Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Ouverture de la chasse et portrait de l'Autre

 

 

 

Sans [son loup Fantôme], Jon se sentait comme dévêtu. La moindre ombre entrevue éveillait un malaise et, malgré lui, les rabâchages de Vieille Nan revinrent l'assaillir, il entendait presque distinctement l'intarissable marmottement ponctué par le sempiternel clic clic clic du tricot. Des ténèbres, à cheval, surgirent alors les Autres. Ils étaient froids, ils étaient morts, ils exécraient le fer, le feu, le contact du soleil et toutes les créatures à sang chaud. Comme ils progressaient vers le sud, montés sur leurs cadavres de chevaux livides et menant des hordes d'assassinés, devant eux tombèrent un à un les places fortes et les villes et la royaumes des humains. Ils nourrissaient leurs serviteurs défunts de la chair des enfants des hommes

(Jon VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

"C'est à la faveur de ces ténèbres que les Autres vinrent pour la première fois, dit [Vieille Nan], tandis que les aiguilles reprenaient leur clic clic clic. Ils étaient des choses mortes, et ils détestaient le fer, le feu, le contact du soleil et les créatures à sang chaud. Ils balayèrent les forts, les villes, les royaumes, ils abattaient les héros comme le vulgaire, à tour de bras, montés sur des cadavres de chevaux blêmes et menant des nuées de morts, et si l'épée de l'homme était impuissante à contenir leur progression, les vierges ni les nouveaux-nés ne trouvaient grâce devant eux. Ils traquaient les premières, tel du gibier, parmi les forêts gelées, nourrissaient de la chair des seconds leurs serviteurs morts." 

(Bran IV, tome 1 A Game of Thrones) 

 

   

 

 

- DISCOURS LIMINAIRE À L'OUVERTURE DE LA CHASSE -

 

 

  Un jour d'hiver, avant l'aube, en pays de Westeros, c'est l'ouverture de la chasse. Mais pas n'importe quelle chasse.  Celle de la galinette cendrée, véritable passion pour ces hommes de la garde de nuit... 

  *hum hum crrrr crrr un deux, un deux, iléouceputindetexte keuf keuf ah voilà voilà voilà*

 

 

 L'enquête du jour va donc nous emmener sur les traces des Autres, cette menace plusieurs fois millénaire, selon les légendes qui faisaient délicieusement frissonner les enfants Stark lorsque Vieille Nan, la nourrice centenaire, les leur racontait. Les légendes préférées du petit Bran. 

 Cependant, avant même que le lecteur apprenne de quelles légendes ils font l'objet, les Autres se sont invités sans traîner, dès l'ouverture de la saga, dans le prologue du tome 1 A Game of Thrones, en mettant à mort un membre de la Garde de Nuit en patrouille au-delà du Mur. Plus tard, dans le tome 3 A Storm Of Swords, de nouveau au-delà du Mur, nous en croiserons encore un, seul, monté sur un cadavre de cheval, comme une image du Cavalier de la mort de l'Apocalypse, et Samwell Tarly, fidèle ami de Jon Snow, surmontant quelques instants sa lâcheté légendaire, tuera cet Autre d'un coup de poignard en obsidenne.

 La particularité de ces deux rencontres est qu'à chaque fois la réalité du récit précède pour le lecteur (mais non pas pour les personnages) celle de la légende : dans le prologue, Will se rappelle des histoires à faire peur qui circulent sur la Forêt hantée et qui servent à effrayer les nouvelles recrues de la garde, mais ne précise pas leur contenu, et il faudra attendre le quatrième chapitre consacré à Bran Stark - après le réveil de son coma, lorsque son père et ses soeurs auront quitté Winterfell et seront déjà arrivés à Port-Réal, la capitale - pour se faire une idée. Quant à la seconde rencontre avec un Autre, sa dissolution sous le coup de poignard nous apprend leur vulnérabilité à l'obsidienne, et ce n'est que bien plus tard que Sam - faisant des recherches dans les archives de la Garde de Nuit à la demande de Jon Snow devenu lord Commandant - trouvera une légende rapportant que "l'acier-dragon" tuerait les Autres, et qu'autrefois, les Enfants de la Forêt auraient eu l'habitude de fournir tous les ans la Garde de Nuit en obsidienne. On ne sait pas exactement ce qu'est l'acier-dragon mais Jon suppose qu'il s'agit d'acier valyrien, un acier très léger et redoutablement coupant dont la fabrication à base de magie était l'apanage de l'empire de Valyria, l'empire des seigneurs chevaucheurs de dragons. 

 

 Ce postulat d'une réalité précédant la légende n'est pas le plus courant dans la littérature épique ou de "fantasy" : d'ordinaire, le "merveilleux" (beau ou horrible, peu importe) s'introduit progressivement dans la narration, et si son entrée peut se révéler brutale, celle-ci a d'abord été annoncée par des contes et légendes auxquelles - bien sûr - personne ne croit sauf quelques initiés, fous, sages, mages ou tout autre personnage en marge de la société. En d'autres termes, les légendes parlent de la réalité d'un "autre monde", dans lequel le ou les personnages pénètrent, et la révélation de la vérité accompagne le franchissement de la "frontière", transformant les personnages en héros. C'est un procédé qu'on retrouve chez Tolkien, au début du Seigneur des Anneaux, par exemple, alors que Gandalf révèle au hobbit Frodon qu'il a hérité d'un anneau unique... et maléfique : la quête est alors simplement posée (la difficulté à l'accomplir n'entre pas ici en considération, car par définition, c'est la difficulté de la quête qui permet au héros de se distinguer), il faudra commencer par quitter la Comté, puis traverser la Terre du Milieu jusqu'au Mordor pour détruire l'Anneau. La sortie définitive de la Comté est marquée physiquement par le franchissement de la Vieille Forêt, mais avant cela, Frodon et ses amis ont eu une sorte d'avant-goût des dangers qui les attendent dans une zone frontière relativement poreuse de la Comté - le Pays de Bouc - où ils étaient traqués par les Cavaliers noirs de Sauron. Si ces "merveilles" de "l'autre monde" - ou plutôt du "monde réel" - surprennent les Hobbits et les sortent du confort de leur quotidien, leurs mystères sont très vite dissipés : elles ne sont pas mystérieuses en soi, sauf Tom Bombadil et son épouse, mais ceux-ci ne sont pas au centre de l'intrigue et ne pèsent pas sur elle. 

 

 Rien de tel chez GRRMartin. Si on retrouve bien le Mur comme frontière physique et symbolique séparant un monde "civilisé" d'un monde rempli de monstres inquiétants, les légendes n'expliquent en rien le mystère des Autres et les personnages qui traversent le Mur le font au prix de leur vie, sans gloire et sans laisser de traces, voire oubliés : malgré sa vaillance, le jeune Waymar Royce ne survit pas à la rencontre; quant à Samwell, c'est un peu en désespoir de cause qu'il se jette sur l'Autre, et par la suite les frères jurés ne croiront même pas à son exploit (voire le soupçonneront d'avoir tué lui-même un des leurs) et il gagnera le surnom d'"Egorgeur" par moquerie.

 A l'instar d'un roman policier, le meurtre du Prologue est donc posé comme une énigme en soi, d'autant plus énigmatique qu'elle est le fait de créatures "merveilleuses" et que l'héroïsme n'attend pas les personnages de ce côté du Mur. Comme le dit d'ailleurs Mance Rayder à Jon, juste avant la bataille du Mur, c'est "la queue entre les jambes" qu'il mène tous ceux qui vivent au nord du Mur vers le sud, c'est pour sauver leurs peaux, pas pour devenir un héros de chanson. 

 D'autre part, bien qu'on retrouve des points communs entre la réalité et les légendes, non seulement ces dernières ne collent pas tout à fait à la réalité, mais elles la rendent plus mystérieuse encore, par leur propension à synthétiser en images fortes uniques ce qui relève du témoignage et ce qui appartient aux arrangements des bardes et autres chanteurs. Si bien qu'entre la réalité et les inventions, c'est le brouillard et il devient impossible de faire le tri. Ainsi, lorsque les légendes lient les Autres à la Longue Nuit et les font venir du pays de l'Eternel Hiver, le lecteur est obligé d'en chercher la confirmation dans des faits du récit avant de prendre ces assertions pour argent comptant. 

 Le parti pris d'un récit réaliste fait en outre que l'apparition des "merveilles" n'est jamais la norme : la magie a beau être une donnée du monde du Trône de Fer, son usage entraîne rarement un bienfait. Les hommes s'en servent pour tuer ou pour exercer leur pouvoir sur autrui. Il est alors aisé de soupçonner quelque chose de ce genre à propos des Autres, ce qui donne un sens bien plus ambigu au Mur et à la Garde de Nuit : défendent-ils vraiment les royaumes humains, ou sont-ils la porte cadenassée derrière laquelle on a planqué le cadavre ? La Forêt hantée serait-elle l'arrière du jardin où il est enterré ? Le risque est que ça finisse par sentir : 

 

"Vous vous étiez agenouillés enfants, proclama Bowen Marsh d'un ton solennel, à présent, relevez-vous hommes de la Garde de Nuit." 

 Jon tendit la main à Sam pour l'aider à se redresser, et les patrouilleurs les entourèrent, la bouche fleurie de sourires et de félicitations. Seul s'abstint ce vieux machin raboteux de forestier, Dywen. "Faudrait mieux r'partir, m'sire, bougonna-t-il à l'adresse du lord intendant. V'là qu'y fait noir, et y a comme une odeur, c'te nuit, qu' j'aim' point..." 

(Jon VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Il paraît alors évident que pour venir à bout de la menace qui pèse et ne pas risquer son retour plus tard - dans l'éventualité d'une victoire momentanée - il faudra d'abord percer le mystère de l'origine des Autres. 

 Laissant tous les risques et la gloire à nos héros, nous autres lecteurs installons-nous confortablement, au chaud, et partons en chasse ! 

 

~~

 

 

 Le prologue du tome 1 A Game of Thrones et le chapitre Samwell I du tome 3 A Storm of Swords sont donc - en cinq tomes déjà parus - les deux seules occurrences où apparaissent des Autres au cours de l'action. A première vue, trois à quatre pages sur un total de plus de cinq mille, c'est bien maigre pour mener une enquête et en tirer quelques conclusions. Pourtant, aussi brèves soient-elles, ces deux rencontres sont denses et contiennent déjà les indices nécessaires qui vont nous mettre sur la piste des Autres, de leur histoire et de leurs possibles origines, et nous permettre de comparer avec ce que les légendes disent à leur propos. Les brumes sont moins denses qu'il y paraît et il y a moyen de s'y retrouver, ou du moins de dresser un état des lieux autour de la petite porte, voire de regarder par le trou de la serrure, à défaut de l'ouvrir (là, seul GRRMartin a la clé). 

 Notons déjà que si les Autres font l'ouverture de la saga comme incarnation de l'hiver glacé, leur répond par effet de miroir la naissance des dragons de Daenerys au milieu d'un brasier funèbre, dans le dernier chapitre du premier tome. Aux trois patrouilleurs qui meurent répondent les trois dragons qui éclosent, et au chant des épées qui s'entrechoquent répond le chant des dragons. Le titre original de la saga "une Chanson de Glace et de Feu" trouve alors là du sens, et le lecteur devine dès ce moment qu'apparemment, le feu des dragons est ce qui peut venir à bout de l'hiver glacé. C'est bien notre seule certitude, qui ne nous renseigne cependant pas en soi sur l'origine et l'histoire des Autres. Et comme il faut également se méfier de nos certitudes de lecteurs basées sur des lieux communs littéraires, on gardera dans un coin de notre tête que l'opposition feu-glace n'est peut-être qu'une apparence, une catégorisation qui ne recouvrerait qu'une part (mineure) de la réalité.

 Notre enquête reposera donc sur l'analyse des procédés littéraires employés par GRRMartin pour semer ses indices : à savoir les transitions d'un chapitre à l'autre, les analogies narratives, la répétition de certains schémas, images et/ou mots dans des situations à première vue très différentes, comme les échos d'une histoire qui se répète sans cesse; procédés qui illustrent concrètement la remarque d'un ancien mestre Westeros, à savoir que "le temps est une roue car la nature de l'homme reste fondamentalement inchangée, et que les événements passés se produiront à nouveau."

 Ajoutons que malgré quelques dénégations - comme la devise des Royce, justement, "Nous nous souvenons" - leur mémoire est infiniment plus courte que celle des arbres et de la terre où ils vivent, et qu'en outre ils ont une légère tendance à la déformation, à l'instar de Sansa qui se rappelle une fois un baiser qui n'a jamais eu lieu. 

 

 

 

- PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS... - 

 

 

 Mais entrons dans le vif du sujet en essayant de ne pas le faire fondre, et partons à la rencontre des Autres tels qu'ils sont vus et sentis en "vrai", au-delà du Mur, dans la Forêt hantée, puisque c'est là que leur présence est attestée. 

 

 Leur première caractéristique, immédiatement perceptible, c'est le froid intense qui remplit l'air comme si le mage avait lancé son sort brouillard-de-glace-niveau-quarantedouze-jet-de-sauvegarde-constitution-pour-pas-te-transformer-en-esquimau-glacé (avec un bonus si tu as une enveloppe de graisse comme Sam ou si t'es collé à un arbre comme Will) : 

 

Le vent était tombé, il faisait effroyablement froid.

(...)

Mais déjà surgissaient des ténèbres, en silence, trois..., quatre..., cinq... jumeaux du premier. Et si Waymar fut sensible au froid que leur présence redoublait, du moins ne les vit-il pas, ne les entendit-il pas.

(Prologue, tome 1 A Game Of Thrones)

 

Le vent qui soupirait parmi la futaie leur saupoudrait le visage de neige. Il faisait un froid si intense que Sam avait l'impression d'être à poil. (...)

Sam se serait à nouveau trempé les chausses, mais le froid tenaillait sa chair, un froid si formidable qu'il se sentait la vessie comme un bloc gelé.

  (Samwell I, tome 3 A Storm of Swords)

 

Notons que dans les deux cas, le vent précède le froid intense et donc l'apparition de l'Autre, ou des Autres. On y reviendra. 

 

 Leur apparence générale est grande et décharnée, silencieuse, gracieuse et légère, presque immatérielle : le combat entre Waymar et l'Autre ressemble alors à une danse. La lutte comme danse est une métaphore récurrente dans la saga, et il conviendra donc de l'explorer, afin de voir en fonction du contexte si c'est seulement un élément d'identification ou si cela révèle quelque chose à leur propos.  

 Les couleurs associées à ces silhouettes sont le blanc laiteux et le bleu des yeux, un bleu si intense qu'il brûle. 

 

 Une ombre de très haute taille, aussi funèbre et hâve qu'un vieux squelette, et dont la chair exsangue avait une pâleur laiteuse.

(...)

Comme l'Autre marquait une pause, Will aperçut ses yeux. Des yeux bleus, mais d'un bleu plus bleu, d'un bleu plus sombre qu'aucuns yeux d'homme, d'un bleu qui vous brûlait comme de la glace. 

 (Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

La [=un cheval mort] chevauchait un cavalier d'une pâleur de glace. (...) L'Autre se laissa gracieusement glisser de selle pour se camper dans la neige. Svelte comme une lame, il était, et d'une blancheur laiteuse. (...)

Si les créatures s'étaient jusque-là montrées lentes et gauches, l'Autre, en revanche, était aussi léger que neige sous le vent.

 (Samwell I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Pour compléter cette idée d'immatérialité, les Autres se définissent également comme des ombres ("shadow" en anglais) dont la couleur de l'armure est changeante et s'adapte à la lumière et à l'environnement : ils se confondent ainsi avec les arbres, avec les rayons de lune ou avec les ténèbres de la nuit. 

 

 A chacun de ses gestes, son armure semblait changer de couleur : tantôt d'un blanc de neige fraîche, tantôt d'un noir d'encre, et pourtant toujours mouchetée du même vert-de-gris sombre de la forêt. Au moindre pas, cela la moirait comme moire un torrent la clarté lunaire. 

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

La description qu'on trouve dans le chapitre de Sam donne à l'Autre un aspect presque liquide et par conséquent insaisissable : 

 

 Son armure avait beau jouer, se mouvoir au gré de ses moindres gestes, ses pieds n'entamaient pas la couche de neige poudreuse. 

(...)

Si les créatures s'étaient jusque-là montrées lentes et gauches, l'Autre, en revanche, était aussi léger que neige sous le vent. Il se faufila de biais sous la hache, armure plissée de risées,

 (Samwell I, tome 3 A Storm of Sword)

 

Toujours dans le même ordre d'idées, ils sont "sans visage" - "faceless" en anglais, qui signifie exactement la même chose. Il existe justement à Braavos une secte religieuse d'assassins appelée les "Sans-visage" dont les membres apprennent à n'être "personne" ainsi qu'à dispenser le "don", c'est-à-dire la mort, à ceux qui ont été désignés par des commanditaires prêts à sacrifier une part d'eux-même et/ou de leurs rêves pour cela. Ce n'est peut-être pas un hasard si une des enfants Stark se retrouve dans cette secte. 

 Le lien à la mort était déjà par ailleurs symbolisé par le blanc laiteux, la couleur pâle ou blême du quatrième cavalier de l'Apocalypse, celui qui représente la maladie et la mort sans remède. Il est d'ailleurs intéressant de constater que GRRMartin emploie cette image du cavalier de la mort à d'autres moments de la saga, en particulier dans l'arc narratif de Daenerys, lorsque celle-ci est reine de Meereen et qu'une "jument pâle" (portant un cavalier mourant) arrive d'Astapor avec une épidémie de dysenterie (qui sera appelée "jument pâle") et la nouvelle de la destruction de la cité, de la fuite des habitants et de l'avancée des armées ennemies de Daenerys, qui mettront le siège sous les Murs de Meereen. 

 L'absence de visage et donc de traits distincts des Autres est accompagnée d'une synchronisation parfaite dans les gestes, comme s'il s'agissait d'un seul Autre multiplié en autant de clones que nécessaire ou possible... ou d'hologrammes, et voilà, on sait où retrouver ceux qui ont été perdus pendant la dernière campagne électorale. 

 

Mais déjà surgissaient des ténèbres, en silence, trois..., quatre..., cinq... jumeaux du premier.(...)

Dans son dos, à sa droite comme à sa gauche, formant un cercle autour de lui, les spectateurs patientaient, muets, sans visage et pourtant tout sauf invisibles, en dépit de leur parfaite immobilité (...)

Comme un seul homme et comme à un signal donné, les spectateurs jusque-là passifs s'avancèrent. Dans un silence abominable, les épées se levèrent et retombèrent toutes ensemble pour une froide boucherie.

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

Si nos Autres sont globalement silencieux, ça ne les empêche pas d'émettre à l'occasion quelques sons qui rappellent ceux de la glace qui craque ou qui fond, et qui pourraient correspondre à la "Vraie langue", celle parlée par les Enfants de la Forêt (qui se nomment "les Chanteurs du chant de la terre). Et s'ils n'ont pas de visage, ils semblent doués de parole et même d'une pensée puisque apparemment, ils ont un certain sens de l'humour : 

 

Dans une langue inconnue de Will, l'Autre prononça quelques mots. Mais si le timbre de sa voix rappelait les craquements sourds d'un lac pris par les glaces, le ton, lui, était à l'évidence goguenard. 

(Prologue, tome 1 A Game Of Thrones)

 

  On essaiera aussi de découvrir ce qui peut bien les faire marrer autant, y'a pas de raison !

 Notons que dans le prologue, les mots prononcés par l'Autre et son rire donnent le signal de l'affrontement avec le jeune ser Waymar Royce, et de la tuerie qui s'ensuit. On retrouve le même processus dans le tome 3 A Storm of Swords lorsque Daenerys prend possession des Immaculés, révèle par une moquerie qu'elle connaît la langue haute-valyrienne et qu'elle a donc bien entubé les Bontés d'Astapor, puis ordonne le massacre de ces mêmes Bontés, en commençant par dire "dracarys" à ses dragons - ce qui signifie "feu-dragon". 

 

 Pour finir, les Autres tiennent en main une grande épée qui semble une prolongation d'eux-mêmes - glacée, bleutée mais se confondant également dans le paysage - et dont la caractéristique principale est d'être particulièrement tranchante, autant si ce n'est davantage que l'acier valyrien, un acier forgé en partie magiquement et dont la technique vient de l'ancien empire des seigneurs dragons de Valyria. 

 

 L'Autre, cependant, glissait de l'avant sur ses pieds muets, brandissant une grande épée qui ne ressemblait à rien de connu. (...) En émanait une lueur bleuâtre, un fantôme de lueur qui folâtrait sur les arêtes et dont, inconsciemment, Will déduisit que cette lame-là tranchait plus sûrement qu'aucun rasoir.

 (Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Si les créatures s'étaient jusque-là montrées lentes et gauches, l'Autre, en revanche, était aussi léger que neige sous le vent. Il se faufila de biais sous la hache, armure plissée de risées, et son épée de cristal moulina pour se glisser en vrille entre les anneaux de fer du haubert de Paul, ravageant et cuir et laines et chair et os, ressortit dans le dos avec un siiiiiiiifflement

 (Sam I, tome 3 A Storm of Swords)

 

Voilà, les Autres sont les inventeurs du rasoir à couper le beurre.

 Accessoirement, on retrouve la thématique de "l'épée des héros", Illumination, qui est censée avoir permis de vaincre les Autres il y a fort longtemps, lors de la Bataille de l'Aube. Bien que cette épée soit dite "rouge", la tentation est forte de ne voir dans le "rouge" une couleur symbolique pour dire "de feu" par opposition aux épées glacées des Autres. En outre, nos repères se brouillent en apprenant qu'une des épées les plus fameuses de Westeros - Aube - est d'un blanc laiteux, très tranchante et d'aspect vivant, comme celles des Autres; qu'elle est la propriété de la famille Dayne, mais que seul un guerrier d'exception peut la porter et prendre ainsi le nom d'Épée du Matin (ce n'est pas une épée que porte le seigneur en titre). Arthur Dayne, la dernière Épée du Matin connue, était le meilleur ami du prince Rhaegar Targaryen (frère aîné de Daenerys et très probable père biologique de Jon Snow), alors que l'obsession de Rhaegar était de réaliser la prophétie du "Prince promis", autre appellation pour Azor Ahai, le porteur d'Illumination. Là encore, ce qui semble se dessiner en arrière plan, c'est une confrontation entre "guerrier du froid" et "guerrier du feu", cette dernière expression étant utilisée par Melisandre la prêtresse rouge pour qualifier Azor Ahai, et j'ai étudié dans une série d’articles sur les prophéties des Nommourants comment Daenerys était désignée comme cette "guerrière du feu promise". Comme avec les dragons plus haut, on ne tirera pas de conclusion hâtive sur cette opposition apparente : il pourrait ne s'agir que des deux faces d'une même pièce, ou d'un couple complémentaire plutôt qu'opposé, et à ce titre, l'histoire de Rhaegar le dragon né à Lestival et de Lyanna la louve née à Winterfell est bien une histoire de couple qui se cherche.

 

~~

 

 Ainsi, nous venons de voir les caractéristiques physiques des Autres tels qu'ils apparaissent à quelques membres de la Garde de Nuit. Cependant, au-delà du Mur, vit également le "peuple libre", un ensemble de clans et peuplades très divers que les gens du sud du Mur appellent en bloc "Sauvageons". Eux aussi ont déjà rencontré les Autres, et c'est pour leur échapper qu'ils fuient tous sous la bannière de Mance Rayder, qu'ils ont choisi pour roi afin de les conduire au sud du Mur. Cependant, les Autres vus par les Sauvageons ne semblent pas se matérialiser de manière aussi nette que lorsqu'ils sont vus par les patrouilleurs. Ygrid, l'amante sauvageonne de Jon Snow, fait une allusion aux âmes des défunts qui auraient été dérangées à force de fouiller les antiques tombes des sources de la Laiteuse, le fleuve d'au-delà du Mur. Si on n'en saura pas beaucoup plus, l'affirmation semble accréditer une origine des Autres très au nord, en l'occurrence dans les montagnes des Croc-givres, en dehors de la Forêt hantée, dans une région désertique. Pour le moment, en l'absence d'une confirmation des croyances d'Ygrid ailleurs dans la saga, il convient de rester prudent. Ces tombes attestent néanmoins une occupation ancienne de ces régions et qui sait s'il n'y a pas par là-bas d'anciens rois de l'Hiver - des ancêtres des Stark - inhumés; mais on peut surtout retenir l'idée des âmes des morts ou des fantômes, pas forcément pour ces tombes qui auraient été ouvertes, mais parce que c'est un thème qu'on sera amené à explorer par la suite. 

 

Voici ce que Tormund Fleau-d'Ogres raconte à Jon Snow lorsqu'il lui ramène son propre peuple : 

 

"Torwynd... c'est l'froid qui l'a pris. Toujours dolent, qu'il était, çui-là. Il est mort comme ça, d'un coup, une nuit. Et le pire, c'est qu'avant même qu'on sache qu'il était mort, il s'est r'levé tout pâle, avec les yeux tout bleus. J'ai dû m'en charger moi-même. Ca a été dur, Jon."

(Jon XI, tome 5 A Dance with Dragons)

 

Et plus tard, parlant des "ombres", lorsque Jon lui a demandé ce qu'il savait sur les Autres : 

 

"Pas ici, marmonna-t-il, pas de ce côté d'votre Mur [au-delà du Mur]." Le vieil homme jeta un coup d'oeil inquiet aux arbres dans leurs manteaux blancs. "Y sont jamais loin, tu sais. (...)"

"Certaines nuits, nos feux avaient l'air de se ratatiner et de crever. Les nuits comme ça, on trouvait toujours des morts, au matin. A moins qu'y te trouvent les premiers. La nuit où Torwynd... mon petit, il..." Tormund détourna la tête. 

"Je sais", commenta Jon Snow.

Tormund retourna la tête. "T'y connais rien. Ouais, t'as tué un mort, j'ai entendu dire ça. Mance en a tué cent. On peut combattre les morts, mais quand arrivent leurs maîtres, quand se lèvent les brumes blanches... Comment tu combats du brouillard, corbac ? Des ombres avec des dents... un air si froid que t'as mal quand tu respires, comme un poignard en pleine poitrine... Tu sais rien, tu peux pas savoir... Ton épée, elle peut trancher le froid ?"

(Jon XII, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Tormund et les Sauvageons connaissent donc les Autres sous la forme d'une brume froide plus ou moins épaisse et perceptible. Le froid, lui, est toujours là. Ce passage résout d'ailleurs l'énigme de la mort puis disparition du groupe de Sauvageons dans le prologue du tome 1 A Game of Thrones : Waymar, Gared et Will étaient à la poursuite d'un petit groupe de Sauvageons, qu'ils avaient presque rejoints. Envoyé en éclaireur à l'avant, Will les a trouvés tous morts : 

 

"Le feu ne brûlait pas dans la fosse, et je la voyais comme je vous vois. Personne ne bougeait. J'ai regardé longtemps. Aucun être vivant ne peut affecter semblable immobilité.

- Des traces de sang ?

- N... nnon.(...)"

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Le vieux Gared attribue cette mort au froid. Lorsque Waymar veut aller constater par lui-même la véracité du récit de Will, les corps ont disparu. La seule preuve qui reste de leur présence est une énorme hache de guerre abandonnée là, ce qui n'aurait aucun sens si les Sauvageons étaient bien vivants et avaient simplement levé le camp. L'apparition des Autres à cet instant achève de confirmer les dires de Will, sans que le mystère de ces corps soit résolu. Mais ouf, des milliers de pages plus tard, Tormund donne la solution avec un récit qui reprend tous les éléments de la scène d'ouverture : les feux mourants ou éteints, les dormeurs qui ne se réveillent pas, ou seulement pour se redresser avec les yeux bleus, et le froid. Il y ajoute seulement la brume, qui manquait dans le prologue, et après qu'il a demandé à Jon si son épée pouvait "trancher le froid", Jon pense à son épée en acier valyrien - qu'il identifie à "l'acier-dragon" des archives de la Garde - et au feu des dragons qui servait à forger de telles armes. On en revient donc à cette idée des dragons - le feu fait chair - antagonistes des Autres, et instruments de leur destruction, redoublé par le thème d'un "guerrier du feu" vainquant les "guerriers du froid". Mais... "t'y connais rien, Jon Snow".

 

 Enfin, chez Craster, on connait également les Autres, autant sous la forme brumeuse - le "froid blanc", ainsi que l'appellent les vieilles épouses de Craster dans le tome 3 A Storm of Swords - que sous la forme de silhouette humanoïde, comme le signale Vère, la jeune fille-épouse du patriarche qui est enceinte : 

 

"Quels dieux ? demanda Jon, de plus en plus frappé de n'avoir en effet vu chez Craster, hormis Craster lui-même, aucun mâle, homme ou enfant.

- Les dieux froids. Ceux qui rôdent dans la nuit. Les ombres blanches."

(...)

"De quelle couleur ont-ils les yeux ? insista [Jon]

- Bleus. Aussi brillants que des étoiles bleues, et aussi glacés."

(Jon IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

C'est bien ici la mention des yeux bleus qui permet de lever le doute sur les "dieux froids" de Craster. Plus tard, les vieilles femmes de Craster vont confirmer cette "matérialisation" en parlant des Autres comme des "fils à Craster", ceux qu'il sacrifie et qui reviendraient donc les hanter. 

 

~~

 

 Ombres, fantômes, brumes, brouillard, voilà donc ce qui définit les Autres. Cela ne nous dit cependant toujours pas d'où ils viennent ni ce qu'ils cherchent précisément. Nous pouvons supposer - puisque sous leur forme "solide" ils s'attaquent aux frères jurés de la Garde de Nuit, qu'ils voudraient passer le Mur, voire le faire tomber, pour envahir Westeros, mais pour être honnêtes, leur supposée avance dans les cinq premiers tomes (sur sept prévus actuellement) fleure bon le sur-place : ils n'ont pas encore quitté la Forêt hantée. À moins qu'il n'y ait une stratégie secrète, un sombre complot hivernal qui consisterait à rassembler une immense armée de morts pour la jeter ensuite contre le Mur et le submerger sous une marée humaine. L'idée de submersion irait d'ailleurs dans le sens d'un rêve de Jon, celui qui précède le passage (pacifique) du Mur par les Sauvageons conduits par Tormund :

 

Des traits brûlants fusaient en chuintant, escortés de traînées ardentes. Des épouvantails frères dégringolaient, leurs capes noires embrasées. "Snow" criailla un aigle tandis que l'ennemi grimpait sur la glace comme autant d'araignées. Jon était caparaçonné de glace noire, mais sa lame flambait rouge à son poing. Au fur et à mesure que les morts gagnaient le sommet du Mur, il les rejetait en bas, pour qu'ils mourussent de nouveau. 

(Jon XI, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Dans la suite immédiate du texte, on reconnaît parmi les morts que tue à nouveau Jon des personnages qu'il a connus et qui sont morts, et les créatures mortes comparées à des araignées rappellent ce que disent les légendes à propos des Autres montés sur des araignées géantes : la difficulté des rêves - comme des visions - est qu'ils supportent autant une interprétation littérale que plusieurs interprétations symboliques, qui ne sont pas forcément contradictoires. Dans ce rêve, par exemple, Jon se proclame "le maître de Winterfell" au moment où il tue le cadavre de Robb Stark, ce qui autorise à interpréter le Mur du rêve comme une métaphore de Winterfell lui-même, ce qui nous amènerait à une submersion de Winterfell plutôt que du Mur. Mais cela peut tout aussi bien rappeler par une vision l'attaque du Poing des Premiers Hommes par des hordes de morts, et suggérer une nouvelle hypothèse, à savoir que le Poing aurait autrefois été la demeure originelle du "sang de loup" Stark, des Rois de l'Hiver et qu'un fils bâtard en aurait été expulsé par la violence (le texte établit bien un lien entre un "loup bâtard" et le Poing, mais l'hypothèse formulée n'est pas la seule possible, ni même la meilleure !). 

 En d'autres termes, à ce stade de l'analyse et même si les premières pistes se dessinent, il n'est pas encore possible de se prononcer sur les éventuelles intentions des Autres, et il nous faut poursuivre notre enquête.  

 

 C'est donc sur les oeuvres des Autres que nous allons maintenant nous pencher, et sur leurs super pouvoirs de la mort qui tue. 

  

 

 

- OEUVRES FUNÈBRES - 

   

 

 Les patrouilleurs du prologue étant tous morts, aucun n'a pu rapporter à ses frères d'armes ce dont il avait été témoin. Celui qui a vécu assez de temps pour passer de l'autre côté du Mur et déserter n'a pas été cru avant son exécution, dans le premier chapitre du tome 1 A Game of Thrones, Eddard Stark ayant pris ses propos pour des délires d'homme en rupture de ban, affamé et pourchassé. 

 Cependant, les disparitions inexpliquées de nombre de patrouilleurs ne laissent pas d'inquiéter le lord Commandant Mormont, qui finit par envoyer son Premier Patrouilleur Benjen Stark, petit frère d'Eddard, à la recherche de Waymar Royce. Benjen disparaît à son tour, mais la mort s'invite enfin au Mur sous la forme de deux patrouilleurs qui l'escortaient, et dont les cadavres ont été retrouvés au-delà du Mur par Fantôme, le loup muet de Jon Snow, non loin du bosquet sacré de barrals où les membres de la garde qui croient aux dieux du nord prêtent serment.

 Si la Garde de Nuit semble a priori avoir oublié contre quels ennemis elle a été instituée, la réaction des patrouilleurs présents montre qu'ils savent précisément à quoi ils ont affaire mais que le non-dit recouvre cette réalité : il s'agit d'un sujet tabou, soit que les patrouilleurs n'aient pas envie de se faire traiter de dingues par leur hiérarchie et attendent d'avoir pour eux la parole du Premier Patrouilleur Benjen Stark, soit qu'ils n'osent pas véritablement croire eux-même à ce qu'ils traitent ouvertement comme des contes de nourrices pour jeunots, soit qu'il y ait une dimension superstitieuse et/ou religieuse : on ne parle pas des Autres ni de leurs créatures parce que ça les attirerait, comme d'ailleurs l'exprime Tormund dans un extrait que j'ai cité précédemment. Il connaît peut-être l'histoire d'Harry Potter et Voldemort. Le silence autour des Autres et morts qui marchent peut aussi résulter de toutes ces raisons à la fois. 

 

D'une bonne succion, Dywen déblaya ses molaires en bois. "S'pourrait qu'y sont pas morts ici. 'n a pu l's apporter là pour nous. 'ne 'spèce d'avertiss'ment." Puis, les yeux baissés d'un air méfiant. "Chuis p't-êt' couillon, mais j'sais pas qu'l'Othor, avant, l'avait l's yeux bleus."

 Rykker s'ébahit, pour le coup. "Ni Flowers...", lâcha-t-il en se tournant vivement pour l'examiner. 

Un silence de plomb tomba sur les bois. (...)

"Brûlez-les", chuchota finalement quelqu'un. L'un des patrouilleurs, mais lequel ? "Ouais, brûlez-les", haleta un autre.

(Jon VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 De fait, c'est bien le feu qui viendra à bout des deux cadavres lorsque ceux-ci se relèveront la nuit, alors qu'ils auront été ramenés à Châteaunoir. 

 Ces cadavres ne sont cependant pas des Autres à proprement parler, mais il partagent deux caractéristiques qui font supposer qu'ils sont animés par les Autres : les yeux très bleus et le froid qu'ils dégagent. Si le froid n'est pas totalement perceptible lorsqu'ils sont "au repos" (donc le jour)sauf pour des patrouilleurs expérimentés, cela est très différent à la nuit quand ils sont éveillés et actifs : les dernières pensées du patrouilleurs Will, dans le prologue, avant qu'il ne soit tué par le cadavre de Waymar Royce, sont pour les mains de ce dernier qui diffusent un "froid polaire". Jon Snow, lui, a l'occasion de ressentir ce même froid pendant son combat au corps à corps contre le cadavre d'Othor, mais aussi avant, lorsqu'il est encore dans son lit, dans sa cellule, et qu'il sent un froid intense passer à travers sa porte : le cadavre d'Othor vient en fait de passer devant et se dirige vers les appartements du Lord Commandant.

 Ce dernier détail prouve que les morts animés par les Autres ne se jettent pas sans discernement sur la première "créature à sang chaud" à portée de main, mais qu'il leur reste une pensée. Il est cependant difficile d'affirmer de quelle "pensée" il s'agit : est-ce celle des Autres dont l'idée serait de tuer le lord Commandant de la Garde de Nuit au cours d'une mission d'infiltration discretos, histoire de désorganiser l'ennemi avant d'attaquer ? ou est-ce un reste de l'âme d'Othor qui aurait été envoyé avec Jafer Flowers vers le Mur par Benjen Stark pour prévenir les petits camarades de l'avancée de ses propres recherches au-delà du Mur ? Dans cette seconde hypothèse, l'âme d'Othor serait restée fixée sur le but : trouver le lord Commandant Mormont, mais ce but aurait été court-circuité par "l'esprit" des Autres contrôlant le corps et manifestant son agressivité.

 À l'appui de cette persistance de l'âme (ou du moins d'une partie) dans un corps qu'elle a habité régulièrement ou quotidiennement depuis la naissance (ou après la mort), nous pouvons citer plusieurs exemples dans la saga, qui se rapportent aux enjeux de la possession d'autrui pour ceux qui ont le don de change-peaux. Par exemple, après la mort du sauvageon Orell, le change-peau Varamyr s'empare de l'aigle fétiche d'Orell - dans lequel l'âme de ce dernier s'est réfugiée pour sa seconde vie - et cohabite avec elle : 

 

En s'emparant de l'aigle qui avait appartenu à Orell, [Varamyr] avait senti l'autre change-peau rager contre sa présence. Orel avait été tué par Jon Snow, ce traître de corbeau, et avait accumulé tant de haine envers celui qui lui avait ôté la vie que Varamyr l'avait à son tour ressentie contre le jeune zoman [Jon Snow].

(Prologue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Bran également fait cette expérience de cohabitation, lorsqu'il s'insinue dans le corps d'Hodor pour en prendre le contrôle, alors que celui-ci est pleinement vivant; ou encore lorsqu'il apprend dans la grotte des vervoyants à maîtriser son don de change-peau en s'entraînant sur des corbeaux qui vivent là : ceux-ci sont habités par les résidus d'âmes d'enfants de la forêt défunts. Les corbeaux eux-même sont alors si habitués à être "possédés" qu'ils ne manifestent aucune révolte, contrairement à Hodor ou à d'autres animaux comme l'ourse de Varamyr, qui s'est mise à haïr son "maître", et dont Varamyr sent bien la haine. 

 

 D'autre part, puisque nous sommes avec les morts qui se relèvent, il nous faut évoquer également les cas de Béric Dondarrion et de Lady Coeudepierre. Beric Dondarrion a été tué dans une embuscade au Gué Cabot, alors qu'avec sa troupe, il avait été mandaté par Eddard Stark alors Main du Roi, pour rendre la justice du roi et capturer Gregor Clegane. Après sa résurrection miraculeuse (et totalement inattendue) par Thoros, le prêtre rouge, Beric Dondarrion rassemble les restes sa troupe et continue à errer dans le Conflans afin de rendre la justice du roi, même bien après que Robert Baratheon et Eddard Stark soient tous les deux morts. 

 

 "Combien de fois cela fait-il déjà, Thoros, que tu me ramènes ?"(...)

"M'est-il possible de m'appesantir sur ce qu'à peine me rappelé-je ? Je tins jadis un château dans les Marches, et il y eut une femme que je m'étais engagé à épouser, mais je ne saurais aujourd'hui retrouver ni ce château ni te dire de quelle teinte était la chevelure de la femme. Qui me fit chevalier, mon vieil ami ? Quels furent mes mets favoris ? Tout cela s'estompe. J'ai parfois le sentiment d'être né sur l'herbe sanglante de quelque bosquet cendreux, la saveur du feu sur la langue et la poitrine criblée comme une passoire. Serais-tu ma mère, Thoros ?"

(Arya VII, tome 3 A Storm of Swords)

 

 L'âme de Beric semble donc bien rester fixée sur les derniers souvenirs clairs, tandis que plus on remonte dans le passé, plus ils s'estompent. Peut-être parce que l'âme se dissout au fur et à mesure dans son environnement, soit "naturellement" avec le temps, soit par une action plus "violente" (dans le cas de Beric, celui-ci dit bien à Thoros que le "feu" le consume). 

 Cela fait s'interroger sur la "résurrection" de Catelyn Stark, sous sa nouvelle forme Lady Coeurdepierre, à laquelle Beric a accordé le "baiser de feu" (il lui a transmis son propre feu intérieur en sacrifiant par là ce qui lui restait de vie) : d'abord noyée puis ressuscitée par le feu, elle donne là une illustration du blason de sa famille d'origine, les Tully, dont les couleurs sont le bleu et le rouge, l'eau (la glace) et le feu. On peut se demander à bon droit les pensées qui animent alors Lady Coeurdepierre, et si elle n'a pas en elle également des restes de l'âme de Béric : le fait qu'elle reprenne la tête de la Fraternité sans Bannière et conserve le système de châtiment des pilleurs et massacreurs du Conflans (les meurtriers du port de Salins sont pourchassés impitoyablement), ainsi que des procès comme celui accordé à Brienne (et peut-être du combat judiciaire, mais cela, on ne le saura pas de façon certaine avant la sortie du tome 6 The Winds of Winter) plaide dans ce sens, même si on peut aussi y voir la perpétuation d'un mode de fonctionnement pour les membres de la Fraternité. Evidemment, cette part héritée de Beric Dondarrion cohabite avec les propres buts de l'ancienne Catelyn : l'action de la Fraternité semble par exemple se concentrer spécialement sur les Frey - meurtriers de Robb Stark et Catelyn au cours des Noces pourpres - sur Vivesaigues, le château des Tully assiégé par les armées Frey et Lannister, sur la récupération de la couronne de Robb "Roi du Nord" et celle de ses dernières volontés, consignées dans un testament signé par plusieurs de ses fidèles bannerets. Les Frey et l'héritage de la couronne du Nord correspondent aux derniers jours de Catelyn et Robb. D'ailleurs, il n'est pas impossible qu'une part de l'âme de Robb traîne encore dans le coin : ses dons de change-peau, bien qu'il n'en ait pas été conscient, ont peut-être eu un incidence là-dessus, et on ne sait pas exactement ce qui habite Lady Coeurdepierre.  

 On pourrait également évoquer le cas des prêtres rouges Melisandre et Moqorro, qui semblent avoir connu mort et résurrection par le "baiser de feu", un rituel spécifique aux prêtres rouges de R'hllor : s'il est difficile de gloser sur l'âme de Moqorro, GRRMartin a offert aux lecteurs un précieux chapitre consacré à Melisandre et par conséquent à son point de vue, qui permet de s'interroger sur la longévité de cette dernière : n'aurait-elle pas vécu sa vie mortelle il y a plusieurs décennies, voire plusieurs siècles ? 

 C'est alors sur le "baiser de feu" qu'on peut s'interroger : le feu étant à l'opposé de la glace, les morts réanimés par les Autres seraient les "bénéficiaires" de ce qu'on pourrait appeler le "baiser de glace".

 

  La femme en gris [Lady Coeurdepierre] siffla à travers ses doigts. Ses yeux étaient deux puits rouges qui flamboyaient dans l'ombre. Elle parla de nouveau. 

(Brienne VIII, tome 4 A Feast for Crows)

 

 Aux yeux bleus de glace correspondent les yeux rouges du feu. Melisandre a elle aussi les yeux rouges, et pour comble, là où les morts aux yeux bleus dégagent du froid, elle dégage de la chaleur au point de faire fondre la glace du Mur quand elle se trouve à proximité, avec le même effet qu'une torche allumée. 

 Etant donné que c'est Nymeria, la louve d'Arya, qui a retrouvé et repêché le cadavre de Catelyn lors d'un rêve de loup d'Arya, on peut se demander dans quelle mesure un esprit de vervoyant (la vervoyance est un peu le développement le plus complet et puissant de la capacité à "changer de peau", à glisser son esprit dans tout ce qui vit ou a vécu) a pu intervenir dans tout le processus, et pourquoi. Pendant son rêve, Arya ne contrôlait pas véritablement son loup, elle était en elle et vivait la même chose, la louve et la petite fille ne faisant qu'une seule "personne" à cet instant. Alors qu'Arya s'est endormie en pensant très fort à sa mère, on peut imaginer que les souvenirs des Noces Pourpres et le désir de revoir sa mère ont imprégné l'esprit de Nymeria, et que c'est aussi cela qui a guidé la louve jusqu'à la Verfuque; de même, Arya aime se baigner et la louve n'a pas hésité à plonger dans la rivière, où barbotait le cadavre, dont elle a senti l'odeur familière de loin : cette odeur était évidemment familière à Arya. Pour finir, la trace de l'esprit d'Arya se retrouve dans le fait que la louve ramène le cadavre sur la berge et le défend au lieu de le dévorer comme elle l'aurait fait de n'importe quel autre. Elle lui intime même l'ordre de se lever... mais pour suivre la meute de loups. Cependant, le rêve ne permet pas de détecter un plan particulier de la part d'Arya, qui n'avait de toutes façons pas la possibilité de savoir que le cadavre de sa mère avait été jeté à la Verfuque. Il faut donc conclure à l'intervention (peut-être uniquement un petit coup de pouce en douce) d'une troisième âme larrone, et les seuls capables de cela dans la saga - pour le moment - sont les deux seuls vervoyants connus : Bran et Brynden Rivers, la Corneille à Trois Yeux. L'un d'eux a-t-il habité le cadavre le temps de l'amener vers la louve ? Ce vers quoi se dirige la louve, c'est

 

(...)quelque chose de pâle et blanc qui descendait la rivière et qui, lorsque l'éraflait d'aventure un obstacle, s'y dérobait en tournoyant. Et sur le passage duquel se penchaient les roseaux. 

(Arya X, tome 3 A Storm of Swords)

 

Le coup des roseaux, on va le retrouver bien plus tard, dans le dernier chapitre de Daenerys du tome 5 A Dance with Dragons, lorsqu'elle est perdue dans la mer Dothrak : les roseaux lui murmurent qu'elle est le sang du dragon et qu'elle ne doit pas l'oublier. C'est le vent qui souffle doucement, bien sûr.

 En outre, le blanc et le pâle sont les couleurs du vervoyant Brynden Rivers dans ses racines de barral, et ce sont aussi les couleurs des racines de barral... et celles des Autres.

 Cependant, il semble que les vervoyants - ou anciens dieux - selon comment on préfère les appeler ou ce qu'on en sait, n'aiment pas le feu :

 

"Regarde dans tes feux, prêtre rose, et tu verras ce que tu verras. Pas maintenant, quoique, pas ici, t'y verras que du feu. Ici, ça appartient aux anciens dieux, encore..., ils s'y attardent comme moi, faiblards, rabougris, mais toujours pas morts. Les flammes, ils n'aiment pas non plus. Car le chêne se souvient du gland, le gland rêve du chêne, et la souche vit en tout deux. Et c'est pas demain la veille qu'y vont oublier le jour où les Premiers Hommes sont arrivés, torches au poing."

(Arya VII, tome 3 A Storm of Swords) 

 

Ceci dit, le vervoyant Brynden Rivers est né Targaryen par son père (le roi Aegon IV l'Indigne), et porte donc en lui le "sang de dragon", comme Daenerys. Son rapport au feu n'est donc peut-être pas aussi rédhibitoire que le pense la Naine de Noblecoeur. Et d'ailleurs, lorsque Melisandre le voit dans ses flammes, dans le tome 5 A Dance with Dragons, il est capable de croiser son regard à travers la vision, donc d'une certaine manière, d'être présent dans le feu. Notons que nous avons à travers ce personnage une alliance des caractéristiques des Autres et de celles des dragons, ce qui nous invite à ne pas nous accrocher au seul paradigme d'une guerre glace-feu.

Pour en terminer avec les cas des morts revenus à la vie comme Lady Coeurdepierre ou Beric Dondarrion ou même Melisandre, ceux-ci semblent encore avoir un certain contrôle et une conscience de leur propre corps, et par conséquent, s'ils ont pu être "possédés" à un moment donné, ils ne sont pas sous l'emprise constante d'un esprit étranger. 

 Le processus à l'origine de ces résurrections est inconnu mais il s'apparente au pouvoir des change-peaux.

 Accessoirement, la question se pose également pour les personnages de Sandor et Gregor Clegane - surtout Gregor puisque la mort de Sandor Clegane en tant que Limier peut se lire de manière symbolique; pour le fou Bariol, qui a séjourné plusieurs jours dans la mer à la suite d'un naufrage, avant d'être retrouvé tout changé; mais aussi pour Victarion Greyjoy qui subit un rituel spécial pour guérir sa main infectée et en ressort avec le bras brûlé mais plus puissant que jamais; et enfin, Khal Drogo. Ces deux derniers n'ont pas été à proprement parler ressuscités, car ils ont subi des rituels de "guérison" afin de stopper une mort inéluctable, mais lors du rituel pour Drogo, Daenerys a vu les ombres convoquées par Mirri Maz Duur, ce qui laisse bien supposer qu'à la base des résurrections, il y aurait des transferts, échanges, voire batailles d'esprits pour contrôler un corps. 

 D'ailleurs, les deux ombres dansantes vues par Daenerys - l'homme-loup et l'homme habillé de flammes - rappellent à nouveau l'hiver et le nord contre la chaleur du feu, sauf qu'en l'occurrence, les deux ombres pourraient exprimer tout autant une alliance qu'un antagonisme. 

 

 La double problématique de la possession par autrui et du résidu de l'âme de la vivante est à nouveau présente chez Cirse la piqueuse, qui a une particularité très intéressante : avant de mourir, le change-peaux Varamyr a tenté de s'emparer de son corps alors que lui-même agonisait. Cirse s'est battue pour que son esprit ne soit pas expulsé de là, et dans la bataille, elle s'est arraché les yeux, mais ensuite, elle est morte tuée par des cadavres aux yeux bleus, et alors que l'esprit de Varamyr a migré dans son loup fétiche après sa propre mort, il échange de loin un regard avec ce qui fut Cirse :

 

 Et dans les creux où avaient logé ses yeux, tremblotait une pâle lueur bleue, parant ses traits ingrats d’une beauté étrange qu’ils n’avaient jamais connue durant sa vie.

Elle me voit.

(Varamyr dans la peau de son loup, tome 5 A Dance with Dragons, Prologue)

 

 Encore une histoire avec un loup.

 

~~

 

Il ressort de ce petit tour du côté des "créatures" et des morts plus ou moins vifs que les Autres ont bien un lien avec les vervoyants, ou du moins les change-peaux, puisqu'ils sont capable de posséder des corps et d'y appliquer une volonté qui leur est propre, même lorsque des résidus des âmes des précédents propriétaires manifeste encore un semblant de présence.

 Cela nous renvoie directement à la mystérieuse affirmation de Mains-froides, le mort animé sans les yeux bleus, qui guide Bran et ses compagnons depuis le Mur jusqu'à la grotte de la Corneille à Trois-Yeux : "ton monstre, Brandon Stark". L'extrait complet est ambigu, car on ne sait pas à cet instant si Mains-froides parle de lui-même ou de la Corneille, qui est un vervoyant. 

 

Mais puisque la lueur bleue visible chez ce qui fut Cirse, malgré l'absence des yeux, confirme la présence de quelque chose à l'intérieur du corps, quelle peut bien être cette chose ? Que pouvaient bien être les Autres avant d'être les Autres ?  

 

 

 

  - ... PENDANT QUE LE LOUP N'Y EST PAS -

 

 

 Un loup s'était mis à hurler dans la nuit, et le souvenir de ce hurlement le faisait encore grelotter. 

Ne sois pas stupide, s'intima-t-il. Un loup, du vent, la noirceur des bois, cela ne signifiait rien.

(Tyrion VI, tome 2 A Clash of Kings)

 

Voilà, voilà, les Autres et leurs créatures sont actifs la nuit, et qui d'autre est actif dans les bois, la nuit ? le loup, pardine, qui chasse, lui aussi. Ici, Tyrion (qui finalement n'y connaît peut-être pas plus que Jon Snow) se souvient du moment où il est monté au sommet du Mur, pour voir de l'autre côté. Il était en compagnie de Jon et de son loup Fantôme. 

C'est donc le moment de regarder de plus près le contexte dans lequel les Autres et/ou les créatures qu'ils contrôlent (celles dont les yeux sont bleus) font leur entrée en scène : le premier signe, c'est le vent, accompagné d'une atmosphère particulière que les patrouilleurs les plus expérimentés associent à une odeur de mort. Les patrouilleurs plus récents sont sensibles au changement, sans toutefois parvenir à le définir précisément : 

 

 Mais ce soir différait des autres. Les ténèbres avaient, ce soir, une espèce d'âpreté qui vous hérissait le poil. (...)Avec ce vent froid qui soufflait du nord et qui arrachait aux arbres des bruissements de choses en vie.

 (Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Will est patrouilleur depuis quatre ans déjà, et s'il considère les contes sur les Autres comme des histoires pour effrayer les petits nouveaux bizutés, il est capable de ressentir les différences d'atmosphère. Et cette fois, il ressent également une peur très forte, peut-être amplifiée par celle qu'il constate chez le vieux Gared, le patrouilleur le plus expérimenté qui fait partie du petit groupe avec Waymar Royce. 

 On retrouve ce même changement plus tard, lorsque l'expédition de la Garde de Nuit arrive au Poing des Premiers Hommes : 

 

 Dywen pérorait, cuillère au poing. "Je connais ces bois mieux qu'âme qui vive et, je vous le dis, toujours pas moi qui m'y aventurerais seul, cette nuit. Le sentez pas, vous ?"

 (...)

 "Mais tu sens quoi, Dywen ?" demanda Grenn.

 Le forestier suçota sa cuillère un moment. Il avait ôté son dentier. Sa face était ridée comme du vieux cuir, ses mains aussi noueuses que des racines antédiluvienne. "Ca sent comme qui dirait... ben..., froid.

 - En bois, que t'as la tête, comme les ratiches ! lui lança Hake. Ca sent rien, le froid !"

 Que si, songea Jon, fort de l'expérience qu'il en avait faite chez lord Mormont, la fameuse nuit. Ca sent la mort. (...)

 Une bise frisquette soufflait quand il s'éloigna. 

 (Jon IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

C'est au Poing des Premiers Hommes que l'expédition, quelques semaines plus tard, sera assaillie par des milliers de créatures mortes (hommes comme animaux) aux yeux bleus. Dywen a quelques semaines d'avance, il faut le remarquer, mais en même temps, ce qui va s'abattre sur la Garde, ce n'est pas un Autre ni deux morts, mais des milliers, et on peut supposer qu'une telle masse qui se rassemble en un seul point est perceptible plus longtemps avant, un peu comme un gros nuage noir d'orage est visible de plus loin. 

 Le soir de l'attaque, le froid est devenu insupportable, et un vent glacial souffle : 

 

Il faisait gris et un froid mordant, et les chiens refusaient de suivre la piste.

 Après n'avoir concédé qu'un reniflement aux traces de l'ours, la grande lice noire avait battu en retraite et, la queue entre les jambes, rallié piteusement la meute qui se pelotonnait d'un air misérable sur la berge que harcelait la bise. Celle-ci n'épargnait pas davantage Chett, et plantait ses crocs au travers des lainages noirs et des cuirs bouillis. Putain de froid, trop dur pour les bêtes comme pour les hommes, mais il fallait bien le subir puisqu'on était là.

(Prologue, tome 3 A Storm of Swords)

 

Ici, ce sont les chiens qui sont sensibles au changement d'atmosphère - les chiens de chasse de la Garde. Chett interprète la réaction de ses chiens comme leur sensibilité au froid, cependant, il oublie (ou ne veut pas se souvenir) qu'ils ont eu la même réaction lorsque les cadavres des deux patrouilleurs Jafer Flower et Othor ont été retrouvés près du bosquet de barrals : ils refusaient de s'en approcher, de la même manière qu'ils refusent là de suivre la piste de l'ours. Justement, on apprendra plus tard, lorsque Sam se souviendra de l'attaque du Poing, qu'un ours mort faisait partie des créatures.

 La traduction dit "bise" pour l'anglais "cold wind", "vent froid". D'un point de vue du sens, c'est exactement la même chose, mais GRRMartin n'emploie que "cold wind" pour évoquer les vents froids qui précèdent les Autres et/ou leurs créatures, là où la traduction française s'autorise davantage de variations. 

 

 En tous les cas, le vent continue de nous raccrocher aux "anciens dieux" et donc à la magie des vervoyants, car comme le dit le proverbe ouestrien, "les mots sont du vent", autrement dit, le vent et le bruissement des feuilles est leur langage. La sauvageonne Osha est la première à le dire clairement : 

 

Un soupir de brise émut le bosquet, les feuilles sanglantes bruirent, chuchotèrent. Eté découvrit ses crocs. "Les entends, mon gars ?"(...)

"Explique-moi ce que tu voulais dire avec "entendre les dieux"."

Elle le scruta. "Tu demandais, ils répondaient. Ouvre tes oreilles, écoute, tu entendras."

Il s'exécuta. "Ce n'est que le vent, reprit-il, sceptique, au bout d'un moment. Les feuilles qui frissonnent. 

- Et c'est qui qu'envoie le vent, tu crois, si c'est pas les dieux ?"

(Bran VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

Ce pourrait être une croyance fondée sur le désir d'expliquer un phénomène naturel (le vent dans les feuilles), si ce langage spécifique n'était pas confirmé plus tard, à différentes occasions : lorsque Bran est dans sa grotte et apprend à faire le vervoyant en projetant son esprit dans les racines du barral où il s'est installé, il se retrouve dans l'arbre-coeur de Winterfell, voit son père Eddard Stark et l'appelle spontanément : Eddard réagit alors comme s'il avait entendu quelque chose. À un autre moment, c'est Theon qui se rend dans le bois sacré et qui entend distinctement Bran l'appeler à travers le feuillage du barral : 

 

La nuit était dénuée de vent, la neige tombait droit d'un ciel froid et noir, et pourtant les feuilles de l'arbre-coeur frissonnaient son nom.

"Theon, semblaient-elles chuchoter. Theon."

(...)

Une feuille voleta d'en haut, frôla son front et se posa sur l'étang. Elle flotta sur l'eau, rouge avec cinq doigt, telle une main sanglante.

"... Bran" murmura l'arbre.

Ils savent. Les dieux savent. Ils ont vu ce que j'ai fait. Et pendant un étrange moment, il sembla que c'était le visage de Bran qui était gravé dans le tronc blême du barral (...).

(Le Prince de Winterfell, tome 5 A Dance with Dragons)

 

Un autre point partagé avec les Autres est la neige qui tombe en abondance : à Winterfell où se trouvent Theon et les Nordiens venus au mariage de Ramsay Snow-Bolton et de la fausse Arya Stark, elle ne cesse pas de tomber depuis plusieurs semaines et la tempête s'étend au Bois-aux-loups que l'armée de Stannis a traversé avec grandes difficultés à cause de cela. S'il n'y a pas d'Autres ni de morts qui marchent de ce côté du Mur, la présence d'éléments communs n'est pas anodine et doit permettre d'établir un lien supplémentaire entre Winterfell et ce qui se passe au-delà du Mur : en effet, la neige s'est également mise à tomber dru juste avant l'attaque des morts au Poing des Premiers Hommes. Le ciel était déjà chargé et gris, la couleur des Stark de Winterfell. 

 

 

 

- SI LE LOUP Y ÉTAIT, IL NOUS MANGERAIT -

 

 

  Le second signe qui accompagne le vent, c'est le hurlement de loup. Comme par hasard. 

 

Du fin fond des bois, quelque part, monta le hurlement d'un loup.

(...)

"Quelque chose ici de bizarre..., grommela-t-il.

- Ah bon ? sourit dédaigneusement le jeune chevalier.

- Ne le sentez-vous pas ? insista Gared. Ecoutez ces ténèbres..."

Will le sentait aussi. En quatre années de garde de nuit, jamais il n'avait éprouvé peur semblable. Que se passait-il ? 

"Le vent. Le bruissement des frondaisons. Un loup. Vraiment pas de quoi s'affoler, Gared, si ?"

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

 On entend le hurlement lointain du loup dans le prologue du tome 5 ADance with Dragons, lorsque le change-peau Varamyr, mourantet fuyant le champ de bataille du Mur, se retrouve seul avec une piqueuse dans la forêt hantée. Une nuée de morts les attaquera par la suite. Cependant, dans le cas de Varamyr, le hurlement du loup trouve une explication : il s'agit du dominant de sa petite meute, et c'est précisément dans le corps de ce dominant qu'il entamera sa seconde vie, à la fin du chapitre, lorsqu'il sera mort. Or, ce prologue s'ouvre justement sur une partie de chasse de la petite meute, alors que Varamyr est en esprit dans le corps du chef de la meute : ils traquent et attaquent un petit groupe de sauvageons qui fuient eux aussi le champ de bataille. Le chapitre est ainsi construit en miroir, car il s'ouvre sur un groupe de loups qui traquent du gibier - en l'occurrence une petite famille d'humains - et s'achève sur un groupe de morts qui traquent et attaquent à leur tour Varamyr et la piqueuse Cirse. Lorsque les morts se relèvent et quittent la place, avant de partir, ils regardent tous la petite meute de Varamyr qui les surplombe.

 

Les choses en bas bougeaient, mais ne vivaient pas. Une par une, elles levèrent la tête vers les trois loups sur la colline. La dernière à regarder fut la créature qui avait été Cirse. 

(Prologue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Le parallèle entre loups et Autres est donc clairement établi et il y a presque un passage de relai, où les loups s'effacent pour laisser la place aux Autres et à leurs créatures. 

 

Le village vide ne l'était plus. Des ombres aux yeux bleus avançaient entre les monticules de neige. Certaines portaient du brun, d'autres du noir et plusieurs allaient nues, leur chair devenue blanche comme neige. Un vent soupirait à travers les collines, lourd de leur odeur : chair morte, sang séché, peaux qui puaient le moisi, la pourriture et l'urine. Matoise [=la louve de la meute] gronda et découvrit ses crocs, sa fourrure se hérissant sur sa nuque. Pas des hommes. Pas des proies. Pas ceux-là. 

(Prologue, tome 5 A Dance, with Dragons)

 

 De la même manière que les loups chassent la nuit, les Autres et leurs créatures chassent eux aussi la nuit jusqu'à ce que soit passée "l'heure du loup", le moment le plus noir de la nuit, celui qui précède l'aube. 

 

Comme le loup chassait souvent toute la nuit, il ne s'était pas attendu à le revoir avant l'aurore. 

(Jon IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

Au surplus, Été chassait aussi pour eux. Il disparaissait presque tous les soirs dès que le soleil allait s'engloutir mais était toujours de retour avant l'aube, les mâchoires pleines la plupart du temps, tantôt d'un écureuil et tantôt d'un lièvre.

(Bran II, tome 3 A Storm of Swords)

 

Parfois même, c'est l'homme qui prend la place du loup et se fait chasseur nocturne, comme c'est le cas pour Arya, dans le chapitre Mercy du tome 6 The Winds of Winter, paru en avant-première sur le site de GRRMartin. Arya est à Braavos et parfait son apprentissage chez les Sans-visage par un séjour avec une troupe de théâtre, sous l'identité de la jeune jouvencelle Mercy. Dans cette troupe, elle joue le petit rôle d'une fille qui se fait violer et tuer, et en dehors de cela elle sert d'aide costumière et factotum. Elle est aimable et souriante et jolie, et se met en quatre pour rendre service, d'où ce surnom de Mercy. La journée que raconte le chapitre Mercy commence par la brume tombée sur Braavos :

 

The mists seemed to part before her and close up again as she passed. The cobblestones were wet and slick under her feet. She heard a cat yowl plaintively. Braavos was a good city for cats, and they roamed everywhere, especially at night. In the fog all cats are grey, Mercy thought. In the fog all men are killers. 

 

La brume semblait s'écarter devant elle puis se refermer sur son passage. Les pavés étaient humide et glissants sous ses pieds. Elle entendit le miaulement plaintif d'un chat. Braavos était une bonne ville pour les chats, ils rôdaient partout, spécialement la nuit. Dans le brouillard, tous les chats sont gris, pensa Mercy. Dans le brouillard, tous les hommes sont des tueurs.

 

 La traduction que je donne n'est pas la traduction officielle (une officielle provisoire est parue il y a quelques années dans un magazine littéraire, mais je ne l'ai pas lue), c'est la mienne, au plus près possible du texte. On a déjà vu que brumes et brouillard étaient une forme "dématérialisée" des Autres. En l'occurrence, comme il ne fait pas froid et que le brouillard blanc ne tue pas (il est humide mais pas gelé), nous n'avons pas affaire aux Autres de l'au-delà du Mur, mais à la même thématique. Arya/Mercy s'est réveillée juste avant l'aube d'un rêve de loup dont elle ne se souvient pas précisément, hormis les hurlements, du sang, une pleine lune et un arbre qui la regardait courir. Au jour, la louve Arya s'est comme dissoute en brume, mais elle est toujours là quelque part tapie au fond d'elle-même, ce qui est souligné métaphoriquement et concrètement par la présence des chats et le remplacement du hurlement par le miaulement : les chats sont en effet des chasseurs de souris et de rats, et c'est le premier animal dans la peau duquel Arya s'est consciemment glissée, dans le chapitre du tome 4 A Feast for Crows La petite aveugle.

 La dimension menaçante des chats et du brouillard est la même que celle déjà notée par Tormund, dans le tome 5 A Dance with Dragons, lorsque celui-ci refuse d'évoquer les Autres ouvertement, parce que si de jour ils ne semblent pas en chasse, ils sont tout de même là, à l'affût, attendant leur heure.

 D'autre part, les Autres qui se dissolvent en brume, c'est explicite lorsque Sam en tue un d'un coup de dague en obsidienne :

 

(...) l'Autre parut se flétrir et, telle une flaque, se résorber. Le temps de vingt chamades, il n'avait déjà plus de chair, elle s'était évanouie en magnifique volutes de brume blanche. Aussi translucides là-dessous que de l'opaline, les os pâles et luisants fondaient à leur tour. Et, finalement, seul subsista, gaîné de vapeurs comme s'il vivait, transpirait, le poignard de verredragon.  

(Sam I, tome 3 A Storm of Swords)

 

Mais revenons à Arya/Mercy. Le soir de la représentation, celle-ci reconnaît Raff-tout-miel, un des hommes de Gregor Clegane qui figure sur sa litanie de gens dont elle souhaite la mort - par vengeance. À la nuit tombée, Mercy va donc séduire Raff, l'entraîner hors du théâtre dans le brouillard, et le saignera à mort avant de lui murmurer qu'elle est Arya Stark - donc la louve de Winterfell. Au passage, il y a possiblement un petit rappel de la femme cadavre qui aurait séduit un légendaire lord commandant de la Garde de Nuit et l'aurait attiré dans la forêt hantée où elle errait, avant qu'il ne la ramène à Fort Nox, puis devienne "Roi de la Nuit", faisant de la femme sa reine, et soumettant les membres de la garnison à son tout nouveau pouvoir, les transformant en créatures : une autre manière d'envisager la procréation dans le couple ! "La nuit était son domaine", dit la légende. Une des variantes prétend que le Roi de la Nuit était un Stark, tué définitivement plus tard par son propre frère Stark allié au légendaire roi d'au-delà du Mur Joramun pour mettre fin aux abominations. Arya a saigné Raff en le castrant. 

 

 Si la louve Arya exerçait une vengeance contre un homme qui avait enfoncé sa lance dans le gosier d'un de ses amis blessé (un membre de sa meute), Varamyr dans la peau de ses loups s'est livré au cannibalisme, en mangeant ses victimes humaines, dont une femme et son bébé, et pour s'auto-justifier - car c'est une abomination pour un change-peau de manger de la chair humaine pendant qu'il "possède" un animal - il a appelé cela un acte de "merci" : dans son raisonnement, si ce n'avait pas été par sa meute, le petit groupe de sauvageons aurait péri par le froid, la faim ou les Autres. 

 La faim et la voracité des Autres ne s'expriment pas directement, car on ne voit jamais un Autre ni une de ses créatures manger les vivants, contrairement à ce que racontent les légendes de Vieille Nan - "ils nourrissaient leurs serviteurs défunts de la chair des enfants des hommes". Cependant, l'idée est bien présente au moins métaphoriquement à travers la morsure du froid : dans le prologue du tome 1 A Game of Thrones, le vieux patrouilleur Gared explique qu'il a perdu ses deux oreilles à cause de la "morsure du froid". Plus tard, Craster apprenant que Gared a eu la tête tranchée par Eddard Stark pour désertion, plaisantera sur la nouvelle morsure infligée par un Stark dont l'épée s'appelle Glace. Dans le prologue du tome 3 A Storm of Swords, Chett évoque le froid qui règne comme la morsure d'un bête sauvage. Métaphore utilisée à nouveau lorsque Sansa se retrouve aux prises avec sa tante Lysa Arryn, aux Eyrie, et que cette dernière veut la précipiter dans le vide par la Porte de la Lune : le vent ressemble aux hurlements d'un loup et vient mordre les jambes de ses proies (pour plus des détails, on peut se rapporter au long article que j'ai consacré à la scène), tandis que la grande salle du château avec ses colonnes fait figure de forêt gelée et que Lysa porte les couleurs des Autres. 

 

 C'est avec Craster que je vais poursuivre sur le cannibalisme : la rumeur parmi la Garde de Nuit et les Sauvageons court qu'il est effectivement cannibale, et pire, qu'il mangerait ses propres enfants mâles. Et en effet, s'il n'y a pas de preuve explicite d'une telle chose dans les deux chapitres qui sont lui sont consacrés, le thème du repas et de la nourriture domine largement : chaque micro-scène se déroule avec au moins un personnage ou plusieurs (animaux compris) en train de manger ou de se voir compter la nourriture, et même au moment du bûcher d'un frère mort, Sam se rend compte que l'humain grillé a la même odeur que la viande de porc, ce qui lui donne faim et la nausée en même temps; en outre, la métaphore des enfants de Craster comme des agneaux traverse tout le texte de bout en bout, lui-même étant décrit comme un féroce bélier. C'est dans une des visions de Daenerys en visite chez les Nonmourants que lui apparaît un homme à tête de loup présidant un festin de morts et tenant à la main en guise de sceptre un gigot d'agneau. La vision est suffisamment ambiguë pour qu'on ne puisse pas dire si les convives en morceaux ont été les victimes de l'homme-loup qui trône ou si lui-même est la prochaine et ultime victime de quelque chose qui a massacré tout le monde. Cela peut encore être les deux à la fois, le loup étant origine et victime d'une  "malédiction" : c'est d'ailleurs un thème qu'on retrouve à nouveau dans une des légendes de Fort Nox, celle du rat Coq, maudit et condamné à manger ses enfants pour avoir transgressé les droits de l'hôte et fait manger à un roi Andal son propre fils. 

 

 Craster n'est pas seulement un bélier, il apparaît également avec des armes de chasseur : le lord Commandant Mormont lui offre une arbalète le matin du départ de l'expédition, et la jeune Vère précise que cette arbalète compense largement la perte des lapins (dont une lapine attendant des petits, en fait, mangée par le loup Fantôme), puisqu'il pourra chasser le gibier avec. Quant à ses enfants mâles, nous apprenons que Craster les offre aux "dieux froids", aux Autres, dans la forêt hantée. 

Et justement, il se trouve que ce n'est pas forcément toujours un hurlement de loup qui précède l'arrivée des Autres ou de leurs créatures. Cela, c'est quand la lune est présente et visible. Quand elle ne l'est pas, c'est une autre sorte de cri : 

 

Tandis que s'allongeaient les ombres, forcissait la bise. À force de grelottements au travers des moellons du mur, elle produisait un menu geignement suraigu. "Je déteste ce bruit, déclara Géant du haut de ses trois pommes. Me fait l'effet qu'il y a un bébé dans les broussailles, à vagir pour avoir son lait."

(...)

"Les bois sont trop silencieux, disait le vieux forestier [Dywen]. Pas d'grenouilles près d'la rivière et pas d'hiboux dans l'noir. Jamais entendu d'bois pus mort qu'ça.

- Pus mort sonnant, y'a les dents qu't'as", dit Hake. 

Dywen fit cliqueter son râtelier de bois. "Et d'loups non pus. Y avait avant, y'a pus. Où c'qu'sont allés, t'as idée, toi ?"

(...)

[Chett] se surprit à écouter la nuit. En effet, la bise vagissait comme un moutard, et par intermitance s'y mêlaient des voix d'hommes, le hennissement rêveur d'un cheval, les crachotements d'une bûche. Mais c'était tout. Un silence tellement total...

(Prologue, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Lorsque les survivants du Poing retournent chez Craster, cette fois-ci ce sont les vieilles femmes qui sont explicites sur ce que sont les Autres - de leur point de vue : les "fils de Craster".

 

- Les frères au p'tiot, dit la vieille de gauche. Les fils à Craster. L'froid blanc s'lève là-d'hors, corbac. Je l'sens dans m's os. C'pauv'vieux os qu'y z'ont pas d'mentir d'dans. F'ra pas ben long qu'y s'ront là, les fils. 

(Sam II, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Je dois avouer ici que j'ai eu beaucoup de mal à imaginer les dires des vieilles femmes de Craster comme autre chose qu'une croyance personnelle; et voir dans les silhouettes humanoïdes des Autres les bébés mâles de Craster, c'est un brin difficile. Cependant, le texte est formel, avant l'attaque du Poing, le vent vagit comme un bébé : cela suggère que ça puisse être les fils à Craster, voire que Craster ait lui-même lancé les Autres sur la piste de l'expédition Mormont. D'autre part, on le voit avec Daenerys, celle-ci a par deux fois la vision de son fils Rhaego (mort-né) sous une forme adulte. Après tout, s'il est question d'âme/d'esprit/d'ombre, pourquoi ne pas simplement admettre une certaine "sublimation" dans l'apparence - je veux dire des traits spécifiques qui permettent de les reconnaître comme ce qu'ils ont été, sont ou auraient pu être, sans pour autant correspondre à l'exacte réalité ? En quelque sorte, ce pourrait être une variation littéraire sur le mythe de la Caverne de Platon : dans le monde matériel terrestre, les formes sont finies et ne représentent qu'une imitation partielle de l'Idée originelle. Ici, les "ombres" sont les "Idées originelles", l'essence même des êtres, insaisissables pour les humains; et leur incarnation, soumise aux contingences de la mortalité n'en serait qu'un aspect (susceptible de changer au cours du temps).

 Pour appuyer encore le lien entre les Autres de l'attaque du Poing et Craster, on notera qu'à l'entrée du manoir Craster il y avait deux poteaux : sur l'un un crâne de bélier et sur l'autre un crâne d'ours (sur lequel on trouve encore des bouts de viande), or, on retrouve l'ours dans l'attaque du Poing, comme créature, qui arrache la tête d'un des officiers de lord Mormont, mais aussi sous la forme d'une piste de gibier suivie par les chiens de Chett avant que le froid ne se lève. 

 

"Y'a pas d'ours, ici, trancha [Chett] brusquement. Rien qu'une vieille empreinte, et c'est marre. Retour au Poing."

(Prologue, tome 3 A Storm of Swords)

 

L'ironie est qu'au Poing, il y a un Vieil Ours, lord Mormont, que Chett et ses acolytes complotent d'assassiner. Je prévois un article précisément consacré à ce prologue pour développer la thématique de l'ours (Mormont) tué par des corneilles (les frères noirs). 

L'autre ironie, c'est que pendant la première halte chez Craster, on trouve dans la bouche d'Edd-la-douleur, un des frères noirs, l'affirmation suivante : "il y a toujours un ours". 

Le cannibalisme ne serait d'ailleurs pas une spécificité de Craster mais à nouveau un trait partagé avec les vervoyants via les barrals : la halte qui précède celle chez Craster est à l'Arbre Blanc, un village sauvageon déserté dominé par un barral gigantesque dont la bouche énorme et ouverte contient des restes brûlés d'animaux et un crâne d'enfant. On peut également faire le lien avec les voraces et énormes Manderly, dont le barral dans leur bois sacré a l'air d'un homme obèse et furieux : un des fils Manderly mangera (sans le savoir) des morceaux de "la Chèvre" (le chef mercenaire Varshé Hèvre), tandis que lord Manderly fera confectionner trois tourtes de mariage à base de chair de Frey, en vengeance des Noces Pourpres où son fils aîné a péri assassiné au cours d'un festin de mariage. 

 Enfin, le cannibalisme ou quelque chose approchant se retrouve chez les Nonmourants lors de la visite de Daenerys, et j'ai traité la question ici.

 

 Conclusion, dans les bois, on trouve soit des Snark, du loup Stark, soit des grumequins... les fils à Craster ? des ours ? Ca dépend de la lune, ou peut-être d'autre chose. En tous les cas, les loups hurlent à la lune. On va voir de son côté à elle ?  

 

 

- ODALALUUUUUUUNE -  

 

 

 Le ciel limpide vira peu à peu d'un rouge sombre de vieille plaie au noir d'encre, et les premières étoiles parurent, la lune émergea à demi. Will lui sut gré de sa lumière. 

(Prologue, tome 1 A Game of Thrones)

 

Il nous reste à présent un dernier élément du contexte dans lequel apparaissent les Autres, c'est la lune. On a déjà pu remarquer qu'à la présence de la lune dans le ciel nocturne répondait la présence d'un loup, et en effet, dans ce tout premier prologue, le hurlement du loup suit immédiatement le plein lever de la lune. 

 Pourquoi cette association et que signifie-t-elle donc ? 

 Dans la saga, la lune représente une figure symbolique de Jouvencelle, sa plénitude évoquant par ailleurs le ventre rond d'une femme enceinte : on retrouve cette image dans la légende orientale racontée par Doreah à Daenerys de la lune qui se serait trop approchée du soleil, en aurait éclaté, et de cette explosion auraient jailli des milliers de dragons. En d'autres termes, la lune accouplée au soleil aurait donné naissance aux dragons. Ca tombe vraiment bien, car Daenerys appelle son époux Khal Drogo "soleil de mes jours", quand lui-même appelle Daenerys "Lune de mes nuits". Daenerys est surnommée la "reine d'argent" pour sa chevelure, sa jument est argentée, et elle donne naissance à des dragons. Khal Drogo quant à lui est peut-être une figure royale, mais il est avant tout et essentiellement un guerrier, et c'est pour ces talents de guerriers que les autres hommes acceptent de le suivre et de le prendre comme roi, parce que les clochettes qui ornent sa chevelure témoignent de ses victoires. 

 

"Ecoutez-moi, princesse. Les Dothrakis ne suivront jamais un nourrisson. Ils s'inclinaient devant la force de Drogo, mais devant elle seule. Lui disparu, Jhaqo, Pono et les autres kos vont se battre pour sa succession, et ce khalasar se dévorera lui-même. Le vainqueur ne tolérera plus de rivaux virtuels. Votre fils, il vous l'ôtera dès sa naissance et le donnera aux chiens."

(Daenerys VIII, tome 1 A Game of Thrones)

 

Avec ces conseils de la part de Jorah Mormont, Daenerys se rappelle alors le sort des enfants de son frère Rhaegar, après sa mort à la bataille du Trident : tués sauvagement avec leur mère Elia de Dorne. 

 Et de Rhaegar, nous arrivons la jeune fille qu'il a enlevée, Lyanna Stark, la louve du nord, figure lunaire elle aussi par les couleurs et le blason de sa famille. La légende de la lune s'approchant trop près du soleil peut alors s'appliquer à Lyanna et Rhaegar, et le fruit de leur union serait Jon Snow, le dragon caché, mais également un loup par sa mère. Il est important également de considérer Rhaegar Targaryen comme une figure du guerrier, et non pas une figure de roi, puisque sa recherche de l'accomplissement de la prophétie du Prince Promis/Azor Ahai l'a précisément conduit à faire son apprentissage de guerrier : 

 

Les jeux des autres enfants ne l'intéressaient nullement. Mais si son intelligence impressionnait les mestres, les chevaliers de son père blaguaient avec aigreur la renaissance en lui de Baelor le Bienheureux. Jusqu'au jour où le prince Rhaegar découvrit quelque chose dans ses grimoires qui le métamorphosa. De quoi il pouvait s'agir, nul ne le sait; toujours est-il qu'un beau matin dès l'aube il apparut brusquement dans la cour où les chevaliers fourbissaient leur acier, marcha tout droit sur le maître d'armes, ser Willem Darry, et lui déclara : "J'aurai besoin d'une armure et d'une épée. Il semble que je dois être un guerrier."

 (Daenerys I, tome 3 A Storm of swords)

 

 Ces exemples montrent que la lune est associée à la figure de la Jouvencelle, partenaire du Guerrier, et dans le cas de Daenerys, elle a pour père un ours, puisque celle-ci appelle successivement ses deux pères de substitution - ser Willem Darry et ser Jorah Mormont (le fils du lord commandant de la Garde de Nuit) - "mon Vieil Ours". 

 Mais puisque la lune n'est pas systématiquement visible dans le ciel lors des attaques des Autres ou des créatures, voyons si elle ne se cacherait pas ailleurs, là où on ne l'attend pas... et où elle est pourtant bien visible. 

 

Lorsque la nouvelle recrue pénétra dans la cour d'entraînement, Jon était en train de montrer à Dareon la meilleure manière d'asséner un coup latéral. 

(...)

Le col de fourrure de son surcot brodé disparaissait sous l'avalanche des fanons. Des yeux délavés s'effaraient dans sa face lunaire, et il torchait sans trêve les boudins moites qui lui tenaient lieu de doigts sur le velours de son pourpoint.

(Jon IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

Il s'agit de l'entrée en scène de Samwell Tarly, présenté comme une grosse demoiselle de cour pleine de fanfreluches et avec un visage en forme de grande lune ronde ("great round moon of a face" est l'expression exacte en anglais). Comme si ça ne suffisait pas, l'identification à la demoiselle continue dans la séance cruelle qui suit immédiatement l'arrivée de Sam, puisque le maître d'armes de la Garde, Alliser Thorne, encourage les autres à battre le garçon et même à se tailler des jambons dedans, même lorsqu'il est à terre et "se rend". La séance prend des allures de viol symbolique - Halder avec son épée frappe si violemment qu'il déchire même le cuir des vêtements. 

 Et c'est Jon Snow qui vient au secours de la demoiselle en détresse, comme un véritable chevalier tel que les rêve Sansa Stark : 

 

La hargne embrasa l'oeil de ser Alliser. "Notre bâtard serait-il amoureux ? lança-t-il en le voyant aider l'obèse à se relever. Montrez-moi donc ce que vaut votre acier, lord Snow..."

Quasiment d'instinct, Jon dégaina. Mais, ce faisant, il se rendit compte, avec un frisson, que, s'il n'avait jusqu'alors osé défier ser Alliser que jusqu'à un certain point, ce point venait d'être, et de loin..., dépassé. 

Thorne s'épanouit. "Puisque le Bâtard désire défendre la dame de ses pensées, soit, nous profiterons de son voeu pour nous entraîner. Rat, Pustule, venez seconder le cher Cap-de-roc." À vous trois vous parviendrez bien à faire piauler dame Truie, je pense ? Il vous suffira de passer sur le corps du Bâtard. 

 - Mets-toi derrière moi", dit Jon à l'obèse. 

(Jon IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

Une fois que Jon et ses amis sont venus à bout des trois "agresseurs" (on retrouve d'ailleurs là les trois agresseurs d'Howland Reed au tournoi d'Harrenhal, où Howland fut défendu par le chevalier à l'Aubier rieur - supposément Lyanna Stark la mère de Jon), Sam se présente enfin à son sauveur. Échange de noms pourrait valoir échange de promesses. On voit donc que dès l'apparition de Sam, Jon et lui sont posés littérairement comme le couple Jouvencelle-Guerrier, ou encore Lune-Loup. En effet, dans le même chapitre, Fantôme, le loup de Jon, va manifester spontanément sa sympathie envers Sam en séchant ses larmes, lors d'une séance de confessions mutuelles au cours de la première nuit du nouvel arrivé au Mur. Et Jon va raconter à ce quasi inconnu pour lui un rêve récurrent qu'il n'a jamais raconté à personne, celui dans lequel il visite Winterfell entièrement déserté, et où s'exprime la nécessité d'aller dans les cryptes. Il s'éveille toujours pendant qu'il descend l'escalier. 

 La face en forme de pleine lune de Sam, ou l'association avec la lune revient par la suite comme un leit-motiv, en particulier dans le chapitre où Jon Snow veut fuir la Garde de Nuit et rejoindre Robb Stark incognito - après avoir appris la mort de son père putatif Eddard Stark. Sam tente de l'empêcher de partir, et ce qui est intéressant c'est qu'en plus d'avoir la pleine lune juste au-dessus de son épaule, il projette une ombre géante et noire : 

 

La bise bruissait dans l'écurie, lui soufflait au visage un froid de mort, mais il s'en fichait. (...) Il se mit en selle, saisit les rênes et fit volter la bête face à la nuit. Samwell Tarly se dressait en travers du porche, avec sur l'épaule une pleine lune qui épiait. Il y gagnait une ombre portée formidable, gigantesque et noire. 

(Jon IX, tome 1 A Game of Thrones)

 

L'image se répète quelques lignes plus loin, et cette fois Sam a la face "ronde et pâle comme la lune", rondeur redoublée par le O de surprise que forme sa bouche. Et si dans ce chapitre on ne voit ni morts qui marchent ni Autres, le contexte indique leur arrivée, et elle se fait effectivement sous la forme des "spectres" de Jon, alors qu'il traverse les bois pour éviter la route royale. Ces "spectres" sont Winterfell, Eddard et Robb Stark, Theon et les hommes de son père supposé, et la grande épée Glace. Son loup Fantôme disparaît dans les bois, sans plus répondre à son appel, et Jon a cette curieuse pensée :

 

Rien dans ces bois ne pouvait sérieusement menacer un loup-garou, ce loup-garou ne fût-il encore qu'adolescent, rien, sauf..., non, Fantôme était trop futé pour attaquer un ours, et s'il y avait eu dans les parages une meute de loups, on les aurait sûrement entendus hurler.

(Jon IX, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La figure de l'ours revient donc subrepticement, et elle avait précédemment été associée à Sam, avec son ombre gigantesque et noire. Sans parler du lord Commandant de la Garde de Nuit, Jeor Mormont le Vieil Ours, "père" des frères jurés, tout affaibli symboliquement par l'attaque des morts peu de temps avant, et qui a offert son épée familiale à Jon, faisant de lui un fils/gendre de choix. Je ne développe pas ici davantage ce point, car je compte consacrer une analyse à la figure de l'ours dans la saga, mais pour ceux qui se débrouillent avec l'anglais, il y a sur ce site une très belle étude à ce sujet (étude qui m'a d'ailleurs bien aidée dans l'approfondissement de ma lecture du Trône de Fer, même si à présent je ne partage pas toutes ses conclusions, loin de là). Je noterai simplement que la métaphore de l'ombre géante n'est pas nouvelle et qu'elle a déjà été utilisée à deux reprises pour Tyrion Lannister, la seconde fois lorsqu'il était au Mur en visite et portait des fourrures qui le faisaient ressembler à un ourson. La première fois, c'était sous le regard de Jon, à Winterfell, et cette fois l'ombre avait une allure royale. 

 Mais revenons à la fuite de Jon : celui-ci essaye de se fondre dans les bois pour ne pas être repéré par ses frères de la Garde partis à sa recherche, et c'est lui avec le loup Fantôme qui se transforme symboliquement en Autre montant un cheval. La transformation symbolique était d'ailleurs déjà en cours alors qu'il rêvassait à rejoindre l'armée de Robb incognito, en cachant sa face et son nom, afin de poursuivre une oeuvre de vengeance contre les Lannister.  

 

 Le couple Jouvencelle-Guerrier, ou Lune-Loup, trouve une autre expression dans le chapitre où Sam tue un Autre, alors qu'il est sorti du "cercle de feu du Vieil Ours" - c'est-à-dire de la limite où les survivants du Poing portent des torches pour ne pas se perdre dans les bois à la merci des créatures et des Autres : 

 

À toi, Sam, fais-le. Était-ce Jon, maintenant ? Jon était mort. Tu peux le faire, tu peux, fais-le seulement. Et il se retrouva trébuchant de l'avant, moins courant que tombant, en fait, yeux clos, poussant aveuglément sa dague à deux mains. Il perçut un crrrac tout à fait semblable à celui que fait la glace en se brisant sous vos pieds, et puis un cri tellement pointu, tellement strident qu'il en tituba à reculons (...)

(Sam I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Inspiré et armé par Jon Snow, Sam frappe et tue l'Autre. La dague dont il s'est servi était en effet un cadeau de Jon, qui l'avait fabriquée à partir des morceaux d'obsidienne trouvés dans les bois non loin du Poing. Jon a fabriqué deux autres poignards semblables, un pour lui et un pour le Vieil Ours, unissant concrètement le trio père-fille-gendre. Cependant, comme il semble que ça ne soit pas encore assez complexe, Sam dans ce chapitre n'est pas seulement une Jouvencelle apeurée qui se mue momentanément en Guerrier, en "Égorgeur" ("slayer" en anglais); d'ailleurs, il n'y a pas de références à la lune. Sam apparaît comme un bébé vagissant, en particulier lorsqu'il tombe et ne peut plus se relever. Dans les bras de P'tit Paul et conduit par Grenn, notre héros n'est pas une demoiselle en détresse, mais un tout petit enfant qui tente d'échapper à la voracité de quelque bête féroce et qui appelle "Père" et "Mère" à son secours. P'tit Paul raconte qu'il a déjà porté un veau plus lourd que lui pour l'amener à sa mère et le faire téter, mais comme c'est la mère qui porte l'enfant dans ses bras, P'tit Paul avec sa grosse barbe marron est peut-être bien à ce moment une image de la mère ourse, quand Grenn avec sa barbe encroûtée de neige a l'air du vieux père ours. Même la marche de Sam "un pas après l'autre" ressemble à celle du bébé qui apprend à marcher.

 Lorsque l'Autre arrive et éteint la torche que tient Grenn (le "feu du Vieil ours"), P'tit Paul se jette sur lui avec sa hache : une ourse avec un bébé et une hache, c'est la représentation des femmes de la famille Mormont, sur le proche d'entrée de leur demeure. Des femmes-ours qui portent maille et cuirs et qui se vantent avec un brin d'humour - comme Alysane Mormont - d'être des change-peaux et d'aller sous forme d'ourses retrouver de vrais ours pour en avoir des enfants. 

 

- Nous avons sur notre porte une sculpture, ajouta Dacey [Mormont], qui représente une femme couverte d'une peau d'ours. L'un de ses bras porte un nourrisson en train de têter, et elle tient dans l'autre main une hache de guerre. Elle n'a rien d'une vraie dame, ça non, mais je l'ai toujours adorée. 

(Catelyn V, tome 3 A Storm of Swords)

 

 P'tit Paul meurt sous les coups de l'Autre - la mère a été sacrifiée au prédateur - l'épée passée au travers du corps mais de ce fait arrachée de la main de l'Autre, ce qui permet à bébé-Sam de le/la venger. L'image de l'épée au travers du corps est elle aussi porteuse d'un sens symbolique, celui du rapport sexuel, et on la retrouve notamment dans la légende d'Azor Ahai forgeant Illumination et lui donnant sa forme finale en la trempant dans le sang de son épouse Nissa-Nissa. L'union de P'tit Paul et de l'Autre est même suggérée par le fait qu'avec l'épée dans le corps, P'tit Paul cherche encore à s'avancer pour saisir l'Autre dans ses bras (il espère peut-être l'étouffer ?).

 J'avoue ne pas avoir encore trouvé pourquoi P'tit Paul veut absolument un corbeau qui parle. Je soupçonne que cela ait un rapport avec une reine qui aurait engendré un vervoyant, mais je ne m'avancerai pas davantage sur ce terrain que je n'ai pas encore suffisamment exploré pour en tirer une conclusion. 

 

 Cela étant dit, après la mort de l'Autre et le sacrifice de P'tit Paul/maman ourse, Sam se remet debout et vit sa renaissance : il marche et écope d'un nouveau nom - "l'Égorgeur" - ce qui est mieux que "ser Goret" ou "dame Truie" (en anglais, son surnom de "Piggy" - "goret" - reste ambigu en terme de genre, il suffit pour cela de se souvenir de miss Piggy du Muppet show !). 

 Après cette renaissance, Sam n'est plus associé à la lune, et il est significatif que Jon nouveau lord Commandant de la Garde se sépare de lui en l'envoyant au sud avec une femme et un bébé, arrangeant là un nouveau mariage. Le voyage de l'autre côté du Mur aura changé le rapport de couple entre Jon et Sam, l'un en le propulsant à une place de "roi père de ses sujets", et l'autre en en faisant un... forgeron ?  

 

 Quant à la bête vorace qui semble convoiter dans l'ombre et la Jouvencelle et/ou son bébé, nous en trouvons quelques échos au sud du Mur, par exemple dans Varshé Hèvre - la Chèvre (coucou le bélier Craster !) - qui convoite Brienne et n'en retire qu'une morsure qui lui fait perdre l'oreille, pour gagner une blessure vilainement infectée.

 

"Dans la salle des rois, la chèvre trône toute seule, fiévreuse, pendant que l'énorme chien fond sur elle."

(Arya VIII, tome 3 A Storm of Swords)

 

Morsure ? Oreille ? Nous voici revenus à Gared, le patrouilleur du prologue qui a perdu ses oreilles à cause de la "morsure du froid". Si Brienne, la Jouvencelle guerrière aux yeux bleus et née sur l'île aux saphirs, n'est pas un gros appel du pied pour dire "attention, les Autres pourraient être une femme !", je mange mon chapeau !

 Et nous voici également revenus à l'attaque du Poing, lorsque la Garde de Nuit est submergée par les morts surgissant de la neige, "neige"/"snow" étant le nom de bâtardise dans le nord, un "nom de mort" aussi, d'après une affirmation d'Ygrid à Jon Snow. Le vieux forestier Dywen en rajoute même une couche en traitant ces morts de bâtards. D'une certaine manière, les enfants de Craster sont des bâtards, lui-même étant un bâtard de frère juré. 

 

Mais il n'y a pas que les caprins sauvages et loups bâtards pour convoiter la lune : 

 

Les Reed décidèrent que l'on coucherait dans les cuisines, qui leur paraissaient devoir offrir un meilleur abri que la plupart des autres bâtiments, malgré leur coupole crevée vers laquelle, assoiffé de lumière, se déhanchait, blanchâtre et contrefait, le barral surgi d'entre le dallage d'ardoise, auprès de l'immense puits central. Un drôle de barral en vérité. 

(...)

Le clair de lune blême qui se faufilait en biais par le trou béant de la voûte barbouillait de blanc les blanches branches que le barral brandissait convulsivement vers ce bout de ciel. On aurait juré que l'arbre essayait d'agripper la lune pour l'entraîner au fond du puits. 

(Bran IV, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Pfiouuuu... quel micmac ! 

 

~~

 

 Il ne faut pas se méprendre sur le sens de la métaphore Jon/Guerrier/Loup/dragon-Sam/Jouvencelle/Lune/ourse : elle ne signifie pas que les deux garçons vivent une histoire d'amour homosexuelle refoulée, mais plutôt que Jon et Sam rejouent sans le savoir au présent un scénario du passé, entre une fille de "roi" et un bâtard de "roi", et tentent vraisemblablement de changer la fin de l'histoire. GRRMartin aime jouer avec nos clichés et points de repère, et ici il ne s'embarrasse pas du genre de ses personnages qui ne sont pas assignés à un rôle particulier en fonction de leur sexe. Genre et fonction narrative n'ont rien à voir entre eux dans la saga, comme on peut le constater avec d'autres personnages comme Brienne, pour citer l'exemple le plus spectaculaire. De la même manière, la fonction narrative d'un personnage ne préjuge pas de son orientation sexuelle - si tant est que ça soit une donnée plus importante que n'importe quelle autre type de relation humaine - et cette fonction peut changer en cours de route, en fonction de l'évolution propre aux personnages. En faisant ce choix, GRRMartin ne fait rien d'autre que de leur accorder toute la complexité de l'être humain, ce qui les rend si réalistes et si réels pour le lecteur, qu'il se prend à interagir directement comme on le ferait avec la famille, les amis, les collègues ou tout autre personne croisée en chair et en os ! Qui n'a pas eu envie de baffer Sam le gros pleurnicheur quand il se laissait mourir dans la neige ? 

 

 

 

- HALTE, ÉTAT DES LIEUX - 

  

 

Mais enfin, après ce premier tour d'horizon à la poursuite des Autres essentiellement au nord du Mur, il est temps de faire un premier point et voir où nous en sommes : 

 

 - C'est à la faveur de ces ténèbres que les Autres vinrent pour la première fois check

 

- Ils étaient des choses mortes, et ils détestaient le fer, le feu, le contact du soleil et les créatures à sang chaud : check bof. Ici, il y a un mélange évident entre les Autres et leurs créatures; d'autre part, il reste un point non résolu sur le fer : y sont-ils vulnérables ou détestent-ils le voir sorti comme un signe d'agression ?  

 

- Ils balayèrent les forts, les villes, les royaumes, ils abattaient les héros comme le vulgaire, à tour de bras, montés sur des cadavres de chevaux blêmes et menant des nuées de morts, et si l'épée de l'homme était impuissante à contenir leur progressioncheck au nord du Mur (l'Autre que tue Sam est arrivé montant un cheval mort)

 

- les vierges ni les nouveaux-nés ne trouvaient grâce devant eux. Ils traquaient les premières, tel du gibier, parmi les forêts gelées, nourrissaient de la chair des seconds leurs serviteurs morts : check au moins symboliquement.

 

 

 Finalement, dans son aspect très condensé, qui mélange les faits d'une réalité assez complexe, la légende dit vrai. Même lorsqu'elle parle d'araignées de glace, qu'on voit sous une forme métaphorique dans un rêve de Jon. 

 Cependant, la légende demeure totalement silencieuse sur les origines et l'histoire des Autres et ne les présente que comme un fléau à combattre et si possible à éradiquer. Aussi, ce sont dans les faits du récit et les images récurrentes que nous devons aller chercher nos indices d'un scénario des origines. 

 Cette première partie d'analyse de ce qu'ils sont et du contexte de leur apparition a cependant montré des personnages-types derrière, et un embryon de scénario impliquant change-peaux et vervoyants : une jouvencelle ourse, un bâtard loup qui se revendique "seigneur de Winterfell" (héritier véritable du sang de loup des rois de l'Hiver ?), leur probable enfant, un bélier/chèvre affamé convoitant la fille et l'enfant, et un vervoyant planqué derrière tout ce monde. Je serai amenée à développer les thématiques de ces personnages dans d'autres articles. On peut y ajouter deux figures paternelles et royales à mon sens : un roi loup et un roi ours dont les morts violentes ont probablement déclenché quelque chose comme... une guerre civile.

 Ah, mais attendez, ça ressemble un peu à Eddard Stark et son pote Robert Baratheon, non ? Bon d'accord, Robert Baratheon a un cerf sur ses bannières, mais lorsqu'il est dans le Nord, c'est sous la forme d'un ours. Si, si, c'est le texte qui le dit, dans le tome 1 A Game of Thrones, lorsqu'avant l'aube, Eddard et Robert quittent le convoi royal et partent galoper dans la région des Tertres des Premiers Hommes, le coin rempli de vieux tombeaux et de vieux fantômes. C'est là qu'ils causent de la jeune Daenerys récemment mariée au Khal Drogo et que Robert évoque la possibilité qu'elle revienne se venger du massacre de sa famille avec une horde de Dothrakis sous ses ordres. C'est là qu'ils rêvent - surtout Robert - d'une vie de mercenaires/chasseurs. Les mains armées qu'on convoque et rétribue pour vaincre des adversaires. Et puis les appétits énormes de Robert en font également une figure de bélier avide. La masse pour donner des coups de boutoir était son arme de jeunesse. Un bélier qui convoitait la lune Lyanna. 

 

 Pour la seconde partie de cette chasse aux Autres, nous continuerons dans l'idée du portrait et analyserons un peu plus loin les différentes formes d'ombres, en particulier dans leurs rapports avec le feu et la lumière, afin de voir s'il est possible de dégager une problématique commune. On quittera le Nord et le Mur pour aller les traquer jusqu'aux limites du monde connu ! 

 Dans le troisième article, on s'attachera aux actes de ces ombres réelles ou symboliques et à leur instrumentalisation, et aux parallèles qu'on peut établir avec Illumination, "l'épée rouge des héros". 

 Le quatrième sera concentré sur des rituels de convocation d'ombres et sur une hypothèse de ce à quoi serait promis le "prince" de la prophétie.

Et puis, il y aura toutes ces histoires de brumes et de mémoire auxquelles on ne coupera pas ! 

  

 

 

 



24/05/2017
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