Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Prophéties et visions chez les Nonmourants (1)

 

 - "Née dans le sel et la fumée sous une étoile sanglante. Je connais la prophétie." Marwyn détourna la tête et cracha sur le sol un glaviot de morve rouge. "Non que j'y  ajouterais foi volontiers. Gorghan de l'ancienne Ghis a écrit jadis qu'une prophétie est comme une femme traîtresse. Elle prend votre membre dans sa bouche, et vous en gémissez de plaisir et vous vous dites, oh, que c'est doux, oh que c'est bon, ce que c'est divin... ! et puis ses dents se referment d'un coup sec, et vos gémissements se transforment en glapissements. Telle est la nature de la prophétie, dit Gorghan. La prophétie vous tranchera la bite à chaque coup." Il reprit quelque peu ses mastications. "Et pourtant..."

(Samwell V, tome 4 A Feast for Crows)

 

 

 

  La présente analyse sera consacrée au décryptage des prophéties faites à Daenerys lors de sa rencontre avec les Nonmourants, à Qarth, dans le tome 2 A Clash of Kings. Elle se présente en trois articles et celui-ci est le premier. 

 

 Dans son avant-dernier chapitre du tome 2, Daenerys se décide enfin à aller consulter les mystérieux Nonmourants afin qu'ils l'éclairent sur sa destinée, un peu comme si elle allait consulter la Pythie de Delphes et écouter l'Oracle. Ce chapitre est donc pour GRRMartin l'occasion d'offrir à son lecteur quelques phrases sibyllines et des visions inspirées, pour le mettre dans le même état d'interrogation que son héroïne, et le mystifier comme elle est mystifiée. 

 Les fans se sont énormément torturé les méninges pour en tirer un sens (et on continuera vraisemblablement de le faire jusqu'à la sortie du dernier tome), puisqu'il s'agit rien de moins que d'indices sur le futur de la saga et les aventures de Daenerys. Si après la lecture des cinq tomes déjà sortis, certaines interprétations ne sont pas douteuses étant donné la clarté des visions, la plupart donnent toujours lieu à de furieux débats... Telle ou telle a-t-elle déjà eu lieu dans le récit ? Est-elle encore à venir ? Doit-on l'interpréter comme une métaphore ou au pied de la lettre ? Tous ces questionnements prouvent que GRRMartin est très bon aux jeux de pistes et que son oeuvre stimule fortement l'imagination ! 

 Je vais pour ma part suivre le texte au plus près, en m'attachant d'abord au contexte dans lequel ces prophéties prennent place - dans ce chapitre particulier ainsi que dans la saga - et à leur construction. Je m'efforcerai également d'accorder à l'ensemble toute sa valeur littérale, puisque nous avons de la chance, une interprétation presque littérale est possible... et même indispensable, même quand cela paraît incompréhensible à la toute première lecture ! C'est cependant le cas de toutes les visions, rêves et prophéties de la saga, que ce soient celles de la Naine de Noblecoeur (rencontrée par Arya), celles de Mélisandre (la prêtresse de R'hllor conseillère personnelle de Stannis) ou celles de Jojen Reed, Jaime Lannister ou Bran Stark. Nous devons garder à l'esprit que nous avons accès à ses visions et prophéties à travers le regard des personnages et que l'incompréhension est avant tout la leur. 

 

 Nous garderons cependant à l'esprit les judicieuses observations de mestre Marwyn, que j'ai cité en préambule, qui explique bien pourquoi on ne peut pas se fier aux prophéties : c'est que si en effet elles se réalisent, ce n'est jamais dans le sens qu'on voulait voir et que cela a un coût. En outre la pluralité dans les degrés d'interprétation fait qu'une prophétie peut en cacher une autre. Ici, le lecteur ne doit pas se laisser influencer par les personnages et ce qu'ils pensent : ceux-ci ont des attentes et des croyances, mais leur vision et leur connaissance limitée des choses ne leur permet pas d'anticiper clairement la réalisation d'une prophétie, ni même souvent de la comprendre. Ainsi, à l'instar de Jon Snow "qui n'y connait rien", nous ne devrons pas nous fier d'emblée aux interprétations de Daenerys : il nous faudra nous détacher de son regard et de ses pensées, et faire appel à nos propres connaissances; là encore, le lecteur a beaucoup de chance, puisque grâce à la multiplicité des points de vue, il peut trier ce qui relève du factuel et de l'interprétation, et construire une certaine omniscience, qui l'aide à y voir plus clair que nos héros préférés. Ce n'est évidemment pas facile, puisque nous avons nos propres réflexes et attentes en matière de récit, en particulier celle d'un super héros annoncé par une prophétie, qui à la fin dézingue tous les méchants à l'aide d'une arme de destruction massive capable de faire automatiquement le tri entre ceux qui méritent d'être sauvés et les autres... même si on veut bien concéder quelques petites bavures pour assurer la pointe de tragédie nécessaire à toute épopée. 

 Soyons certains que GRRMartin nous prendra à revers là-dessus. Et peut-être nous amènera-t-il jusqu'à haïr les sauveurs du monde. 

 

 Comme un détective, donc, nous allons collecter les indices partout où nous pouvons les trouver, dans les mots et les images récurrentes du texte, dans les actes des personnages et dans les arcs narratifs (autrement dit dans la construction même du récit), et j'en tirerai à mon tour interprétations et conclusions.    

 

 

 

 - SNIF SNIF SNIF, CA SENT LE DRAGON FRAIS -

 

 

 Ainsi, avant d'aller voir ces prophéties et visions dans le détail, nous allons faire un détour par le contexte, afin de bien saisir leur importance dans le récit global. 

 

 [Jhogo] revenait effectivement du sud-est, mais pas seul. Le suivaient trois inconnus bizarrement accoutrés et juchés tout en haut de vilaines créatures bossues auprès desquelles son cheval paraissait nain. 

Tout quatre s'immobilisèrent devant l'enceinte et levèrent les yeux vers Daenerys. "Sang de mon sang, cria Jhogo, j'arrive de la grande ville de Qarth avec trois de ses habitants qui désiraient vous voir de leurs propres yeux."

 Elle dévisagea les étrangers. "Me voici. Regardez-moi si tel est votre désir... mais dites-moi d'abord vos noms."

De teint pâle avec des lèvres bleues, l'un répondit d'une voie gutturale en langue dothrak : "Je suis le grand conjurateur Pyat Pree."

Le chauve aux narines étincelantes de joyaux s'exprima, lui, en valyrien des cités libres : "Je suis Xaro Xhoan Daxos des Treize, prince négociant de Qarth."

Quant à la femme masquée de bois laqué, c'est dans le vernaculaire des Sept Couronnes qu'elle se présenta : "Je suis Quaithe de l'Ombre. Nous sommes à la recherche des dragons."

- Ne cherchez plus, répondit Daenerys Targaryen, vous venez de les trouver."

(Daenerys I, tome 2 A Clash of Kings)

 

  Après la naissance des dragons et une difficile et mortelle traversée du Désert Rouge, Daenerys fait une halte avec les survivants de son khalasar dans une ville fantôme. Elle est rejointe des mois plus tard par trois éminents personnages qui la guident vers la ville habitée la plus proche, Qarth. Celle-ci est décrite comme le centre du monde. 

 

"Il n'a jamais existé ni n'existera jamais de cité si vaste que Qarth, l'avait avertie Pyat Pree, là-bas, parmi les ossements de Vaes Tolorro. Elle est le centre du monde, la porte du nord et du sud, le pont de l'est et de l'ouest, son antiquité défie la mémoire humaine, et sa magnificence est telle, qu'à peine eut-il jeté les yeux sur elle, Saathos le Sage, trop sûr de trouve désormais tout autre spectacle sordide et hideux, préféra s'arracher les yeux."

(Daenerys II, tome 2 A Clash of Kings)

 

Nous voilà prévenus. La plus belle ville du monde et son centre, rien que ça. Si les assertions de Pyat Pree comportent leur part d'exagération, le texte de la version originale parle bien de Qarth comme d'un lieu "charnière" (bridge), une sorte de "porte"(gate) entre différents mondes - "portes" et "ponts" qu'on retrouve à propos du Mur et de Winterfell dans des occasions bien particulières. Il y a donc bien un lien littéraire entre ces différents lieux, et ce n'est pas un hasard si Daenerys va y faire halte pendant toute la durée du deuxième tome A Clash of Kings. En effet, maintenant qu'elle a trois bébés dragons et un petit khalasar, Daenerys cherche à rejoindre Westeros pour revendiquer le trône de son père Aerys; d'une certaine manière, elle veut "revenir au monde" et restaurer la monarchie des Targaryen, en d'autres termes, renaître en reine. Et Qarth est une porte à franchir pour revenir dans le monde. 

 

~~

 

  Pyat Pree, le grand conjurateur, presse Daenerys de rendre visite aux Nonmourants dans leur Hôtel, afin d'en savoir davantage sur ce qu'elle est et ce qui l'attend en tant que "Mère des Dragons".

 Pyat Pree apparaît dans le récit en même temps que deux autres personnages : Xaro Xhoan Daxos le plus riche marchand de Qarth, et Quaithe l'ensorceleuse d'ombres d'Asshaï. Ces trois-là sont venus dans le désert à la rencontre de Daenerys lorsqu'ils ont appris la naissance de trois dragons, un événement apparemment extraordinaire qui suscite curiosité et convoitise. En effet, quatre siècles plus tôt, un énorme cataclysme a englouti le centre de l'empire Valyrien et fait disparaître tous les dragons du monde, à l'exception de ceux de la famille Targaryen, alors installée en Westeros et miraculeusement rescapée. Cependant, deux siècles plus tard, la famille Targaryen a fini à son tour par perdre tous ses dragons lors d'une guerre civile et familiale meurtrière, la Danse des Dragons.  

 Qui sont donc les trois personnages qui arrivent dans une ville morte en plein désert pour voir des dragons et les ramener à Qarth ? 

 

 Xaro Xhoan Daxos, avec son profil d'oiseau brillant et coloré (dans un autre chapitre de Daenerys, dans le texte original, il est décrit par le biais de son "bec" (sic)), doit être rapproché des autres personnages "oiseaux" de la saga - Littlefinger (dont le blason est un oiseau moqueur), Varys (qui appelle son réseau d'espions ses "petits oiseaux") et Euron Greyjoy Oeil-de-Choucas. Ces trois-là ont en commun les mensonges et demies vérités qu'ils n'hésitent pas à proférer, ainsi que la manipulation d'autrui. 

 C'est Xaro qui héberge Daenerys et tout son khalasar dans son immense palais et qui organise des visites payantes pour avoir le droit de "contempler les dragons". Xaro propose le mariage à la jeune femme, mais on comprend que son premier but est de s'approprier un dragon.

 

- [Xaro] m'assure qu'après le mariage, à Qarth, l'homme et la femme demeurent respectivement seuls maîtres l'un et l'autre de leurs bien propres. Les dragons sont à moi." (...)

" Il ne dit jusque-là que la vérité, mais il omet de mentionner un petit détail. Il se pratique à Qarth, ma reine, une coutume curieuse, le jour des noces. La femme a le droit d'exiger du mari un gage d'amour. Quoiqu'elle désire des biens matériels qu'il possède, il est tenu d'exaucer son voeu. A charge de réciprocité. On ne peut demander qu'une seule chose, mais cette chose-là ne saurait être refusée.

- Une seule chose, répéta-t-elle, et qui ne saurait être refusée ?

- Avec un seul dragon, Xaro Xhoan Daxos deviendrait le maître absolu de la ville, alors qu'un seul navire avancerait fort peu nos affaires."

(Daenerys III, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Xaro finira pas chasser Daenerys de chez lui, suite à ses refus répétés et à l'hostilité grandissante des Qarthiens. On le reverra dans le tome 5 A Dance with Dragons, envoyé comme ambassadeur à la nouvelle reine de Meereen conquérante de la Baie des Serfs, pour lui proposer un marché : une flotte pour la mener elle et les siens à Westeros où ses ancêtres étaient rois, ou bien l'entrée en guerre de Qarth contre elle. Daenerys, très méfiante, fera minutieusement inspecter la flotte offerte afin de vérifier qu'elle n'est pas piégée ou saboter de sorte de la faire disparaître en mer. 

 

 Quaithe, elle, parle très peu, et par énigmes, dont il ressort essentiellement que la jeune femme doit se méfier de tout le monde et ne faire confiance à personne... sauf à elle, bien sûr, qui lui demande de se rendre à Asshaï.

 

Dernière à la quitter de ses poursuivants fut Quaithe l'ensorceleuse d'ombres. Sur un simple avertissement. "Méfie-toi, souffla-t-elle sous son masque de laque rouge.

 - De qui ? 

 - De tous. Ils viendront nuit et jour voir les prodiges renés au monde, et cette vue déchaînera leur convoitise. Car les dragons sont le feu fait chair, et pouvoir et feu ne font qu'un."

(Daenerys II, tome 2 A Clash of Kings)

 

Si Quaithe dit vrai sur la convoitise à l'égard des dragons, elle ne dit rien quant à ses propres intentions. 

 A l'entendre, à Asshaï, Daenerys devrait connaître la vérité sur elle-même et les dragons, la même chose au fond que ce que propose Pyat Pree. Quaithe porte le masque spécial d'Asshaï, ce qui ne laisse pas d'en faire un personnage inquiétant, puisqu'on ne voit jamais son vrai visage; d'autre part, elle semble prendre grand soin d'entretenir une légère tendance paranoïaque de Daenerys, tendance d'autant plus naturelle qu'une partie de son enfance a été vécue en fuyant les supposés assassins envoyés à ses trousses par Robert Baratheon, et qu'effectivement elle échappe bien à plusieurs tentatives d'assassinat depuis son mariage avec le khal Drogo, une de ces tentatives ayant justement lieu à Qarth, après l'entrevue avec les Nonmourants. En outre, ses antécédents familiaux sont lourds de ce point de vue puisque son père Aerys avait sombré dans la folie paranoïaque et que d'autres de ses ancêtres étaient visiblement tourmentés de la même manière par leur "sang de dragon", qui leur faisait faire des rêves plus ou moins prophétiques et plus ou moins cauchemardesques. Si les rêves de dragon de Daenerys semblent la galvaniser au lieu de l'abattre, ils n'en sont pas moins d'une grande violence et propres à terrifier autant qu'à fasciner. 

 Quaithe et Xaro sont habiles à servir des demies vérités et s'ils ne veulent pas forcément d'emblée du mal à Daenerys, ils agissent d'abord pour leur propre intérêt : ce sont les dragons et le "sang du dragon" qu'ils convoitent. D'ailleurs, il y a dans la saga un autre personnage qui vient d'Asshaï et qui est comme Quaithe une ensorceleuse d'ombres (plus exactement une "lieuse d'ombres" - "shadowbinder"), c'est Melisandre, la conseillère personnelle de Stannis Baratheon. Les deux ombres auxquelles elle donne naissance à partir de l'énergie vitale de Stannis vont chacune servir à tuer une cible précise. Elle aussi accorde une grande importance au "sang de roi", censé être plus puissant que tous les autres, et cherche grâce à ce "sang de roi" à réveiller le dragon qui doit sauver le monde des Ténèbres éternelles. On se prend alors à imaginer quel genre d'ombre Quaithe ou d'autres "lieurs d'ombres" pourraient tirer de Daenerys et de son "sang de dragon". Et pour quel usage. 

 

 

 Il n'y a a priori pas de raison de penser que Pyat Pree et la guilde des Conjurateurs qu'il représente échappent à cette convoitise pour les dragons : que ce soit pour sauver le monde ou pour assouvir un désir de puissance de sa guilde, ou pour n'importe quelle autre excellente raison, ce n'est pas à Daenerys qu'il compte rendre service. Il entend se servir d'elle pour atteindre son propre but. 

 Pour en rajouter une couche, "conjurateur" est le choix de traduction pour l'anglais "warlock" dont l'étymologie est très intéressante puisqu'elle renvoie à l'emploi de mots mensongers, à la rupture de voeux et de serments, à la tromperie ("war-" partage le même radical que "vrai" qu'on retrouve dans l'anglais "very" ou le latin "verus"; "-lock" est formé sur un radical qu'on retrouve dans les langues germaniques "leug-" et qui a donné "lie" et "liar" - mensonge, menteur - dans l'anglais moderne. Warlock est donc à l'origine un "briseur de parole" et un "manieur de mots", un "trickser" - "tricheur"). "Warlock" a fini par devenir un équivalent masculin de "witch" (sorcière) plus ou moins par défaut, l'étymologie du mot s'applique ici trop bien au texte de la saga, en renvoyant à tous les personnages qui mentent et jouent sur les mots, pour être négligée.  

 

 

 

- LE PIÈGE DES NONMOURANTS - 

 

 

 Pyat Pree est décrit par une caractéristique physique particulière : il est pâle avec des lèvres bleues. Les lèvres bleues correspondent à sa consommation d'Ombre-du-soir, une boisson spécifique qui donne des visions et permet apparemment d'ouvrir son "troisième oeil". Elle agit cependant comme une drogue et rend dépendant. Elle est fabriquée à partir de la sève d'un arbre à l'écorce noire et aux feuilles bleues, qui pousse tout autour de l'Hôtel des Nonmourants, et dans lequel on peut reconnaître une inversion de l'arbre barral, blanc avec des feuilles rouges.

 Je m'arrête un instant sur cette "inversion" apparente, car avec GRRMartin, il est important de se méfier de ces effets de miroir et d'opposition : notre premier réflexe - conditionné par notre imaginaire littéraire et visuel - est de voir une face bonne et une face mauvaise, de la même manière qu'on s'est habitué à considérer une bonne magie - "blanche" - et une mauvaise magie - "noire". Si Pyat Pree et les Nonmourants sont effectivement inquiétants, cela ne fait pas des barrals et des vervoyants qui les utilisent des êtres bons par essence (dans ce même tome 2 A Clash of Kings, Jon Snow est en expédition au-delà du Mur et peut constater de visu que des corps d'animaux et d'enfants sont brûlés dans les bouches sculptées de grands barrals, ce qui laisse planer un doute sur d'éventuels sacrifices; on apprend par ailleurs dans le tome 5 A Dance with Dragons que des sacrifices humains ont bien été pratiqués "pour" les barrals, et l'on assiste même à l'un d'eux à travers les yeux de Bran).

 L'effet d'opposition entre les barrals et l'arbre noir et bleu de Qarth sert ici à mettre en valeur leurs points communs et par conséquent l'unicité de leur nature "magique", à savoir donner accès à des visions qui représentent la mémoire du sang, ouvrir le "troisième oeil". Même si le lecteur peut gloser sur l'usage de l'ombre-du-soir comme une version corrompue du vervoyant connecté aux barrals, le texte lui-même ne tranche pas sur ce point et nous laisse libres de tirer des conclusions à partir des actes des protagonistes, en plus de suggèrer que les vervoyants puissent ne pas être des personnes désintéressées et tendant à vouloir et à faire le bien. 

 En effet, pour se "connecter" à la terre via les barrals, et accéder ainsi à la vision de Vervoyant, Bran Stark ingurgite lui aussi une mixture spéciale, en l'occurrence une pâte de germes de barrals, avec de la sève de barral. D'une certaine manière, au lieu de devenir dépendant, il va devenir barral lui-même, comme s'il avait été fécondé, et il peut en voir le résultat chez le "dernier vervoyant" - son maître et celui qui l'a fait venir au-delà du Mur - pris dans les racines de barral dont certaines lui sortent du corps ou le traversent. Ce dernier vervoyant est déjà très vieux et bien que les arbres aient prolongé sa vie d'homme il a l'apparence mince et desséchée du bois mort, et les couleurs blanche et rouge du barral. De même que ceux qui consomment l'ombre-du-soir deviennent bleus et noirs peu à peu, à commencer par les lèvres. 

 

 Le dessèchement de la chair est un autre trait partagé par les Vervoyants et Nonmourants, dont la vie semble s'être prolongée artificiellement, et dont la véritable apparence est celle-ci : 

 

 Le ténébreux indigo lui permit d'entr'apercevoir, à sa droite, les traits du plus proche des Nonmourants, un vieillard desséché, chauve, caccochyme. Il avait le teint pis que violacé, les lèvres et les ongles plus bleus encore, et si sombres qu'on les eût dits noirs. Bleu était même le blanc de ses yeux qui fixaient aveuglément, vis-à-vis, une vieillarde à même la peau de laquelle s'étaient désagrégées de claires soiries. Dénudée dans le goût de Qarth, une mamelle décharnée s'achevait en pointe par une tétine bleue de cuir racorni. 

(Daenerys IV, tome 2 A CLash of Kings)

 

 Ceux que Daenerys ne parvient pas à voir assez distinctement sont comme des ombres, "shadow" en anglais, un terme qui revient pour désigner en particulier les Autres lorsqu'ils se "matérialisent" sous apparence humanoïde, et les deux ombres créées par Melisandre, la sorcière rouge que j'ai évoqué plus haut à propos de Quaithe. Du fait qu'ils ont des corps avec un reste de chair momifiée, ils rappellent davantage les créatures mortes animées par les Autres, qu'on reconnait à leurs yeux d'un bleu surnaturel et très froid. Autant dire que les Nonmourants ne pètent pas la santé, et puisque dans les contes de Vieille Nan les Autres et leurs créatures mortes recherchent le sang des créatures "à sang chaud" (c'est-à-dire vivantes), il est loisible de supposer que les Nonmourants recherchent la même chose, et de fait...

 Avant de les voir tels qu'ils sont réellement, Daenerys les a vus dans une apparence jeune et splendide, et dans de magnifiques habits ou armures. Au lieu de les entendre murmurer indistinctement, elle les a entendus dans un parler haut et clair. C'est son dragon Drogon qui a mis fin à cette première illusion en commençant de griffer et ronger une lourde porte au fond de la salle d'apparence splendide, en d'autres termes en détournant son attention et en interrompant une première tentative de fascination. 

 Les véritables Nonmourants sont en effet maintenus en vie par un coeur humain qui flotte au-dessus d'une table en pierre : 

 

 Une longue table de pierre encombrait celle-ci [la chambre plus obscure dans laquelle vient d'entrer Daenerys]. Au-dessus, flottait un coeur humain, boursouflé, bleui par la pourriture et pourtant vivant. Il battait avec un boucan semblable à de lourds sanglots, et chacune de ses pulsations projetait un jet de lumière indigo. 

(Daenerys IV, tome 2, A Clash of Kings)

 

 Une des hypothèses à propos de la provenance de ce coeur est qu'il s'agirait de celui d'un ancien seigneur du dragon, un Valyrien, dont la vie aurait été sacrifiée pour nourrir les Nonmourants. Les dragons ayant une grande espérance de vie naturelle, s'ils vivent en liberté, le sang de seigneur du dragon (des lignées qui ont à un moment lié leur sang par "rituel magique" à celui des dragons pour pouvoir en monter) serait donc à même d'offrir davantage de vigueur et de "vie" que n'importe quel autre. Il pourrait également s'agir du coeur d'un Conjurateur. En tous les cas, qui que soit son ancien propriétaire - ce que le texte ne précise pas - ce coeur a l'air arrivé en bout de course et l'on comprend alors tout l'intérêt que représente Daenerys pour les Nonmourants : elle n'est rien de moins qu'un sang neuf, un coeur neuf et une chaire fraîche qui va leur redonner un petit coup de fouet. Miam.

 C'est la queue du mickey qui offre un tour de manège gratuit. 

 

 Après l'échec de la fascination précédente, l'entretien avec les Nonmourants sous leur véritable apparence tourne sans équivoque à la séance d'hypnose :

 

Les battements du coeur flottant scandaient le passage des ténèbres à l'obscurité. Elle dut faire un effort terrible pour recouvrer la volonté de prendre la parole et rappeler à elle chacun des termes qu'elle avait rabâchés si assidûment. 

(Daenerys IV, Tome 2 A Clash of Kings)

 

 Un tout petit peu plus loin, alors que les Nonmourants rendent leur oracle uniquement par des murmures, l'atteinte est physique :

 

Les chuchotement se firent chanson tournoyante ... [...prophétie...] Elle sentait son propre coeur battre à l'unisson de celui qui flottait sous ses yeux, bleu de putréfaction... [...prophétie...] Les voix devenaient plus fortes, s'aperçut-elle, tandis que son pouls lui faisait l'effet de se ralentir, et jusqu'à son souffle... [...prophétie...]

"Je ne..." Sa voix n'était plus guère qu'un vague murmure, à l'instar presque de la leur. Que lui arrivaient-ils donc ? "Aidez-moi. Montrez-moi."

... l'aider... ricanèrent les chuchotements... lui montrer...

 

 Daenerys est au bord de l'évanouissement. C'est alors qu'après les paroles arrivent les visions qui doivent achever l'hypnose de la "mère des dragons" et la conduire à la mort pendant qu'elle rêve. Si les images semblent dans un premier temps se succéder avec une certaine architecture, tout s'accélère jusqu'à une vision finale où Daenerys se voit s'abandonnant à une foule extatique d'esclaves qui l'acclament comme une déesse. On ne sait pas si ces images apparaissent désordonnées parce qu'elle est trop faible à présent pour y accrocher son esprit, ou si elles accélèrent réellement, mais en tous les cas, la dernière vision rejoint la réalité présente et se confond avec elle : 

 

Comme elle passait au galop de son argenté plus prompt que le vent, dix mille esclaves brandirent leurs mains sanglantes. "Mère ! clamèrent-ils, Mère ! Mère !" en se portant vers elle comme un seul être, agrippant son manteau, le bas de sa robe, ou lui touchant le pied, la jambe, la poitrine. Ils la voulaient, ils avaient besoin d'elle, de la vie, du feu, et suffocante, elle ouvrait les bras pour se donner à eux...

 Mais tout à coup, de noires ailes la souffletèrent à qui mieux mieux, un cri de fureur perça l'ambiance indigo, balaya les visions comme par miracle et la stupeur de Daenerys fit place à l'horreur. Les Nonmourants la cernaient de murmures et, bleuâtres et glacés, se portaient vers elle comme un seul être, agrippant ses vêtements, les tiraillant, la frappant, la tripotant de leurs mains froides et sèches, enlaçant leurs doigts dans sa chevelure. Et elle, vidée de toute énergie, demeurait inerte, ne pouvait bouger. Même son coeur avait cessé de battre. Elle sentit une main s'emparer de son sein, lui mordre le téton. Des dents trouvèrent sa gorge. Une bouche dégoulina sur l'un de ses yeux, lécheuse et suceuse et mordante...

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Heureusement, le dragon Drogon intervient encore pour lui sauver la mise : son battement d'ailes déchire le voile des visions et révèle la réalité à Daenerys, puis il crache le feu sur le coeur qui se consume et consume les Nonmourants par la même occasion. L'incendie se propage à tout leur hôtel, qui avait déjà à l'extérieur l'aspect d'une ruine grise, aveugle et poussiéreuse, et les véritables intentions de Pyat Pree sont alors révélées, puisqu'en voyant Daenerys sortir de l'hôtel, le conjurateur en transe se jette sur elle, un poignard à la main. Etait-ce pour lui percer la poitrine et en extirper le coeur ?  

 

 

- UNE MISE EN GARDE - 

 

 

  Avant de trouver les Nonmourants, notre héroïne avait semble-t-il déjà été subtilement avertie du danger qui l'attendait : dans une pièce au bout d'un long couloir parsemé de portes ouvrant sur toute une série de visions, elle avait croisé une créature ayant l'apparence de Pyat Pree, qui avait essayé de l'attirer vers une porte en forme de bouche... probablement celle par laquelle elle était entrée dans l'hôtel, la vraie sortie, donc :

 

Sur le seuil de la première porte qui, percée dans un mur à faciès humain, affectait l'ovale d'une vaste bouche (...)

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Au passage, notons que la porte qui s'ouvre comme une bouche, c'est exactement ce qu'on retrouvera dans le tome 3 A Storm of Swords : il s'agit de la "Porte Noire" de Fort Nox (qui n'est pas du tout noire et semble plutôt être un tronc de barral), par laquelle passent Sam pour retourner au sud du Mur, et Bran pour se rendre au-delà du Mur et trouver la Corneille à Trois-Yeux. C'est encore un parallèle entre les Nonmourants et les Vervoyants. 

 

 Daenerys se rend compte avec raison que son interlocuteur n'est pas le vrai Pyat Pree, mais obnubilée qu'elle est par sa propre recherche immédiate, elle n'écoute pas lorsque la créature lui dit qu'elle se perdra si elle poursuit, et qu'elle ne trouvera pas [ce qu'elle cherche], exactement de la même manière qu'elle n'a pas écouté les avertissements de Xaro Xhoan Daxos, de ses fidèles sang-coureurs ou de Jorah Mormont. Le lecteur - qui voit à travers le regard de Daenerys - est même invité à prêter de mauvaises intentions à ce faux Pyat Pree qui veut la détourner des Nonmourants, ce qui serait assimilé à l'échec d'une quête, puisqu'au bout du compte, l'héroïne ne pourrait pas entendre l'oracle. 

 La créature se dissipe lorsque Daenerys emprunte une autre porte que celle en forme de bouche, qui l'aurait probablement ramenée dehors saine et sauve : 

 

"Non ! s'exclama-t-il d'une voix de fausset. Non, venez à moi, à moi, venez à moââââ !" Son visage s'éboula du dedans, devint quelque chose de pâle et de larvaire. 

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings)a

 

 Le texte original est plus précis pour permettre au lecteur de comprendre d'où vient ce faux Pyat Pree : la "voix de fausset" traduit ici le verbe "screech", qui désigne les cris perçants et aigus des humains ou des animaux, associé dans la saga à une souffrance intense ou à une surprise désagréable. GRRMartin l'emploie notamment pour les corneilles, les corbeaux et d'autres oiseaux. Le grand corbeau du lord Commandant de la Garde de Nuit pousse de tels cris à l'occasion, lorsqu'il n'est pas content, et une théorie veut qu'il soit habité par Brynden Rivers, le "dernier Vervoyant" (Corneille à 3 Yeux et mentor de Bran). Et justement, la "chose pâle et larvaire" traduit l'anglais "pale and wormlike" ("pâle et ressemblant à un ver"), deux expressions qu'on retrouve à propos de ce vieux vervoyant dans le tome 5 A Dance with Dragons, lorsque Bran le rencontre enfin en chair et en os... surtout en os à vrai dire : Bran parle de lui comme du "lord Pale", et les racines de barral qui leur servent de nid sont comparées à de gros vers blancs. Des vers de tombe, évidemment. 

 

Bran vit de grands serpents blancs entrer et sortir de la terre autour de lui, et son coeur tambourina  de peur. Il se demanda s'ils s'étaient aventurés dans un nid de serpents de lait ou de vers de tombe géants, mous, pâles et juteux.

(...)

"Ce sont des racines de barral, dit-il. Tu te souviens de l'arbre-coeur, dans le bois sacré, Hodor ? L'arbre blanc avec des feuilles rouges ? Un arbre ne peut pas te faire de mal." 

(Bran II, tome 5 A Dance with Dragons)

 

  On notera au passage que les habitants de Qarth sont appelés les "sang de lait" par les Dothrakis (le peuple de Khal Drogo, premier époux de Daenerys). Je ne m'attarde pas sur le fait que les arbres ne peuvent pas faire de mal à Hodor (on peut être sûr que l'affirmation de Bran sera démentie avant la fin de la saga !), car ce n'est pas le sujet ici. En revanche, j'ajouterai que "worm" ("ver") est employé également pour décrire les dragons, qui ne sont jamais que des vers plus ou moins gros, munis d'ailes et d'écailles. Les dragons sont également régulièrement qualifiés de serpents, et comme la vie est bien faite, il se trouve que le vervoyant Brynden Rivers est un bâtard Targaryen, fils du roi Aegon IV l'Indigne, donc porteur du sang de dragon.  

 Il y a donc de très grandes chances que Brynden Rivers soit brièvement apparu à Daenerys en empruntant la forme de Pyat Pree, pour tenter de la sortir du piège des Nonmourants. Peut-être aussi pour l'empêcher de connaître son possible avenir, puisque cette connaissance peut mal s'interpréter et conduire à des actes qui éloignent du but au lieu d'en approcher, mais a priori le danger immédiat à éviter est l'avidité des Nonmourants. 

 On notera que le dragon de Daenerys ne réagit pas face au faux Pyat Pree : soit qu'il n'ait pas senti de danger, soit qu'il ait senti le même sang de dragon au-delà du "déguisement".  

 

 

~~

 

 

 Si j'ai fait ce détour montrant les intentions réelles des Nonmourants - qui sont de se nourrir du sang de Daenerys et de prendre son coeur pour prolonger leur propre vie - c'est afin de souligner un point trop souvent oublié à mon sens dans les interprétations qui sont faites de ces prophéties et visions : lors de la rencontre effective, les Nonmourants n'envoient pas des visions pour aider Daenerys à comprendre ce qu'ils viennent de lui dire par les mots. Ils ricanent (le terme anglais est "mock", "se moquer"), se moquent d'elle, et les visions sont simplement ce qu'elles sont : des images portées par le "sang de dragon", images du passé, du présent et du potentiel futur pour le "sang de dragon", auxquelles Daenerys a accès parce qu'avant d'entrer dans l'hôtel des Nonmourants, Pyat Pree lui a fait boire l'Ombre-du-Soir, qui a ouvert son "troisième oeil" : cet effet du breuvage sera confirmé par Euron Greyjoy dans le tome 4 A Feast for Crows, lorsqu'il en propose à son frère Victarion, et une nouvelle fois par le même Euron (cette fois dans un des chapitres du tome 6 The Winds of Winter, donné en lecture publique par GRRMartin au printemps 2016) qui force son autre frère Aeron à en boire. Aeron Greyjoy est alors sujet à tout une série de visions, reflets de ses peurs profondes mais aussi de choses passées, présentes et à venir. Il n'est pas possible d'ailleurs de savoir précisément quelle perception des visions de Daenerys ont les Nonmourants, sauf si on admet que la vie qui est en train de sortir d'elle est absorbée par ces Nonmourants et que c'est cela qui leur permet de voir les mêmes choses qu'elle.  

 De la même manière, Bran - après avoir mangé la pâte de barral - est connecté aux racines des barrals, à leur sève et à la terre, et a donc accès à cette mémoire intemporelle, bien que Brynden Rivers et lui n'y voient pas spontanément les mêmes choses, du fait d'un vécu et de souvenirs de leur vie humaine différents. Après son premier "rêve" à travers le barral, Brynden Rivers demande à Bran de lui raconter ce qu'il a vu, car il l'ignore lui-même, preuve que se "connecter au réseau barral" ne transforme pas automatiquement tous les vervoyants en une seule et même entité. 

 

 

 Par soucis de clarté, donc, et parce que le texte l'exige, je vais étudier séparément l'oracle et les visions qui suivent. Il sera temps de voir au cours de cette étude si oracle et visions coïncident et dans quelles proportions. 

 Et pour ces questions de place et de lisibilité, j'ai coupé cette étude en trois articles distincts : la suite immédiate est en ligne

 

 

 

 



30/04/2017
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