans d'une selle qui lui permettront de monter à cheval malgré son infirmité :

 

Estropié... le terme blessa Bran comme un coup de poignard et, malgré lui, ses yeux se remplirent de larmes. 

 "Je ne suis pas estropié !

- Dans ce cas, je ne suis pas nain."

(...) Robb se montrait abasourdi. "Que nous mijotez-vous, Lannister ? En quoi Bran vous concerne-t-il ? Pourquoi diable voudriez-vous l'aider ? 

- Parce que votre frère Jon m'en a prié. Et parce que j'ai, grommela Tyrion, un faible pour les infirmes, les bâtards et les choses brisées."

Soudain, la porte de la cour s'ouvrit à la volée, le soleil inonda la salle, et Rickon surgit, hors d'haleine, avec les loups-garous. Mais s'il s'immobilisa près du seuil, écarquillé, ceux-ci le dépassèrent et, peut-être alertés par leur flair, repérèrent instantanément Lannister. Été se mit le premier à gronder, aussitôt imité par Vent Gris, et tous deux, l'un par la droite, l'autre par la gauche, avancèrent à pas de velours sur lui.

"Il n'aiment pas votre odeur, messire, ironisa Theon. 

- Sans doute est-il temps que je prenne congé", dit Tyrion. Or, à peine eut-il reculé d'un pas que, dans son dos, Broussaille émergeait de l'ombre en grondant, tandis qu'Été, de son côté, lui coupait d'un bon la retraite. 

(Bran IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

 On remarque ici que Tyrion est le premier "agresseur" et que ses mots sont comme une dague brandie : les loups ont alors la même réaction de défense qu'Été a eue en sautant à la gorge du mercenaire qui menaçait Bran et Catelyn de sa dague en acier valyrien, scène que nous allons analyser un tout petit peu plus loin. 

 Fantôme, le loup de Jon, agresse pareillement Tyrion quand celui-ci vient d'agresser verbalement Jon; plus tard, il console Samwell en séchant ses larmes, alors que Jon lui-même se trouve à court de gestes et de mots; Nymeria attaque Joffrey qui menace Arya avec une épée et lui mord la main. Etc... ce ne sont pas les exemples qui manquent de ces loups qui agissent en lieu et place de leur maître, par procuration, mais je vais m'arrêter sur un épisode en particulier, celui du sauvetage de Catelyn et Bran par le loup de Bran - qui ne s'appelle pas encore Été à ce moment-là, et n'a donc pas encore une identité pleine et entière puisque s'il est lié à Bran, c'est Bran qui n'a pas donné de sens à ce lien. 

 

 L'épisode que nous allons analyser se situe donc lorsque le petit Bran est couché dans son lit, plongé dans le coma depuis quelques semaines. Le convoi royal est reparti avec Eddard Stark et ses deux filles - Sansa et Arya - et depuis la chute de son fils cadet, Catelyn n'a pas quitté la chambre de celui-ci. Alors qu'elle est épuisée physiquement et psychologiquement par sa veille et son deuil, un étranger se glisse dans la chambre de l'enfant armé d'un poignard en acier valyrien pour le tuer, lui faire "merci", selon ses propres mots. Catelyn s'interpose mais se retrouve en mauvaise posture. 

 

 Derrière lui, Catelyn entr'aperçut l'ombre qui se faufilait par la porte entrebâillée. Elle crut discerner comme un grognement vague, la silhouette infime d'un grondement, tout au plus le murmure d'une menace, mais l'assassin dut le percevoir aussi, parce qu'il esquissait le geste de se retourner quand le loup lui bondit à la gorge, le renversant à demi sur Catelyn. L'homme eut à peine le temps de pousser un cri strident. Déjà le loup, d'un brusque mouvement de tête, lui arrachait la moitié du gosier. 

 (Catelyn III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La scène a lieu alors qu'il fait nuit (en anglais, le chapitre commence "at night" - "à la nuit" - là où la traduction française a choisi "le soir"). La première chose qu'on peut remarquer, c'est que le "loup-ombre" s'attaque directement à la gorge. En fait, ce n'est pas un trait particulier aux ombres en soi, mais c'est parce que la gorge est l'endroit le plus sensible et que frapper là assure à la fois une mort immédiate et le silence de la victime. C'est la manière qu'ont les bêtes de décapiter ou d'étrangler ou d'égorger sans la dague. 

 Après avoir mis à mort l'agresseur, le loup va lécher les plaies sur la main de Catelyn, plaies profondes dues au fait qu'elle a saisi la lame de la dague dans sa lutte pour l'empêcher de frapper Bran. Notons qu'avant même l'intervention du loup, Catelyn avait déjà cherché à mordre l'agresseur et lui avait arraché un peu de la chair de la main, se retrouvant ainsi elle-même dans la peau d'une bête et agissant au pur instinct, avec une pointe de cannibalisme. Nous avons vu dans le premier article - notamment avec la figure de Craster - que le thème du cannibalisme était un des thèmes gravitant autour du thème des Autres. Il est sans doute un thème majeur lié aux Stark, résumé en une vision très marquante qu'a Daenerys dans l'Hôtel des Nonmourants : un homme à tête de loup couronné et tenant un gigot d'agneau en guise de sceptre, préside un festin où les convives gisent massacrés et en morceaux sanglants dans la salle. Comme on retrouve du cannibalisme ritualisé (et ignoré) au cours du festin de mariage de la fausse Arya avec Ramsay Bolton (la "bête dans une peau d'homme") à Winterfell - festin au cours duquel Theon se demande s'il ne devrait pas faire merci à la mariée en la tuant d'un coup de dague au coeur - les détails de la scène du sauvetage ont une chance d'être tous très importants pour comprendre ce qui se joue ou s'est joué dans le passé. 

 La dague en acier valyrien, d'abord : on l'a déjà rappelé, mais quelques milliers de pages plus tard, Sam et Jon apprendront par les archives de la Garde de Nuit que "l'acier dragon" est censé être le plus efficace contre les Autres, et Jon supposera (à tort ou à raison, peu importe pour le moment, ce qu'il faut retenir, c'est que le rapprochement existe littérairement) qu'il s'agit d'une autre appellation pour l'acier valyrien. D'autre part, pendant son coma, Bran est en proie à des visions : il est dans la position du "rêveur", du vervoyant, laissant son âme vagabonder en dehors de son corps. Une manière de suggérer à rebours qu'un vervoyant peut avoir été à l'origine des Autres. 

 Il y a davantage cependant, car si on prête attention au contexte, on retrouve tous les ingrédients d'un rituel de sang-magie dans la scène - voire de convocation d'ombre : le feu avec la fumée (l'assassin a mis le feu à la bibliothèque pour détourner l'attention des habitants de Winterfell et agir tranquillement), le poignard, le sel des larmes de Catelyn, les mots prononcés par l'assassin comme une litanie, et le sang (ce sont les mêmes éléments qu'on trouve dans le rituel de Mirri Maz Duur, par exemple, celui qui lui permet de prendre la vie de Rhaego et de "ressusciter" Drogo; mais aussi de manière synthétique dans la prophétie d'Azor Ahai). Or, ici, on a un enfant - doublé d'un vervoyant - qui échappe à la mort grâce à sa mère et à une ombre protectrice.

 

 Plus encore, l'assassin lui-même porte les caractéristiques des Autres : s'il n'est pas formellement identifié comme une ombre, son comportement et son apparition ont lieu dans un contexte similaire : il est passé inaperçu et a vécu caché dans le château pendant au moins une semaine; dehors, lorsque Robb ouvre la fenêtre de la chambre, Catelyn peut percevoir le vent et le froid, et on entend le hurlement des loups. Pas de lune, cependant, cette nuit-là, mais on retrouve le thème du cheval à plusieurs reprises : l'homme sent le cheval car il est resté caché dans les écuries, et mestre Luwin s'est fait durement renvoyer dans les cordes par Catelyn en venant lui demander de nommer un nouveau maître des écuries. Je reviendrai sur ce détail un peu plus loin dans l'article. 

 Enfin, l'homme a deux détails physiques qui correspondent aux Autres ou à leurs avatars symboliques, une promesse de mort : il est décharné - "gaunt" en anglais - et Catelyn note ses yeux pâles (Tywin Lannister et Roose Bolton ont les yeux "pâles", ainsi qu'Ilyn Payne). Sa face osseuse ("bony face") rappelle en outre les faces des barrals. Enfin, on ne saura jamais son nom, de la même manière que les dieux du Nord "n'ont pas de nom". Certains fans ont théorisé à partir de là que Bran était en fait victime d'un complot des Enfants de la forêt, qui cherchaient à le tuer. Je n'irai pas jusque-là : à mon sens, si les parallèles sont établis assez clairement, il faut plutôt les prendre comme une occasion que saisit GRRMartin pour raconter une histoire du passé par touches subtiles. Une histoire qui trouve plein d'échos dans le présent, peut-être parce qu'elle n'a pas été achevée alors comme elle aurait dû l'être. Si on doit chercher un commanditaire pour l'homme à la dague, le fait que le poignard vienne de l'armurerie personnelle du roi Robert puis que Joffrey soit plus tard mordu à la main par la louve d'Arya après qu'il a menacé deux enfants avec son épée (Catelyn a mordu profondément l'homme à la main) sont deux éléments qui le désignent comme le coupable probable : le premier élément relève du fait concret que les personnages de la saga peuvent connaître, et le second est un effet littéraire de parallélisme accessible au seul lecteur. Catelyn, elle, soupçonne les Lannister, et pas à tort.  

 

Allons encore un cran plus loin : lorsque Robb se rend compte qu'il y a un incendie, Catelyn réagit immédiatement : 

 

Le feu, pensa-t-elle puis, Bran ! "Aide-moi, dit-elle d'un ton pressant tout en s'asseyant. Aide-moi pour Bran."

(Catelyn III, tome 1 A Game of Thrones)

 

Cependant, lorsqu'elle apprend que c'est la bibliothèque qui est en feu, elle est soulagée : la bibliothèque est loin de la chambre de Bran, qui ne risque rien. Il ne risque rien, vraiment ? 

 

- Un lecteur vit mille vies avant de mourir, expliqua Jojen. L'homme qui ne lit pas n'en vit qu'une. Les chanteurs de la forêt n'avaient pas de livres. Ni encre, ni parchemin, ni langage écrit. À la place ils avaient les arbres et, par-dessus tout, les barrals. Quand ils mouraient, ils entraient dans le bois, dans la feuille, la branche et la racine, et les arbres se souvenaient. Tous leurs chants et leurs sortilèges, leurs histoires et leurs prières, tout ce qu'ils savaient de ce monde. 

(Bran III, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 En d'autres termes, un barral est une bibliothèque, et lorsque Bran se connecte au réseau de leurs racines, c'est comme s'il était dans la bibliothèque en train de rêver. Du coup, un coup de dague bien placé - dans le coeur - serait en effet une véritable merci à côté de la souffrance que peut représenter le fait d'être brûlé vif. 

 

 Un loup-ombre a donc ici empêché l'accomplissement d'un "sacrifice rituel", ou plutôt a changé au dernier moment la donne en tuant l'officiant - lui-même ombre sans nom - au lieu de la victime désignée. Et nous retrouvons dans la scène deux ombres qui s'opposent, ce qui complique quelque peu notre schéma : y'a-t-il deux créateurs pour les ombres, créateurs aux désirs opposés ? Ou bien y'a-t-il eu un seul créateur et une des ombres a-t-elle été détournée au profit d'un second manipulateur ? Blanche-Neige a-t-elle vraiment détourné le chasseur ? En tous les cas, il semble bien que l'histoire ne soit pas tout à fait simple. 

 J'emploie ici "créateur" par défaut, étant donné qu'il peut parfaitement s'agir d'une créatrice. 

 

 En outre, le sauvetage du loup et le soin qu'il lui apporte a transformé Catelyn, qui tombe dans un rire hystérique puis dort pendant quatre jours avant de se réveiller comme neuve et surtout déterminée à obtenir justice pour Bran : c'est à la suite de ça qu'elle va quitter Winterfell avec le poignard et filer dans le sud rejoindre Eddard Stark, puis enlever Tyrion Lannister en croyant que c'est lui le coupable, déclenchant ainsi les hostilités ouvertes de la part de Tywin Lannister. Si Catelyn semble avoir repris les choses en main, sa perspective n'en a pour autant pas encore changé : elle est passée à une défense active de son fils, et même à l'offensive vengeresse. En cela, elle trouve ses doubles dans deux autres mères de la saga : Lysa Arryn et Cersei Lannister. Lysa Arryn, elle, a tué son vieil époux parce qu'il voulait la séparer de son fils souffreteux en l'envoyant comme page auprès de Stannis Baratheon. Le petit Robert Arryn est un enfant malingre et maladif à propos duquel Lysa répète comme une litanie "la graine est forte", qui sont les dernières paroles prononcées par Jon Arryn, et dont on s'aperçoit au fil de la saga qu'elles peuvent s'appliquer à plus d'un "fils/fille de", ce qui leur donne une dimension prophétique. Pour renforcer le parallèle, certains détails à propos du petit Robert permettent de formuler l'hypothèse de sa vervoyance (ignorée et non "éduquée"). Quant à Cersei, lorsque la louve Nymeria - ombre d'Arya - a agressé Joffrey (mordu à la main comme Catelyn avait mordu la main de l'assassin de Bran), elle a voulu et obtenu la mort de la louve de Sansa comme vengeance. Elle voulait également la mort ou la perte de la main pour Arya, mais ne l'a pas obtenue. Plus tard, elle provoquera la mort de plus d'un nain innocent par désir de vengeance contre Tyrion qu'elle croit meurtrier de Joffrey. Comme dit Jaime à Cersei dans la tour où Bran les surprend en plein inceste : 

 

"Mères que vous êtes !" La façon dont l'homme prononça ces mots les faisait sonner comme une imprécation. "Mettre au monde vous détraque toutes. Toutes folles." Il se mit à rire. 

(Bran II, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Il y a dans le personnage de Catelyn un parallèle entre cette scène et celle des Noces pourpres, où son fils aîné Robb Stark est tué par Walder Frey, mais surtout par Roose Bolton qui est alors décrit comme une ombre ("shadow") au moment où il frappe Robb, et qui a les yeux pâles lui aussi. Le loup de Robb n'a pas pu intervenir cette fois-ci, car retenu à l'extérieur; mais Catelyn a pu trancher la gorge d'un Frey - du fou innocent, en vérité, à l'esprit aussi simple que celui d'un enfant - avant de rire frénétiquement et d'être égorgée à son tour. À Winterfell, Vieille Nan avait donné un bain à Catelyn après sa crise, là, les Frey l'ont jetée au fleuve la Verfuque, et elle en a été repêchée trois jours plus tard, pour être ramenée à la vie par Beric Dondarrion. Et une nouvelle Catelyn est née : Lady Coeurdepierre, au visage blanc, aux yeux rouges et aux profonds sillons rouges dans ses joues, comme des larmes de sang là où elle s'était lacéré le visage, ayant ainsi une face complètement barralisée. Elle-même est alors devenue une ombre, comme on l'a vu dans le premier article. Notons par ailleurs un jeu de mots récurrent dans la saga qui n'est pas traduisible en français : en anglais, le rieur est désigné par "laughter" et le massacreur par "slaughter". Les deux sont associés dans le prologue du premier tome A Game of Thrones, à l'occasion du massacre de Waymar Royce par les Autres. On retrouve cette association à d'autres moments précis, de manière plus ou moins explicite, et les Noces pourpres et la tentative de "merci" faite à Bran sont justement deux de ces moments. Je n'ai pas encore suffisamment exploré cette piste précise pour en tirer une conclusion satisfaisante, mais elle est liée à Robert Baratheon, Jaime, Tyrion et aux fous dont les mots peuvent faire rire... ou terrifier. Mon intuition actuelle m'oriente vers le fameux "les mots sont du vent", mais un vent meurtrier, en réalité comme un souffle de dragon, mais dont le feu ne serait pas ce qui tue.

 En tous les cas, même si je n'ai pas d'interprétation précise encore, cela n'empêche pas de noter ce détail supplémentaire qui relie la scène du sauvetage de Bran par son loup sans nom à la thématique des Autres. 

 Enfin, pour en terminer avec Catelyn dans ce chapitre et cette scène particulière du sauvetage, avant que d'accepter le loup, elle l'a rejeté aussi violemment qu'elle avait rejeté précédemment Jon Snow venu dire au revoir à Bran à son chevet. Là où elle lance à Jon "ça aurait dû être toi !", signifiant par là que c'est lui qui aurait dû mourir et non pas Bran, elle souhaite ouvertement la mort des loups : 

 

Catelyn grelottait. Par la faute du chagrin, du froid, du hurlement des loups-garous. Nuit après nuit, le hurlement et le vent froid et le désert gris du château, tout cela perdurait, immuable, alors que son Bran gisait là, brisé, Bran, le plus doux de ses enfants, le plus charmant, Bran qui aimait rire et grimper et qui rêvait de chevalerie, terminé, cela, jamais plus elle n'entendrait retentir son rire. Secouée de sanglots, elle libéra la main de Bran et se boucha les oreilles contre ces effroyables hurlements. "Fais-les taire ! cria-t-elle, je ne puis le supporter, fais-les taire, fais-les taire, tue-les, s'il le faut, mais fais-les taire !"

(Catelyn III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Il y a quelque chose d'assez troublant à constater que Catelyn manifeste sa haine des loups alors qu'ils sont censés représenter les Stark. Ce n'est pas véritablement une nouveauté, cependant, et avant ces imprécations, elle remarque justement que Robb - bien qu'il soit roux comme les Tully et ait les yeux bien bleus - commence à avoir un côté plus Stark dans l'attitude et l'expression générale. Elle se réjouissait que sur ses cinq enfants, quatre - dont Bran - aient une apparence bien Tully, une manière de nier leur ascendance Stark, ce qui rend d'autant plus insupportable la ressemblance physique entre le bâtard Jon Snow et Eddard Stark. Si le sauvetage de Bran par le loup sans nom change radicalement sa perspective en lui faisant accepter la "part du loup", il faut s'interroger sur ce que peut signifier à la base le rejet de cette part du loup. Pour cela, nous devons aller voir du côté d'une autre mère qui proclame aimer ses enfants par-dessus tout (ou presque) : Cersei. Cersei, précisément, aime ses enfants qui vont hériter de la couronne sans avoir une goutte de sang Baratheon dans les veines. 

 

Elle voulut voir si les choses seraient aussi faciles avec une femme qu'elles l'avaient toujours été avec Robert. Dix  mille de vos enfants ont péri sous ma paume, sire, songea-t-elle en insérant un troisième doigt pour fourrager Myr (=lady Taena). Tandis que vous ronfliez, je léchais vos fils un par un pour débarbouiller ma figure et mes doigts de tous ces princes pâles et visqueux. Vous faisiez valoir vos droits, mon doux seigneur, mais moi, dans le noir, je dévorais vos héritiers.

(Cersei VII, tome 4 A Feast for Crows)

 

Cersei qui s'est également employée à tuer tous les bâtards de Robert dont elle avait connaissance et qu'elle pouvait atteindre; et qui blâme Catelyn de ne pas avoir fait de même avec Jon Snow si bien que c'est elle qui doit s'en charger; Cersei qui a donc pratiqué l'infanticide et le cannibalisme (avec des spermatozoïdes, mais c'est l'image et les actes revendiqués par Cersei qui sont importants ici) en empêchant par tous les moyens Robert de "l'imprégner" et d'engendrer des enfants avec elle.

 Le parallèle nous amène donc à nous poser une question un rien taboue : comme il n'y a aucune raison de douter que les enfants Stark sont bien de Catelyn et Eddard, ce n'est pas sur eux que se pose l'interrogation, mais sur les Stark de Winterfell en général : sont-ils véritablement les descendants des "loups" et "rois de l'Hiver" originels ? ou bien leur lignée est-elle le résultat d'une spoliation comme la légende le raconte concernant Lann le Futé, ancêtre des Lannister qui se serait approprié la suzeraineté des Castral, autrefois rois du Roc ? Mais si les Stark de Winterfell ne sont pas descendants de "loups", d'où vient leur lien avec ces bêtes et leur "sang de loup" si évident tout au long de la saga ? Et d'où vient le sang de change-peau et de vervoyant ? Qui était leur mère et qui était leur père ? 

 Autre remarque : Catelyn veut tuer ou faire taire les loups de ses fils, et précisément, le loup du bâtard Jon Snow est le seul muet (à une exception près, pour le moment). Autrement dit, elle souhaite symboliquement imposer à ses enfants ce qui a été imposé à un bâtard. 

 Enfin, comme j'ai évoqué Illumination à propos des dragons, les loups aussi sont comparables au genre d'Illumination que sont les ombres de Melisandre : chassant de nuit, on peut dire que leur efficacité est la plus grande à ce moment-là, mais encore, à l'occasion, ils sont comparés à des épées. C'est le cas de Fantôme, le loup de Jon, qui lui sert "d'épée de chasteté" lorsqu'il est passé du côté des Sauvageons et qu'il craint de rompre ses voeux pour Ygrid, qui vient chaque soir dormir à ses côtés. 

 

~~

 

 Résumons ce tour du côté des ombres animales et ce que nous avons pu en tirer : 

- Dans le cas de Daenerys, nous avons une mère qui sacrifie son fils pour faire (re)vivre son époux, mais qui au finale engendre une arme mortelle et monstrueuse, bien que redoutablement efficace. 

- Dans le cas de Catelyn, nous avons la mère d'un vervoyant qui lutte pour conserver la vie de son fils - et échoue peut-être au sens où le fils vervoyant se ferait au moins passer pour mort - mais accepte l'arme mortelle que sont les "ombres" dans un désir de justice fort proche du désir de vengeance. 

 Il est encore trop tôt à ce stade de l'analyse pour dire si ces deux cas parlent du même ancien personnage ou de deux personnages différents qui auraient pu se trouver en opposition. Nous pousserons la réflexion et les spéculations un peu plus loin, après que nous aurons vu ce que peuvent à leur tour nous raconter les ombres humaines. 

 

 

- LES OMBRES HUMAINES -

 

 Et nous profitons de la confrontation entre l'ombre humaine qu'est le meurtrier de Bran et le loup de ce dernier pour la transition !  

 Dans la catégorie des "ombres manipulées" - autrement dit des mains qui exécutent des ordres - nous avons une assez longue liste, dont je vais donner quelques exemples ici afin de cerner la problématique et voir s'ils sont pertinents, en commençant par deux personnages que j'étudie également longuement un article consacré au thème de Sansa/Blanche-Neige, l’Ombre du père : Sandor Clegane et ser Ilyn Payne. 

Je vais commencer par le bourreau Ilyn Payne, le plus évident :

 

 

 De prime abord, Sansa n'avait pas remarqué le troisième étranger. Au lieu de s'agenouiller comme les précédents, il se tenait à l'écart, debout près des chevaux, et contemplait, maussade et coi, la cérémonie. Il avait une figure glabre et grêlée, la joue creuse et l'orbite cave. Sans être âgé, il ne lui restait guère de cheveux, quelques touffes qui végétaient sur ses oreilles et il les portaient aussi longs que ceux d'une femme. Son armure, une simple cotte de mailles gris fer enfilée sur des hardes de cuir bouilli, avouait sans ambages la peine et les ans. Dépassant son épaule droite se discernait la poignée de cuir crasseuse d'un estramaçon. 

 

(...) Il parut se sentir dévisagé car, lentement, il tourna la tête, et Lady [la louve de Sansa] gronda. Envahie d'une terreur sans précédent, Sansa eut un mouvement de recul et heurta quelqu'un. 

 

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 

 Le texte anglais emploie à nouveau "gaunt" pour qualifier son aspect décharné, un des adjectifs accolés aux Autres. La couleur grise l'apparente aux fantômes, ses cheveux très longs et rares font penser aux cheveux qui continuent de pousser (comme les ongles) après la mort, l'impossibilité de lui donner un âge précis - comme à ses vêtements - renforce encore la métaphore fantômatique, puisque les fantômes ont l'éternité pour eux; sa position à l'écart en fait une sorte d'ombre parmi une forêt de gens (la foule se presse autour du carrosse royale dans cette scène), il porte une très grande épée et il y a la terreur qu'il inspire spontanément à Sansa qui ne le connaît pourtant pas.

 

 Si la couleur des yeux de ser Ilyn n'est pas dite, elle est qualifiée de "pâle", comme ceux de Roose Bolton ou Tywin Lannister, deux hommes qui n'hésitent pas à frapper ou à faire frapper qui se dressent devant eux, et c'est l'intensité de son regard qui frappe et donne à Sansa l'impression d'être écorchée vive, jusqu'à l'âme. C'est à rapprocher des yeux des Autres qui "brûlent" (sic): le feu comme la glace "consument" la peau puis la chair. 

 Lors de la Bataille de la Néra, il se tient comme une "ombre" derrière Cersei et Sansa, comme une menace de mort, amplifiée par l'épée Glace qui se tachera du sang de deux serviteurs condamnés à mort pour avoir voulu fuir. 

 C'est encore à l'occasion du mariage de Joffrey que Tyrion voit Ilyn Payne "surgir des ombres" à l'appel de Joffrey qui lui demande son épée pour couper la tourte aux pigeons - le dessert nuptial. Tyrion qualifie alors le bourreau de "spectre à un festin". Et c'est précisément lorsqu'il mange de la tourte que Joffrey, l'enfant roi, meurt, même si c'était la coupe de vin qui contenait le poison. Sansa a alors remarqué que l'épée de ser Ilyn n'est plus Glace, mais une autre, d'argent ornée de runes : par la couleur et non plus par le nom, cela reste une épée d'Autre. 

 Ilyn Payne a une autre particularité, c'est son mutisme : mais s'il est muet, c'est qu'il a eu la langue arrachée autrefois par le roi Aerys II Targaryen (le père de Daenerys et Rhaegar), pour avoir dit que la Main Tywin Lannister était le véritable roi de Westeros. On ne l'entend donc jamais, à l'exception d'un rire, dans le tome 4 A Feast for Crows, alors qu'il accompagne Jaime Lannister dans le Conflans pour l'entraîner à se battre avec la main gauche : c'est un rire qui ressemble à un craquement, comme celui des Autres en moins "glacé". 

 Pour conclure sur ser Ilyn, jusqu'à ce qu'il passe au "service" de Jaime Lannister (mais peut-être s'échappe-t-il avant tout de Port-Réal et prend-il par là son indépendance), nous le voyons agir comme l'ombre armée de la reine Cersei Lannister - Robert le lui abandonne, comme je l'ai déjà étudié dans l'article "Qui va à la chasse perd sa place", consacré à Sansa - et celle de son fils chéri Joffrey Baratheon. Un prince héritier puis roi, et une reine mère. Et qui possède un joujou extra qui fait crac boum hue. Il n'est peut-être pas innocent de la part de GRRMartin que Jaime, dans le tome 4 A Feast for Crows, imagine un instant que Cersei ait pu coucher aussi avec Ilyn Payne et pas seulement le cousin Lancel (dont j'analyserai le cas plus loin) : en tant que main exécutrice de Cersei lui-même, Jaime sait de quoi il parle, et si Ilyn n'a sans doute jamais couché avec la reine, l'important est que ce soit suggéré pour faire apparaître un schéma qu'on a déjà vu, celui d'un couple : une reine et son ombre exécutrice. Jaime met d'ailleurs bien en valeur le fait que pour Cersei, coucher ou exprimer son amour n'est qu'un moyen d'exiger des actes précis de cette "ombre", une sorte de "convocation", en vérité.  

 

 Sandor Clegane, quant à lui, s'il est décrit dès son entrée en scène comme une ombre et une bête (un chien) - appartenant ainsi également à la catégorie des "ombres animales" - joue notamment le rôle de l'ombre dans une scène qui annonce la mort de Renly, à l'occasion de la joute qui les oppose tous les deux lors du tournoi de la Main : dans cette joute, le Limier désarçonne violemment Renly, et le bruit de sa chute fait craindre qu'il ne se soit rompu le cou ou écrasé le crâne. C'est d'ailleurs un même "crac" qui assommera Brienne victime de Mordeur dans le tome 4 A Feast for Crows, mais je reviendrai sur cet épisode dans un autre article. Ce n'est qu'un morceau d'andouiller du casque qui a été cassé, et je reviendrai là-dessus dans l'article suivant. C'est cependant bien la description de Sandor comme une ombre bestiale etou apparentée aux Autres qui fait de cette courte scène de joute un instant d'anticipation : 

 

 La voix râpeuse s'éteignit. Toujours accroupi devant Sansa, Clegane n'était, dans le grand silence, qu'une vague masse un peu plus noire que la nuit, qu'un souffle comme disloqué. Elle se surprit à le plaindre et, dans un sens, à le craindre moins.

(Sansa II, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Comme on le coiffait de son heaume noir, l'ombre de Clegane se projeta sur la terre battue. "Je peux le faire taire, si vous voulez...", dit-il à visière ouverte. On lui remit son épée dont il évalua le poids en tranchant vivement l'espace. Derrière lui, la cour retentissait du fracas de l'acier. 

(Tyrion I, tome 1 A Game of Thrones)

 

Lors des finales du tournoi de la Main, il est un ombre "indépendante" qui vient à bout d'une autre main exécutrice, à savoir Jaime Lannister, anticipant cette fois la défaite de Jaime au Bois aux Murmures, face à Robb Stark : 

 

Le premier cavalier à se présenter fut Sandor Clegane. Le manteau vert olive qui flottait sur son armure fuligineuse ("soot-grey" en anglais, "gris de suie", ou "couleur de cendre") était, avec le heaume à tête de limier, sa seule concession au decorum. 

"Cent dragons d'or sur le Régicide !" clama Littlefinger, comme apparaissait Jaime Lannister, éblouissant d'ors, sur un élégant destrier bai rouge caparaçonné de maille dorée, sa lance elle-même en bois doré des îles d'Été. 

"Pari tenu ! cria lors Renly. Le Limier a son regard famélique des grands jours.

- Aucun chien, si affamé soit-il, ne se soucie de mordre la main qui lui distribue la pâtée", riposta Littlefinger avec hauteur.

(Eddard VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

Non seulement la suite donnera tort à Littlefinger, mais montrera au passage qu'il juge mal et Jaime Lannister et Sandor Clegane. La couleur de l'armure du Limier rappelle en outre qu'il a été brûlé et qu'il est fait de cendres. D'une certaine manière, il est l'ombre "post-bûcher", ce qui peut paraître paradoxal a priori vu la sensibilité supposée des Autres au "feu" (encore que ce soit loin d'être une certitude absolue puisque jusqu'à preuve du contraire, ce sont les os des morts habités qui brûlent et non pas les Autres eux-même), mais l'est beaucoup moins si on se rappelle "l'apparition" des ombres de Bannen ou de Drogo sur leurs bûchers respectifs. Dans le cas du Limier, c'est son frère la Montagne qui l'a brûlé et transformé en ombre affamée de meurtre et aspirant par-dessus tout à tuer son frère. 

 

 La scène de la joute entre Renly et le Limier est justement précédée par la joute de la Montagne contre le jeune ser Hugh du Val. Sandor évoque d'ailleurs cette joute mortelle lorsqu'il raccompagne Sansa dans sa chambre, en expliquant que la lance de son frère va toujours exactement là où il veut : la Montagne a tué ser Hugh du Val en perçant son gorgerin mal ajusté; l'épée d'ombre a percé la gorge de Renly à travers l'armure qu'il était en train de mettre.

 Cependant ces deux joutes, même si elles trouvent des échos dans la scène de la mort de Renly, ne semblent pas raconter pas la même mort : ser Hugh n'est pas un roi mais une main exécutrice... tué par une autre "main exécutrice". Mais leur proximité dans le texte sert à les rapprocher et ser Hugh tout fraîchement promu chevalier a pu se croire quelques instants le roi du monde et invincible, comme s'illusionnent les novices et les "enfants de l'été" comme on les appelle communément dans la saga. Je reviendrai plus longuement sur son cas  un peu plus loin, lorsque je traiterai celui de Lancel. 

 

~~

 

 Après ces deux ombres humaines, voici une petite liste non exhaustive d'autres ombres comme mains exécutrices :

 - Les chevaliers de la Garde Blanche, pour commencer, qualifiés à plusieurs reprises "d'ombres blanches du roi", liés par leur serment et obligés de devenir sourds et aveugles comme on le voit avec Jaime se souvenant de la cruauté du roi fou Aerys et des viols qu'il perpétrait contre son épouse la reine Rhaella. Dans la saga, on les voit surtout à l'oeuvre lorsqu'il s'agit de battre Sansa sur ordre de Joffrey, et comme les Autres, ils n'épargnent ni les enfants, ni les jeunes filles.

 Une de ces "ombres blanches" - ser Mandon Moore - tente de tuer Tyrion pendant la bataille de la Néra, avant d'être noyée par Podrick Payne, l'écuyer. Tyrion se persuade que ser Mandon était payé par Cersei pour le tuer, mais il n'y en a aucune preuve, et le commanditaire reste mystérieux : ce pourrait être Joffrey Baratheon (le plus plausible) aussi bien qu'un acte de vengeance personnelle, selon une hypothèse crédible qui fait de Mandon Moore un parent de Vardis Egen, le chevalier qui a été tué par Bronn lors du procès de Tyrion aux Eyrie, dans le tome 1 A Game of Thrones. Ou peut-être que simplement il haïssait Tyrion et a saisi une occasion qui se présentait. En d'autres termes, ser Mandon Moore peut avoir agi de son propre chef, comme une "main" qui aurait échappé à tout contrôle véritable. Il faut noter que parmi tous les chevaliers de la Garde Blanche, Mandon Moore est celui dont le caractère est le plus impénétrable : il reste en toute circonstance inexpressif et ne parle jamais, en véritable fantôme. Jaime dit de lui qu'il est un homme dangereux (au combat). Il est aussi le seul à être individuellement qualifié "d'ombre blanche", là où les autres membres de la Garde le sont en groupe.

 

Des ballons de flammes vertes et orange crépitaient, là-haut, traçant leur sillon parmi les étoiles. Le temps de penser que c'était bien joli, et ser Mandon lui obstrua la vision. Telle une ombre d'acier neigeux au fond de laquelle étincelait un regard noir. Et le nain n'avait pas plus de force qu'une poupée désarticulée. Ser Mandon lui poussa la pointe de son épée au creux de la gorge, et ses deux mains se reployaient autour de la garde...

... quand une brusque embardée vers la gauche l'expédia, chancelant, contre le plat-bord. Le bois éclata et ser Mandon disparut dans un hurlement suivi d'un gros plouf.

(...)

"Ne bougez pas messire, vous êtes gravement blessé." Une voix de gosse, c'est insensé, songea Tyrion.

(Tyrion, tome 2 A Clash of Kings)

 

Si Tyrion croit d'abord que son sauveur est Jaime - son frère "lion Lannister" - la découverte que c'est l'enfant Podrick qui s'est jeté sur ser Mandon le laisse incrédule. Cette courte scène est pourtant un écho du sauvetage de Bran - allongé sur son lit comme une poupée désarticulée - par son loup qui n'a pas encore de nom et qui révèle là son attachement viscéral et peut-être le fait qu'il est habité par Bran sans que Bran en ait la moindre conscience. À son réveil, il nomme tout de même son loup comme ce qu'il est lui-même : un enfant de l'été. Je ne suis pas en train de suggérer que Podrick est "habité" par un vervoyant au moment où il agit, mais comme c'est un enfant, il est un écho au loup-enfant Bran-Été. 

 À noter, à propos des membres de la Garde blanche, que dans son rêve de la tour de la Joie, Eddard n'assimile pas les trois Gardes à des ombres blanches, mais à des flammes et à l'Aube qui combat ses propres compagnons, eux-même assimilés à des ombres grises. J'ai évoqué ce fait dans l'article sur Arthur et Ashara Dayne. Tout dépend donc des circonstances, des personnages et de la configuration narrative dans laquelle ils évoluent. 

 Enfin, citons parmi les "ombres blanches" le cas de Jaime, assimilé à un Autre pendant la bataille du Bois aux Murmures, et qui précisément va devoir redéfinir son identité et ses choix après la perte de sa main droite, à travers laquelle il vivait. Plus d'une fois, Cersei parle de son frère comme de sa propre main d'épée, en se définissant comme la tête. Ici, je ne développe pas (je développerai le Bois aux Murmures dans un des autres articles prévus pour l'étude des Autres), je relève simplement les éléments thématiques qu'on retrouve dans ce que j'ai développé plus haut, à savoir un couple tête-main dont les rapports ne sont pas tout à fait apaisés.  

- Rodrik Cassel est qualifié "d'ombre de Catelyn" par Tyrion, lors de l'épisode de son enlèvement. Il agit comme son homme-lige, ce qui à première vue rend la métaphore naturelle, mais là encore, on retrouve le même schéma du couple homme-femme jouant la main et la tête. 

 

- Bronn est également qualifié "d'ombre", mais lui a des traits supplémentaires qui le rapprochent plus explicitement des Autres : son habillement sombre et très sobre, qui le font se fondre dans la masse des combattants ou dans la nuit; son allure décharnée ("gaunt").

 Son cas est intéressant, car il passe d'un maître à l'autre en se mettant d'abord au service de Catelyn Stark - la tête - avant de passer à celui de Tyrion Lannister (je pense que comme "infirme, chose brisée...", avec son goût des livres et son amour immodéré pour la parlotte et les mots moqueurs qui blessent voire tuent, il est du côté des vervoyants symboliquement - ou des "antivervoyants", comme il y aurait une Illumination et une "anti-illumination ? - même s'il n'en est pas un en réalité), pour finir par s'affranchir, voire par narguer la reine Cersei en nommant le fils de son épouse "Tyrion" alors que ce dernier est pourchassé pour le meurtre du roi Joffrey et de la Main Tywin Lannister. Avec Tyrion, il joue presque un rôle similaire au lord commandant de la Garde royale, le conseillant à l'occasion voire partageant son repas mais déjà avec une dimension un rien inquiétante puisque Tyrion remarque son insolence et les habitudes qu'il prend comme s'il était chez lui, dans un terrain conquis et non pas seulement un serviteur. 

 

 Bronn s'assit en travers de la table et détacha une aile du chapon. 

Si Tyrion s'était fait une règle d'ignorer l'insolence invétérée du reître, il s'en offusqua, ce soir-là. "Je t'ai donné la permission d'achever mon dîner ?

- Vous ne me sembliez pas d'humeur à le manger, répliqua Bronn, la bouche pleine. Dans une ville qui meurt de faim, c'est criminel de gâcher la bouffe. Vous avez du vin ?"

Il finira par me demander de le lui servir, songea sombrement Tyrion. "Tu vas trop loin, prévint-il.

- Et vous, vous n'allez jamais assez loin." Il jeta l'os dans la jonchée.

(Tyrion IX, tome 2 A Clash of Kings)

 

C'est à cet instant que Bronn déclare que Tommen serait un roi bien plus commode et docile que Joffrey, et Tyrion entend la suggestion "Joffrey doit être tué". Cette fois, c'est l'ombre qui a pris l'ascendant et chuchote des idées à un Tyrion qui n'est pas tant un joueur qu'un pion. L'effet de renversement est renforcé par l'arrivée subite de Varys, dont on se demande si finalement il n'a pas détourné Bronn pour son propre compte. 

 

~~

 

 Quittons Tyrion, qu'on reverra dans l'article suivant, pour aller rendre enfin une petite visite au cousin Lancel, et arrêtons-nous longuement avec lui et les personnages du même type littérairement parlant : il suit la même trajectoire que Stannis, qui se décharne après le meurtre de son frère Renly. D'abord ombre métaphorique de Jaime, qu'il rêve d'être (là où Stannis autant d'admiration que de rejet pour son frère aîné et ce qu'il représente), il est complice de la mort du roi Robert Baratheon, en lui ayant servi le vin empoisonné - et Jaime est surnommé le Régicide pour avoir tué le roi fou Aerys II Targaryen; ensuite, il sert de mouchard à Tyrion qui le détourne du service de Cersei pour son propre usage, et blessé à la Bataille de la Néra, il change physiquement pour devenir une véritable "ombre décharnée", un vivant semblable à un Autre ("gaunt" revient là encore pour le qualifier, dans le tome 4 A Feast for Crows). Dans son cas, la main tueuse devient une ombre elle-même après le meurtre, à moins que la participation à la mort du roi n'ait servi de révélateur de la véritable nature du jeune Lancel : marionnette entre les mains d'autres personnages. Et forcément, Cersei finit par se demander comment éliminer définitivement le cousin si encombrant.

 D'autre part, la transformation physique en ombre est suivie d'une rupture avec toutes ses obligations et liens précédents : Lancel rejète son épouse, son château et le titre de lord qui va avec - et qui étaient une manière de s'en débarrasser tout en le récompensant - pour se tourner vers la Foi et devenir un soldat des Sept (dieux)... à Port-Réal où ses confessions constituent une part des accusations graves qui pèsent sur Cersei et où il revient hanter sa reine puisqu'elle le reconnaît parmi les soldats de la Foi qui encadrent sa Marche de la Honte, dans le tome 5 A Game of Thrones

 Lancel ne partage pas des points communs uniquement avec Jaime ou Stannis ou les Autres, mais aussi avec trois personnages qu'on ne voit que très brièvement mais qui se trouvent mêlés à des scènes particulièrement marquantes ou qui constituent un motif anecdotique a priori, mais pourtant récurrent : Tyrek Lannister, d'abord, le complice de Lancel comme écuyer de Robert Baratheon, qui a été "remercié" par un titre de lord et le mariage avec l'unique héritière d'une seigneurie, un bébé d'un an encore au sein. Il y gagne le surnom de "nounou", ce qui n'est sans doute pas seulement un trait d'humour de ses copains, car les loups des Stark sont eux aussi à un moment donné qualifiés de "nounou" des enfants Stark, par Sandor Clegane (et au passage, lorsque Tyrion est esclave de Yezzan, la "main" de ce dernier, celle qui garde le cheptel des esclaves, un peu comme un Autre qui mènerait sa horde de morts animés, s'appelle "Nounou"). Tyrek a disparu pendant l'émeute de Port-Réal, dans le tome 2 A Clash of Kings, et personne ne peut dire ce qu'il est devenu car s'il a été tué, son corps n'a pas été retrouvé. Aux dernières nouvelles, les recherches successives pour le retrouver ont toutes échoué. Il s'est littéralement évanoui dans le paysage, ce qui arrangerait plutôt les affaires de Cersei, puisque c'est un de moins qui risquerait de bavarder sur son rôle dans la mort du roi. Il se trouve également qu'à Port-Réal, on peut finir en brouet et ne plus laisser aucune trace, comme c'est le cas pour le malheureux chanteur Symon Langue d'Argent - dont Bronn se débarrasse sur ordre de Tyrion: s'il est devenu de la viande (si son sort est révélé un jour) on retrouvera donc avec Tyrek cette thématique du cannibalisme liée à celle des Autres. Sans certitude pour le moment, il faut garder à l'esprit que ça puisse être le cas. 

 Lancel partage en outre l'arrogance de la jeunesse qui veut jouer au grand avec Hugh du Val et Waymar Royce, ainsi que Loras Tyrell et le jeune Jaime, et c'est donc ceux-là dont je vais développer certains aspects (ou le tout, quand le personnage n'apparaît que très peu).

 Ser Hugh était le jeune écuyer de lord Jon Arryn, la précédente Main dont la mort est la première énigme "humaine" de la saga et dont la résolution est la motivation principale dans le fait qu'Eddard Stark accepte de devenir la Main du roi Robert Baratheon.

 La caractéristique principale de ser Hugh est d'être complètement imbu de lui-même : 

 

 Sa mauvaise grâce ne le disputant qu'à la platitude de ses réponses, ser Hugh le [Jory Cassel] prit d'aussi haut que seul peut le faire un chevalier tout neuf. Si la Main désirait l'entretenir, il serait heureux de la recevoir mais n'admettait pas qu'un simple capitaine des gardes eût le front de l'interroger..., dût ledit capitaine être son aîné de dix ans et le valoir cent fois à l'épée.

(Eddard VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Après qu'il a été tué au tournoi de la Main par le plus cruel banneret des Lannister, Varys suggère à Eddard qu'il aurait été la main exécutrice dans le meurtre de Jon Arryn, ce qui a pour conséquence de conforter Eddard dans sa conviction que les Lannister sont responsables de la mort de la Main. Je ne vais pas démêler ici le sac de noeuds assez complexe derrière tout cela : l'implication supposée de ser Hugh dans la mort de Jon Arryn a été abordée dans une très bonne synthèse sur le site de la Garde de Nuit (je remettrai le lien dès que ce sera possible) : en résumé, Varys aurait poussé Littlefinger à tuer Jon Arryn et lui aurait "suggéré" comme main exécutrice ser Hugh, sa marionnette (peut-être pas consciente), mais Littlefinger ne s'en serait pas servi comme prévu. La mort du jeune chevalier servirait donc à ne pas remonter la piste Varys tout en orientant les indices vers les Lannister, et il est facile de supposer que le même Varys ait suggéré à Gregor Clegane - modèle de loyauté envers les Lannister - que son élimination lors du tournoi rendrait service à ses suzerains. 

 Au lendemain de sa mort, alors qu'il a été veillé par ser Barristan Selmy - lord commandant de la Garde royale - ser Hugh parait très jeune :

 

 Dans la pâleur de l'aube, le jeune chevalier semblait seulement endormi. Il n'était pas beau, mais la mort avait adouci ses traits taillés à la serpe, et les Soeurs du Silence lui avaient passé son meilleur vêtement : une tunique de velours dont le haut col dissimulait l'horrible plaie ouverte par la lance. 

 Devant le visage si juvénile, Eddard Stark s'interrogeait. 

(Eddard, tome 1 A Game of Thrones)

 

 C'était déjà le même phénomène avec Waymar Royce, de révéler sa jeunesse dans la mort : 

 

À le voir couché, comme ça, mort, on se rendait mieux compte de sa jeunesse. Un gosse. 

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Ser Waymar était déjà très imbu de lui-même, comme ser Hugh, et avait insisté auprès du vieux lord Mormont pour mener sa première patrouille au-delà du Mur. Son arrogance avait mis les deux patrouilleurs expérimentés qui l'accompagnaient à rude épreuve. 

 Juste après leur "veillée" du mort, Eddard et Barristan se rendent dans la tente du roi Robert, où ses deux écuyers Lancel et Tyrek essayent de lui enfiler son armure, pour le dissuader de participer à la mêlée du jour qui pourrait être fatale. Varys vient après coup étayer les craintes d'Eddard en prétendant que la reine Cersei cherchait précisément à faire participer Robert à la joute en pratiquant de la "contre-psychologie", afin de profiter ensuite d'un "accident" de mêlée, dans la même conversation où il évoque ser Hugh et sa mort sous la lance du géant Gregor Clegane. Et c'est finalement un "accident" de chasse qui aura raison du roi. 

 Lancel et Tyrek ne servent pas de vin, ce matin-là, mais ils pourraient mal ajuster l'armure - à dessein - tout en pouvant mettre en avant le fait que Robert a beaucoup grossi et changé physiquement, et que son armure ne lui convient plus tout à fait, dernier point que ne manque pas de faire remarquer Eddard, d'ailleurs.

 Non seulement ce second chapitre du tournoi de la Main permet de rapprocher littérairement Lancel et Tyrek avec ser Hugh, mais en outre, on retrouve l'image de l'armure qui ne protège pas des coups des "ombres" : ser Hugh est atteint directement à la gorge (son armure était mal ajustée), comme le roi Renly, et comme aurait pu l'être Robert.

 

 La question de l'armure de ser Hugh arrive justement sur le tapis en guise de conclusion de la veillée : c'est une belle armure, trop belle pour ses moyens réels et ceux de sa famille, ce qui suggère qu'il puisse s'agir d'un cadeau pour "service rendu" ou pour "garder le silence". Ser Barristan nous apprend que le roi Robert l'a fait faire chevalier en l'honneur de Jon Arryn, mais cette promotion de l'écuyer a pu être une suggestion de Varys et le paiement de l'armure n'a pas du tout l'air de venir de lui. C'était un cadeau empoisonné, en tous les cas, et pas le seul de ce type dans la saga. 

 

"Vous renverrez l'armure au Val. La mère voudra sans doute la conserver.

- Elle représente pas mal d'argent, dit ser Barristan. Il l'avait fait forger exprès pour le tournoi. Du travail simple mais de qualité. J'ignore s'il avait fini de payer l'artisan. 

- Il a payé hier, messer, et payé cher, rétorqua Ned, avant de dire à la Soeur : Renvoyez l'armure à la mère, je me charge du forgeron."

(Eddard VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Sansa est un autre témoin capital pour suivre la piste des armures, car son oeil et son esprit sont attirés immanquablement vers les apparences et le lecteur obtient ainsi quelques précieux détails. Outre ser Loras Tyrell et ses somptueuses armures de tournoi, avec à l'autre bout celles des Nordiens qui les font paraître comme des ombres grisâtres couvertes de torchons, il y a les armures des Royce : lord Yohn Royce et ses deux fils présents au tournoi (Waymar était le plus jeune fils). Les Royce sont donc une famille du Val d'Arryn, réputée pour posséder une antique armure de bronze gravée de runes protégeant magiquement des blessures. Que ce soit vrai ou pas, le fait est que l'armure est une relique de famille censée remonter aux Premiers Hommes et qui a surtout pour fonction actuelle d'attester l'ancienneté de la maison Royce, et par conséquent, sa noblesse. Au tournoi de la Main, les deux fils Royce portent une imitation de l'armure de leur père, en acier argenté. On y retrouve là la couleur argentée (et l'un des deux fils fera plus tard partie de la Garde arce-en-ciel du roi Renly).

 Mais quel rapport avec ser Hugh en dehors de l'origine commune du Val d'Arryn ? Possiblement dans l'origine de l'armure : l'armure de bronze était-elle un cadeau ? de qui ? et quel service aurait-elle payé ? Les Royce - parmi toutes les familles du Val - ont par ailleurs un lien spécial avec les Stark. Cela pourrait s'expliquer par des liens de mariage pas trop anciens et des affinités liées aux lignées qui remontent a priori aux Premiers Hommes, ainsi qu'au séjour de plusieurs années de Ned Stark dans le Val, lorsqu'il était pupille de Jon Arryn; mais il s'agit ici de littérature et Waymar Royce fait l'ouverture de la saga et en est même le tout premier mort. Il y a donc autre chose comme lien que ceux que je viens d'énumérer. 

 Le mot "royce" est le vieil anglais pour "rose" - la fleur - ce qui pour le coup nous amène à considérer à nouveau Loras Tyrell, le Chevalier des Fleurs, qui lui aussi parade en somptueuses armures, dont celle des finales des joutes : 

 

Mince comme un jonc, ser Loras arborait en ce jour une fabuleuse armure sur l'argent poli, chatoyant au point d'aveugler, de laquelle se discernait comme en filigrane des entrelacs de pampres noirs et de minuscules myosotis. Et lorsque le vulgaire, au même instant que Ned, s'aperçut que le bleu de chaque corolle était fait d'autant de saphirs, des milliers de gorges exhalèrent un même récri d'émotion. Je té en travers des épaules du jeune homme plombait un manteau de lainage épais, lui-même émaillé de centaines de myosotis véritables et tout frais cueillis.

(Eddard VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Outre le fait qu'avec le saphir aveuglant et l'argent Loras porte les couleurs des Autres, le myosotis en anglais se dit "forget-me-not" - "ne m'oublie pas" - ce qui rappelle la devise des Royce "Nous nous souvenons". Il n'est pas sûr cependant que les Royce se souviennent véritablement du passé. GRRMartin aimant les effets d'ironie et jouant beaucoup avec la déformation des faits réels au travers des chansons, la devise des Royce pourrait bien avoir été vidée de sa substance avec le temps... sauf le lien avec les Stark ? Et cette histoire de mémoire à conserver nous renvoie à nouveau aux barrals et aux vervoyants. 

 On peut également voir dans le somptueux manteau de Loras un petit rappel du riche manteau de zibeline porté par Waymar Royce, mis en pièces par la boucherie des Autres, et suscitant l'envie et la jalousie des deux autres patrouilleurs qui l'accompagnaient. Si le manteau de ser Hugh ne provoque pas de jalousie particulière, il a tout de même lui aussi droit aux honneurs du récit, notamment lors de la mort de son porteur, où l'on retrouve le thème de la lune à travers les lunes brodées dessus, qui se teignent en rouge au fur et à mesure que le sang s'échappe de la blessure mortelle, ce qui pourrait suggérer qu'il y a bien une femme mêlée à une ancienne histoire de régicide. Remarquons d'ailleurs que si ser Hugh était peut-être celui qui devait tuer Jon Arryn (mais ne l'a finalement pas fait), c'est Lysa, l'épouse de Jon Arryn, qui a agit elle-même, inversant ainsi le schéma de Lancel et Cersei. Mieux, dans l'histoire de Lysa, l'amant n'est pas ser Hugh, mais Littlefinger, le manipulateur. 

 Lors de la joute entre Loras et Gregor Clegane, on retrouve en outre une histoire de cheval, puisque Loras monte une jument en chaleur qui affole l'étalon de Gregor et fait perdre à celui-ci de son efficacité. La Montagne démontée tue de rage son cheval en lui tranchant le cou - au passage encore une histoire de tête coupée (et Ned a une tête de cheval, si Arya "tête de cheval" lui ressemble bien !). Tout de suite après, il va pour frapper le cheval de Loras et tuer le chevalier tombé à terre - la Montagne s'abattant littéralement sur lui - quand l'ombre-Limier s'interpose. Une nouvelle fois se dessine le schéma de l'ombre d'une bête qui sauve un enfant ou un presque enfant, sauf que le Loras à terre n'est cette fois pas du même type que Bran Stark ou Tyrion Lannister. Il ne s'agit même pas d'un régicide, mais de l'amant du (futur) roi Renly Baratheon - sa reine de beauté pourrait-on d'ailleurs dire, car il ressemble comme deux gouttes d'eau à sa soeur Margaery et est lui-même décrit comme une jeune fille. Bien après la mort de Renly, Loras l'évoquera comme le "soleil". Comme Daenerys parlait de khal Drogo. Dans cette scène du tournoi, Loras pourrait donc être l'écho de plusieurs personnages différents : la jeune "épouse" guerrière ou amante d'un roi solaire (schéma qu'on retrouve d'ailleurs aussi dans Lyanna Stark), mais aussi par l'apparence une main sanglante et ombre manipulée. Les somptueuses armures de Loras ne sont peut-être d'ailleurs pas payées par lui, mais pourraient être des cadeaux de Renly. 

 Si on essaye de démêler un scénario cohérent de tous ces éléments, on trouve donc un roi tué par une ombre manipulée par une reine, mais aussi une amante guerrière de ce roi qui voudrait le venger et que la reine chercherait également à faire tuer. Plus tard, d'ailleurs, Cersei enverra Loras à la mort en accédant à sa demande de mener le siège de Peyredragon. 

 

Revenons justement à cette reine commanditaire de la mort de son époux : Lancel, lui, avait d'abord été "récompensé" par Cersei en devenant son amant, en remplacement de Jaime. Waymar Royce, membre de la Garde de Nuit, n'était l'amant de personne et il n'y a pas de reine connue dans son entourage, mais les liens littéraires que nous venons d'analyser entre des personnages qui partagent des points communs très spécifiques orientent vers des amours cachées dans le lointain passé des Royce. J'ai suggéré plus haut, en suivant le piste des ombres animales, que les Stark de Winterfell aient pu être tout autant des bâtards par rapport aux "rois de l'hiver", que Joffrey, Tommen et Myrcella sont bâtards par rapport à Robert Baratheon. La piste des ombres humaines m'amène ici à formuler l'hypothèse qu'un Royce ait pu être le père biologique des Stark de Winterfell. Et que le prix du silence et de l'oubli ait été une armure de bronze ornée de runes. Des runes censées protéger leur porteur de toute blessure physique.

 

 Pour finir sur ce tour des mains exécutrices de rois, nous conclurons sur le malheureux ser Hugh du Val, avec l'oraison funèbre pensée par Sansa :

 

 [Sansa] assistait à la mort d'un homme pour la première fois. Elle aurait dû, se disait-elle, pleurer aussi, mais les larmes ne lui venaient pas. (...) Le jeune chevalier en bleu ne lui était rien, rien de plus ni de mieux qu'un étranger venu du Val d'Arryn. Tellement rien qu'elle avait oublié son nom sitôt qu'entendu. À présent, le monde allait l'oublier de même, songea-t-elle, et les chanteurs ne le chanteraient pas. Attristant. 

 Après qu'on eut emporté le corps survint à toute jambe un gars armé d'une pelle qui s'empressa de recouvrir de terre la flaque de sang. Et, là-dessus, les jeux reprirent. 

(Sansa II, tome 1 A Game of Thrones)

 

 On peut constater là toute l'ironie de GRRMartin, qui parle de mémoire à propos du Val, et alors que Sansa ira justement s'y cacher sous une identité de bâtarde, comme une "Stone".

 

- CONCLUSION -

 

 Je ne l'avais pas prévu en commençant cet article, mais il se trouve qu'en divisant mon analyse entre ombres magiques, ombres animales et ombres humaines, nous sommes retombés sur les trois ombres qui se dessinent derrière Eddard, Arya et Sansa Stark dans le rêve comateux de Bran :

 

 

Au sud se précipitaient, bleu-vert, les eaux du Trident. Les traits creusés par le chagrin, Père intercédait auprès du roi. Sansa pleurait à chaudes larmes, dans son lit, et Arya, l'oeil fixe et les dents serrées, renfermait durement les secrets de son coeur. Des ombres les nimbaient toutes deux [tous trois, plus probablement, dans le texte original]. L'une, d'un noir de cendre, avait l'aspect terrible d'un mufle de chien, l'autre la splendeur d'une armure aussi dorée que le soleil. Au dessus d'elles, s'esquissait un géant de pierre tout armé. Mais lorsqu'il releva sa visière, il se révéla creux, seulement empli de ténèbres et de noire sanie. 

 

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

  

 On y voit exactement ce qui caractérise ces trois sortes d'ombres : l'aspect animal, l'armure resplendissante et le vide ténébreux, l'immatérialité. Comme on a vu par ailleurs au cours de l'analyse que les trois catégories pouvaient être poreuses (je n'ai parlé que de Gregor Clegane et malheureusement pas de sa nouvelle mouture sous la forme de Robert Strong, qui est le résultat de pratiques "magique" de Qyburn, mais il entre bien sûr lui aussi dans plusieurs catégories par ses actes), il est possible que ces trois ombres décrivent trois aspects - ou trois états successifs - d'un seul et même personnage du passé. Ou encore que trois personnages différents à la base se soient retrouvés réunis, fondus en quelque sorte, dans les ombres que sont les Autres.

 Je ne suis actuellement pas en mesure de trancher sur la question, et d'autres hypothèses ne sont d'ailleurs pas exclues.

 En tous les cas, le présent tour d'horizon nous a permis de mettre en évidence de nouveaux personnages : celui d'une reine mère d'un vervoyant, celui d'une amante de roi et celui d'un tueur de roi. L'amante du roi n'est peut-être pas si nouvelle que cela, puisque nous avons vu sa figure évoquée à travers la lune, déjà étudiée précédemment. Une "lune" qui pourrait avoir engendré un bâtard de sang "royal".

 Reste à savoir si le roi en question était le même pour tous ces personnages, ce qui n'est pas tout à fait une évidence. Puis qui était ou étaient ce roi ou ces rois ? Ce sera l'objet d'analyse du prochain article, dans lequel on commencera cependant par étudier comment on convoque des ombres, car les rituels ont des petites choses à nous apprendre sur quelques promesses anciennes peut-être pas tenues, et que je crois en rapport direct avec les figures royales. 

 

 



11/07/2017
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