Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Yoren le Frère Noir, ou la Mort vaincue

 

 

(remanié en mars 2017) 

 

 

Près d'trente ans que j'mène des types au Mur." Une mousse rouge lui crevait aux lèvres, telles des bulles de sang. "Perdu qu'trois, d' tout' c'temps. Un vieux mort d'fièvre, un p'tit voyou mordu p'r un serpent p'dant qu'y chiait, et un fou qu'a v'lu m'tuer p'dant que j'dormais et qu'a écopé d'un sourir' roug' p'r s' pein'." En guise de démonstration, il se passa le poignard sous la gorge."Trois en trente ans". Il cracha sa vieille chique. "Mieux valu un bateau, d'fait. Pas risqué d'croiser tant d'mond' en ch'min, quoique..., m' un malin prenait l'bateau, moi... trente ans que j'prends la route." Il rengaina son poignard. "Va dormir, mon gars. T'entends ?"

 

(Yoren à Arya, Chap. Arya III, tome 2 A Clash Of Kings) 

 

 

 

 

 Cette étude sera consacrée au personnage de Yoren, frère Noir recruteur de la Garde de Nuit, et plus précisément aux quatre chapitres relatant la fuite d'Arya de Port-Real, dans le convoi de Yoren, jusqu'à l'attaque de ser Amory Lorch, le chevalier à la Manticore, sur les rives du lac de l'Oeil-Dieu, non loin de la forteresse d'Harrenhal.  

 Yoren a quelques caractéristiques principales qui le décrivent et reviennent sous le regard de plusieurs personnages différents (Jon Snow, Tyrion Lannister, Sansa et Arya Stark) : il est vieux, sale et hirsute; il porte un vieux manteau noir si usé qu'on dirait des guenilles, et pour ne rien arranger, il pue. GRRMartin n'étant pas avare de références littéraires et mythologiques, on aura certainement reconnu sous cette description l'appétissant Charon le Nocher, celui qui dans la mythologie gréco-latine fait passer les âmes du monde des vivants au monde des morts. C'est cette référence qui m'intéresse ici et sur laquelle je vais me pencher, pour essayer de comprendre comment GRRMartin l'utilise dans son propre récit, bien au-delà du simple clin-d'oeil, et le fait entrer en résonance avec le monde qu'il a créé, tant dans sa dimension réaliste que mythologique et symbolique. Notons une première différence notable avec son modèle : Yoren ne transporte personne en bateau, et la seule fois qu'il en cherche un, il n'en trouve pas. "Trente ans que j'prends la route".  

Comme c'est avec le personnage d'Arya qu'il va pleinement se développer et qu'il est un très important jalon pour son parcours narratif à elle, il sera beaucoup question d'Arya également.

 

 

 

- LA MORT AU MUR -

 

 Mais commençons par un petit détour par le Mur puisque c'est le point d'ancrage de Yoren : quand il le quitte, c'est pour aller recruter de nouveaux membres pour la Garde de Nuit et les y amener, avec autant que possible des vivres et du matériel. C'est ce qui justifie sa première apparition, dès les premiers chapitres de la saga : il fait partie du convoi qui emmène Jon Snow et Tyrion Lannister au Mur, le premier pour s'y engager, tandis que le second effectue là un voyage pour contenter sa curiosité, une véritable rareté de faire du tourisme si loin au nord !

 Le Mur est donc ce que son nom indique : un mur. Sa particularité est d'être gigantesque et d'avoir été construit au nord de Westeros afin de "préserver les royaumes humains" : il constitue une frontière, normalement infranchissable, entre un danger millénaire et légendaire - les Autres - et le monde civilisé des humains. La prêtresse rouge Melisandre le qualifie de "charnière du monde", et elle est venue au Mur avec le roi Stannis dans l'intention de combattre les ténèbres qui se trouvent au-delà. De même, lorsque Bran Stark (qui porte le même nom que Bran le Bâtisseur, le personnage légendaire qui a bâti le Mur) arrive au Mur, il pense être arrivé "aux confins du monde" : au-delà se trouve le royaume des morts, ou tout au moins ses limbes. 

 Cependant, il n'y a pas que les Autres qui vivent au-delà du Mur, il y a aussi des tas de gens appelés Sauvageons au sud, et qui forment plusieurs peuples différents les uns des autres. Les Sauvageons se qualifient eux-même de "peuples libres".

Pour les gens de Westeros, tout ce qui se trouve au nord ("au-delà") du Mur est un danger, y compris et surtout les autres hommes -qui n'appartiennent pas aux légendes, eux -  et qui le franchissent régulièrement pour se livrer au pillage et à la rapine. L'au-delà du Mur regorge donc de monstres qui menacent l'intégrité du monde civilisé ou tout au moins le Nord. En effet, lorsque la Garde de Nuit demande de l'aide contre l'attaque imminente de Mance Rayder, le roi d'Au-delà du Mur, seul Stannis répond présent (aussi parce qu'il n'a pas beaucoup d'autres choix à ce moment-là). Tywin Lannister, alors Main du roi Joffrey, estime très cyniquement que le Nord n'a qu'à se débrouiller tout seul : il espère ainsi affaiblir tant et plus ses adversaires et empêcher toute velléité de (re)prise des armes du Nord et des Îles de Fer contre la couronne : ils seront tous assez occupés bien loin de Port Real, la capitale des Sept Royaumes.  

 

 Le Mur est donc gardé et entretenu par une institution tout aussi ancienne que lui, si on en croit la légende, la Garde de Nuit, et dont voici le serment, qui conserve les traces du danger que représentent les Autres : l'Hiver éternel et la Longue Nuit : 

 

« La nuit se regroupe, et voici que débute ma garde. Jusqu’à ma mort, je la monterai. Je ne prendrai femme, ne tiendrai terre, n’engendrerai. Je ne porterai de couronne, n’acquerrai de gloire. Je vivrai et mourrai à mon poste. Je suis l’épée dans les ténèbres. Je suis le veilleur aux remparts. Je suis le feu qui flambe contre le froid, la lumière qui rallume l’aube, le cor qui secoue les dormeurs, le bouclier protecteur des royaumes humains. Je voue mon existence et mon honneur à la Garde de Nuit, je les lui voue pour cette nuit-ci comme pour toutes les nuits à venir. »

  

 Autrement dit, la Garde de Nuit est un sacerdoce : on s'y engage pour le restant de la vie, et on y renonce à tout ce qui faisait sa vie terrestre auparavant, famille, amis, richesses et possessions; "prendre le noir" est une manière de mourir au monde. Comme "la Garde ne prend pas parti", celle-ci n'a pas vocation à s'engager politiquement, mais de toutes façons, à Westeros, les morts ne votent pas ni ne s'expriment. 

 Une fois entré, on ne peut pas la quitter, la désertion appelant la peine de mort : après le prologue, le tout premier chapitre de la saga a d'ailleurs pour cadre l'exécution d'un Garde déserteur.

 Intégrer la Garde de Nuit, c'est l'alternative qu'on propose en lieu et place d'une condamnation à mort, comme elle est promise à Eddard Stark lorsqu'il est en prison, en échange de sa rétractation publique officielle, face aux dieux, au nouveau roi et au peuple.  

C'est la solution qui est choisie par Jon Snow, le bâtard Stark, au début du premier tome, et qui remplit de joie Catelyn Stark, alors qu'elle se dispute avec son époux Eddard pour savoir lesquels des enfants emmener à la cour (donc loin dans le sud), et lesquels laisser avec elle, à Winterfell :

 

 Mestre Luwin s'interposa. "Il existe une solution, dit-il d'un ton placide. Voilà quelques jours, votre frère, Benjen, est venu me consulter à propos de Jon. A ce qu'il semble, ce dernier aspire à la tenue noire. 

- Il aurait... - Ned semblait révulsé - il aurait demandé à entrer dans la Garde de Nuit ?"

Catelyn se garda de piper mot. Autant laisser Ned ruminer la chose. Toute intervention serait oiseuse, voire malvenue. Mais elle aurait volontiers sauté au cou du vieil homme [=mestre Luwin]. Sa solution était parfaite. L'état de frère juré interdisait à Benjen la paternité. Jon lui tiendrait lieu de fils puis, le temps venu, prononcerait à son tour ses voeux. Ainsi n'engendrerait-il jamais de rivaux éventuels aux héritiers naturels de Winterfell. 

"Mais c'est un grand honneur, dit Luwin, que de servir au Mur, messire. 

- Sans compter que même un bâtard peut y accéder aux plus hautes responsabilités..., ajouta Ned, soudain songeur, encore que sa voix trahît encore maintes réserves. 

 (Chapitre Catelyn II, tome 1 A Game of Thrones)

 

C'est la solution que Theon Greyjoy s'apprête à choisir lorsque bloqué dans Winterfell, il se prépare à mourir contre les assauts des gens du Nord : 

 

Frère de la Garde de Nuit. Cela signifiait ni couronne, ni fils, ni femme..., mais cela signifiait vivre, et vivre avec honneur. Le propre frère de Ned Stark avait choisi la Garde, ainsi que Jon Snow.

(Chapitre Theon VI, tome 2 A Clash Of Kings)

 

 On peut y obtenir des grades d'officier, voire devenir Lord Commandant, une place malgré tout prestigieuse.

 Les clans des montagnes du nord y envoient régulièrement leurs vieux chefs, surtout quand l'hiver menace d'arriver : ce sont des bouches de moins à nourrir promises à des derniers combats honorables et qui apportent à la Garde leur expérience du terrain. On devine également que c'est l'âge qui a poussé lord Jeor Mormont, le Commandant de la Garde du début de la saga, à y entrer : son fils étant marié et dans la force de l'âge, il lui a ainsi transmis son fief de l'Île aux Ours sans attendre de mourir.  

 Mais c'est aussi là que Samwell Tarly est envoyé par son propre père afin de le déposséder de son droit d'aînesse au profit de son frère cadet. 

 Et c'est là qu'on propose à Tyrion Lannister d'échouer, avant et après sa parodie de procès, ce qui permettra à Tywin Lannister de déposséder sans déshonneur son fils de l'héritage de Castral Roc, le fief familial, qui aurait dû lui revenir à la place de Jaime, engagé lui dans la Garde Blanche. 

 

 En résumé, c'est là qu'on envoie sans déshonneur les fils et chefs de famille dont on souhaite se débarrasser pour une raison ou une autre. Ou encore les rois vaincus. Ou des Mains déchues.

 En dehors de ces exceptions promises à grimper rapidement dans la hiérarchie de la Garde, le gros des troupes est constitué de gens du peuple condamnés à mort. A l'époque de la saga, on y envoie la "lie de l'humanité", si l'on suit les dires de la cour de Port-Real et la vision partagée par l'immense majorité des seigneurs de Westeros, sauf ceux du Nord. Et de fait, le peu ragoûtant Yoren se voit attribué comme futures recrues les prisonniers du Donjon Rouge, dont font partie trois hommes considérés comme si dangereux qu'ils seront enchaînés dans un fourgon pendant tout le temps du périple. 

 Je fais un petit arrêt sur ces trois "monstres" dont toutes les recrues se méfient : l'un a l'air d'un jeune homme pacifique, avec des cheveux moitié rouge et moitié blancs (ces couleurs le lient symboliquement aux barrals, les arbres des Vervoyants), mais les deux autres le craignent visiblement, et ceux-là sont horribles : il y a Rorge, d'abord, qui a eu le nez arraché et n'ouvre la bouche que pour dire des injures et menacer des souffrances les plus horribles à base de viol; et il y a son "chien", Mordeur, qualifié de "bête fauve" dans une peau d'homme. Lui ne parle jamais, mais il émet des sifflements et est réputé pour dévorer ses victimes avec ses dents pointues (ce qui se vérifie plus tard dans la saga). Sans développer davantage ici - pour ne pas perdre Yoren de vue - je noterai simplement qu'une des interprétations possibles de ce monstre à trois têtes en fait une référence à Cerbère, le chien à trois têtes qui garde les Enfers dans la mythologie gréco-latine. Et Yoren, après l'avoir récupéré, le ramène à la maison, au Royaume des morts. 

 Et en effet, après leur libération par Arya, ils rempliront d'une certaine manière le rôle de Cerbère, l'un en exigeant trois morts d'Arya, en échange des trois vies qu'elle a sauvées; les deux autres en menant de véritables chasses infernales dans le Conflans, jusqu'à raser Salins, la petite ville portuaire qui assurait la liaison maritime avec le monde extérieur des vivants mais aussi avec le coeur du royaume des morts, où se rend justement Arya lorsqu'elle quitte Westeros pour traverser le détroit et se rendre à Braavos, la "Ville cachée". Le rôle de Cerbère est d'empêcher le passage d'un monde à l'autre pour qui n'est pas censé traverser. Cependant, sans maître, il devient un geôlier et un chasseur sans plus distinguer les vivants des morts.  

  Une autre interprétation vient s'ajouter : ce sont trois "bêtes" ("beast") mortelles libérées de leurs chaînes dans un brasier, scène à mettre en parallèle avec celle où Daenerys Targaryen fait éclore ses trois oeufs de dragon sur le bûcher de son époux Khal Drogo et son fils mort-né. Ils représentent en quelque sorte une triade opposée au "dragon", trois "morts en sursis" qui n'ont pas quitté le monde comme ils auraient dû et qui le hantent à présent. Mais le développement de toute cette thématique mérite son propre article. 

 

 Le Mur, donc, ou royaume des morts. 

 

 

 

- CORNEILLES OU CORBEAUX, QUI C'EST LE PLUS BEAU ? -

 

 Au Mur, les frères de la Garde prennent l'habit noir qui leur vaut le surnom de "corbeau" ou "corbac". En anglais, ils sont simplement surnommés "crow" (=la corneille) et non pas "raven" (=le corbeau). 

 [À titre informatif, il ne s'agit pas ici de contester la traduction : en français, "corbeau" a une connotation plus négative que "corneille", et le genre masculin convenait bien au fait que la Garde de Nuit est composée exclusivement d'hommes. Mais comme GRRMartin n'emploie pas "raven" ou "crow" indifféremment, je serai obligée pour cette partie de me référer aux termes de la version originale du texte, afin d'en saisir les nuances]

 Dans la saga, le corbeau ("raven") est l'oiseau messager par excellence, puisque c'est grâce à ceux qui sont dressés que les messages et autres lettres circulent ordinairement entre seigneurs et châtelains assez fortunés pour en posséder. Ils sont logés et nourris par les mestres et remplacent les services de la poste, le téléphone et même l'internet.

 Le corbeau est aussi une sorte de chef pour les "crows", plus petits que lui, comme le symbolise le "raven" spécialement attaché au Lord Commandant, un animal de compagnie et presque une "éminence grise" à l'occasion, avec son habitude de répéter en écho certains mots qu'il vient juste d'entendre et qui semblent importants, ou encore le pique-assiette de service, lorsqu'il réclame ou s'empare de ce qu'il estime être son dû.

 

Jeor Mormont, Lord Commandant de la Garde de Nuit, donnait pour lors du blé à picorer à un grand corbeau perché sur son bras. C'était un vieillard bourru dont la calvitie formidable s'achevait sur une barbe grise et hirsute. "On m'a dit que tu savais lire ?" D'une saccade, il fit s'envoler le corbeau qui, d'une aile molle, alla se poser sur la fenêtre et attendit, tout yeux, que son maître eût retiré de sa ceinture un rouleau de papier et l'eût tendu à Jon pour maugréer : "grain", d'une voix rauque, "grain, grain".

(Jon III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Par la suite, on ne verra jamais Jeor Mormont sans son corbeau, et après la mort du vieux lord commandant, le corbeau s'attachera au nouveau, c'est-à-dire à Jon Snow. Malgré sa voix rauque et désagréable, il est une sorte d'archétype de "whisperer" - un "murmureur" - qui glisse des idées à l'oreille des gens, comme pratiquent Varys ou Littlefinger, et qui cherche à les manipuler. Le meilleur exemple de manipulation du corbeau de Mormont a d'ailleurs lieu au moment de l'élection du nouveau lord commandant, lorsqu'il surgit de la marmite servant d'urne à votes, et où il s'était caché. Il s'envole et crie "Snow Snow Snow" avant d'aller se poser sur l'épaule de Jon Snow... C'est pris pour un présage des dieux et détermine le vote en faveur du jeune homme qui ne s'était même pas présenté. 

 

 On retrouve également cette hiérarchisation entre les gros corbeaux et les petites corneilles dans une petite scène à Harrenhal, lorsqu'Arya regarde les têtes de condamnés qui ornent les créneaux de la forteresse :

 

Les têtes ne manquaient pas d'assidus. Les corbeaux charognards ("carrion crows" en v.o.) qui assiégeaient la porterie d'immondices rauques fondaient au créneau se chicaner chaque oeil avec force croâ voraces et vindicatifs, quitte à se renvoler lorsqu'une sentinelle arpentait le chemin de ronde. Parfois, les oiseaux du mestre ("maester's ravens" en vo) descendaient de la roukerie, vastes ailes noires déployées, banqueter aussi. Survenaient-ils que s'éparpillaient leurs congénères plus petits, mais prêts à revenir sitôt la place libre ["When the ravens came the crows would scatter, only to return the moment the larger birds were gone."]

(Arya X, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Nous apprenons en outre dans le tome 5 A Dance with dragons que des millénaires plus tôt, les corbeaux ("raven") parlaient et transmettaient les messages oralement. Encore à présent, la plupart sont capables d'apprendre et répéter quelques mots, comme on l'a vu plus haut avec la bestiole de Jeor Mormont. C'est peut-être dû à leur proximité avec le monde des Vervoyants, êtres vivants qui ont la capacité d'entrer dans la peau d'animaux, d'humains et de végétaux et qui vivent sous terre, dans les racines des arbres barrals. En somme, les corbeaux sont proches du monde souterrain, autrement dit du monde des morts - un certain nombre vivent même dans la grotte de vervoyant où arrive Bran - et en sont les messagers. La parole qu'ils délivrent a donc également une valeur prophétique, libre à celui qui l'entend d'y prêter ou non attention. C'est d'ailleurs grâce aux mots du serment de la Garde de Nuit récités par Samwell Tarly devant la "Porte Noire" de Fort Nox, que cette porte peut s'ouvrir et faire passer Bran de l'autre côté du Mur. Un mot de passe au sens littéral. 

 Sans forcément se servir de mots - puisque comme "crow" il n'est pas sensé être doué de parole (symboliquement) - mais simplement en étant présent physiquement, un "frère noir" reste un passeur de vivants et de morts d'un monde à l'autre : dans le premier tome A Game of Thrones, les corps des défunts patrouilleurs Jafer Flower et Othor sont transportés par leurs anciens frères depuis la forêt hantée (au-delà du Mur) jusqu'à Châteaunoir; c'est à dire qu'ils traversent le Mur. Une fois de l'autre côté, la nuit venue, les morts se relèvent et attaquent. A la fin du troisième tome A Storm of Swords, après qu'ils aient été battus, les Peuples libres sont invités à franchir le Mur par la Garde (qui y est un peu contrainte par le roi Stannis, cela dit). Jon Snow réitèrera l'invitation dans le tome 5 A Dance with Dragons, en faisant franchir le Mur à Tormund et son peuple, ainsi qu'à quelques autres réfugiés. 

 

 Là où le corbeau aime le grain (mais aussi les fruits et les légumes), la corneille (crow), elle, est presque uniquement un charognard, qui accompagne la mort et s'assure que les morts le sont bien : elle est omniprésente sur tous les champs de bataille, après la bataille, ainsi que dans toutes les places où ont eu lieu des exécutions et où sont exposés les corps suppliciés. Sa fonction est celle d'un gardien du monde des morts, et elle est privée de parole, l'exception étant la "Corneille à Trois-Yeux" qui s'adresse à Bran mais aussi à Jojen Reed dans leurs rêves. L'autre exception concerne les corneilles qui nichent au sommet de la Tour foudroyée de Winterfell : celles-ci raffolent du grain et Bran s'amusait à leur en apporter lorsqu'il grimpait les murs de Winterfell. 

 

 Corneille et corbeaux, si la saga les différencie clairement dans leurs fonctions principales, sont parents et s'échangent donc parfois quelques caractéristiques et fonctions. 

 Ainsi, il arrive que les corneilles (crow) délivrent des messages, comme Alliser Thorne qui s'en vient à Port Real avec la main d'un cadavre pour expliquer à la cour royale le danger extrême qui menace le royaume si le Mur tombe et que la Garde de Nuit reste sans aide. Mais comme le dit Vieille Nan, la nourrice des Stark, "les corneilles sont menteuses". Aussi, le monde a tôt fait de moquer la parole des Gardes Noirs, et comme toute parole prophétique délivrée par des Cassandre, il ne l'entend pas. Sauf quelques élus, ceux qui seront peut-être sauvés.

 Tyrion qui reçoit ser Aliser Thorne à la cour montre l'exemple de la moquerie en se payant la tête de Thorne pour se venger du garde noir qui l'avait également insulté lors de son séjour à Châteaunoir. Il avait de même été tenté d'étrangler le corbeau de Mormont, agacé de l'entendre jacasser sans cesse. Il se paye également la tête de Littlefinger en lui servant un mensonge, ce que Littlefinger - aka "l'oiseau moqueur" - va prendre très mal en le découvrant, et à l'occasion de quoi il découvrira momentanément son véritable visage, c'est-à-dire l'exact contraire du visage affable, rieur et superficiel qu'il a l'habitude de présenter : derrière le doux pépiement de l'inoffensif oiseau peut se cacher le croassement rauque des corbeaux et des corneilles. Un proverbe ouestrien régulièrement repris comme un refrain dit : "Noires ailes, noires nouvelles". L'expression exacte dans la langue originale est "dark wings, dark words" (= "ailes sombres, mots sombres"); les "mots" recouvrant une réalité beaucoup plus vaste dans la saga que les seules "nouvelles" - avec notamment le jeu de mot récurrent entre "word"(mot) et "sword"(épée), et l'identification à du vent ("words are wind") - cela donne à ceux qui portent des "ailes noires de corbeau/corneille" une dimension inquiétante et meurtrière à l'occasion. Et comme le dit Vieille Nan, la vieille nourrice de la famille Stark, "toutes les corneilles sont menteuses" (Bran IV, tome 1 A Game of Thrones), ce qui n'est a priori pas le cas des corbeaux, bien que le vieux lord Mormont engage vivement Jon à ne pas se fier aux "sornettes" de son propre corbeau. 

 Par un juste retour des choses, il arrive également que le corbeau ("raven") se fasse "gardien des morts" et devienne charognard à son tour : on a vu le cas un peu plus haut dans une petite scène à Harrenhal, mais une autre scène beaucoup plus spectaculaire décrit le phénomène : des nuées de corbeaux viennent aider le frère noir Samwell, attaqué par des morts animés (d'anciens gardes de nuit), en leur dévorant la chair morte, illustrant littéralement le jeu de mots entre "words" et "swords" et en associant leurs murmures au vent agitant des feuilles : 

 

 Sam entendit les sombres feuilles rouges du barral bruire et s'entre-chuchoter des choses en une langue inconnue de lui. Les étoiles elles-mêmes parurent agiter leurs falots, tandis que, tout autour, les arbres grinçaient, grommelaient. Le teint de Sam vira au lait caillé, ses yeux s'écarquillèrent autant que des assiettes. Des corbeaux ! Ils se trouvaient dans l'arbre-coeur, perchés par centaines, par milliers, sur ses branches à la blancheur d'os, à épier entre les feuilles. Il vit leurs becs s'ouvrir pour crier, il vit se déployer leurs noires ailes. Il les vit, stridents et furieux, fondre en nuées battantes sur les créatures. Assaillir de partout la face de Chett et lui becqueter ses yeux bleus, couvrir, telles des mouches, le Soeurois, d'abattre sur le crâne fracassé d'Hake et s'y gorger de gros morceaux. Si nombreux qu'en levant les yeux, Sam ne put entrevoir la lune.

 "Pars ! fit l'oiseau juché sur son épaule, pars ! pars ! pars !"

(Samwell III, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Pour conclure sur la parenté entre corbeaux et corneilles, un autre proverbe ouestrien suggère, qu'entre les deux, l'un est un peu plus sombre que l'autre, mais qu'il est bien difficile de déterminer lequel : "c'est la corneille qui dit au corbeau qu'il est noir", l'équivalent de notre "hôpital qui se fout de la charité". Au finale, le corbeau (raven) pourrait bien n'être que la version seigneuriale de la corneille (crow), donc au-dessus dans l'échelle sociale. A la petite et méprisable corneille est dévolue la sale, ordinaire et rude besogne; à moins qu'il ne s'agisse des enfants salissant leurs plumes pour éviter à leurs parents d'avoir à le faire.  Quoiqu'il en soit, fondamentalement, ils sont de même nature.  

 

 Cette dimension inquiétante des corneilles et des corbeaux se retrouve à propos de la Garde de Nuit et explique en partie le rejet dont elle fait ordinairement l'objet en dehors de ses voisins immédiats qui en reconnaissent l'utilité, vu qu'elle les défend des incursions régulières des Sauvageons. A l'époque de la saga, les Frères Noirs sont davantage traités en parias qu'en hommes honorables. On est bien content d'avoir la Garde de Nuit pour se débarrasser de ceux qui gênent, mais on ne va pas pour autant se décarcasser pour l'aider. 

 Passeur d'âmes, passeur de mots, "menteur et tricheur" au besoin, charognard suscitant méfiance et mépris, toutes ces fonctions se trouvent synthétisées dans Yoren, Frère noir, recruteur de la Garde de Nuit, passeur entre le monde des vivants et celui des morts, et enfin corbeau messager qui délivre parfois une parole à caractère prophétique. 

 

 

 

 - LE RAVISSEMENT D'ARYA - 

 

Une fois coincée sous le porche, elle s'était vue perdue, Yoren allait la tuer; il l'avait seulement tenue ferme, et avec son poignard l'avait sévèrement débroussaillée. Elle revoyait la brise folâtrer parmi de pleines poignées de tignasse brune et s'en jouer sur le pavé, les emporter, là-bas, vers le septuaire où Père venait de périr.[...]

De Port-Real jusqu'à Winterfell, dit-il ensuite, elle serait Arry l'orphelin. 

(Arya I, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Fuyant le Donjon Rouge, les chevaliers de la Garde Blanche et Manteaux d'Or royaux envoyés à sa recherche, à la chute de son père, Arya s'est cachée dans la ville de Port Real, où elle a perdu argent, habits et bijoux qui la rattachaient à la maison Stark. Elle n'a conservé qu'Aiguille, sa petite épée pointue offerte par Jon Snow et forgée exprès pour elle à Winterfell.

 Ignorant tout ce qui a pu se passer au Donjon Rouge depuis sa fuite, Arya assiste avec la foule d'anonymes à la comparution de son père sur le parvis du Septuaire de Baelor (équivalent d'une cathédrale), à son parjure devant les dieux et les hommes lorsqu'il s'avoue pour traître, et à son exécution sur ordre du roi Joffrey. 

 Yoren, qui l'a reconnue alors qu'il était lui aussi dans la foule (il l'a vue au Donjon Rouge, à l'occasion d'une audience privée avec Eddard Stark, quand celui-ci était encore Main du roi), la saisit au moment de l'exécution pour l'empêcher de se précipiter à la défense de son père, lui cache les yeux afin qu'elle ne voit pas, puis l'emmène à l'écart et la transforme en Arry l'orphelin. C'est de cela dont Arya se rappelle dans le tout premier chapitre qui lui est consacré, dans le 2e tome, et que j'ai précédemment cité. 

 

 La transformation et le recrutement - déguisement destiné à la tenir cachée - est une véritable mort symbolique : les cheveux coupés d'Arya ont été emmenés par le vent jusque sur le lieu où Eddard Stark a été exécuté, et on peut ainsi dire qu'Arya Stark est morte en même temps que son père.

En tous les cas, dans l'immédiat, c'est suffisamment efficace pour permettre à la petite fille de sortir de Port Real incognito.

 

 Mais Yoren ne se contente pas de "tuer" Arya Stark en apposant sa marque dessus, de manière physique visible, par les cloques à la tête dont elle écope suite à cette nouvelle coupe à l'arrache, il accompagne cela d'un mot, un nouveau nom, soit une nouvelle identité, pour Arya. A la décapitation d'Eddard correspond la coupe des cheveux d'Arya, l'amputation de son nom Stark et sa "castration" par une transformation en garçon. Je sais, les filles ont une zézette qu'on ne peut pas couper comme le zizi des garçons, mais je considère ici que le changement de sexe opéré pour Arya est l'équivalent d'une castration pour les personnages masculins "transformés" en fille : c'est une diminution mal vécue, dont le désagrément sera illustré par toutes les stratégies mises en oeuvre par Arya pour éviter de montrer ce qu'elle est : refus du bain quand elle rêve de se laver, contrainte de la vessie pour ne se soulager que pendant la nuit, en s'éloignant du campement, quand tout le monde dort, etc...

 Pour entériner ce changement d'identité et l'intégration au groupe, Arya gagne ensuite le surnom de Tête-à-cloques par Lommy-Mains-vertes, un des orphelins recrutés par Yoren pour entrer dans la Garde.

Ce même premier chapitre d'Arya se clôt sur deux nouvelles évocations de la mort d'Eddard Stark : d'abord Yoren, qui explique à la fillette : 

 

- Y'a un truc qu'tu sais pas. Ca d'vait pas s'passer comme ça. J'allais partir, tout réglé, les fourgons chargés, et un homme m'amène un gosse, et un' bourse, 'vec du pognon d'dans, et un message qu'on s'fout d'qui. "Lord Eddard va prend' l'noir, qu'y m'dit, t'attends, y t'accompagnera." Pourquoi tu crois qu'j'étais là sinon ? Seul'ment, quéqu'chose a foiré dans l'truc."

- Joffrey, souffla-t-elle, on devrait le tuer ! 

- Quelqu'un le f'ra, mais ça s'ra pas moi, ni toi. 

(Arya I, tome 2 A Clash Of Kings)

 

En effet, Eddard Stark devait prendre le noir, donc suivre Yoren, mais il en a été empêché par Joffrey ordonnant à ser Ilyn Payne - Justice du Roi - de frapper avec Glace, la propre épée d'Eddard (et épée familiale des seigneurs Stark). Dans le passage qui suit immédiatement l'explication de Yoren, Arya va se coucher et contemple une comète rouge apparue dans le ciel : c'est la première fois qu'on la voit dans les chapitres d'Arya, mais elle apparait dès la fin du premier tome, aperçue la première fois, à l'est, à la lunette astronomique par Bran Stark, petit frère d'Arya, le jour où un corbeau rapporte à Winterfell la nouvelle de l'exécution d'Eddard Stark. La comète se voit attribuer beaucoup de significations, en fonction des personnages, mais ce qui nous importe ici, c'est qu'Arya la rapproche explicitement de Glace ensanglantée du sang de son père : elle en fait une messagère de mort. 

 

Taureau la nommait "l'Epée rouge", eu égard, jurait-il, à sa ressemblance avec une lame encore incandescente. Mais lorsqu'Arya eut suffisamment louché dessus pour y voir aussi une épée, ce n'est pas une épée nouvelle qu'elle vit là, mais Glace, la grande épée de Père, toute d'acier valyrien moiré, Glace rougie de sang, après que sir Ilyn, la Justice du Roi, l'avait utilisée pour perpétrer le meurtre. Yoren avait eu beau l'obliger à regarder ailleurs au moment de l'exécution, Arya ne pouvait s'en défendre, Glace avait dû, après, ressembler à cette comète. 

 (Arya I, tome 2 A Clash Of Kings)

 

 Pour ne pas nous emballer sur l'interprétation d'une justice royale assimilée au meurtre, je noterai que le texte original ne comporte pas de jugement moral : il parle de la "tête tranchée" et non pas du meurtre, même si en suivant les pensées d'Arya, nous savons comment elle considère cette justice-là. 

 En l'occurrence, c'est vraiment Joffrey s'accaparant le droit de vie et de mort sur ses sujets qui ravit Eddard à Yoren, puisqu'Eddard était promis à la Garde de Nuit, et il y a bien là une transgression, un sacrilège, redoublé par le fait que Joffrey n'est pas le véritable héritier du roi Robert Baratheon, étant issu de l'inceste de la reine Cersei avec son frère Jaime. Joffrey faisant exécuter la justice royale avec Glace est un usurpateur sur tous les plans. 

 En outre, la mise à mort de la Main déchue est très probablement une vengeance de Joffrey, qui, pendant le long trajet de la famille royale emmenant Eddard Stark et ses filles à Port Real, s'était vu privé de son épée Dent de Lion par Arya Stark (elle l'avait balancée à la rivière), à la suite d'une altercation durant laquelle il s'exerçait à une justice très personnelle sans en avoir le droit, puisqu'il n'était ni roi, ni seigneur souverain. Ta fille m'a coupé les crocs ? Tiens, voilà pour ta pomme ! 

 

 Mais revenons au périple d'Arya vers le Mur avec Yoren.

 Juste après avoir contemplé cette comète "splendide et terrifiante", la petite s'endort et rêve de "la maison" (sic) et surtout du suprême bonheur pour elle : atteindre le Mur avant Winterfell, pour y retrouver Jon Snow, son frère préféré. Un rêve aussi inaccessible que la "porte rouge" représentant la maison de son enfance pour Daenerys Targaryen. Le rêve d'Arya conclut le chapitre : 

 

Lorsqu'elle s'endormit enfin, elle rêva de la maison. La Route royale passait par Winterfell, et de là jusqu'au Mur, et Yoren avait promis de la laisser là-bas sans que personne n'apprenne qui elle était. Elle aspirait à revoir sa mère, et Robb et Bran et Rickon... mais c'était à Jon Snow qu'elle pensait le plus fort. D'une certaine manière, elle espérait qu'ils pourraient atteindre le Mur avant Winterfell, ainsi Jon pourrait ébouriffer ses cheveux et l'appeler "petite soeur". Alors elle lui dirait "tu m'as manqué", et il dirait la même chose exactement en même temps, selon leur habitude de dire toujours les choses d'une seule voix. Comme elle aimerait ça. Elle aimerait ça plus que tout au monde.

(Arya I, tome 2 A Clash Of Kings)

 

 De fait, Yoren emmènera bien la troupe et Arya à un mur métaphorique, et Arya rejoindra bien ensuite Harrenhal, un château qui par bien des aspects rappellera Winterfell dans une version horrifique. A moins qu'il ne s'agisse du véritable visage de Winterfell, celui que les Stark s'efforcent de cacher au fil des générations, probablement d'ailleurs sans savoir ce qu'ils gardent caché, sauf après la mort, lorsque leurs os rejoignent la terre dans leur crypte. Arya aura également pour compagnon un certain Gendry qui lui rappellera Jon Snow par la complicité qu'elle développera avec lui.

 Le Mur réel, cependant, ils ne vont jamais l'atteindre, non plus que Winterfell : tous vont rester dans le Conflans, le champ de bataille géant de la saga, lieu de carrefour des destinées et limbes de Westeros. Les "dieux" exaucent toujours les souhaits des vivants. Mais à leur propre manière ! 

 Ce sont donc les premiers éléments qui font de Yoren un passeur d'âmes du monde des vivants au monde des morts, sous l'égide d'une comète rouge sang. Et il n'y a qu'Arya, encore pleine d'illusions, pour rêver que le Mur, c'est la vie.

 

 

- LE CHEMIN DES MORTS - 

 

 Le chapitre suivant d'Arya va confirmer ce passage d'un monde à l'autre : la troupe conduite par Yoren remonte la route royale, seule à rebours quand ils croisent littéralement une marrée humaine qui descend vers le sud et Port-Real pour fuir les combats. Leur mort est même prophétisée : 

 

Du bord de la route, un jour, une espèce de démente leur cria : "fous que vous êtes ! Ils vous tueront, vous êtes fous !" D'une maigreur d'épouvantail, elle avait l'oeil creux et les pieds en sang. 

 (Arya II, tome 2 A Clash Of Kings)

 

 On remarquera la présence du sang qui accompagne la prédiction de la vieille folle : dans le chapitre précédent d'Arya, il y a un détail que je n'ai pas encore relevé mais qui a son importance : elle vient de se faire battre par Yoren (qui agit ici en père fouettard et la punit d'avoir elle-même violemment battu un de ses petits camarades de convoi qui lui cherchait noise), et pour soulager la douleur, elle mâche de la surelle qui "fait cracher rouge comme du sang", puis contemple la comète sanglante et rêve d'une vie désormais inaccessible : cependant, le voeu qu'elle formule en pensées va bien se réaliser. L'effet surelle ?  

 

 La vieille femme du bord de la route ressemble à une pythie plus morte que vive : son décharnement l'apparente au bois, la maigreur étant régulièrement dans la saga associée au bois et aux vervoyants liés à leurs barrals; d'autre part, "épouvantail" se dit "scarecrow" en anglais (littéralement "effraye-corneille"), et c'est bien le mot utilisé dans le texte original : la vieille adresse donc très spécifiquement un avertissement à cette troupe de corneilles et futures corneilles. Son "oeil creux" comme si elle était déjà dévorée par les corbeaux renvoie également aux vervoyants et à tout ce qui touche à leur vision à travers leur "troisième oeil" (Brynden Rivers - le vervoyant mentor de Bran - est borgne); quant au sang, il suffira de rappeler que la sève des barrals est rouge comme le sang. Hormis la couleur blanche, tous les ingrédients sont donc présents pour assimiler la vieille femme à une "folle inspirée par les dieux", comme on en rencontre à d'autres occasions. La vieille croasse donc, et la caravane passe : Yoren ne tient pas compte de l'avis, et pour cause, la mort, c'est un peu son domaine.

 D'autre part, "la Garde ne prenant pas parti" et ils ne devraient rien risquer. C'est encore un attribut partagé avec la mort, qui emporte à leur heure tous les hommes sans distinction de rang, de sexe, de religion, etc... De même, à la Garde de Nuit, tous les hommes sont frères et leur ascendance, leur famille appartiennent théoriquement au passé, à leur ancienne vie. "La Garde ne prend pas parti" est donc très logiquement le refrain de Yoren : son immunité diplomatique, qu'il présente à tous ceux qui s'étonnent de voir la troupe remonter vers le Conflans, où se déroule la guerre, et où des bêtes sanguinaires sévissent : à l'auberge où s'arrête la troupe, c'est la première fois qu'est mentionnée une louve gigantesque menant une énorme meute, et qui est probablement Nymeria, la louve d'Arya, qualifiée de "chienne du septième enfer", autrement dit de démon.

 Nymeria, Arya avait été contrainte de l'abandonner après son altercation avec Joffrey (lorsqu'elle avait balancé son épée Dent de Lion dans le Trident et que Nymeria avait mordu le prince) afin de lui éviter d'être abattue par les Lannister en représailles. Davantage qu'un abandon, elle avait dû la chasser à coups de pierres. D'une certaine manière, cela renforce le lien d'Arya avec le monde des morts, puisque c'est un premier démon meneur de "chasses infernales" qu'elle a lâché sur le Conflans. Il semble que les Stark aient de la ressource en matière de démons à lâcher sur le monde.

 

~~

 

 Après la vieille pythie, la troupe croise un marchand sur une "jument grise" qui propose de leur acheter tout leur chargement de vivres et de matériel : le gris est la couleur dominante des Stark, et elle est constamment associée aux fantômes et à l'autre monde; quant à la jument, elle peut à l'occasion être messagère de vie comme de mort : par exemple, la jument argentée de Daenerys symbolise son mariage avec Khal Drogo, mais c'est une "jument pâle" qui amène une très sévère épidémie de dysenterie à Meereen et autour de Meereen. En d'autres termes, le marchand pourrait représenter la mort qui informe la troupe que là où ils vont, ils n'auront pas besoin de biens matériels. En revanche, des pièces pour payer le Nocher, ça peut être utile ! Evidemment, Yoren décline l'offre. Si ce dernier ne semble pas craindre la mort, c'est qu'il en est lui-même un avatar, l'éternel couteau qui ne le quitte jamais, et qui a servi à couper les cheveux d'Arya, remplaçant la faux. 

 

 Après le défilé des vivants en exil et les deux "avertissements divins", commence donc le défilé des tombes : 

 

Le même jour, Arya repérait sa première tombe, un minuscule monticule sur le bas-côté : celle d'un enfant. On avait posé un cristal sur la terre meuble, et Lommy ne s'abstint de le faucher qu'après que Taureau lui eut conseillé de laisser les morts en paix. 

(Arya II,  tome 2 A Clash Of Kings)

 

 Cette tombe peut être interprétée comme une métaphore d'Arya Stark, et au-delà de tous les innocents pris dans les jeux de guerre des adultes : c'est une tombe d'enfant, elle a un cristal et les cristaux sont associés à la religion des Sept, or on a vu plus haut qu'Arya Stark est morte en même temps que son père sur le parvis du Septuaire de Baelor, à Port Real. L'association avec Arya se poursuit avec le geste de Taureau retenant Lommy, en écho au chapitre précédent, lorsque Lommy et Tourte se moquaient d'"Arry l'orphelin" et voulaient lui prendre sa petite épée Aiguille. Taureau était déjà intervenu en leur demandant de "le" laisser tranquille. Lommy paiera d'ailleurs ce double sacrilège d'avoir convoité deux "reliques".

 

 Plus tard, la troupe croise toute une rangée de tombes fraichement creusées - pour la troupe, cette fois ? - puis celles-ci deviennent tellement communes qu'ils ne s'en préoccupent plus, mais ils sont bel et bien entrés sur le territoire de la Mort. 

 Ils perdent alors un des leurs : un certain Praed, qui toussait, et qu'une nuit, Arya n'entend plus tousser car il est mort. C'est un avertissement et un premier tribut.  Un droit de péage, si on veut, et comme ils n'ont pas voulu des pièces du marchand, ils payent en nature. 

La mort a donc pénétré leurs rangs, ce qui ne trouble pas spécialement Yoren, qui ne perd pas le nord et fait partager les possessions de l'homme entre quelques uns de la troupe. Ce Praed, on ne saura rien sur lui, ni son âge, ni ses qualités, à part qu'il toussait et qu'il a signalé la rangée de tombes fraîches au reste du groupe. Mais vu qu'on connait son nom, il n'est plus tout à fait un anonyme et il a droit à son rituel de funérailles improvisé mais tout à fait régulier. 

 

 L'ambivalence de Yoren se précise encore lors de la rencontre à l'auberge avec des Manteaux d'or qui recherchent sur ordre de la reine un certain Gendry, apprenti forgeron. Si aucun personnage ne sait pourquoi Cersei le recherche (Gendry lui-même tombe des nues), le lecteur sait que c'est à cause de sa naissance : il est un fils bâtard du feu roi Robert Baratheon, et ressemble tant à son père quand il était jeune qu'il est à ce titre très dangereux, ne serait-ce que pour appuyer les accusations de bâtardise et de fruit d'un inceste qui commencent à courir sur Joffrey, son frère et sa soeur.

 Outre qu'il est un bâtard de roi, c'est pour lui que Yoren a reçu une bourse.

 

 J'allais partir, tout réglé, les fourgons chargés, et un homme m'amène un gosse, et un' bourse, 'vec du pognon d'dans, et un message qu'on s'fout d'qui. 

 (Arya I, Tome 2 A Clash Of Kings)

 

 Gendry a donc offert son obole à Charon. Ou plutôt, quelqu'un a payé le passage pour lui, pour qu'il disparaisse de la circulation.

 C'est aussi lui qui est surnommé Taureau et qui va développer un véritable lien d'amitié et de complicité avec Arya, en remplacement de Jon Snow, faisant vivre d'une certaine manière le lien quasi fraternel entre Ned Stark et Robert Baratheon au-delà de la mort, lien que Robert avait voulu perpétuer en fiançant son faux fils Joffrey à Sansa Stark. 

 

 A l'occasion de cette rencontre avec les Manteaux d'Or, Yoren protège Gendry et Arya (qui croit qu'on vient pour elle) du manteau noir (de la mort) et entend que la Reine ne se les approprie pas. Pas ceux-là en tous cas, après s'être fait prendre Ned Stark; et les unes après les autres, les recrues alertées rappliquent de leurs diverses occupations et viennent en appui de Yoren faire front et défendre le jeune homme. Les Manteaux d'Or, ne faisant pas le poids devant le nombre, s'en vont mais promettent un retour en force. On retrouvera un écho de cette scène beaucoup plus tard, lorsqu'un autre passeur noir viendra avec une nuée de corbeaux défendre le frère noir Samwell Tarly accompagné d'une jeune femme et de son bébé, contre les cadavres réanimés d'anciens Gardes de Nuit.

 Arrêtons-nous sur cette belle scène de défense collective : là où Yoren avait prévenu Arya de ne surtout pas révéler son identité à la troupe - car il pouvait s'en trouver parmi eux pas mal pour vouloir toucher sa rançon ou la vendre aux Lannister - nous voyons un groupe qui s'engage à défendre un de ses membres sans marchander le bout de gras. Cela a une signification : à défaut d'être parvenu au vrai Mur et d'avoir prononcé leurs voeux, les nouvelles recrues se comportent déjà en frères jurés de la Garde de Nuit et viennent de s'engager en actes plutôt qu'en mots. La défense de Gendry prend donc ici des allures d'intronisation et de prestation de serment : ils défendent l'humanité menacée par des Manteaux d'or qui - à Port Real - n'ont pas hésité à tuer un bébé encore au sein parce qu'il était un autre enfant bâtard du roi.  

 Pour couronner le tout, Yoren étant le chef de la troupe, il occupe la place du lord Commandant et tout au long du périple en joue le rôle : il attribue à chacun les tâches qu'il lui semble le plus à même de remplir en fonction de ses compétences, ceci pour assurer la survie et l'efficacité du groupe. Exactement comme le lord Commandant décide de la répartition des frères jurés dans les différents corps de métier de la Garde, et dans ses forteresses.

 En d'autres termes, les recrues sont déjà symboliquement des frères jurés, et par conséquent des morts en puissance.

Mais poursuivons.

 

~~

 

 Après cette petite victoire, Yoren fait donner à Arya et Gendry les meilleurs chevaux. De la même manière, le passeur noir fait chevaucher à Sam, Vère et son nourrisson sur un orignac géant, après les avoir sauvés, et les conduit jusqu'au Mur; Bran et ses compagnons chevaucheront le même orignac, conduits par le même passeur noir pour se rendre du Mur à la grotte des vervoyants. Arya et Gendry ont pour consigne de filer droit au Mur s'ils aperçoivent des Manteaux d'or. Puis pour bien mettre toutes les chances de leur côté d'échapper aux poursuites, la troupe quitte la route royale, avec l'intention de passer à l'ouest du lac de l'Oeil Dieu, là où ils ne devraient pas être suivis, puisque la route principale passe à l'est. 

Malheureusement, en fait de vitesse, le convoi a considérablement ralenti : 

 

[la voie] avait pour inconvénient de sinuer tel un serpent, tantôt vers l'arrière, tantôt vers l'avant, de s'enchevêtrer avec des sentes plus étroites encore et de sembler parfois s'évaporer, pour ne reparaître qu'une demie lieue plus loin, quand on désespérait de la retrouver. Arya la détestait. Bien que le paysage fût assez plaisant, (...) ce maudit chemin tortillait tellement son exiguïté qu'on n'avançait plus - on rampait !  

(Arya III, tome 2 A Clash Of Kings)

 

Tourner en rond, faire du surplace, se perdre, on le retrouvera quand Arya avec ses compagnons rescapés tourneront aussi en rond dans la région d'Harrenhal, avant d'être capturés par la Montagne. C'est une des spécificités du Conflans que d'empêcher les gens qui y pénètrent d'en sortir, sauf au prix de la mort ou de la trahison. On pourra également remarquer au passage que ce chemin sinueux a des allures de dragon au repos. Ou encore qu'il rappelle les terribles mines qui ont fait la richesse de l'empire de Valyria - l'empire des seigneurs dragons - et ont vu mourir des milliers d'esclaves. De fait, le Conflans a bien été marqué physiquement par un dragon, puisque la démesurée forteresse royale d'Harrenhal a été brûlée par le souffle de Balerion, le dragon d'Aegon le Conquérant, et qu'Harren le Noir et tous ses fils y ont péri. On raconte que leurs fantômes continuent de hanter la tour "Bûcher du Roi". 

C'est aussi dans une auberge du Conflans, au bord d'une sinueuse rivière, que le dernier roi du Nord a fait sa soumission à Aegon le Conquérant en le reconnaissant pour son suzerain et renonçant à sa couronne, afin d'éviter à ses hommes la colère du dragon. 

 

 Cependant, si en passant par l'ouest et en quittant la route royale Yoren sème bien les Manteaux d'Or (qui portaient eux aussi des cottes noires sous leur manteau doré, comme une promesse de mort), il mène sa troupe dans les zones de combats, ou plutôt de pillage, puisque c'est Tywin Lannister qui - depuis Harrenhal où il s'est installé et dont la suzeraine lady Whent a disparu de la circulation sans que personne ne sache ce qu'elle est devenue - lance ses hommes liges les plus violents pour mettre à feu et à sang la région, s'arrogeant ainsi le droit de vie et de mort sur tout ce qui vit, homme ou bête. 

 Comme un premier avertissement, ils aperçoivent une petite troupe de soldats et chevaliers, dont le blason "chat sauvage noir et jaune sur fond ocre" rappelle à la fois les couleurs abâtardies des manteaux d'or, mais aussi celles des Lannister, jaune et ocre figurant l'or et le rouge, et le chat sauvage étant une variation féline sur le lion : les couleurs qu'ils portent les assimilent aux transgressions commises par les Lannister, dont la plus importante est de marcher sur les plates-bandes de la Mort. Le roi Joffrey - pur Lannister, puisqu'issu de l'inceste des jumeaux Cersei et Jaime - en faisant exécuter Eddard Stark, ne fait que porter à son paroxysme la transgression commise par le patriarche Tywin Lannister, avec le pillage du Conflans et l'installation dans la forteresse anciennement royale d'Harrenhal, les deux étant sous suzeraineté Tully.

 

 Mais revenons à la rencontre évitée avec les soldats blessés.

C'est à cette occasion qu'on voit pour la première fois dans le texte Yoren mâcher de la surelle. Il est possible que ce soit aussi la première fois tout court pour lui : en effet, à une autre occasion, on croise un autre personnage qui a l'habitude de mâcher de la surelle, habitude qui lui a donné les dents perpétuellement rouges. Or, si Yoren est sale, hirsute, vieux et puant, jamais il n'est décrit nulle part avec les dents rougies. Il faut donc en conclure le caractère exceptionnel de cette consommation. Peut-être pas une toute première fois dans l'absolu, mais au moins un geste qui n'est pas une habitude régulière. 

 

Yoren se fourra dans la bouche une feuille de surelle et se mit à mâcher. "N'saurait trop dire, avoua-t-il. T'et' un bord, t'êt' l'aut'. S'i sont si mal en point, voudront nos montures, sans s'inquiéter de qui qu'on est. Et t'êt' plus qu'ça. Faut passer au large." Cela les détourna de plusieurs milles et leur fit perdre au moins deux jours, mais le vieux trouva que c'était bon marché. "Pass'rez bien assez d'temps su'l'Mur. L'rest' d'vot' vie, propab'. Pas b'soin qu'on s'dépêch' d'arriver, j'dis."

 (Arya III, tome 2 A Clash Of Kings)

 

"Valar morghulis", tous les hommes doivent mourir, comme on dit en valyrien !

 

 Les feuilles de surelle que Yoren mâche font référence à la pythie qui mâchait ses feuilles de laurier avant de rendre ses oracles, mais pas seulement : dans le cadre de la saga, ce qui est important, c'est l'effet de cette mastication, qui rougit la bouche et les dents comme du sang, et le sang (ou la sève) est la matière première de ce qu'on appelle la magie. D'autre part, la bouche rouge comme sang est la caractéristique des barrals consacrés : les barrals sont les arbres "immortels" et imputrescibles de Westeros ; ils sont blancs comme le bois flotté, leur sève a l'apparence du sang et ils sont liés au culte des Anciens dieux (qu'on les considère comme les anciens dieux eux-même, ou comme le moyen de communiquer avec eux). Ceux qui sont consacrés ont des faces sculptées sur leur tronc, et leur bouche et leurs yeux ont donc toujours l'air ensanglantés. Leurs  racines plongeant loin dans la terre, ils sont liés aux morts et à la mémoire de Westeros. 

 Noter que Yoren mâche de la surelle n'est donc pas simplement une manière d'exprimer l'inquiétude du personnage et son besoin de se concentrer pour prendre rapidement une décision qui engage la survie du groupe qu'il mène - ainsi que le ressent Arya - mais c'est également attribuer au "mâcheur" une parole d'origine "divine". Yoren est un passeur d'âmes et un passeur de mots. 

 Ici, il se passe deux jours entre le moment où Yoren mâche sa surelle et celui où il dit qu'ils auront bien assez de temps pour arriver à destination, mais c'est la proximité immédiate dans le texte qu'il faut retenir, et la relation de cause à effet : il mâche la surelle, il réfléchit, prend une décision et la conclusion vient, une fois l'action accomplie (en l'occurrence le détour), le tout en un petit paragraphe. 

 Yoren est là dans son rôle de corbeau messager : il rend un oracle à sa manière en disant à toute sa petite troupe qu'ils arriveront bien assez tôt au terme de leur vie. Et comme les mots prononcés ne sont jamais du vent, contrairement à ce que prétendent les personnages - ou plus justement, le vent est le langage des "dieux" - on peut légitimement en attendre les effets.  

 

 

- TERMINUS, TOUT LE MONDE DESCEND ! - 

 

Après ce détour, donc, ils parviennent à leur premier lieu de mort et de massacre : un village dont ils ont vu l'incendie au loin dans la nuit. Le feu, c'est la marque d'Amory Lorch, un chevalier lige de Tywin Lannister connu pour le massacre à dizaines de coups de poignard de la petite Rhaenys Targaryen (fille de Rhaegar), 3 ou 4 ans. C'est un boucher et son blason représente une manticore, animal chimérique à tête d'homme, corps de lion et queue de scorpion du bestiaire valyrien, mais dont une version petite et volante existe en vrai dans la saga : c'est un genre de scorpion ailé à tête quasi humaine et à la piqûre mortelle. On en trouve uniquement en Essos. 

Dans ce village brûlé, Yoren trouve et ramène comme seuls survivants une petite fille d'un ou deux ans qui ne parle pas encore, et une jeune femme qui mourra la nuit suivante : aucune des deux ne peut entrer dans la Garde de Nuit, qui n'accepte que les hommes, mais il illustre là une partie du serment du frère juré, qui est de défendre les royaumes humains.

Par ailleurs, la présence de corneilles ("crows") qui mangent les cadavres et l'incendie au loin qui illumine la nuit sonnent comme une métaphore de leur arrivée à destination, l'incendie figurant "le feu qui flambe contre le froid" et "la lumière qui rallume l'aube" du serment des frères jurés.

 

Dans le chapitre suivant d'Arya (Arya IV, tome 2 A Clash Of Kings), la troupe arrive au sud du lac l'Oeil-Dieu, sur ses berges, dans un nouveau village avec une tour fortifiée, entièrement déserté. Au nord du lac, c'est Harrenhal. Au milieu, se trouve l'île aux faces, une île pleine de barrals aux faces sculptées qui constitue le centre sacré du culte des anciens dieux. Le lac occupe une position centrale sur Westeros. Le lien entre les barrals et la mémoire des morts retournés à la terre fait de cette île une véritable entrée vers le royaume des morts, et prendre le bateau pour traverser le lac serait un passage du Styx, le fleuve qui marque la frontière entre monde des vivants et monde des morts, et qui se situe dans les limbes.

Bien sûr, Yoren cherche à faire traverser le lac à ses ouailles, mais il n'y a pas de bateau. Le passeur ne peut donc pas mener ses âmes à destination... au véritable Mur et à Châteaunoir. Il va donc s'y prendre autrement, en se réfugiant dans le petit fort en pierre de la ville fantôme où ils sont arrivés. 

 

La ville était aussi noire qu'une forêt lorsque reparurent Yoren et les autres.

(...)

- On peut coucher à l'auberge ? demanda Lommy.

- On couch'ra dans l'fort, et les port' barrées, mêm', répondit le vieux. J'aim' bien sentir des murs d'pierre autour d'moi quand j'dors.

(Arya IV, tome 2 A Clash Of Kings)

 

La parenté avec Châteaunoir et le mur se fait à la faveur de la nuit, quand tous les chats sont gris, que "les bannières [sont] noires "(sic), et que les lieux se confondent les uns avec les autres. Hors des murs du petit fort, nous trouvons la ville métamorphosée en forêt, comme au-delà du Mur se trouve la forêt hantée, peuplée de sauvageons et de créatures de légendes plus monstrueuses et effrayantes les unes que les autres. Et justement, avant son tour de veille, Arya est réveillée par des hurlements de loups, mais ce sont les cavaliers d'Amory Lorch - la Manticore - qui envahissent la ville et l'incendient. On retrouve encore dans cette très courte péripétie plusieurs degrés de lecture comme GRRMartin aime nous en offrir : on ne sait pas très bien si Arya a rêvé ces hurlements de loups, car elle semble la seule à les avoir entendus; Ses rêves de loups deviendront habituels et constituent le premier signe de sa "zomanie" (la capacité à se glisser dans la peau d'un autre animal, et pour les enfants Stark, ce sont en particulier des loups géants que chacun d'eux a reçu et avec lesquels ils ont créé un véritable lien), mais il nous suggère là que le lien entre Arya et sa louve Nymeria n'a pas été rompu et que la louve géante qui erre dans le Conflans exerce une véritable protection envers elle ou plutôt a reconnu sa semblable. Cela prolonge l'histoire de la louve géante "chienne des 7 Enfers" dont l'aubergiste a causé pendant leur halte à l'auberge (avant d'entrer sur le territoire de la mort); cela prolonge aussi la rencontre faite par Arya avec de vrais loups, alors qu'elle allait faire pipi en s'éloignant du campement, à la fin du chapitre Arya III, tome 2 A Clash Of Kings : les loups, au lieu de l'attaquer, l'ont regardée et se sont éloignés, alors qu'elle était morte de peur. Elle en a parlé à Yoren, qui lui a répondu qu'ici, les animaux sauvages étaient moins à craindre que les hommes. 

Donc, en plus de rappeler le lien d'Arya Stark avec les loups, les hurlements qui la réveillent soulignent la sauvagerie du monde nocturne hors du fort : ils suggèrent par des faits concrets, et pas seulement par une illusion d'optique due à l'obscurité, la métamorphose de la ville fantôme en forêt hantée : symboliquement, les murs du fort sont alors devenus le Mur. Et en effet, juste après le hurlement, les hommes d'Amory Lorch arrivent et attaquent. 

 J'ai relié le fort à Châteaunoir, mais il serait plus juste de le relier à Fort Nox, ancien siège du commandement de la Garde de Nuit, abandonné depuis deux cents ans, mais qu'on visite grâce à Bran Stark (le petit frère d'Arya) dans le tome suivant (A Storm Of Swords). Tous les deux sont vides et abandonnés; pour chacun d'eux, le frère et la soeur ont peur et rechignent à y passer la nuit, et tous les deux en sortiront par un passage secret souterrain qui les mènera pour Fort Nox de l'autre côté du Mur, et pour le petit fort hors de la ville, près du lac de l'Oeil Dieu. Dans la grange du petit fort se trouve en effet une trappe ouvrant sur un passage souterrain étroit et sinueux qui débouche au bord du lac. A Fort Nox, c'est le grand puits des cuisines qui mène à la "porte noire", une porte magique en bois de barral qui s'ouvre seulement quand un frère juré lui donne le mot de passe (le serment de la Garde de Nuit). 

On peut établir un lien supplémentaire avec le Poing des Premiers Hommes, une ancienne forteresse construite en pleine "forêt hantée", au delà du Mur, et où l'expédition de la Garde de Nuit conduite par le lord Commandant Mormont va se trouver assaillie et décimée par des hordes de morts vivants. Peu en réchapperont, dont Samwell Tarly (oui, oui, encore lui !)

 

Outre le cadre qui transporte les recrues de Yoren directement au Mur, celles-ci vont avoir l'occasion de tenir en actes le serment de la Garde de Nuit. 

 

 "La nuit se regroupe, et voici que débute ma garde. Jusqu’à ma mort, je la monterai. Je ne prendrai femme, ne tiendrai terre, n’engendrerai. Je ne porterai de couronne, n’acquerrai de gloire. Je vivrai et mourrai à mon poste."

 

 

 Notons que la seule femme qui s'est trouvée parmi eux est morte quelques heures après son arrivée, suite a ses blessures graves. D'une certaine manière, notre Yoren a assuré le repos de son âme en prenant en charge ses dernières heures, et en l'intégrant au convoi pour la mener de la vie à la mort.  

Une fois dans le fort, Yoren distribue les tâches, la préparation de la cuisine et les tours de garde, comme au mur (et même pour une Arya Stark, une petite lady, qui pour mieux cacher son identité doit jouer le jeu jusqu'au bout de l'orphelin Arry) :

 

Il divisa son monde en trois tours de veille et envoya Tarber, Kurz et Cutjack au manoir abandonné épier d'un peu plus haut les alentours. En cas de menace, Kurz utiliserait son cor de chasse pour donner l'alerte. 

(Arya IV, tome 2 A Clash Of Kings)

 

En attendant, Arya est de l'équipe cuisine et Yoren, se pensant à l'abri, autorise à faire un feu pour l'occasion.  

 

Je suis l’épée dans les ténèbres. Je suis le veilleur aux remparts. Je suis le feu qui flambe contre le froid, la lumière qui rallume l’aube, le cor qui secoue les dormeurs, le bouclier protecteur des royaumes humains. Je voue mon existence et mon honneur à la Garde de Nuit, je les lui voue pour cette nuit-ci comme pour toutes les nuits à venir.

 

  Mais ce feu peut aussi avoir une autre signification : le signal que le terme est proche et qu'il n'y a plus d'échappatoire. À la fin du même tome, alors qu'avec Jon Snow il est traqué par les Sauvageons dans les Crocs-givre (des montagnes très loin au nord du Mur), le patrouilleur de la garde Qhorin Mimain autorisera lui aussi à faire du feu, mais parce qu'il sait que c'est son dernier et que les Sauvageons les attraperont quelques heures plus tard. Et de fait, Qhorin Mimain mourra à l'issu de la rencontre. 

 Après le repas, Arya ne trouvant pas le sommeil aiguise sa petite épée Aiguille. 

Les hommes de la troupe portent l'épée, la pique ou n'importe quel objet qui ressemble à une arme; ils veillent aux remparts; après le hurlement de loup qui a réveillé notre héroïne, le cor sonne;  il y a l'incendie allumé par les cavaliers d'Amory Lorch. Au lieu d'être au loin, comme dans le chapitre précédent, il est maintenant sous leur nez, de l'autre côté du Mur, avant de passer ce mur et de venir les brûler eux aussi, lorsque l'assaut est donné. 

Quand tout est perdu, Yoren attrape Arya : 

 

"Gars ! gueulait-il du ton dont il le gueulait toujours, zou ! Mon gars ! c'est foutu, n'a perdu ! Rassemb' tous ceux qu'tu peux, toi, lui et les aut', les gosses, et zou, filez ! Main'nant ! 

- Mais comment ? demanda-t-elle

- C'te trapp' ! hurla-t-il. S'la grang' !"

(Arya IV, tome 2 A Clash Of Kings)

 

 On retrouve les mêmes ordres dans la bouche du lord Commandant Mormont, ordonnant à ses hommes de rassembler les survivants et de faire une percée pour fuir, lors de la bataille au Poing des Premiers Hommes. 

 Ainsi, Yoren et la plupart des autres font rempart de leur corps, défendant l'humanité contre les démons infernaux conduits par ser Amory Lorch, le chevalier à la manticore, en leur donnant le temps de fuir. L'humanité représentée ici par les enfants, en particulier la "petite chialeuse", la fillette presque encore un bébé qu'ils ont retrouvée dans le précédent village. La fuite comporte une dernière épreuve : la grange où se situe la trappe étant la proie des flammes, c'est un rideau de feu qu'ils doivent franchir.

Se situe là un autre épisode très lourd de conséquences pour Arya et pour le Conflans : dans la grange, se trouve le fourgon avec les trois prisonniers dangereux, le "monstre à trois têtes" enchaîné. Ils supplient pour leur délivrance, et c'est Arya qui répugne à voir mourir des hommes - aussi monstrueux soient-ils - sans possibilité de défense, qui ressort de la grange à la recherche d'une hache et qui revient la leur jeter. Ce faisant, elle permet leur libération; autrement dit, elle lâche ses propres monstres sur le Conflans, mais peut-être aussi sur Yoren, puisque lorsqu'ils retrouveront le lendemain le corps de Yoren, les survivants du massacre constateront que c'est un coup de hache à la tête qui l'aura tué. 

 

Les actes ayant valeur de mots, Yoren a bien conduit sa troupe au Mur, c'est-à-dire à la mort. Sauf quelques rescapés... qui ne pourront plus sortir du Conflans, métaphore du royaume des Morts. 

Ajoutons que pendant qu'Arya cherche la hache, elle ne trouve plus Yoren qui semble s'être volatilisé. Symboliquement, sa mission accomplie, il disparait, peut-être parce qu'on ne peut pas tuer la Mort. Peut-être parce que "ce qui est mort ne saurait mourir", comme le proclame un proverbe religieux des Îles de Fer.

 A moins que, comme Charon, Yoren ait été puni par les dieux pour avoir laissé entrer des mortels aux Enfers, et qu'on lui ait retiré son office de passeur. En effet, on peut lire aussi le sauvetage/enlèvement d'Arya comme un sacrilège : en la faisant entrer vivante dans le monde des morts, et en lui promettant de l'en ressortir (il est censé la déposer à Winterfell avant d'atteindre le Mur), il transgresse des lois divines de séparation nette des mondes des morts et des vivants.

Ainsi, dans le monde des morts Yoren se volatilise, et dans celui des vivants - c'est dans le chapitre suivant d'Arya (Arya V, tome 2 A Clash of Kings) - en revenant à la faveur du jour dans le petit fort maintenant déserté, les quelques rescapés trouveront le corps de Yoren pour l'enterrer. Il n'aura cependant pas droit à l'oraison funèbre réservée aux Frères Noirs sur l'achèvement de leur garde. 

 

 Il y a un dernier point à relever avant de passer à la conclusion : le feu est certes la marque d'Amory Lorch, mais ce chevalier arborant la Manticore s'apparente de ce fait au Dragon valyrien. Or, le feu est ce qui vient à bout des morts qui marchent, et le verredragon ("dragonglass" en vo) tue les Autres. L'attaque du fort ressemble donc curieusement à des héros qui attaqueraient de dongereux Autres et morts qui marchent, incarnés ici par Yoren et sa troupe pleine de spectres et fantômes symboliques, et de bêtes échappées du monde infernal. Voilà qui brouille quelque peu nos repères en matière de bien et de mal et nous invite à nous demander si la Garde de Nuit et ses Corneilles sont véritablement dévolues à la défense des royaumes humains et s'il n'y a pas un mensonge ou tout au moins une demie vérité sur leur origine. 

 

 

- PAR ICI LA SORTIE ! -

 

 A la lumière de ce long développement, il est temps d'en revenir à la citation qui ouvre cet essai, et qui me servira à conclure sur le personnage de Yoren, passeur des Enfers et prophète.  

 

Cette tirade vient à la toute fin du chapitre Arya III, tome 2 A Clash Of Kings, le même où Yoren mâche de la surelle pour la première fois et rend un premier oracle, qui est que tous trouveront la mort bien assez tôt. Ici, la mousse rouge qui lui fait des bulles sanglantes vient d'une nouvelle mastication de surelle. L'image est tout à fait similaire à d'autres morts, en particulier celle du commandant de la Garde de Nuit, dont Samwell recueille les dernières paroles. D'une certaine manière, Yoren confie son testament à Arya et lui transmet le flambeau : après lui, c'est elle qui devra prendre la place de passeuse du royaume des vivants au royaume des morts. 

 Pour le contexte immédiat, après la découverte des décombres du village et le massacre des habitants, à la nuit tombée, Arya s'éloigne pour aller au petit coin et tombe nez à nez avec une meute de loups, dont un s'approche. Arya est frappée de stupeur et les loups finalement l'épargnent. Il y a bien sûr une explication "rationnelle" : ils ont pu sentir la même odeur que celle de la louve Nymeria, puisqu'elle et Arya sont liées, mais en outre la gamine est en train de pisser comme si elle marquait son territoire. On peut alors spéculer sur cette rencontre symbolique, où Yoren va achever là la protection qu'il a promise à Arya et la transmettre à d'autres, en l'occurrence les loups du Conflans. Ou le Conflans lui-même : de fait, Arya est arrivée sur son propre territoire, "sa maison", là où la louve Nymeria est restée et s'est constitué une meute géante. Et elle y est arrivée avant le Mur, comme le lui avait promis Yoren. Ce qui va finalement la sauver.

Donc Arya effrayée revient au campement et parle de cette rencontre avec les loups à Yoren, qui la rassure : 

 

Il crachait rouge, à cause de la surelle, et on aurait dit que sa bouche saignait. "Les seuls loups qu'on aye à r'douter portent une peau d'homme, comm' ceux qu'on détruit c'village.

- Je voudrais être à la maison", dit-elle d'un ton pitoyable. Si fort qu'elle s'efforçât de se montrer brave, de se montrer intrépide comme une louve et tout et tout, il y avait des moments où elle se sentait ce qu'elle était, après tout, juste une petite fille.

Le frère noir préleva une nouvelle feuille de surelle dans le ballot du fourgon et se la fourra dans la bouche. "t'êt' mieux fait d'te laisser où j't'ai trouvé, mon gars. Tel que, 'tait moins risqué, j'crains."

- M'est égal, je veux rentrer à la maison. 

- près d'trente ans que j'mène des types au Mur." Une mousse rouge lui crevait aux lèvres, telles des bulles de sang. "Perdu qu'trois, d' tout' c'temps. Un vieux mort d'fièvre, un p'tit voyou mordu p'r un serpent p'dant qu'y chiait, et un fou qu'a v'lu m'tuer p'dant que j'dormais et qu'a écopé d'un sourir' roug' p'r s' pein'." En guise de démonstration, il se passa le poignard sous la gorge."Trois en trente ans". Il crachasa vieille chique. "Mieux valu un bateau, d'fait. Pas risqué d'croiser tant d'mond' en ch'min, quoique..., m' un malin prenait l'bateau, moi... trente ans que j'prends la route." Il rengaina son poignard. "Va dormir, mon gars. T'entends ?"

Elle essaya. Mais sitôt couchée sous la mince couverture, elle entendit le hurlement des loups... et un autre bruit, beaucoup plus faible, à peine plus qu'un murmure porté par la brise,et qu'on aurait pu prendre pour des cris.

 

Dans tout ce passage, Yoren n'est plus "Yoren", mais il est désigné comme "le frère noir". En outre, son usage de surelle est fortement mis en valeur, puisque rappelé à deux reprises dans un espace très court. Ses mots sont prophétiques et il remplit pleinement sa fonction de personnage psychopompe, c'est-à-dire qui guide les âmes : il confie Arya aux loups, la rassure quant au fait qu'il sait ce qu'il fait, mais aussi lui révèle le moyen d'entrer au coeur du royaume des Morts sans errer pour l'éternité dans les limbes : prendre le bateau. Comme un message subliminal, ou un gros clin d'oeil, Yoren insiste sur le fait que celui qui prendra le bateau sera malin, or, c'est ainsi qu'il qualifie Arya/Arry tout au long de leur périple.

 Et en effet, c'est en bateau qu'Arya quittera le Conflans pour pénétrer dans le royaume sacré et caché des morts (la cité de Braavos, au temple des Sans-Visage), grâce à une petite piécette de fer - l'obole - offerte par une des trois têtes de Cerbère sauvées des flammes. 

La destruction du port de Salins où elle a embarqué, perpétrée par les deux autres têtes de Cerbère et leur bande de routiers, effacera en outre sa trace, signifiant par là qu'elle n'est plus accessible aux simples mortels. 

 

 

Mais au fait, qui sont les trois gars que Yoren a perdus en trente ans, et qui n'ont pas atteint le Mur ?

Pendant l'équipée avec Arya, ils connaissent un mort, Praed. Comme nous l'avons évoqué plus haut dans cet article, de ce Praed, on ne connait rien, sauf qu'il toussait. Il pourrait être le vieux mort de fièvre, la toux pouvant être un indice de fièvre, mais il n'y a rien sur son âge. Il correspond encore moins au voyou qui s'est fait mordre par un serpent, ou au fou qui a voulu le tuer et s'est fait égorger. Il faudrait donc admettre que Yoren ment, ou fait des raccourcis pour rassurer Arya - ce qui est toujours possible, en tous cas à ce stade du récit (en outre, c'est un cas de figure tout à fait réaliste).

 Ou encore, en personnage psychopompe, il a bien atteint son véritable but, c'est-à-dire la mort et le repos de l'âme pour Praed : ce dernier a une tombe sur laquelle un de la troupe jette des glands, dans l'espoir qu'un chêne poussera et marquera l'endroit. Cela parait dérisoire, mais il est ainsi rendu à la terre, et par rapport à la saga, c'est un rituel qui consacre la mort définitive et incorpore le mort au réseau des végétaux et leurs racines, en particulier au réseau des racines de barrals. "Le gland aspire au chêne et le chêne se souvient du gland" est une des leçons faite sur le vif au futur vervoyant qu'est Bran Stark. c'en est une qu'entendra Arya pendant ses voyages au Conflans, en particulier lorsqu'elle rencontrera la naine albinos sujette à des visions et qu'on appelle communément le Fantôme de Noblecoeur, une colline sur laquelle se trouvait un bosquet de barrals dont ne restent plus que les souches. 

D'autre part, nous avons vu la capacité de Yoren à prophétiser l'avenir quand il mâche de la surelle.

Bon, alors, qui sont les trois personnages qui  devraient mourir - après le départ de Yoren de Port Real, donc après la mort d'Eddard Stark - mais pour lesquels la mort n'est pas définitive, et qui n'ont pas pénétré au coeur du royaume des Morts, quel que soit le moyen dont ils en ont été tirés :  

 

- "Le vieux mort de fièvre" est cité le premier mais sera en réalité le dernier dans le cours du récit : il s'agit de Sandor Clegane le Limier, blessé après une bagarre avec des hommes de son frère Gregor Clegane, et qu'Arya abandonnera à l'écart du bord de la route, dans un bosquet d'arbres et non loin d'une rivière, en proie à une si forte fièvre qu'il l'a suppliée de lui accorder le coup de grâce, c'est-à-dire la mort. Mais Arya se contentera de le confier aux loups, autrement dit aux anciens dieux. 

Dans le tome 4, A Feast For Crows, nous retrouvons Sandor Clegane retiré comme frère fossoyeur de l'Île de Repose, où vit une communauté pacifique de moines ayant fait voeu de silence, et dirigée par un doyen connu pour ses dons de guérisseur. Ce doyen raconte que le Limier est mort dans ses bras et qu'il l'a enterré, en déposant son casque à mufle de chien sur sa tombe... et c'est Rorge - une des têtes du monstre à trois têtes libéré des flammes par Arya -  qui s'est emparé plus tard du casque pour le coiffer, faisant croire à tous que le Limier perpétrait des massacres horribles par tout le Conflans. 

L'Île de Repose se situe justement dans la baie juste en face de la petite ville de Salins, où Arya a pris le bateau, entièrement détruite (et habitants massacrés) par les Pitres sanglants menés par Rorge alors coiffé du heaume du Limier. 

 

 

- "Le petit voyou mordu par un serpent pendant qu'y chiait" : on aura reconnu le monstrueux et géant Gregor Clegane - alias la Montagne -, tué par la pique empoisonnée d'Oberyn Martell - alias la Vipère Rouge - lors d'un duel judiciaire comme champion de Cersei Lannister. Gregor Clegane est l'homme lige de Tywin Lannister (père de Cersei), qui est réputé "chier de l'or" et meurt lui-même sur le trône, celui du cabinet d'aisances. D'autre part, "voyou" est la traduction de "city boy", qui en américain désigne bien l'équivalent chez nous du "gars des cités", donc le voyou qui se livre au vol et au racket. Or, Tywin Lannister a précisément donné des ordres pour que Gregor Clegane mette le Conflans au pillage en règle (dernier chapitre de Tyrion, tome 1 A Game of Thrones), ce qu'on le voit faire. Dans le chapitre Arya VI tome 2 A Clash of Kings, Arya et ses deux compagnons ont été capturés par la Montagne et ses hommes, et Arya assiste impuissante aux séances quotidiennes de torture pour extorquer leur or aux habitants du Conflans prisonniers de l'homme de main. Des tentatives d'extorsion qui ne servent pas à récupérer de l'or mais à terroriser la région et à affirmer le pouvoir des Lannister sur la zone.  

Le crâne de Gregor Clegane sera apparemment envoyé à la famille Martell comme message que leur vengeance est accomplie, sauf que nous verrons apparaître à la fin du tome 5 A Dance with Dragons, un nouveau membre de la Garde Blanche, muet, qui n'ôte jamais son casque, et est aussi colossal que la Montagne. La nouvelle Montagne répond au nom de Robert Strong - une famille éteinte qui a tenu Harrenhal autrefois - le temps de quelques années. Sachant la Montagne passée entre les mains de Qyburn, un mestre très doué mais chassé de son ordre pour ses expériences sur des sujets vivants, il apparaît évident que Gregor Clegane n'est pas vraiment mort. L'inconnue étant : quelle est la réalité de cette nouvelle vie ? 

Quant au lien avec Arya, c'est Gregor Clegane qui capture Arya après la mort de Yoren, et l'emmène comme prisonnière à Harrenhal, sans toutefois jamais savoir qui il a capturé.  

 

- Enfin, "le fou qui a voulu me tuer pendant que je dormais et qui a écopé d'un sourire rouge pour sa peine" : nous retrouvons là Catelyn Stark, qui n'aurait pas dû mourir aux Noces Pourpres, mais être simplement retenue en otage, comme son frère. Cependant, le meurtre de son fils l'a rendue "folle", elle a attrapé le plus innocent des Frey présents (le petit-fils débile surnommé Tintinnabule à cause de son bonnet de fou à clochettes) et l'a égorgé avant que d'autres Frey ne l'égorgent elle-même. Tintinnabule était un fou, et il est intéressant de voir qu'au début du périple d'Arya, lorsque celle-ci s'est mise à battre à mort Tourte, Yoren l'a arrêtée et lui a demandé si elle voulait vraiment "tuer le fou".

 Le corps nu de Catelyn a été jeté plus tard à la rivière Verfuque, comme une parodie des cérémonies funéraires des Tully, dont les corps sont rendus à la rivière, puis a été repêché par la louve d'Arya, Nymeria, avant d'être retrouvé par Beric Dondarrion et ses hommes de la Fraternité Sans Bannière. Beric Dondarrion a alors accordé le "baiser de R'hllor" à Catelyn Stark et lui a transmis son propre feu vital : lui est mort définitivement et Catelyn s'est relevée, sous la forme de Lady Coeur de Pierre. Une Tully passée par l'eau et le feu (le bleu et le rouge du blason de la famille) pour renaître au lieu de trouver le repos. 

 

Nous avons donc nos trois morts qui ne sont pas vraiment morts, chacun d'une manière différente, mais tous dans le même mouvement narratif qui s'ouvre avec les Noces Pourpres et s'achève avec la mort de Tywin Lannister.

 

 Pour conclure sur ce brave Yoren, qu'on aimait bien malgré qu'il soit vieux, sale et puant, nous laisserons Arya lui rendre un dernier hommage, après qu'elle a participé à la prise d'Harrenhal tenue par Amory Lorch, et permis ainsi aux Nordiens de son frère Robb de s'en emparer : 

 

Ce soir-là, un page du nom de Nan tint lieu d'échanson à Roose Bolton et Varshé Hèvre qui, du haut de la galerie, regardaient les Pitres leur exhiber ser Amory Lorch, à poil, au milieu de la cour. Ser Amory qui supplia, sanglota, s'accrocha aux guibolles de ses captureurs jusqu'à  ce que Rorge l'envoie valdinguer puis qu'en le bottant, le Louf le précipite dans la fosse à l'ours. 

L'ours est noir de pied en cap, songea Arya. Comme était Yoren. Et elle remplit la coupe de Roose Bolton sans mettre une seule goutte à côté. 

(Arya IX, tome 2 A Clash Of Kings)

 

Ser Amory Lorch a finalement trouvé rétribution pour son sacrilège. On ne porte pas la main sur la Mort et on n'usurpe pas sa place sans en payer le prix. Vieil Ours, c'est le surnom de Jeor Mormont, le lord commandant de la Garde de Nuit qui avait envoyé Yoren en mission. L'ours noir, c'est le blason de la famille Mormont. 

 Au-delà du Mur, les Autres aussi sont dans le sacrilège et révèlent un dérèglement en tuant les Frères Noirs et relèvant les morts. 

Comme la Mort enfermée par un soldat dans un sac magique, dans le conte populaire, Yoren ne peut plus officier, et les trois morts qu'il manque symbolisent son échec - l'échec des corbeaux et corneilles à garder les morts - ainsi que le désordre induit pour l'équilibre du monde. C'est à Arya qu'il transmet le flambeau : à elle, il donne la clé pour sortir des limbes et pénétrer au coeur des Enfers, où elle pourra prendre sa place grâce à son apprentissage dans la secte des Sans-Visage, pour laquelle la mort est le "Don" ultime octroyé par le Dieu multiface, dieu universel qui revêt autant de visages qu'il existe de dieux parmi les hommes.   

 



18/04/2016
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