Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Arthur et Ashara Dayne, l'Etoile qui saigne, l'Etoile qui tombe

 

 

"C'est maintenant que tout commence", disait ser Arthur Dayne, l'Epée du Matin. Il dégainait Aube et la saisissait à deux mains. Elle avait une pâleur laiteuse et la lumière l'animait des palpitations de la vie.

"Non, rectifiait Ned d'une voix quelque peu navrée, c'est maintenant que tout finit." Et comme s'ensuivait une mêlée furieuse de brume et d'acier, soudain retentissait la voix éplorée de Lyanna. "Eddard !" criait-elle. Une rafale de pétales de roses traversait un ciel sillonné de sang et bleu du bleu des yeux de la mort. 

(Eddard revivant en rêve l'épisode de la Tour de la Joie, Eddard X, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 Et c'est parti pour les présentations !

A ma gauche, Arthur Dayne, surnommé l'Epée du Matin, membre de la prestigieuse Garde Blanche, l'ordre de chevalerie spécialement voué au service et à la défense du Roi et de sa famille, qui se compose de sept membres, censément les meilleurs chevaliers du royaume. Arthur Dayne est connu pour avoir été l'ami le plus proche du prince Rhaegar Targaryen. 

A ma droite, Ashara Dayne, petite soeur du précédent, et réputée la plus belle femme de Westeros lorsqu'elle vint à la cour comme dame d'atour de sa suzeraine Elia Martell, princesse de Dorne et épouse du prince héritier Rhaegar Targaryen. Eddard Stark en pinçait pour elle avant la Rébellion. 

Ces deux personnages sont morts depuis quinze ans quand la saga commence, alors pourquoi m'y intéresser ? Eh bien parce qu'Arthur Dayne est entré dans la légende de Westeros comme un parangon de chevalerie, un héritier des héros de chansons, qui a notamment adoubé le tout jeune et prometteur Jaime Lannister, lequel lui a toujours voué une très grande admiration. Eddard Stark l'a tué au combat, à la Tour de la Joie où il venait chercher sa soeur Lyanna, enlevée par Rhaegar et disparue depuis plus d'une année. Quant à Ashara, une rumeur commune de Westeros voit en elle la véritable mère de Jon Snow, qu'elle aurait eu avec Eddard Stark. On raconte qu'elle est morte en se jetant dans la mer, du haut d'une tour des Météores, le siège seigneurial de la maison Dayne, lorsqu'Eddard y a ramené Aube, après la mort d'Arthur (dans une interview, GRRMartin a cependant précisé que son corps n'avait jamais été retrouvé).

En d'autres termes, si tant Arthur qu'Ashara continuent de vivre dans la mémoire des personnages de la saga comme des icônes, ils se sont bien trouvés mêlés à la réalité historique de Westeros, notamment aux événements qui ont mené à la rébellion de Robert Baratheon, ainsi qu'à la conception de Jon Snow, un des héros de la saga, pressenti comme un sauveur de l'humanité. Pour ces raisons, beaucoup de fans ont théorisé sur la survie de l'un ou de l'autre (voire des deux) et ont cru les retrouver ailleurs, sur le parcours de Jon ou de la fratrie Stark, ou encore sur celui du prétendu fils de Rhaegar rescapé du massacre de sa famille. Mais ce n'est à mon avis qu'une manière de prolonger leur histoire en effaçant leur mort tragique.

Ainsi, je ne spéculerai pas sur leur survie éventuelle, qui ne me parait pas apporter d'éléments probants pour la compréhension de la saga, au contraire.

En revanche, un triangle s'esquisse avec Eddard Stark, des bribes de leur histoire reviennent plus ou moins discrètement à plusieurs reprises, et on peut y repérer des éléments douteux pour peu qu'on essaye de la reconstituer au plus juste : en effet, tout ne colle pas parfaitement, et GRRMartin procédant de la sorte pour plus d'une histoire, il n'est pas possible de mettre les contradictions sur le dos d'erreurs de l'auteur : Arthur et Ashara Dayne cachent bien des petits secrets et c'est sur leur piste que je vais tâcher de vous embarquer.  

 

 

- L'EPEE DU MATIN - 

 

On ne peut pas nommer Arthur Dayne sans mentionner l'épée qu'il porte et à laquelle il doit son surnom d'Epée du Matin : Aube.

Aube est une épée de légende, propriété de la famille Dayne - vassaux de Dorne, à l'extrême sud de Westeros - depuis des millénaires. Elle a la particularité d'être d'une blancheur laiteuse, aussi légère, tranchante et solide que de l'acier valyrien, et on raconte que cette couleur lui vient de ce qu'elle aurait été forgée dans un morceau d'étoile tombé du ciel. Les Dayne en ont conservé le souvenir sur leur blason : une étoile filante et une épée blanches et croisées sur fond violet pâle, comme un ciel d'aube.

Le souvenir de cette légende se perpétue également dans le nom de la forteresse des Dayne, "les Météores" - "Starfall", "chute d'étoile" dans le texte original.

 

Il dégainait Aube et la saisissait à deux mains. Elle avait une pâleur laiteuse et la lumière l'animait des palpitations de la vie.

(Eddard X, tome 1 A Game of Thrones)

 

Puis [Arthur Dayne] lui avait administré une petite tape sur l'épaule avec Aube ; la lame pâle en était si acérée que, tout léger qu'avait été le contact, il avait suffi à déchirer la tunique et à faire à nouveau perler le sang de Jaime. 

(Jaime se rappelant de son adoubement par Arthur Dayne, chap.Jaime I, tome 4 A Feast for Crows)

 

La lame est si prestigieuse qu'elle donne son surnom au chevalier qui la porte : Epée du Matin, qui est aussi le nom d'une constellation dans le ciel de Westeros, dont l'étoile blanche au niveau de la poignée est particulièrement brillante. Elle est visible au sud, au-dessus de l'horizon, au moment où le soleil se lève. Non, elle n'indique pas la Mecque, mais... le sud, là d'où vient l'Epée du Matin ! 

D'autre part, si Aube appartient à la maison Dayne, elle n'est pas comme les autres épées familiales connues, portée par le chef de famille, telle Glace pour les Stark, ou encore Corvenin pour les Tarly, ou Feunoyr pour les Targaryen (bien que cette dernière passe à une branche bâtarde qui lui empruntera son nom "Feunoyr", dévolution qui engendrera une longue succession de rébellions "feunoyr" contre la branche Targaryen légitime) : seul un chevalier issu de la maison Dayne et jugé digne de la porter peut y prétendre. Elle n'est pas une épée de justice et ne donne pas de pouvoir de commandement à son porteur : elle est simplement la marque d'une exceptionnelle valeur guerrière. C'est avant tout un héros, et non un roi qui la porte. 

Ainsi, bien que la famille Dayne remonte à une époque sans doute aussi lointaine que les Stark, voire davantage, on ne connait que trois "Epées du Matin". Ca ne signifie pas qu'il n'y en a eu que trois, mais au moins que chaque génération n'a pas la sienne. Et c'est encore un trait partagé avec la constellation, qui n'est a priori visible que deux à trois lunes par an (après reconstitution chronologique, une année dure treize lunes, et une lune quatre semaines). 

 

Tous ces traits suffisent à en faire une épée d'exception, non pas qu'elle soit plus magique que les autres, mais sa charge symbolique est suffisamment forte pour que le lecteur la rapproche tout naturellement d'autres épées associées à des héros exceptionnels : tout d'abord, l'épée du Dernier Héros. Ce personnage sans nom a sa légende dans Westeros, puisque c'est grâce à lui que la Longue Nuit a pris fin. On ne sait pas trop s'il existe plusieurs variantes de son histoire, car dans le résumé qu'en fait Bran Stark, lors de sa longue quête des Enfants de la Forêt et de leur savoir, il perd un a un ses compagnons, jusqu'à briser son épée; et lorsque Samwell Tarly - après avoir fouillé dans l'immense bibliothèque de la Garde de Nuit - parle de cette légende à Jon Snow, il ne lui rapporte que ce qui intéresse Jon à ce moment, à savoir un moyen concret de détruire les Autres. 

 

- "Nous savions tout cela. La question qui se pose est : comment s’y prend-on pour les affronter ?

- (...) Je suis tombé sur une chronique consacrée à la Longue Nuit, et selon laquelle le dernier héros massacrait des Autres avec une lame en acierdragon. Il leur était censément impossible d’y résister.

- De l’acierdragon ?" Jon fronça les sourcils. "De l’acier valyrien ? (...)"

 

(Samwell I, tome 4 A Feast for Crows)

 

Il semble que la version connue de Bran - qui lui vient de Vieille Nan, la nourrice centenaire qui nourrit les enfants Stark aux contes et légendes - appartient à la tradition orale, alors que la chronique trouvée par Samwell relève davantage de la tentative d'historicisation et de rationalisation. Pour le dire autrement, Samwell a trouvé une version écrite relativement récente de la légende du Dernier Héros, passée à travers le prisme des connaissances de ceux qui l'ont rédigée. Le signe est la mention de l'acier-dragon, dont la technique de fabrication est largement postérieure à la date supposée de la Longue Nuit. 

Mais de tout cela, retenons l'essentiel : le Dernier Héros avait une épée, et dans au moins une des versions, elle était assez spéciale pour détruire les Autres. Il se peut qu'il ait eu une première épée qui ce soit brisée, avant d'en trouver une nouvelle ou de reforger l'ancienne de manière à la rendre plus puissante. Ajoutons que la bataille qui a permis de libérer le monde des Autres a pris le nom de Bataille de l'Aube. 

Cette épée du Dernier Héros n'est cependant pas objet de légende comme l'est Illumination, la lame d'Azor Ahai, 

Illumination, ou en version originale "Lightbringer", "porte-lumière" (ceux qui ont envie de rire diront "Lucifer" !), qui rappelle évidemment l'aube annonçant la (re)naissance du jour, et qui a servi à Azor Ahai à repousser les Ténèbres. La légende d'Illumination raconte sa forge en trois temps, brisée à deux reprises, puis achevée par la mort de Nissa-Nissa, l'épouse chérie d'Azor Ahai, qui l'a trempée de son sang et lui a ainsi transmis sa propre force.

 

 Azor Ahai et le Dernier Héros ayant autrefois tous deux repoussé une Longue Nuit, ils se confondent alors dans un même événement, et les lecteurs, comme les personnages qui auraient connaissance de ces deux histoires, sont invités à voir dans la Longue Nuit un événement universel, et dans ses héros la déclinaison d'un seul en fonction des cultures. L'épée étant elle-même unique. 

D'autre part, Azor Ahai - héros oriental - fait l'objet d'une prophétie annonçant son retour "dans le sel et la fumée" et "sous une étoile sanglante" pour combattre à nouveau les Ténèbres et l'Hiver, et il se trouve qu'une sorcière du Conflans (une naine albinos encore vivante dans la saga) a prophétisé que cet Azor Ahai - surnommé "Prince promis" dans l'entourage des Targaryen - serait issu de la lignée Targaryen, plus précisément de la descendance d'Aerys II et son épouse Rhaella. 

Rhaegar Targaryen, fils aîné d'Aerys, féru de lectures et de chansons, est né en pleine tragédie de Lestival. Lestival ("Summerhall" en anglais; notons en outre la symétrie entre "Winterfell" siège de l'hiver, et "Summerhall" siège de l'été) était une demeure royale des Targaryen située dans le sud de Westeros, qui a été détruite par un gigantesque incendie, au cours duquel sont morts beaucoup de membres de la famille royale et d'autres éminents personnages. Rhaegar a pris très au sérieux cette prophétie. Il a entretenu à son propos une correspondance régulière avec son arrière-grand-oncle, devenu mestre et engagé à la Garde de Nuit : 

 

 

"Rhaegar, je pensais... La fumée était celle de l’incendie qui a ravagé Lestival le jour de sa naissance, le sel celui des larmes versées pour ceux qui avaient péri. Il partageait ma conviction quand il était jeune, mais ensuite il en vint à se persuader que c’était son fils qui accomplirait la prophétie, car on avait vu une comète au-dessus de Port-Réal la nuit où fut conçu Aegon, et Rhaegar était certain que l’étoile sanglante devait être une comète."

 (Mestre Aemon Targaryen à Samwell Tarly, Samwell V, tome 4 A Feast for Crows)

 

 

A ce stade, il est fort tentant d'imaginer que Rhaegar - dont l'accomplissement de la prophétie du "Prince promis" a été la grande affaire - avait fait le rapprochement entre Aube, l'Epée du Matin et Illumination, et avait eu dans l'idée de faire de son enfant le futur porteur d'Aube, puisqu'Azor Ahai avait vaincu les Ténèbres grâce à son épée magique, et qu'un héros se doit d'avoir une arme spéciale qui le distingue du commun des guerriers.

On trouverait là une explication plausible à l'amitié qui l'a lié à Arthur Dayne, au point que celui-ci ait participé à "l'enlèvement" de Lyanna depuis la première heure, jusqu'à rester auprès d'elle à la Tour de la Joie, pour son accouchement, au lieu de suivre Rhaegar à Port-Real et de défendre les enfants légitimes de son prince. La Tour de la Joie n'étant pas trop loin de Dorne et des Météores, on peut aussi émettre l'hypothèse que le futur bébé devait y être emmené et élevé. Peut-être comme un Dayne. Peut-être en le faisant passer pour l'enfant d'Ashara Dayne. Nous sommes sur ces tout derniers points (le projet de transmettre Aube au "Prince Promis") dans le domaine d'hypothèses raisonnables mais pas confirmées explicitement par le texte : ils ne sont pas indispensables pour la suite de l'article, mais permettent d'éclairer davantage les velléités de Rhaegar, fanatique à sa manière, et d'étudier un peu plus loin comment se réalisent les prophéties. 

 Malheureusement, forcer le destin est comme vouloir le fuir : il rattrape les personnages ou se dérobe à eux. Qu'on lui ferme la porte, il rentre par la fenêtre; qu'on la lui ouvre en grand et l'invite à entrer, il fera le tour du jardin. 

 

Rhaegar, Arthur et Ashara sont morts, et Aube est retournée dormir aux Météores. 

 

 

 

  - LE MEILLEUR CHEVALIER DU MONDE -

 

 

"Garçon, fille..., (...) tu es une épée, voilà tout."

(Syrio Forell à Arya, dans Arya II, tome 1 A Game of Thrones)

 

Il ne faudrait cependant pas oublier l'homme derrière l'épée. Si dans la saga, Arthur Dayne n'est jamais cité sans que son épée et son titre ne le soient également, comme s'ils ne faisaient qu'un, cela ne doit pas nous dispenser d'étudier le porteur de l'épée : en est-il véritablement digne ? Est-il un héros et doit-il forcément l'être ? 

L'Epée du Matin, donc, est-elle à la hauteur de sa réputation ? 

La première mention d'Arthur Dayne l'est par Catelyn Stark se souvenant des gens de Winterfell qui, quinze ans plus tôt, racontaient comment il était mort en combat singulier contre Eddard. On apprend cependant par Eddard que sans l'intervention d'un de ses vassaux, c'est lui qui serait mort. On n'en saura pas davantage sur cette intervention, mais son auteur est un personnage qui a des liens très étroits avec les Anciens Dieux. Il enverra des années plus tard ses deux uniques enfants aider Brandon Stark, fils cadet d'Eddard, dans sa quête.

 

La seconde mention est dans un chapitre du petit Brandon Stark - sept ans - qui rêve de devenir chevalier : il cite les noms les plus prestigieux de la Garde Blanche, ce qui ne renseigne pas sur leur valeur, puisque Bran est davantage friand de contes et de légendes que de la réalité, mais la vue des trois chevaliers de la Garde qui ont accompagné le cortège royal à Winterfell, lui rappelle tous ses héros favoris : or, des trois chevaliers en question, ser Meryn Trant et ser Boros Blount ont des figures quelconques et revêches, sans charisme, aux antipodes de ce qu'en imagine le petit garçon. Et pour comble, Jaime Lannister - le troisième chevalier, très beau et plein de prestance, lui - le poussera du rebord d'une fenêtre dans le vide dans l'intention de le tuer, obéissant à l'injonction de sa soeur la reine Cersei, après qu'ils auront été surpris en plein inceste : l'autre passion de Bran, en dehors des histoires de chevaliers héroïques, c'est l'escalade des murs, arbres et toits de Winterfell, et c'est en escaladant le plus ancien donjon qu'il a surpris les jumeaux.   

La mention suivante est dans un rêve récurrent d'Eddard Stark, lorsqu'il est atteint d'une forte fièvre, après avoir été blessé dans un traquenard tendu par Jaime Lannister (décidément !) : Eddard y revit les événements de la Tour de la Joie, où lui et ses six compagnons ont affronté trois chevaliers de la Garde Blanche. Seuls Eddard et son vassal Howland Reed ont survécu, ce qui suppose que les trois Gardes - dont Arthur Dayne - sont venus à bout de cinq jeunes gens aguerris. Autrement dit, Eddard et ses compagnons n'ont pas eu affaire à des manchots (pardon Jaime !). 

Il faut cependant attendre le second tome (A Clash Of Kings) et surtout le troisième (A Storm of Swords) avec les chapitres de Jaime pour se faire une idée plus réelle de la valeur guerrière d'Arthur Dayne, voire de son esprit chevaleresque. 

Pour Jaime, celui-ci reste le super-modèle, et davantage encore, car il aspirait à être Arthur Dayne. Lorsqu'il prend enfin son poste de Commandant de la Garde Blanche, c'est de retour d'une longue captivité et manchot : sa main d'épée a été tranchée, sa gauche est infiniment moins habile que la droite, mais pour commander une garde d'élite, il doit absolument donner le change. Et c'est à la mémoire d'Arthur Dayne qu'il fait appel, rappelant qu'il a été adoubé par lui sur le champ de bataille et a combattu à ses côtés : il se place en héritier du chevalier, ce qui est plutôt efficace. Mais voyons ser Arthur en action, lors de son combat contre le chevalier Badin, de la Fraternité du Bois-le-Roi, une bande de hors-la-loi de haute volée, tel que Jaime s'en souvient : 

 

 

Le chevalier Badin était un dément, un invraisemblable méli-mélo d’esprit chevaleresque et de cruauté, mais il ignorait superbement ce que peur veut dire. Et Dayne, Aube au poing... En voyant l’épée du bandit si salement ébréchée, ser Arthur avait fini par suspendre l’assaut pour lui permettre d’en prendre une autre. "C’est cette épée blanche que tu as que je veux", lança le chevalier larron lors de la reprise, en dépit du sang qu’il pissait déjà par une douzaine de plaies. "Dans ce cas, vous l’aurez, ser ", rétorqua l’Epée du Matin, et il la lui passa au travers du corps.

(Jaime VIII, tome 3 A Storm of Swords)

 

On voit donc ici le chevalier Badin qui a bien l'air de savoir manier son épée se faire achever par un Arthur Dayne qui lui a proposé d'en reprendre une neuve pour un combat plus équitable. C'est le sacrilège d'oser vouloir porter Aube qui lui vaut une mort immédiate, comme une justice qui s'abattrait sur lui promptement, ou plutôt la foudre divine. Dans l'esprit de Jaime, Arthur Dayne est bien un héros à dimension divine, et le fait qu'il compte parmi les membres légendaires de la Garde Blanche le confirme. 

 

Dans A Clash of Kings, Bran Stark - qui partage à ce moment des aspirations semblables à celles du jeune Jaime - se souvient d'une réponse de son père lorsqu'il lui demandait qui, parmi les légendaires, était le meilleur chevalier de la Garde Blanche. Dérogeant à mon habitude, je vais mettre ici le texte en anglais, qui me semble plus ambigu que la traduction française, j'expliquerai pourquoi après : 

 

 

 "The finest knight I ever saw was Ser Arthur Dayne, who fought with a blade called Dawn, forged from the heart of a fallen star."

 (Bran III, A Clash of Kings)

 

"Est-ce qu'il y en eut un meilleur que tous les autres ?"

"Le plus fin chevalier que j'aie jamais vu était Ser Arthur Dayne, qui combattait avec une épée appelée Aube, forgée à partir du coeur d'une étoile tombée du ciel."

 

 

Outre qu'on retrouve une fois de plus Arthur Dayne associé à son épée Aube et à l'histoire de celle-ci, on voit dans le texte anglais qu'Eddard Stark se garde de répondre directement à son fils. Là où Bran demande qui était le "best of all", et, la tête remplie de contes, pense bien sûr au plus parfait chevalier qui soit - y compris moralement - Eddard élude et répond par "finest", tout en réduisant le champ de son jugement à ses propres connaissances : s'étant battu avec Arthur Dayne, et l'ayant vu par ailleurs dans des tournois, il peut garantir qu'il n'a jamais vu de meilleur combattant. 

Eddard, ici, me semble éviter de se prononcer sur la moralité de l'Epée du Matin. Cela correspond tout à fait à sa manière de faire : Eddard répugne foncièrement au mensonge. S'il peut contourner une vérité impossible pour lui à dire, il prendra la tangente; s'il ne peut pas, il imposera le silence, comme il l'a fait en ordonnant à son épouse Catelyn de ne jamais le questionner sur la mère de Jon Snow, se contentant de lui dire "il est de mon sang". 

Le passage discret de "best" à "finest" est donc déjà une indication qu'aux yeux d'Eddard, Arthur Dayne était sans conteste un exceptionnel combattant, mais pas forcément la perfection chevaleresque incarnée. Un être humain avec ses failles, en somme, et non pas un héros de légende. Quelles failles ?

La réponse est assez évidente : Arthur Dayne a participé avec le prince Rhaegar à l'enlèvement de Lyanna Stark, qui a mené à la mort du père et du frère aîné d'Eddard, puis à celle de Lyanna, à la rébellion de Robert Baratheon, etc... D'une certaine manière, en accompagnant son prince et en disparaissant avec lui pendant plus d'une année, Arthur a cessé de servir le roi Aerys II et le royaume, et est allé à l'encontre de ses voeux de chevalier de la Garde Blanche. Pire : pour garder une jeune fille qui n'était pas l'épouse légitime, il s'est, avec le Lord Commandant de la Garde Blanche et un autre chevalier de cette même garde, détourné de la protection des enfants légitimes de Rhaegar, ainsi que du jeune frère de celui-ci, et de sa mère enceinte. Ce sont les reproches formulés par Eddard dans le rêve où il revit son arrivée à la Tour de la Joie : 

 

 

Et Ned revoyait leurs traits, non point flous, eux, mais clairs et nets comme au premier jour.

Ser Arthur Dayne, l’Epée du Matin, avec aux lèvres un petit sourire attristé. Avec la garde d’Aube, son estramaçon, qui dépassait son épaule droite.

Oswell Whent qui, genou en terre, passait et repassait la pierre sur sa lame. L’émail blanc de son heaume au sommet duquel se déployaient les ailes noires de la chauve-souris familiale.
Et, entre eux, debout dans une attitude de défi, le vieux ser Gerold Hightower, le Taureau Blanc, grand maître de la Garde.

" Je vous ai vainement cherchés, au Trident, disait Ned.

- Nous n’y étions pas, répondait ser Gerold.

- Sans quoi il en eût cuit à l’Usurpateur, ajoutait ser Oswell. 

- A la chute de Port-Réal, tandis que ser Jaime tuait votre roi avec une épée d’or, je me demandais, moi, où vous vous trouviez.

- Loin, très loin, ripostait ser Gerold. Sans quoi Aerys occuperait toujours le Trône de Fer, et notre félon de frère se tordrait déjà dans les flammes des sept enfers.

- De là, j’ai gagné Accalmie pour en faire lever le siège, reprenait Ned. Messires Tyrell et Redwyne ont abaissé leurs bannières, et leurs chevaliers nous ont tous, genou en terre, juré fidélité. Je comptais vous trouver des leurs.

- Nos genoux ne sont pas si souples, rétorquait ser Arthur Dayne.

- Ser Willem Darry s’est enfui à Peyredragon, avec votre reine et le prince Viserys. Je m’attendais que vous eussiez fait voile de conserve.

- Nous respectons la bravoure et la loyauté de ser Willem, disait ser Oswell.

- Mais il n’appartient pas à la Garde, précisait ser Gerold. La Garde ne s’enfuit pas.

- Pas plus aujourd’hui qu’hier, insistait ser Arthur en coiffant son heaume.

- Nous en avons fait le serment ", expliquait le vieux ser Gerold.

 

 (Eddard X, tome 1 A Game of Thrones)

 

Il ne faut pas prendre tout cet échange pour un copié-collé de la réalité. Eddard est en train de rêver et sous l'emprise de la fièvre, mais il n'en est pas moins important pour ce qu'il nous révèle de sa conception de l'honneur et des serments : celui-ci énumère tous les endroits stratégiques où les gardes royaux auraient dû se trouver, et où ils auraient ainsi pu changer le cours des événements. Seulement, ils n'y étaient pas, les Targaryen ont été renversés et leurs alliés ont finalement ployé le genou devant Robert Baratheon - l'Usurpateur. Dans la vision d'Eddard, ils ont failli à leur devoir, quelles qu'en soient les raisons. Symboliquement, ils n'étaient plus des chevaliers de la Garde Blanche. 

Cependant, pour le lecteur, le parjure n'est plus si évident si on regarde les faits d'un peu plus près : c'est bien Rhaegar qui a ordonné à Arthur Dayne et Oswell Whent de veiller sur Lyanna enceinte. On ne sait pas exactement dans quelles conditions Gerold Hightower - le Lord Commandant - est arrivé à son tour à la Tour de la Joie : il venait peut-être chercher le Prince pour mettre un terme à la guerre civile et s'est proposé de rester à la Tour pendant que Rhaegar conduirait les troupes loyales; ou encore, Rhaegar est revenu à Port Real et a envoyé Hightower à la Tour avec de nouveaux ordres. Quoiqu'il en soit, les trois Gardes ont formellement obéi à leur prince, pour protéger son enfant à naître, et par là-même sans doute le royaume d'un péril plus grand qu'une rébellion - celui des Autres. Et finalement, Eddard, après avoir tué ces Gardes, ne fera que prendre le relai de cette protection - renforcée symboliquement par le fait qu'il soit venu avec six compagnons, comme pour reconstituer une garde royale - puisque tenant la promesse faite à Lyanna, il fera passer le bébé pour son propre fils et l'élèvera comme tel, au prix d'un mensonge, ceci pour éviter que Robert Baratheon ne le fasse mettre à mort pour son sang Targaryen.

Nous apprendrons également par Jaime qu'après la bataille, Rhaegar avait l'intention de réunir un Grand Conseil afin d'écarter du trône son père Aerys, que la folie  avait de plus en plus gagné. Les trois gardes royaux sus-nommés étaient déjà au courant, mais Eddard Stark ne pouvait évidemment pas l'être. De la même manière qu'il ignorait avec quel sérieux Rhaegar cherchait à favoriser l'accomplissement de la prophétie d'Azor Ahai, dans le but que le royaume soit prêt pour lutter contre la prochaine Longue Nuit. 

 

La figure de l'Arthur Dayne réel est donc déjà teinté d'une forte ambiguïté, entre le combattant et le stratège exceptionnel (il est aussi décrit comme un très bon stratège militaire, par Jaime Lannister, puis par l'ancienne Main d'Aerys, Jon Connington) et le héros de légende qu'il aurait pu devenir en formant le futur "Prince promis". 

 

 

 

- TOUT COMMENCE A HARRENHAL - 

 

Mais revenons encore en arrière, à Harrenhal - cette forteresse royale décidément incontournable dans l'histoire récente de Westeros. Nous sommes moins d'un an avant la Rébellion, au grand Tournoi du Printemps trompeur, au cours duquel Rhaegar a couronné Lyanna reine d'amour et de beauté. Ou plutôt, a déposé dans son giron - et non sur sa tête - la couronne de roses d'hiver. Le premier soir du tournoi, il y eut un banquet, avec des chants et des danses et Ashara Dayne fit son entrée dans l'histoire des Stark à cette occasion : 

 

Le paludier vit une jeune fille aux yeux violets rieurs danser d’abord avec une blanche épée puis avec un serpent rouge et puis avec le sire des griffons et, pour finir, avec le loup muet..., mais seulement après que le loup furieux lui eut plaidé la cause de son cadet, trop timide pour quitter son banc.

 (Meera Reed racontant la légende du Chevalier d'Aubier rieur à Bran Stark, chap. Bran II, tome 3 A Storm of Swords)

 

Ashara Dayne est évidemment la jeune fille aux yeux violets et rieurs, description qui sera confirmée dans les souvenirs de ser Barristan Selmy, qui donnera en outre leur nom aux différents cavaliers de la jeune fille, permettant au lecteur de s'assurer de la véracité du conte raconté par Meera Reed à Bran. 

La "blanche épée" est donc son frère Arthur Dayne; le "serpent rouge" Oberyn Martell, frère d'Elia et Doran Martell, surnommé la Vipère Rouge; le sire des griffons est Jon Connington, dont le blason est un griffon. 

Le loup muet étant Eddard Stark, connu pour son caractère taciturne, tout au contraire de son frère aîné Brandon Stark, "le loup furieux", qu'on découvre par ailleurs comme un vrai séducteur au caractère bouillant en toutes occasions. 

Apparemment en parallèle de l'histoire du mystérieux Chevalier d'Aubier rieur et de la rencontre de Rhaegar et Lyanna, s'est joué un autre petit drame qui a impliqué les frères Stark et Ashara Dayne. Il nous est rapporté incidemment par Barristan Selmy, et il explique l'origine de la rumeur qui fait d'Ashara la mère de Jon Snow (officiellement le bâtard d'Eddard) : le vieux chevalier - déjà membre de la garde Blanche à cette époque - s'est épris de la belle Ashara. Un amour impossible à cause de ses voeux, et qu'il a gardé silencieusement par-devers lui. Mais au cours du tournoi, alors qu'il n'était déjà plus tout jeune, il a été l'adversaire en finale du Prince Rhaegar, et a toujours regretté d'avoir perdu ce dernier duel, car s'il l'avait emporté, il aurait choisi Ashara Dayne comme reine de beauté, donnant ainsi une preuve d'amour courtois tout à fait honorable, et évitant le scandale du couronnement de Lyanna par Rhaegar. 

Mais ce n'est pas tout :

 

Mais la fille d'Ashara était mort-née, et la gente dame de Selmy s'était peu après précipitée d'une tour, folle de chagrin à cause de l'enfant qu'elle avait perdu, peut-être aussi à cause de l'homme qui l'avait déshonorée à Harrenhal. Elle avait péri sans savoir que ser Barristan l'aimait. Comment l'eût-elle su ? Il était chevalier de la Garde Royale, voué au célibat. Rien de bon n'aurait pu venir d'un aveu de ses sentiments. Rien de bon n'est venu du silence, non plus. Si j'avais désarçonné Rhaegar et couronné Ashara reine d'amour et de beauté se serait-elle tournée vers moi plutôt que vers Stark ?

(Souvenirs de Barristan Selmy, chap. Le Briseur de Roi, tome 5 A Dance with Dragons) 

 

Ces souvenirs-là sont très précieux car ils constituent une source d'indices uniques : nous apprenons ainsi qu'Ashara Dayne n'a pas eu un fils, comme tout le monde le pense, mais une fille et qu'elle est mort-née. Barristan étant amoureux, nous pouvons penser qu'il a cherché à avoir de ses nouvelles après la Rébellion. En tous les cas, la soeur d'Arthur est de fait disqualifiée comme mère de Jon Snow. D'autre part, nous apprenons qu'elle aurait été "déshonorée" et qu'elle aurait "se serait tournée vers" un Stark, donc un des trois frères présents, dont Barristan ne donne pas le prénom (ce serait trop facile, sinon !) : éliminons tout de suite Benjen, le plus jeune, qui n'avait pas encore quatorze ans. Il reste donc Eddard et son frère aîné Brandon, le premier ayant été cavalier d'Ashara au bal, et le second étant allé la chercher pour son frère. 

La rumeur de la liaison entre Eddard et Ashara plaide ici pour qu'elle se soit effectivement tournée vers lui. 

 

 Avant de partir dans les spéculations hasardeuses sur ce qui a bien pu se passer entre Ashara et les Stark à Harrenhal, je vais aller au plus simple et au plus intuitif pour comprendre le sens des pensées de ser Barristan : celui-ci rêve que sa victoire au tournoi d'Harrenhal aurait permis qu'Ashara le remarque, lui, et ne s'amourache finalement pas de Stark, qui serait alors l'auteur de son "déshonneur" (consenti) . Barristan ne ferait que reprendre là la croyance commune parmi la noblesse de Westeros, à savoir qu'Ashara a été à un bref moment la maîtresse d'Eddard Stark.

 

 Il y a cependant une autre interprétation possible pour le "se tourner vers" : il peut s'agir d'une demande d'aide suite au déshonneur, et c'est sur cette potentielle demande d'aide que je vais spéculer pour une partie de la suite. A dire vrai cette interprétation n'est pas indispensable et complique un peu un intrigue au-delà du nécessaire, mais en tirant sur le fil, elle m'a permis d'appréhender une nouvelle hypothèse que je pense intéressante, sur le père de l'enfant d'Ashara. Pour cette raison, et par soucis d'honnêteté, nous ferons donc le détour par elle.  

 Concernant le déshonneur, plusieurs difficultés surgissent d'emblée : il implique qu'Ashara ait été victime d'un viol. En effet, s'il s'était agi d'une relation consentie et que sa "demande au Stark" avait été un mariage en guise de réparation, il n'y avait aucune raison pour que Barristan imagine un seul instant qu'elle se soit tournée vers lui, vu que les Gardes Blancs sont voués au célibat. Il faut donc en conclure qu'Ashara a demandé l'aide d'un chevalier pour défendre son honneur.

 

D'autre part, le tournoi ayant réuni beaucoup de monde, n'importe qui pourrait être le coupable après une nuit de beuverie : mais pourquoi en ce cas ne pas se tourner vers son frère Arthur, son défenseur le plus naturel, ou un de ses collègues de la Garde Blanche ? Ou demander justice au roi ? Pourquoi impliquer un Stark, alors qu'elle n'aurait échangé que quelques mots avec l'aîné et une danse avec le cadet ? La Garde Blanche étant vouée par serment sacré à la défense de la famille royale, il est tentant de supposer que l'agresseur d'Ashara était soit le roi Aerys II soit son fils et héritier Rhaegar. 

 Examinons donc cette piste : Rhaegar est très proche d'Arthur, le frère d'Ashara, au point qu'il a été son complice de la première heure pour le ravissement de Lyanna. D'autre part, si nous ne savons pas exactement à quel moment a eu lieu le "déshonneur" d'Ashara, celle-ci est venue réclamer de l'aide après le couronnement de Lyanna. Voulait-elle se venger de lui, dépitée de son choix, et aurait-elle menti ? Aurait-elle été envoyée par sa suzeraine Elia de Dorne, jalouse de Lyanna et prête à envoyer les Stark au casse-pipe ? Si on ne peut pas écarter un mensonge d'Ashara, nous n'avons en tous les cas aucune trace qu'un des fils Stark aurait été le champion d'Ashara pour laver son honneur souillé. 

 Rhaegar avait-il des accès de folie comme son père ? C'est une possibilité, mais nous n'avons aucun indice textuel qui aille dans ce sens le concernant. En effet, si beaucoup de Targaryen sont clairement tourmentés par leur "sang de dragon", tous ne sombrent pas dans la folie, et celle-ci ne prend pas la même forme à chaque fois. Rhaegar est connu pour ses accès de mélancolie, qui se traduisaient par des pélerinages réguliers à Lestival en ruines, seul, et d'où il revenait en ayant composé de nouvelles chansons. En outre, sa seule obsession semble avoir été la réalisation de la prophétie du "prince promis", faite par la Naine albinos, et qui pourrait avoir été à l'origine de la tragédie de Lestival. La rencontre avec Lyanna Stark n'était pas seulement celle avec une belle jeune fille, mais surtout une famille en lien direct avec les barrals et anciens dieux, dont la Naine recevait les visions. Son intérêt pour Lyanna s'explique donc aussi (et peut-être essentiellement) par sa quête mystique. 

En bref, Rhaegar n'a aucune raison pour avoir violé Ashara, et il n'a pas le profil, littérairement parlant. 

Son père Aerys II est en revanche un candidat parfait pour ce viol, trop parfait, même : Ashara étant dame d'atour de sa bru, il est facile d'accéder jusqu'à elle. Elle s'est fait remarquer par sa beauté à peine arrivée à la cour, et si Eddard et Barristan ont l'air d'en être tous les deux tombés amoureux, on peut imaginer facilement qu'ils ne sont pas les seuls. D'autre part, Aerys II est coutumier des gestes et propos déplacés avec les femmes : on sait par un chapitre de Jaime que sur la fin, chaque fois qu'il faisait exécuter un homme, il se prenait pour un dragon et allait violer son épouse. On apprend aussi, par Barristan, que lors du mariage de Tywin Lannister avec Joanna, il a humilié cette dernière par des paroles et des gestes déplacés, et que si l'époux n'avait pas été Tywin, il aurait peut-être abusé d'elle dès la nuit de noces. Comme elle était dame d'honneur de la reine, une théorie relativement en vogue fait de Tyrion le fils bâtard du roi Aerys et de Joanna Lannister. Je n'y souscris pas, et ce n'est pas ici le sujet : nous nous contenterons de constater que le roi Aerys a la tête de l'emploi pour avoir repéré Ashara et avoir souhaité la mettre dans son lit, au grand dam d'Arthur Dayne et de Rhaegar. 

 Ceci sans compter toute l'intrigue politique sous-jacente au tournoi d'Harrenhall, à une période où Aerys II se méfie de son propre fils et cherche à faire le vide autour de lui : Ashara pouvait apparaître comme un moyen de pression sur Arthur Dayne. 

 

Nous allons donc admettre pour le moment qu'Aerys est le coupable, et explorer cette piste un peu plus avant : Ashara ne peut pas demander de l'aide à un Garde Blanc, tenus qu'ils sont par leur serment, et va donc se tourner vers un homme qui lui semble assez chevaleresque et intéressé par elle pour prendre sa défense : le choix de Lyanna comme reine d'amour et de beauté, alors qu'elle était fiancée à Robert Baratheon, a fait violemment réagir les Stark, ce qui augurait assez bien de leur sens de l'honneur, et par-dessus le marché, le jeune Eddard lui faisait les yeux doux. 

Cependant, la culpabilité d'Aerys soulève plus de problèmes qu'elle n'en résout : un duel entre chevaliers pour défendre l'honneur d'une demoiselle, ça se fait. Mais entre un roi ou son champion et un chevalier, c'est nettement moins courant. Il y a eu un précédent à cela, quelques générations plus tôt, mais pas pour une affaire de viol : le prince héritier Targaryen était promis à la fille du lord Baratheon de l'époque, mais il en a épousé une autre, une simple roturière, rompant ainsi une parole donnée. Pour laver l'honneur de la fille Baratheon, un duel fut organisé avec le lord commandant de la Garde Blanche, le prince héritier renonça à la couronne au profit de son cadet et la fille du roi épousa le fils de lord Baratheon. 

Dans le cas qui nous occupe, les Dayne sont certes une famille prestigieuse, mais pas une famille régnante comme celle des Baratheon. Ils sont eux-même des vassaux. Aerys II lui-même était déjà atteint de sa folie délirante qui le rendait totalement imprévisible et violent, très loin de son aïeul Aegon V. 

Alors, Ashara a-t-elle demandé vengeance ? Mais quel type de vengeance peut-on raisonnablement demander et obtenir contre un roi ? En l'occurrence, c'était faire courir des risques énormes aux Stark. Preuve en est que lorsque Brandon Stark s'est rendu à Port Real après la disparition de sa soeur pour réclamer justice, le roi Aerys l'a fait arrêter avec toute sa suite, a fait venir tous les pères de ce joli monde et ils sont tous passés par sa justice, c'est-à-dire qu'ils ont été exécutés cruellement.

Pour finir, il n'y a aucune trace textuelle d'une action publique particulière des Stark suite à cette demande d'Ashara, qui n'a donc pu qu'être entourée d'un secret relatif, à moins qu'elle n'ait reçu une réponse négative. Mais dans ce dernier cas, on n'a aucune trace qu'Ashara se soit tournée vers d'autres que les Stark. 

 

Donc, si le roi Aerys est le coupable, Ashara n'a demandé ni vengeance, ni défense de son honneur, mais plutôt un genre de protection. Une garantie contre d'autres tentatives de viol ?

 

En tous les cas, après Harrenhal, Ashara disparait du récit pour ne réapparaître qu'environ dix-huit mois plus tard, aux Météores, où elle mourra après qu'Eddard Stark y aura ramené Aube. Elle aura très brièvement brillé avant de tomber et s'évanouir dans la mer.

Voyons donc du côté du témoin survivant s'il ne se trouve pas une chance d'y voir un peu plus clair. 

 

 

- SECRETS ET MENSONGES D'EDDARD STARK -  

 

 

 Le sommeil troublé ne lui était pas inconnu. Il avait beau les remâcher depuis quatorze ans, ses propres mensonges le hantaient encore.

 (Eddard II, tome 1 A Game of Thrones)

 

Le "loup muet", c'est ainsi qu'Eddard est qualifié dans le conte du Chevalier d'Aubier rieur, et décidément, Meera Reed (ou son père Howland Reed, le fidèle compagnon qui a raconté l'histoire à ses enfants) ne pouvait pas tomber plus juste, car les silences de notre Stark autour des événements qui ont eu lieu entre Harrenhal et son retour à Winterfell sont proprement assourdissants. La première à en souffrir est Catelyn : celle-ci était fiancée à Brandon Stark, le frère aîné d'Eddard et héritier du Nord. Lorsqu'il est mort, Eddard a repris le flambeau sans attendre et c'est lui qui a épousé Catelyn, à Vivesaigues, partant tout de suite après pour la guerre, et laissant sa jeune épouse enceinte. 

A la fin de la guerre, lorsque Catelyn est enfin arrivée à Winterfell avec son premier né, elle y a trouvé le bébé Jon Snow, officiellement bâtard de son mari, déjà installé à demeure, et traité comme un enfant légitime. Sans compter les bavardages qui allaient bon train.

 

Tout contait comment, par la suite, ce dernier avait rapporté l’arme du vaincu à sa soeur, dans la forteresse des Météores, au bord de la mer d’Eté. Tout vantait la jeunesse et la beauté de cette lady Ashara Dayne, sa taille, son teint blanc, la fascination de ses yeux violets. Tout... Et il ne fallut pas moins de deux interminables semaines à Catelyn pour oser enfin réclamer la vérité là-dessus, pour la réclamer sans détours, une nuit, sur l’oreiller.

C’est d’ailleurs la seule fois, la seule en quinze ans, où elle eut peur de lui. "Ne me questionnez jamais sur Jon, trancha-t-il, glacial. Il est de mon sang, voilà qui doit vous suffire. Et à présent, madame, dites-moi d’où vous tenez vos informations." Son voeu d’obéissance la forçait d’avouer. Dès cet instant cessèrent les rumeurs et, plus jamais, les murs de Winterfell n’ouïrent prononcer le nom d’Ashara Dayne.

 (Catelyn II, tome 1 A Game of Thrones)

 

La répugnance d'Eddard Stark aux mensonges est ici bien visible : nous savons par une conversation avec Robert Baratheon qu'il lui avait raconté que Jon était le fils d'une roturière, une certaine Wylla - nourrice pour la famille Dayne aux Météores qui a effectivement nourri bébé Jon dans les premiers mois de sa vie, comme cela nous est confirmé par l'héritier des Dayne dans A Storm of Sword (tome 3). Or, cette histoire de Wylla n'est pas arrivée jusqu'à Winterfell alors qu'elle aurait pu, voire dû. De fait, Eddard n'a rien raconté à ses gens en rentrant : il a ramené les ossements de sa soeur et le bébé qu'il a ensuite élevé comme un fils. Le reste, c'est la rumeur qui s'est chargée de le remonter, à savoir l'amour d'Eddard pour Ashara, la mort d'Arthur, le passage aux Météores et la conception de Jon. 

Sachant qu'il avait raconté l'histoire de Wylla à son ami Robert, Eddard aurait pu au moins démentir pour sa femme celle d'Ashara, ou tenter d'expliquer pourquoi on racontait que c'était elle la mère : parce qu'elle avait requis son aide dans une affaire d'honneur. Or, il se contente d'interdire qu'on en reparle jamais. 

Sans doute pour lui éviter d'avoir à proférer à nouveau des mensonges. Des mensonges qui le hantent, et dont il parle toujours au pluriel. Nous en connaissons un, qui n'est pas un silence, mais bien un mensonge, c'est d'avoir dit que Jon était son fils. Le second que nous connaissons découle directement du premier, c'est d'avoir dit à Robert que la mère était Wylla la nourrice. Il est en quelque sorte un doublon du premier, ou l'autre face d'un mensonge unique.

Quels sont donc les autres mensonges d'Eddard Stark ? En dehors du pluriel, nous avons un autre petit indice, qui arrive à un moment dramatique : Robert Baratheon mourant dicte son testament à Eddard, faisant de lui le régent au nom de son fils Joffrey. Eddard, à ce moment, sait que Joffrey n'est pas le fils de Robert, mais il n'a pas le coeur à le lui révéler. Au lieu d'écrire "mon fils Joffrey", il écrit "mon héritier", avec l'idée que le prochain roi légitime sera Stannis Baratheon, frère cadet de Robert. Il a cette pensée en écrivant :  

 

Quels mensonges nous fait proférer l'amour, pensa-t-il. Puissent les dieux me pardonner ! 

(Eddard XIII, tome 1 A Game of Thrones)

 

Ah ! L'amour ! Que de crimes ne commet-on en ton nom ! En l'occurrence, ce nouveau mensonge d'Eddard - par amour pour son ami Robert - le renvoie à ses anciens mensonges, faits aussi par amour. Amour pour sa soeur, évidemment. Amour pour bébé Jon, aussi, comme fils de sa soeur, puis avec le temps et l'habitude comme son propre fils, mais là encore nous avons un doublon du précédent. 

Le triplet est un lieu commun dans toute la structure narrative de GRRMartin, et Eddard Stark n'échappe pas à la règle : il a commis des mensonges pour les trois sortes d'amour, le dernier lui a coûté la vie. 

L'amour envers le sang, la famille. L'amour envers les amis. Et l'amour envers l'amante. 

C'est ce dernier cas que nous n'avons pas vu. Si Eddard est bien devenu amoureux de son épouse Catelyn, il a eu un premier amour en Ashara Dayne, et un mensonge concernant cet amour lui pèse suffisamment pour le hanter encore. 

 

Revenons donc à Ashara et à ses "avances" à l'un des Stark, là où nous l'avions laissée, en partant de l'idée qu'elle a demandé de l'aide : la jeune fille est violée ou a subi une tentative de viol de la part du roi Aerys; si elle n'est pas déshonorée, elle est traumatisée et veut fuir la cour sans pour cela impliquer son frère, engagé par serment à la Garde Blanche. Les Stark peuvent-ils l'aider ? Par exemple en fomentant un vrai-faux enlèvement ? 

Cette piste du vrai-faux enlèvement semble confirmée par une petite anecdote qui nous est rapportée par Godric Borell, seigneur d'une île sur laquelle Eddard Stark avec une jeune fille avaient accosté, alors qu'au tout début de la Rébellion, il avait quitté en cachette le Val (où il était pupille du seigneur suzerain) pour rejoindre le Nord et y lever son ost. La jeune fille en question était selon ses dires la fille d'un pêcheur mort noyé pendant la traversée, durant une tempête. Godric Borell prétend que c'est elle la mère de Jon Snow, et nous n'en apprendrons pas davantage, ni si c'était une vraie fille de pêcheur et si Eddard avait repris la mer avec elle pour rejoindre ses terres. Il est impossible d'assurer ici qu'il s'agissait bien d'Ashara Dayne déguisée. GRRMartin aime beaucoup les situations en miroir et nous retrouvons ici un shéma propre à l'histoire de Lyanna et Rhaegar : une fille "ravie" par un jeune homme, et le père auquel ça coûte la vie. Mais l'indice seul est trop maigre pour aller avec certitude plus loin que la référence interne. 

 D'autre part, il n'y a pas d'indices d'une fuite organisée d'Ashara, qui serait alors passée d'Harrenhal (au centre de Westeros) vers le Val (à l'est), puis... on ne sait pas. Si elle était bien la fille du pêcheur déguisée, elle a probablement repris le bateau pour retourner dans le sud, aux Météores, pour y accoucher. Si elle n'est pas la fille du pêcheur, le retour en bateau depuis le Val est aussi une probabilité. 

 Cet indice peut donc être tout autant une vraie qu'une fausse piste, et son but premier est sans doute de faire s'interroger une nouvelle fois le lecteur sur la mère de Jon Snow.

 

D'autre part, Eddard parle de mensonges de quatorze années. Or, une fois Aerys II mort et la dynastie Targaryen remplacée par les Baratheon, on voit mal quelles raisons il aurait eues de taire une demande de protection de la part d'Ashara, ainsi que l'aide apportée contre la folie du roi, surtout si c'était bien la vérité. Une vérité susceptible de donner encore davantage de solidité à la rumeur qui faisait d'Ashara la mère de Jon. 

 

Alors ? Je crains qu'il nous faille abandonner la réalité du viol d'Ashara par Aerys et reconsidérer les éléments certains : 

- Eddard a vu Ashara pour la première fois au tournoi d'Harrenhal et en est tombé amoureux. 

- Le premier soir, au bal, il a dansé avec elle après l'intercession de son frère aîné. 

- Ashara s'est "tournée vers Stark" après que Rhaegar a couronné Lyanna Stark reine d'amour et de beauté.  

- A la fin de la Rébellion, Eddard retrouve Ashara aux Météores : elle a eu une fille mort-née et Eddard rapporte Aube, avec la nouvelle de la mort d'Arthur Dayne. Eddard est alors marié à Catelyn Stark, dont il a un fils. 

- Ashara se jète dans la mer du haut d'une tour des Météores, mais nous ne savons pas si c'est pendant le séjour d'Eddard ou après son départ. 

- Les Dayne honorent Eddard en surnommant leur héritier d'après lui : Ned Dayne, qu'Arya rencontrera pendant son périple dans le Conflans, et qui confirmera la haute estime dans laquelle la famille le tient. 

 

Quel est donc le mensonge qui concerne Ashara ? 

 

 

- LE CHEVALIER SOUILLE - 

 

 

 Nous pourrions trouver une autre piste en jouant au jeu des analogies, un procédé très courant de GRRMartin, et qui donne lieu à de nombreuses situations qui se répondent les unes les autres. Notre indice manquant, nous allons le trouver dans un chapitre du quatrième tome, A Feast for Crows, dont le titre est "le chevalier souillé", et qui épouse le point de vue d'un chevalier de la Garde Blanche, ser Arys du Rouvre, qui a rompu ses voeux de chasteté avec la belle Arianne, la fille du prince de Dorne. Cet Arys, après l'amour, quand vient le remord, a une curieuse pensée alors qu'il contemple une grosse fissure qui court le long des murs et du plafond : 

 

Il se détacha de sa partenaire en se laissant rouler sur le flanc puis, allongé de tout son long, s’abîma dans la contemplation du plafond. (...) Je ne vois rien qu’elle. Un dragon aurait pu se trouver à la fenêtre, en train de nous épier, je n’aurais quand même rien vu d’autre qu’elle, qu’elle et que ses seins, que son visage, que son sourire. 

(Le Chevalier souillé, tome 4 A Feast for Crows)

 

Outre la fissure qui symbolise ici la fragilité du couple et les menaces qui pèsent dessus, nous avons dans cette scène un chevalier de la Garde Blanche, une dornienne, et un dragon qui espionne... en imagination. 

Revenons à Harrenhal : nous avons une dornienne "déshonorée", des Gardes Blancs et deux dragons, le roi Aerys et son fils Rhaegar. Et si l'un d'eux avait surpris la dornienne avec un Garde Blanc ?

Lequel donc ? Nous pouvons exclure d'emblée Barristan, puisque nous savons par ses souvenirs que ce ne peut pas être lui, ainsi que le tout juste intronisé Jaime Lannister, que le roi Aerys avait aussitôt renvoyé à Port Real s'occuper de protection de la reine, et qui n'avait donc pas participé au tournoi. Il nous en reste cinq : 

- Oswell Whent, frère du lord Whent d'Harrenhal chez lequel se déroulait le tournoi, mort à la Tour de la Joie.

- Gerold Hightower, le vieux lord Commandant, surnommé le Taureau blanc, mort à la Tour de la Joie

- Jonothor Darry, personnage très peu évoqué sauf pour son austérité et sa mort à la bataille du Trident en compagnie de Rhaegar. Son frère a couvert la fuite des deux seuls survivants Targaryen, Daenerys et Viserys, et les a élevés une petite dizaine d'années jusqu'à sa mort. 

- le Prince Lewyn Martell, oncle d'Elia Martell (la femme de Rhaegar) et de ses deux frères, mort à la bataille du Trident avec Rhaegar.  

- Arthur Dayne

 

A présent, comme l'histoire a tendance à se répéter, retournons dans le temps de la saga, du côté de nos Gardes Blancs, et de leur vie sentimentale en dehors du "chevalier souillé". Le tour sera très vite fait, vu qu'on a des faits ou des indices pour seulement cinq d'entre eux : Jaime couche avec sa soeur la reine Cersei; Osmund Potaunoir aussi; on apprend incidemment qu'un autre fréquente les bordels de Port Real. Sandor Clegane, lui, est occupé à jouer le chevalier servant et protecteur de Sansa Stark avant de fuir à l'occasion de la bataille de la Nera. Et il n'y aura pas de dornienne sur son chemin, et sa soeur est morte il y a des années. Mais peut-être que Sansa lui rappelle cette soeur et que l'intérêt qu'il lui porte s'explique ainsi. Malgré l'ivresse, la tentation et au moins une occasion, Sandor Clegane s'est retenu de violer et même d'embrasser Sansa. 

Il reste le beau Loras Tyrell, le chevalier des Fleurs, frère de la reine Margaery Tyrell, épouse de Renly Baratheon, puis Joffrey Baratheon, puis Tommen Baratheon. Loras et Margaery se ressemblent énormément, et la reine Cersei Lannister se fait la remarque qu'ils se ressemblent encore davantage qu'elle et Jaime ne se ressemblent. Ils sont très attachés l'un à l'autre, à tel point que Cersei en vient à soupçonner un inceste, mais peut-être parce qu'elle-même est une soeur incestueuse. Loras a bien été l'amant de Renly, qui avait épousé Margaery. Le frère et la soeur ont donc partagé le même homme à un bref moment de leur vie, et s'il n'y a sans doute pas eu de passage à l'acte entre eux (et qu'il n'y en aurait jamais eu), il y a bien une très grande proximité qui pourrait être un inceste latent. Cersei rêvant souvent d'être Jaime le guerrier et de tenir l'épée, il n'est pas impossible que par effet de miroir inversé, Loras se soit rêvé princesse. 

Margaery et Loras fonctionnent d'ailleurs dans la narration comme des miroirs de Cersei et Jaime. Ce dernier, par exemple, à l'issu de son premier entretien avec Loras tout fraîchement entré dans la Garde Blanche, retrouve dans le jeune chevalier tout ce qu'il était au même âge : très imbu de sa propre valeur, prétentieux, fougueux et sans une once d'hypocrisie. 

Cersei, quant à elle, voit en Margaery la reine "plus jeune et plus belle" qui lui ravira tout ce qui lui est le plus cher, comme cela lui a été prédit par une vieille sorcière autrefois; elle la voit comme une authentique intrigante et fausse ingénue - à raison. On comprend par bribes de souvenirs que Cersei l'était aussi autrefois, notamment lors de son passage à la cour du roi Aerys, qu'elle a mis à profit pour faire entrer son frère Jaime dans la Garde Blanche, et l'avoir ainsi toujours près d'elle. Mais comme à chaque fois chez Cersei, celle-ci ne voit jamais plus loin que le coup qu'elle est en train de jouer, et n'imagine pas davantage à quel point elle est instrumentalisée. 

Or, à l'époque où Cersei est arrivée à la cour, Varys s'y trouvait déjà comme maître-espion et membre du Conseil et travaillait à poser ses billes contre la dynastie Targaryen. Comme les gens sont bien plus faciles à manipuler lorsqu'on connait leurs secrets inavouables, il est fort possible qu'il ait facilement découvert l'inceste de Jaime et Cersei à cette époque : c'était une arme terrible contre la Main d'alors, Tywin Lannister, ce dernier étant considéré comme le meilleur atout du roi Aerys, au regard de ses exceptionnelles compétences politiques et de son intelligence. L'entrée de Jaime dans la Garde Blanche l'empêchait d'hériter de son père Tywin, trop orgueilleux pour transmettre son fief à son second fils, le nain Tyrion. Aussi, Tywin, profondément blessé, quitta son poste de Main et se retira à Castral Roc en emmenant sa fille avec lui. Imaginer Varys comme celui qui aurait soufflé à Cersei cette idée de faire de Jaime un garde royal est une hypothèse raisonnable.  

 

Nous avons donc dans la saga deux cas de chevaliers particulièrement proches de leurs soeurs respectives, et entrés tous les deux dans la Garde blanche dans le but d'en rester proche - tout en ayant la possibilité d'assouvir leur passion guerrière. Et même dans le troisième cas - celui de Sandor Clegane - l'ombre de la soeur n'est pas totalement absente. D'autant que la rumeur rend le grand frère Gregor Clegane responsable du décès de la soeur, et que Sandor voue une haine absolue à son frère. 

Il y a en outre un ancien et prestigieux précédent : le légendaire prince Aemon Chevalier-dragon, devenu lord Commandant de la Garde blanche. Celui-ci était très attaché à sa soeur Naerys, laquelle avait épousé leur frère Aegon IV dit l'Indigne. Ce dernier, par manoeuvre politique visant à détruire la popularité de son frère, avait fait courir le bruit qu'Aemon avait rompu ses voeux avec Naerys : l'accusation d'inceste n'ayant pas d'impact pour les Targaryen, puisque c'était une coutume familiale pour eux de s'épouser entre parents très proches afin de préserver leur "sang de dragon", ce qui était grave ici était d'avoir failli à ses voeux, au roi, et pour Naerys de le tromper. Aemon s'était alors fait champion de la reine dans un duel contre un autre chevalier qui relayait ces accusations. 

Peu importe qu'Aemon et Naerys aient ou non été amants, ils ont été suffisamment proches pour que certains y ajoutent foi, mais surtout, on retrouve l'histoire d'un chevalier de la Garde blanche - héros de chansons - qui entretient un lien affectif fort avec sa soeur. 

 

Vous l'aurez compris, les pistes pointent vers une proximité semblable entre Arthur et Ashara Dayne. 

Sont-ils passé à l'acte ? Je le crois : Cersei a eu trois enfants de Jaime, et Jaime lui-même rêvait d'être Arthur Dayne, tant il l'admirait. C'est une ironie qu'on retrouve constamment chez GRRMartin, que les souhaits et désirs des personnages s'accomplissent à la lettre : on serait dans ce cas de figure où Jaime serait bien plus semblable à Arthur Dayne qu'il ne le pense.

D'autre part, Ashara est bien tombée enceinte et a accouché d'une fille qui n'a apparemment pas vécu. Il est toutefois possible que la fille ne soit pas morte et qu'elle passe pour Allyria Dayne, la petite soeur d'Arthur et Ashara, mais ce personnage n'étant pas développé, ni même entraperçu, je ne m'étendrai pas dessus. 

 

L'inceste d'Ashara et Arthur, surpris par Aerys II, est une hypothèse qui n'a pas été confirmée explicitement par le texte, et ne le sera peut-être jamais, mais elle permet d'expliquer les zones d'ombre de leur histoire, et le silence d'Eddard Stark à leur propos : Ashara et Arthur avaient tout à perdre à une révélation au grand jour, l'honneur et la vie, comme en atteste la menace qui pèse sur les jumeaux Lannister; j'ai déjà évoqué l'intrigue politique qu'on devine derrière le grand tournoi d'Harrenhal, mais il suffira de savoir que la paranoïa d'Aerys II avait atteint des sommets suffisamment aigus pour qu'il envisage le conflit avec son fils héritier, soupçonné de comploter avec les grands du royaume pour le destituer, ce qui n'était pas forcément entièrement faux. Paranoïa probablement entretenue par Varys. Toucher à la vie et l'honneur du plus proche ami de Rhaegar pouvait paraître une carte maîtresse à jouer, et pour Rhaegar, Arthur représentait sans doute beaucoup plus qu'un ami fidèle : c'était une des pièces maîtresses pour l'accomplissement de la prophétie du Prince Promis, c'était Aube et la lutte contre la Longue Nuit.

Dans ce cadre, trouver une couverture salvatrice pour Ashara et Arthur était indispensable : qui de mieux pour cela qu'un Eddard Stark amoureux ? Il n'est pas certain qu'une demande précise ait été faite, ni d'ailleurs qu'elle ait été acceptée. Il est possible que le but recherché était simplement qu'on voit et qu'on sache qu'Eddard Stark avait été sollicité par Ashara - ou encore que cette dernière avait répondu favorablement aux avances du jeune homme - ce qui était en soi suffisant pour faire courir le bruit qu'il était son amant. 

 

Quand Eddard a-t-il su ou compris ? Lorsqu'il est arrivé aux Météores pour rendre Aube ? Quand Ashara lui a demandé son aide à Harrenhal ? A la Tour de la Joie, Arthur lui a-t-il glissé un mot à ce propos avant de mourir ? A-t-il surpris le frère et la soeur à Harrenhal, et décidé de garder le silence ? Etait-ce Varys après la prise de Port-Real et le couronnement de Robert ? 

 

Toujours est-il que le frère et la soeur seront séparés définitivement, au plus tard lorsqu'Ashara retournera aux Météores pour y accoucher. Arthur suivra le prince Rhaegar dans le Conflans, où ils disparaissent, et où Lyanna disparait également. Ashara a-t-elle accompli un bout de chemin dans le Conflans elle aussi ? 

Si l'inceste d'Arthur et Ashara n'est qu'une hypothèse et non une certitude (elle prend cependant un sens très particulier concernant Bran Stark "le Brisé", le fils vervoyant d'Eddard que Jaime a précipité du haut d'une tour pour avoir surpris son inceste avec Cersei, mais j'aurai l'occasion de développer la question dans d'autres articles consacrés à Bran), nous allons maintenant tenter une lecture symbolique de la fin de leur histoire, à partir des quelques bribes que nous avons. La principale étant un rêve fiévreux d'Eddard Stark. 

 

 

 

 

 - TOUT FINIT AUX METEORES - 

 

 Un vieux rêve le hantait, un rêve où s’enchevêtraient les manteaux blancs de trois chevaliers, la couche de Lyanna, sanglante, une tour depuis longtemps ruinée.

A ses côtés chevauchaient dans son rêve, ainsi qu’ils avaient fait dans la réalité, ses amis. Le fier Martyn Cassel, père de Jory; le fidèle Théo Wull; l’écuyer de feu Brandon Stark, Ethan Glover; ser Mark Ryswell, aussi modéré de langage que courtois de coeur; le pontonnier Howland Reed; lord Dustin, sur son puissant étalon rouge. Mais quoique leurs visages lui fussent, à l’époque, aussi familiers que le sien propre, il n’est jusqu’aux souvenirs que l’on s’était juré de n’oublier jamais qui ne s’estompent au fil des ans. Et tous ces hommes tendrement aimés se réduisaient dans son rêve à de simples ombres, à des spectres brumeux montés sur des chevaux de brume.

Le rêve n’en ressuscitait pas moins le réel enfui. A sept contre trois, mais trois tout sauf ordinaires. Campés devant la tour ronde à qui les montagnes violettes de Dorne servaient de décor, ils attendaient, dans leurs blancs manteaux que gonflait le vent.

(Eddard X, tome 1 A Game ofThrones)

 

"Ils étaient sept contre trois", c'est un refrain du rêve d'Eddard de la Tour de la Joie. A présent que nous voici revenus sur un terrain nettement moins spéculatif, au moment où les Dayne vont mourir, ce refrain nous invite à relire la scène que j'ai déjà citée longuement dans la partie consacrée au "meilleur chevalier du monde", car ces chiffres ne sont pas là au hasard. 

Sept est le chiffre de la Foi, la religion officielle de Westeros, qui comporte sept dieux, ou plutôt un dieu unique représenté par ses Sept Faces, selon les théologiens érudits. Etant la religion la moins ancienne de Westeros, elle représente son présent. Sept, c'est également le nombre de membres que compte la Garde Royale, et à ce titre, l'énumération d'Eddard de ses compagnons, accompagnée d'un court développement qui caractérise chacun d'eux, sonne comme la description d'une véritable Garde Royale. C'est loin d'être innocent dans la mesure où Jon Snow tout au long de son parcours narratif est symboliquement associé à une figure royale. On consultera avec profit la synthèse proposée par le site de la Garde de Nuit à propos du symbolisme de la royauté associé à Jon Snow.

 Enfin il y a peut-être un clin d'oeil aux Sept Samouraï/Sept Mercenaires, GRRMartin ayant travaillé plusieurs années comme scénariste à Hollywood et ayant une très grande culture cinématographique autant que livresque et mythologique. Just for fun !  

 

 Trois n'est pas attaché à une religion particulière et ne fait pas l'objet d'un culte, mais il est propre à la famille Targaryen et la mystique du dragon conquérant de Westeros : le blason des Targaryen est un dragon à trois têtes depuis qu'Aegon le conquérant et ses deux soeurs ont mis au pas les autres rois de Westeros en en faisant leurs vassaux, et ont créé le trône de fer. Il est aussi lié au personnage légendaire d'Azor Ahai, celui dont le retour a été prophétisé pour repousser une nouvelle fois l'Hiver et les Ténèbres : Azor Ahai, son épouse Nissa-Nissa et leur "enfant" l'épée Illumination; la forge en trois essais d'Illumination, etc... Le nouvel Azor Ahai est censé être issu de la lignée Targaryen, ce qui boucle la boucle. Il est possible que ce chiffre trois vienne de rituels de sang-magie, mais ce n'est pas l'objet du présent article : ce qu'il faut retenir, c'est qu'il représente dans la saga le dragon, et peut-être aussi à cette occasion la cyclicité du temps - naissance, vie et mort - comme en atteste une des représentations du dragon, sur le blason de la maison Toland de Spectremont, adopté après qu'un des dragons de la conquête y ait été abattu : un dragon qui se mord la queue.

Le monde étant bien fait, dans la Tour de la Joie, lorsqu'arrive Eddard, Lyanna est justement en train d'accoucher du fils de Rhaegar Targaryen, un bébé dragon, donc. 

 Le chiffre 3 est également lié aux Stark de Winterfell, mais de manière plus discrète, et je reviendrai là-dessus dans une série d'articles consacrée à une enquête sur leur possible origine. 

 

Sept contre Trois. La vision du combat de la Tour de la Joie prend alors les allures d'un jugement divin, à la fois réel pour les personnages, et symbolique pour le lecteur.  

Du combat à la Tour de la Joie, il ne reste que deux survivants : Eddard et Howland Reed. On pourrait donc dire à première vue que les dieux ont parlé et rendu leur jugement en donnant raison à Eddard Stark, qui en plus de venir récupérer sa soeur, aurait par là mis fin au déshonneur de la femme qu'il avait aimée, à savoir Ashara, et au sien propre en couvrant un inceste - un crime contre les dieux. "C'est ici que tout finit."

Mais est-ce vraiment une victoire et la fin de l'histoire ? La fin, certes pas, puisque les événements relatés ont lieu quatorze ans avant le début de la saga, et qu'ils ont une influence directe dessus (cf l'article "l’histoire en chansons, première partie"). Comme dit Arthur Dayne, c'est plutôt ici "que tout commence". 

 

Dans le rêve d'Eddard, les visages des six qui le soutiennent, qui étaient pourtant ses compagnons fidèles qu'il connaissait et fréquentait dans le quotidien de la guerre depuis de nombreux mois, se dissolvent comme des ombres brumeuses, comme l'Autre tué par Samwell Tarly à l'aide d'un poignard en verredragon (autre nom de l'obsidienne), dans le tome 3 A Storm of Sword. Cette image prend d'autant plus de sens dans la version originale, que concernant les trois chevaliers de la Garde, leurs visages resplendissent ou littéralement "flambent haut et clair" ("their faces burned clear"), et derrière eux, les montagnes de Dorne sont rouges, ou plutôt "violettes", comme enflammées par la lumière de l'aube. Je précise que les montagnes de Dorne sont appelées "montagnes rouges" et que la légende raconte qu'elles ont pris ce nom et cette teinte à cause des nombreux combats et massacres qui les ont ensanglantées. Mais ici, par la magie du texte, elles sont comme illuminées par les trois guerriers divins aux faces brillantes et brûlantes telles des étoiles - l'Etoile du matin... ou le soleil levant.    

Les rêves d'Eddard tiennent de la vision : la réalité a en quelque sorte été expurgée pour ne retenir que l'essentiel de ce qui s'est vraiment passé à la Tour de la Joie au regard des "dieux". 

 

Qui sont donc les trois chevaliers du dragon, ceux dont la face "flambante" a marqué la mémoire d'Eddard au fer rouge ? 

J'ai déjà parlé longuement d'Arthur Dayne, l'Epée du Matin.

Il est accompagné d'Oswell Whent, membre de la famille régnante d'Harrenhal (notons au passage que la mère de Catelyn Tully était une Whent), dont l'emblème est la chauve-souris. La chauve souris est liée par ses ailes en cuir au dragon. Elle en est une sorte d'avatar amoindri, et ce n'est pas un hasard si on les retrouve à Harrenhal, la forteresse royale qui avait été incendiée au souffle de dragon et où l'orgueilleux roi Harren et ses fils avaient péri. Oswell Whent, donc, ou les ailes du dragon. 

Il y a le vieux Hightower, surnommé le Taureau Blanc. Normalement, à la mention du Taureau, l'attention s'éveille et on pense au Taureau du culte de Mithra dans notre antiquité, dont le sacrifice marque la fin d'un cycle et le commencement d'un autre (pour faire court) : GRRMartin est un érudit friand de références littéraires et mythologiques (et pas que !) qui sont autant d'indices pour l'interprétation de certaines scènes. En l'occurrence, à la Tour de la Joie, un rituel sacrificiel est pratiqué, bien que les protagonistes n'en aient pas clairement conscience. Accessoirement, on retrouve le sacrifice du Taureau à un autre moment dans la saga : Samwell Tarly - futur compagnon de Jon Snow à la Garde de Nuit, et le même qui a tué un Autre avec du verredragon - était trop lâche, gros et mou au goût de son père, qui désespérait de le rendre plus vaillant et d'en faire un héritier acceptable; il avait donc fait venir d'orient des conjurateurs qui avaient baigné le jeune Sam dans le sang de taureau pour lui transmettre sa puissance et son courage. Comme toujours dans la saga, les rituels, comme les voeux faits aux dieux, sont couronnés de succès, mais le résultat n'est jamais là où on l'attend. Cette histoire est racontée dans le tome 1 A Game of Thrones par Sam, qui est persuadé comme son père que les conjurateurs n'étaient que des charlatans. 

 Par ailleurs, la figure du taureau se retrouve à travers deux personnages surnommés ainsi : Grenn - surnommé "Auroch" à cause de son physique et de sa force - recrue de la Garde de Nuit en même temps que Jon et un de ses meilleurs amis; et Gendry, lui aussi surnommé Taureau pour son physique, qui accompagne Arya Stark durant tout son périple dans le Conflans. Jon et Arya suivent comme par hasard tous les deux la route des dragons, chacun à leur manière. 

 

 Cependant, il ne suffit pas de dire que les trois gardes royaux ont été tués pour en faire un sacrifice rituel, il faut encore regarder si les conditions du rituel ont pu être réunies. 

La prophétie d'Azor Ahai nous en donne quelques éléments - "né du sel et de la fumée" - mais de véritables rituels sont présents dans la saga, qui nous permettent de retrouver les ingrédients communs : le sel, la fumée (qui peut être de la brume marine, de la poussière, la fumée d'un feu, enfin n'importe quoi de brumeux), un poignard ou tout objet tranchant en métal, le feu, et bien sûr la matière première sur laquelle agi le rituel : le sang. Du sel, il y en a eu en abondance, par les larmes d'Eddard auprès de sa soeur mourante et par celles de Lyanna accouchant; le sang aussi; le feu est sur les visages des trois gardes royaux; quant à la fumée, on la retrouve dans la poussière soulevée par le combat, traduite également dans la vision d'Eddard par la brume dans laquelle se dissipent ses amis devenus fantômes; les épées font office de poignard. On peut ensuite imaginer que Lyanna dans sa chambre de parturiente bénéficiait d'une assistance, donc d'un feu pour chauffer la pièce, d'eau chaude et fumante pour baigner l'enfant et la mère, peut-être d'encens, d'un instrument coupant pour trancher le cordon ombilical. De fait, le combat qui se déroule hors de la Tour de la Joie est mis en parallèle immédiat avec celui qui se déroule à l'intérieur : dans les deux cas, le sang achète la vie, et pas n'importe laquelle, celle de Jon Snow. 

Les deux scènes fusionnent dans une image unique, après qu'Arthur et Eddard ont échangé des paroles rituelles, comme un sortilège que chacun lancerait à l'autre : 

 

 

"C’est maintenant que tout commence", disait ser Arthur Dayne, l’Epée du Matin. Il dégainait Aube et la saisissait à deux mains. Elle avait une pâleur laiteuse, et la lumière l’animait des palpitations de la vie.
"Non, rectifiait Ned d’une voix quelque peu navrée, c’est maintenant que tout s’achève." Et, comme s’ensuivait une mêlée furieuse de brume et d’acier, soudain retentissait la voix éplorée de Lyanna. "Eddard !" criait-elle. Une rafale de pétales de roses traversait un ciel sillonné de sang et bleu du bleu des yeux de la mort.

 

 (Eddard X, tome 1 A Game of Thrones)

 

La rafale de pétales de roses traverse ici le ciel comme le ferait une étoile filante. Etoiles filantes démultipliées à l'infini dans un ciel où elles ont tracé leurs sillons sanglants. L'étoile filante Dayne a versé son sang, qui s'est mêlé à celui de la couche de parturiente de Lyanna, et Jon Snow est né. Aube "palpitante de vie" a transmis la sienne au bébé, que le sort destine à combattre ceux qui ont les yeux bleus "du bleu de la mort".

Les compagnons brumeux d'Eddard Stark préfigurent alors les Autres et les fantômes du passé détruits par Illumination lors de la Bataille de l'Aube.

La bataille de la Tour de la Joie pourrait d'ailleurs avoir eu lieu à l'aube, lorsque les premiers rayons du soleil frappent visages et Montagnes "violettes" pour les faire rougeoyer comme un feu, et que les étoiles s'éteignent. 

 

 Après le combat, la Tour a été détruite par Eddard et Howland Reed (probablement aidés par quelques paysans du cru qui devaient déjà approvisionner les précédents habitants de la Tour, mais peu importe) et ses pierres ont servi à édifier des cairns pour les huit morts. Son emplacement exact reste inconnu : c'est un lieu caché, situé sur une frontière physique, qui dans le rêve devient une frontière mystique entre les mondes humains et divins. C'est aussi un lieu tabou, car il a vu la mort d'une étoile et la naissance d'un dragon, deux divinités que le profane ne peut approcher sans risquer de commettre un sacrilège.  

Plus tard, aux Météores où Eddard ramène Aube, et fait nourrir Jon pour les premiers temps de sa vie - Ashara l'a-t-elle allaité, elle aussi ? - l'image de l'étoile tombante est redoublée par la chute d'Ashara. On ne retrouvera pas son corps, de la même manière qu'on n'attrape pas une étoile.   

 

 

 - CONCLUSION - 

 

 

Rhaegar, en se liant avec les Dayne et en emmenant Lyanna dans le sud, vers Dorne, voulait sans doute armer le futur "prince promis" avec Aube; peut-être également en faire un Dayne et le faire élever spécifiquement par l'Epée du Matin. Arthur et Ashara ont-ils été maudits pour leur inceste ? Ce crime a-t-il fait perdre aux Dayne le privilège de garder Illumination, l'épée des héros qui ramène l'aube ? L'inceste n'étant ici qu'une hypothèse, possiblement démentie dans les tomes suivants de la saga (les tomes 6 et 7 ne sont pas encore parus à l'heure où j'écris), je ne saurais répondre à ces questions. 

 Cependant nous avons quelques certitudes : les dieux, s'ils existent, et les prophéties n'en font qu'à leur tête, et leur humour est aussi cruel qu'une vengeance humaine, mais j'aurai l'occasion de développer cette problématique en abordant le personnage de Bran Stark, comme je l'ai déjà notifié plus haut.

 De même, l'emprise des hommes sur la magie n'est qu'imparfaite : ils peuvent pratiquer des rituels et autres incantations, le résultat n'entre pas dans leurs prévisions, comme l'exprime si bien le maître armurier de Port Real auquel Tywin Lannister a commandé de forger deux nouvelles épées Lannister à partir de la grande épée familiale des Stark, Glace :

 

"Ni moi, messire, dit l'armurier. Je l'avoue, ces coloris ne sont pas ceux que j'escomptais, et je ne saurais comment m'y prendre pour les reproduire. Messire votre père ayant réclamé l'écarlate de votre maison, c'est elle que j'avais introduite dans le métal. Mais l'acier valyrien n'en fait qu'à sa tête. Ces vieilles épées se souviennent, dit-on, et ne se ravisent pas aisément. J'ai eu beau recourir à une cinquantaine d'incantations et raviver le rouge une fois et une autre, toujours la nuance s'assombrissait, comme si la lame en éteignait la luminosité. Et certains des plis refusaient absolument de se colorer, ainsi que vous le constatez vous-même. Si le résultat n'était point au gré de messires Lannister, je tâcherais naturellement de le rectifier autant de fois qu'ils l'exigeraient, mais..." (Tyrion IV, tome 3 A Storm of Swords)

 

Ainsi Rhaegar est mort, ses enfants légitimes également, et Aube est retournée dormir aux Météores.

Mais le sacrifice d'Arthur et Ashara Dayne a reproduit littéralement la légende d'Aube : ils sont devenus l'étoile du coeur de laquelle a été extraite la matière brute pour forger une nouvelle Epée du Matin, Jon Snow. 

Jon Snow, né au sud, puis emmené au nord par Eddard Stark, le descendant des rois du Nord. Jon Snow, dragon de glace, également constellation qui indique le nord. 

Arthur Dayne, héros divin déchu comme l'ange Lucifer "Porte-lumière" ? 

A la Tour de la Joie, tout s'achève pour les Dayne, et tout commence pour Jon Snow.

Si la Longue Nuit est bien le résultat d'une vieille malédiction bien cachée des Stark - comme le laisse supposer la transfiguration des compagnons d'Eddard en ombres fantômatiques comme sont les Autres - tout va finir aussi pour les Stark. Et un nouveau cycle pourra commencer. 

 

Il reste cependant à forger cette matière première qu'est Jon Snow, pour en faire Illumination, mais cela est une autre histoire. 

 

 

 



05/05/2016
5 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 14 autres membres