Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

L'Ordalie

 

Quant à la reine, aussitôt de retour, elle alla s'asseoir devant son miroir et demanda :

 Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume

Quelle est de toutes la plus belle?

 

 Et le miroir répondit encore comme avant :

 Dame la reine, ici vous êtes la plus belle,

Mais Blanche-Neige sur les monts
Là-bas, chez les sept nains,
Est plus belle que vous, et mille fois au moins!

 

 Quand le miroir eut ainsi parlé, la reine trembla de rage et de fureur et s'écria :

- Il faut que Blanche-Neige meure, même si je dois y laisser ma vie!

 (Le conte de Blanche-Neige, les Frères Grimm)

 

Mais je serai bien reine ?
— Reine tu seras, jusqu'à ce qu'en survienne une autre, plus jeune et plus belle, pour te jeter à bas et s'emparer de tout ce qui te tient le plus chèrement au cœur.
(Cersei III, tome 4 A Feast for Crows)

 

 Dans cet article, je poursuis l'analyse du dernier chapitre du tome 3, A Storm of Swords, commencée ici

Ce chapitre comporte deux parties distinctes construites chacune de la même manière : elles commencent par un solo de Sansa, plutôt méditatif, puis un élément extérieur les appelle sur scène pour un duo qui tourne mal, et enfin, la situation est momentanément dénouée par l'entrée en scène d'un troisième personnage, ce qui explique pourquoi j'ai divisé son étude en deux articles. 

 Le parallèle avec Blanche-Neige se poursuit évidemment dans cette seconde partie, et si la première était consacrée à l'enterrement de la princesse, la seconde regarde du côté de la confrontation avec la méchante reine, incarnée pour l'occasion par Lysa Arryn, la doublure de Cersei Lannister. Jeux de scène, jeux de masques, répétition générale d'une future confrontation ? Mais qui sont les marionnettes, qui tient les fils et qui a écrit la pièce ?

 

 

Avant de commencer, on veillera à ne pas confondre : 

- les Portes de la Lune (au pluriel), qui désigne la grande forteresse dans la vallée qui garde la route menant aux Eyrié, et qui sert de résidence d'hiver aux seigneurs suzerains du Val. En anglais, il s'agit de "Gates of the Moon" : le mot "gate" (ou "gates") est utilisé plusieurs fois dans la saga et chaque fois pour impliquer une notion de franchissement de frontière, de passage d'un monde à l'autre, comme pour la "black gate" - la Porte Noire - qui se trouve dans le Mur, à Fort Nox, et permet de passer en-deça ou au-delà du Mur. 

- la Porte de la Lune (au singulier), qui est une porte de barral dans la grande salle des Eyrié, ouvrant sur le vide et par laquelle on précipite ceux que la justice du seigneur a condamnés à mort. En anglais, c'est "Moon's door". "Door" n'implique pas une frontière à franchir comme "gate", mais une simple porte qui s'ouvre ou se ferme sur un endroit qui recèle des secrets, souvent indicibles. C'est la porte du placard dans lequel on a caché le cadavre, par exemple. Il faut d'abord franchir des "portes-frontières" ("gates") avant d''arriver au placard à secrets. Pour illustrer concrètement, Bran Stark va franchir la Porte Noire à Fort Nox et se retrouver au-delà du Mur, puis une fois dans la grotte des vervoyants, il se servira du barral comme d'une porte-fenêtre qui s'ouvre sur l'histoire véritable de Winterfell et des Stark.  

 

 

 

 

- ENTRACTE AUX EYRIE -

 

 Après que le rideau est tombé sur la scène précédente - Blanche-Neige dans son cerceuil, Robert Arryn en crise, le château de neige détruit et la tête de la poupée de chiffons ornant les décombres - Sansa retourne dans sa loge-chambre. Retour à la case-départ-touchez-vingt-mille-dragons-d'or, qui marque le second acte de ce chapitre. Comme lors de l'ouverture, notre héroïne médite, et la première idée qui lui vient à l'esprit, c'est pour trouver les Eyrié décidément morts de chez mort, ou plutôt pour aspirer à davantage de vie :

 

Son bannissement, Sansa ne l’aurait subi que trop volontiers. Les portes de la Lune étaient beaucoup plus vastes que Les Eyrié, bien plus vivantes aussi. Lord Nestor Royce avait bien l’air d’un rabat-joie revêche, mais c’était Myranda, sa fille, qui le suppléait comme gouverneur du château, et chacun vantait à l’envi sa gaieté.

 

 Il ne s'agit pas tout à fait d'une redite de l'ouverture du chapitre, lorsque Sansa s'éveillait en pleine nuit et songeait avec un rien de désespoir que les Eyrié n'étaient peuplés que de vieux fantômes. Ici, il y a un élément nouveau, représenté par l'évocation des Portes de la Lune, un vaste château plein de vie : Sansa n'est pas tournée vers son passé, mais se projète dans l'avenir.

 Cependant, notre princesse venant de procéder à son propre enterrement, on se doute que regagner les Portes de la Lune et la vie promise ne va pas arriver dans l'immédiat. Ce serait comme vouloir le beurre et l'argent du beurre, et dans le monde de GRRMartin, avoir les deux coûte généralement le bras et l'argent du bras. 

 D'autre part, on voit bien que malgré son auto-enterrement et les attaques repoussées contre Winterfell, Sansa n'est pas encore prête à prendre totalement l'initiative. La première fois qu'elle en a pris une, c'était lorsque son père Eddard était encore Main, au Donjon Rouge : celui-ci venait d'expliquer à ses filles qu'elles devaient faire leurs bagages car quelques heures plus tard, elles embarqueraient pour retourner dans le Nord, à Winterfell. Sansa, toute désespérée de devoir quitter la cour royale, et persuadée de son amour pour le beau prince Joffrey, s'était précipitée chez la reine Cersei pour lui révéler le plan de fuite. L'initiative avait été a priori malheureuse puisqu'elle avait permis à Cersei d'anticiper la tentative de coup d'état d'Eddard Stark, et de le prendre de vitesse. Sansa était bien restée à la cour, selon ses voeux, mais otage des Lannister et soumise à leur bon vouloir. 

 Aux Eyrié, la situation est en quelque sorte inversée : au lieu d'aller se réfugier dans les jupes de la reine/marâtre, Sansa médite de la provoquer pour obtenir son renvoi. Forte de son expérience passée, elle sait ce que "vivre à la cour" signifie : la princesse est enfermée dans une tour, et promise à la progéniture dégénérée de la méchante reine, qui garantit ainsi sa position dominante. On retrouve le même schéma quand Sansa - tout à la joie secrète d'être enfin débarrassée des fiançailles avec Joffrey - est approchée par la vieille Olenna Tyrell, la "Reine des Epines", qui souhaite la faire épouser à son petit-fils estropié, seigneur de Hautjardin. Pour mémoire, voici l'avenir promis à Sansa par Lysa Arryn, dans le chapitre précédent de Sansa : 

 

"(...) Il [Robert] aime jouer à saute-grenouille et à l'épée-girouette et à viens-dans-mon-château, mais il faudra toujours le laisser gagner. Ca va de soi, d'ailleurs, vous êtes bien de mon avis ? Il est le sire des Eyrié, après tout, ne l'oubliez jamais. Vous êtes de bonne naissance, et les Stark de Winterfell ont toujours eu leur fierté, mais, avec la chute de Winterfell, vous n'êtes plus qu'une mendiante, aussi mettez de côté cette fierté-là. La gratitude vous siéra mieux, dans la position qui est la vôtre actuellement. Oui, la gratitude. Et l'obéissance. Mon fils aura une épouse docile et reconnaissante."

(Sansa VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

Le discours pourrait être tenu par Cersei : la docilité et l'obéissance, c'est ce qu'elle souhaite obtenir de Sansa par ses cajoleries, en particulier lorsque dans le tome 1 A Game of Thrones (donc au commencement de la captivité de la jeune fille), elle lui fait rédiger une lettre à l'adresse de son frère Robb. C'est ce que les Tyrell escomptent obtenir d'elle également, et ce que laisse présager son extrême courtoisie, car Sansa n'est absolument pas perçue comme une combattante. 

 J'ai déjà évoqué le jeu "viens dans mon château" dans la première partie de cette étude, sans m'arrêter sur le second cité : "l'épée-girouette" rappelle l'épisode au cours duquel le prince Joffrey perdit son épée Dent-de-Lion dont il était si fier, et qu'Arya avait balancée dans le Trident - la belle épée tournoyant dans les airs et finissant sa course dans un joli plouf - ce qui avait valu au prince les moqueries de son oncle et l'avait renvoyé brutalement à sa condition d'enfant, là où il se prenait pour un homme. Elle rappelle aussi de manière plus métaphorique la "girouette-attitude" des Tyrell de Hautjardin, qui après avoir pris les armes sous la bannière de Renly Baratheon pour renverser Joffrey, se sont à la mort de Renly ralliés à Joffrey pour combattre Stannis Baratheon. Et le Chevalier des Fleurs, le beau Loras Tyrell, avait offert à Sansa une rose rouge au tournoi de la Main, rose rouge qui n'était qu'un mensonge, puisque Loras n'était chevalier servant que d'un seul : Renly. Loras ne se souviendra d'ailleurs même pas d'avoir offert une rose un jour à Sansa.

  Ce qu'il faut en retenir, c'est le parallèle entre les "promis" de Sansa - qui ne sont que des paravents pour des méchantes reines, ou des clans familiaux incarnés entre autres dans des "reines", et donc de fausses épées jurées, de faux "princes promis"; ils signifient également l'enfermement pour la princesse. La réaction de cette dernière est donc dans l'ordre "naturel" des choses : au Donjon Rouge, par exemple, Sansa va prier chaque jour au bois sacré pour obtenir un véritable chevalier servant. C'est là qu'elle rencontre le vieux chevalier ivrogne et déchu devenu le pion de Littlefinger; et elle se protège dans son "armure de courtoisie". Elle échappe également à l'alliance/enlèvement Tyrell grâce à son mariage avec la gargouille naine Tyrion Lannister, dont l'effet est proprement répulsif : les Tyrell changent leur comportement du tout au tout vis-à-vis d'elle après l'échec de leur enlèvement.

Nous devons également noter que son mariage avec Tyrion n'atteint pas le but souhaité par le patriarche Tywin Lannister : celui-ci escomptait mettre la main sur le Nord par l'intermédiaire des enfants de Sansa et Tyrion, mais le nain ne consomme jamais ce mariage. Et pour finir, il tue son père, par lequel il ne peut donc plus être instrumentalisé. Avant son mariage, Tyrion était déjà celui qui avait empêché chaque fois qu'il avait pu Joffrey d'humilier Sansa. 

Aux Eyrié, celle-ci mène ses propres funérailles en écartant les prédateurs du mieux qu'elle peut - mais non sans mal - et se résout à provoquer la colère de Lysa Arryn pour obtenir son renvoi aux Portes de la Lune, et échapper ainsi à la triade diabolique du lieu : le maladif Robert Arryn, les "oeillades appuyées de Marillion", "les baisers de Littlefinger".   

 

 Cependant, les bonnes résolutions de Sansa ne vont pas jusqu'au passage à l'acte : quand dans la première partie elle répondait à l'appel de la neige et sortait au jardin, elle attend ici la convocation de sa tante Lysa - qui arrive sous la forme de Marillion et fait retomber comme un soufflé le courage de la demoiselle. 

 

Ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’elle fut convoquée. Elle avait eu beau rassembler son courage toute la journée, Marillion ne se fut pas plus tôt présenté à sa porte qu’elle recouvra sa pleine et entière pusillanimité.

 

 

 

- TOUS EN SCENE -

 

 

Pour mémoire, Marillion est le barde favori de Lysa Arryn, au grand dam des seigneurs bannerets du Val dont il se moque copieusement dans ses chansons. Il a un indéniable talent, mais la faveur dont il jouit auprès de la suzeraine lui fait abuser de sa position. Lors de la nuit de noces de cette dernière, il a tenté de violer Sansa et s'est comporté avec elle comme il a pris l'habitude de le faire avec les servantes.

 Pas de bol, donc, il manquait au tableau et voilà que la chose est réparée ! La journée de notre princesse n'eût pas été complète sans le troisième élément du trio de tous les dangers. 

Hop ! en scène les enfants, le deuxième acte va commencer.

De fait, Marillion joue le régisseur dans les coulisses qui voudrait passer auteur et ferait sa cour à la prima donna (Lysa), tout en usant de son pouvoir pour se taper les petites mains et les seconds rôles prometteurs. Il fait même des promesses de composition spéciale pour Alayne : 

 

"Autant que vous le sachiez, je suis en train de composer une chanson nouvelle. Une chanson si suave et si triste qu'elle fera fondre votre coeur lui-même, ce glaçon. La rose du talus, je compte l'intituler. Il y est question d'une jouvencelle née de la main gauche et si belle qu'elle ensorcelait tous ceux dont les yeux se posaient  sur elle."

 

Le barde reprend ici le rôle de Rhaegar le prince chanteur, celui qui faisait pleurer les jeunes filles, tout en rappelant au passage la nouvelle condition de "Vierge de neige" de Sansa/Alayne. On peut aussi y voir une allusion à Lyanna Stark, allusion redoublée par la référence à la "rose", quand Lyanna était la "rose de l'hiver". Peut-être Rhaegar a-t-il composé une chanson en l'honneur de Lyanna, qu'il aurait appelée la rose de l'hiver. Spéculation ! Mais en tous les cas, son vécu alimentait son inspiration et sa grande oeuvre était la "chanson de Glace et de Feu", celle qu'il cherchait à composer en l'honneur du "Prince promis", futur sauveur du monde, selon d'anciennes prophéties. 

Marillion ignore sans doute jusqu'à quel point sa proposition indécente est lourde de sens pour l'histoire de Sansa, et nous verrons là l'art de GRRMartin pour donner aux mots prononcés par ses personnages une plus grande portée qu'il y parait. 

 

 Cependant, la galanterie de Marillion contient une menace (bien consciente de la part du chanteur, cette fois): en effet, les autres chansons qualifiées de "sweet and sad" ("suaves et tristes") ailleurs dans la saga, ne parlent que de morts tragiques. On est ainsi fondé à penser que le barde annonce à sa proie, avec tout le tact dont il est capable, une fin analogue à celle des héroïnes de chansons : une chute mortelle du haut d'une tour, puisque généralement, c'est la manière dont finissent les princesses de chansons tragiques. Comme il s'adresse à Alayne, la fille bâtarde de Littlefinger, Sansa a le bon goût de répliquer en pensées qu'elle est une Stark de Winterfell... et de réagir comme Arya : une Stark de Winterfell ne se jette pas du stupide haut d'une stupide tour. Si Sansa en a eu la tentation plus d'une fois lorsqu'elle était prisonnière des Lannister au Donjon Rouge, quand elle se prenait pour une héroïne de chanson, jamais elle n'a franchi le pas.

 

 Rebuté une nouvelle fois par la demoiselle, Marillion la conduit à celle qui veut sa peau. Non, ce n'est pas la loge de la prima donna, mais la grande scène. 

 

 

Depuis son arrivée, la grande salle des Eyrié était toujours restée fermée. Pourquoi sa tante l'avait-elle ouverte ? En temps normal, elle préférait le confort de sa loggia ou l'atmosphère chaude et douillette de la salle d'audience de Lord Arryn, qui regardait sur la cascade. 

Deux gardes en manteau bleu ciel flanquaient, pique au poing, les portes de bois sculpté de la fameuse salle."Nul ne pénètre, tant qu'Alayne se trouve avec lady Lysa", leur annonça Marillion. 

 

 

Dans cette grande salle, dans le tome 1 A Game Of Thrones, s'est tenu le simulacre de procès de Tyrion - époux de Sansa. Le parallèle est d'ailleurs intéressant, puisqu'à ce moment-là, Tyrion était accusé par Catelyn de la tentative de meurtre sur Bran Stark - promis d'une certaine manière à la royauté dans le monde des Morts - et Lysa Arryn en avait rajouté une couche en l'accusant du meurtre de lord Arryn, la Main du Roi : on était dans ce cas-ci en pleine répétition générale du simulacre de procès suivant la mort du roi Joffrey, où Cersei serait accusatrice et Tyrion à nouveau accusé (à tort), avec cette fois pour complice son épouse Sansa Stark (absente du procès, elle, puisqu'enlevée par Littlefinger).

 

Une fois que Marillion a barré les portes de l'intérieur, refermant le piège, Lysa apparaît, en majesté, telle une nouvelle Cersei Lannister.

 

Lady Lysa occupait l'estrade, dans une cathèdre de barral sculpté, seule. 

(...)Sansa remonta le tapis de soie bleue que bordaient des rangées de piliers cannelés minces comme des lances. Le sol et les parois de la grande salle étaient revêtus d'un marbre d'une blancheur laiteuse et veiné de bleu. Des fusées de jour livides tombaient des fenêtres étroites en arceau qui ponctuaient le mur est. Entre chaque fenêtre étaient fichées des torches dans de hautes appliques de fer, mais aucune n'était allumée. Le tapis feutrait les pas de Sansa. Le vent, dehors, poussait des hululements solitaires et glacés. 

(...) Lady Lysa s'était parée d'une robe de velours crème et d'un collier de saphirs et de pierres de lune. Elle avait fait coiffer sa chevelure auburn en une grosse natte qui lui balayait une épaule. Elle ne bougeait pas de sa cathèdre, rouge et bouffie sous la peinture et la poudre qui la barbouillaient, les yeux fixés sur sa nièce qui approchait. Dans son dos, était suspendue au mur une immense bannière aux lune-et-faucon de la maison Arryn, crème et bleu.  

 

 

Plusieurs choses dans cette longue citation :

- Lysa Arryn trône en majesté, à l'instar de Cersei, mais cependant pas sur le véritable trône, celui réservé au souverain véritable. A la place, Lysa Arryn est sur le siège voisin, en bois de barral - je reviendrai sur ce détail plus loin. Le véritable trône reste vide, ce qui est également le cas depuis le règne de Robert Baratheon : le trône de Fer n'est quasiment jamais occupé, sauf occasionnellement par les Mains du roi. On peut l'interpréter par le fait que Westeros attend toujours son souverain ou sa souveraine. Dans le cas de Cersei comme de Lysa, le souverain légitime du lieu est délibérément écarté du pouvoir et renvoyé à ses jeux d'enfant : le trône vide à côté de ces deux personnages signifie qu'elles se considèrent toutes deux comme source et incarnation du pouvoir, leur progéniture n'étant qu'un prête-nom (dans le tome 4 A Feast For Crows, Cersei s'emploie régulièrement à dissuader son fils le roi Tommen d'assister aux séances du Conseil restreint et de siéger sur le trône; elle le fait même punir comme un enfant lorsqu'il se rebiffe et tente de se montrer autoritaire).

- D'autre part, le choix des couleurs des vêtements doit être souligné, car il renforce le parallèle entre Lysa et Cersei : pour Lysa, se sont les couleurs Arryn. Pour Cersei, c'est toujours ce qui rappelle le vert de ses yeux et rehausse la beauté de sa chevelure dorée, donc c'est la plupart du temps du vert et des émeraudes. On remarquera que si la couleur des yeux de Lysa n'est pas évoquée ici, son regard, lui, l'est, puisqu'elle fixe Sansa; de même, si Cersei veut faire ressortir ses yeux, c'est afin de capter le regard de ses interlocuteurs et d'anticiper sa domination via les yeux, comme le faisait son père. Cersei est obsédée par le regard de son père et fait son possible pour obtenir le même effet avec le sien. 

 

Les yeux de Père, d’un vert pâle, presque translucide, et pailletés d’or, avaient toujours eu le pouvoir de vous désarçonner; ses yeux étaient capables de voir en vous, ils étaient capables de sonder tout ce qu’il y avait de faiblesse, d’inanité, de laideur au fin fond de votre être. Lorsqu’il vous regardait, vous saviez à quoi vous en tenir. 

(...)

Les yeux de lord Tywin sont fermés pour jamais, maintenant, songea Cersei. C’est dorénavant mon regard à moi qui va faire flancher tout ce joli monde, et c’est le froncement de mes propres sourcils qu’on va devoir craindre. Moi aussi, je suis un lion.

 (Cersei II, tome 4 A Feast for Crows)

 

Lysa Arryn a vécu plus d'une douzaine d'années à la cour de Port-Real, où elle a eu le temps de prendre la reine pour modèle, peu importe que l'imitation soit consciente ou non, elle est bien présente et participe aux effets de miroir et d'analogie du récit, et le jugement de Sansa peut avoir lieu. 

 Il y a également un parallèle évident avec les chevaliers qui entrent en lice et portent les couleurs qu'ils vont défendre : Lysa comme Cersei revêtent leur armure pour combattre, en écho à Sansa qui revêt son "armure de courtoisie" (sic) pour se défendre et survivre. Cette "armure de courtoisie" est un véritable refrain dans tout l'arc narratif de Sansa, plus particulièrement encore durant son séjour à Port-Real, où elle apprend à s'en revêtir comme d'une seconde peau. 

- Pour finir, le décor lui-même rappelle la forêt hantée, celle qui se situe au-delà du Mur et où sévissent les Autres quand la nuit vient : le marbre d'un blanc laiteux veiné de bleu correspond aux couleurs des Autres lors de leur première apparition sous forme humanoïde, dans le prologue du premier tome. Le froid intense qu'ils portent avec eux a la capacité d'éteindre les feux trop faibles, comme ceux des torches, par exemple; et la forêt se tait et se fige à leur approche. Lysa elle-même avec sa face rouge, ses vêtements blancs et son immobilité sur le siège de barral apparaît comme un barral. 

Sansa ferait-elle ici face à une vieille malédiction des Stark ? 

 

 Mais revenons à Lysa Arryn et sa mise en scène : tout y sonne faux et au rabais; elle est barbouillée de maquillage comme une vulgaire actrice, les gardes sont figurés par des piliers - les faux hallebardiers de carton intégrés dans le décor quand y'a pas assez d'acteurs pour faire les figurants - il n'y a même pas les moyens d'allumer les torches. La grande scène est encore une prolongation de la coulisse, pourrait-on dire : le public n'est pas arrivé, ce n'est pas l'heure, et même les techniciens sont partis manger, sauf deux pompiers de service. Lysa Arryn n'est donc pas la véritable méchante reine de Blanche-Neige, mais elle en porte le masque à ce moment-là. 

 Enfin, le tribunal est amoindri : Lysa est à la fois juge, témoin et accusatrice, en d'autres termes, on sait à l'avance que justice ne sera pas rendue, ou plutôt que ce qui doit avoir lieu est une ordalie, une lutte entre deux championnes qui défendent chacune leur propre cause : 

 

 

"Je vous ai vue faire", dit lady Lysa

 

 

 Sansa, et le lecteur, pensent que Lysa va l'accuser d'avoir fait du mal à son fils en décapitant sa poupée de chiffons. 

 Or, ce n'est pas ça. Ce qui a provoqué l'ire de Lysa et la convocation solennelle de Sansa, c'est le baiser de Littlefinger. 

 L'heure de vérité ! C'est tellement indicible pour Lysa, qu'il lui faut une page entière avant de nommer Littlefinger, et par son seul prénom - Petyr. C'est là qu'on commence à soupçonner qu'elle a envoyé son Robinet Chéri en première ligne pour revendiquer la demoiselle et le château. Voici ce qu'elle répondra à Littlefinger qui s'est interposé, juste après avoir dit à Sansa que tout le monde se fichait de son château : 

 

— C’est une enfant, Lysa... La fille de Cat. Que ruminais-tu de faire, encore ?

— De lui donner Robert ! Mais c’est une ingrate fieffée. Une... une impudique. Tu n’es pas à elle pour qu’elle se permette de t’embrasser. Pas à elle ! Je lui donnais une leçon, c’est tout.

 

 Voilà, elle a d'abord envoyé Robert comme son champion, mais ce n'était pas suffisant car il s'est fait terrasser.

 

 Revoyons un instant la mise en scène très "cheap" : et si l'absence de lumière, de public et le tapis fait pour étouffer les sons servaient à cacher aux yeux du monde un secret indicible ? Les secrets de Lysa, qui projète de tuer sa nièce, la fille de sa soeur, son propre sang, un "kinslaying" dans la langue originale, qui est le crime le plus grave au regard des dieux. La mort et le grand saut de Sansa sont en effet préfigurés, comme si elle était jugée à l'avance : les couleurs que porte la reine, blanc et bleu pour le ciel, la neige et la glace de l'extérieur. Marillion-le-rebuté en est complice, qui a barré la porte de l'intérieur.

 La mort de Sansa, vraiment ? Voyons, le vent ulule, comme un loup, on peut donc imaginer que notre demoiselle Stark est protégée par son loup au moins symboliquement, et de plus, c'est Lysa qui a revêtu les couleurs de la neige, des nuages et du ciel. 

Et si le blanc veiné de bleu était une réminiscence du Mur ? 

 Enfin, c'est elle qui est assise sur le siège en barral, bois éternel des dieux, et c'est elle qui confesse ses crimes, mais aussi toute la misère de sa vie qui a mené à ces crimes. 

 

 

- CONFESSIONS INTIMES -

 

 

Voyons de plus près le déroulé de la scène :  

 

Sansa s’immobilisa au pied de l’estrade et fit une révérence. "Madame. Vous m’avez envoyé chercher." Sous le tapage que faisait la bise se percevaient les accords moelleux que pinçait au fond de la salle Marillion.

"Je vous ai vue faire ", dit lady Lysa.

 

La traduction évoque la "bise", mais le texte anglais se contente de "vent" ("wind"); d'autre part, toujours dans le texte original, le bruit du vent ne passe pas par-dessus celui de l'instrument de Marillion, mais Sansa perçoit les deux à égalité. Nous l'avons vu plus haut, le vent est associé aux loups, et en particulier à la nature de loups des enfants Stark. Ils sont également les vents de l'hiver,  et avant tout le langage des "anciens dieux", celui des vervoyants et des barrals.

 Mais arrêtons-nous à l'hiver et voyons l'image suivante : 

 

- Vous comptez me duper avec vos mines de sainte-nitouche ? riposta sa tante. Je ne parlais ni de Robert ni de sa poupée. Je vous ai vue l’embrasser."

Elle eut l’impression que le froid devenait un peu plus vif, dans la grande salle. Que tout ce marbre des murs et du dallage, toutes ces colonnes s’étaient métamorphosés en glace. "C’est lui qui m’a embrassée."

 

La métaphore a plusieurs degrés de lecture ici :

- la grande salle sombre, vide et glaciale, rappelle le jardin enseveli sous la neige dans lequel se trouvait Sansa à l'heure du loup, ce qui fait de la "confrontation avec la reine" le pendant de "l'enterrement de la princesse". 

- Nous avons aussi confirmation que Lysa Arryn observait bien Sansa de sa fenêtre, prête à la juger : elle la scrute à nouveau ici, avec l'intention de l'expulser de la place par la Porte de la Lune, et non pas les Portes de la Lune. La grande salle est ainsi transformée en tombeau de glace géant, celui où désire rester enterrée la vieille reine qui a oublié qu'un prince l'avait "éveillée" et déflorée (il se trouve en outre que Littlefinger est réellement celui qui a défloré Lysa).

Dans l'étude de la première partie du chapitre, le Winterfell de neige se confondait avec les Eyrié. Le processus se poursuit dans la grande salle des Eyrié, car c'est comme si Sansa et Lysa Arryn étaient à l'intérieur du Winterfell de neige. Cependant, Lysa tente de reprendre le pouvoir et l'initiative sur ce territoire disputé par deux reines - l'une en devenir, l'autre vieilissante - et cette tentative de reprise en mains passe par la musique de Marillion, qui promettait au préalable une mort tragique à Sansa. La musique vient en effet concurrencer le ululement du vent. D'autre part, en cette fin de journée, ce n'est pas "l'appel de la neige ("Snow" en vo)" qui a fait sortir Sansa de sa chambre, mais l'appel de sa tante, relayé par Marillion. 

- Enfin, un autre degré de lecture concerne à nouveau directement la menace des Autres qui arrivent avec la nuit, et portent en eux un froid polaire si vif qu'il peut s'avérer mortel, comme en témoigne le prologue du premier tome, A Game of Thrones. Lysa Arryn est alors une métaphore de l'Autre dont la capacité mortifère sera confirmée dans ses futures confessions, puisqu'elle avouera avoir tué son époux Jon Arryn, la vieille Main du Roi, et avoir menti à sa soeur en l'informant que les Lannister étaient coupables de cette mort : le meurtre et son mensonge sont à l'origine des malheurs des Stark et de leur chute. Les saphirs et les pierres de lune de son collier rappellent alors les couleurs de la "Reine de la Nuit" - "à la peau blanche comme la lune et aux yeux tels des étoiles bleues" (Bran IV, tome 3 A Storm of Swords). La "Reine de la Nuit" est un personnage légendaire, une femme cadavre qui avait fasciné le 13e Lord Commandant de la Garde de Nuit, lequel l'avait ramenée à la forteresse principale de la Garde pour en faire sa reine, lui-même se couronnant roi. C'est un Stark qui mit fin à ses méfaits. 

Si l'histoire de Lysa Arryn ne suit pas à la lettre le schéma de celle de la Reine de la Nuit, elle en porte les caractéristiques métaphoriquement - y compris de "femme cadavre", puisque les Eyrié sont comparées à un tombeau. 

  

 

 Cependant, si les êtres humains ne sont pas conviés à assister à la scène, la présence "divine" est assurée non seulement à travers le vent, mais aussi à travers le bois de barral dont est fabriqué le siège de Lysa Arryn, ainsi que la Porte de la Lune, et parachève la scène comme une ordalie. 

Dans la saga, les barrals inspirent des visions ou des rêves à caractère prophétique aux personnages (la Naine de Noblecoeur, Jaime qui s'endort la tête sur une souche de barral, etc...),et ces visions sont toujours vraies, même si elles peuvent être difficiles à déchiffrer. On découvre ici son autre pouvoir : celui de faire dire la vérité, mieux que devant la caméra ou sur le divan du psy. 

 

 De fait, le masque de Lysa tombe dès ses premiers mots. Alors qu'elle devait se faire accusatrice et juge, comme dans le procès de Tyrion Lannister dans le premier tome A Game of Thrones, la voici sur le banc des accusées, en train de déballer la vérité, toute la vérité, bien qu'absurdement, elle la réclame d'Alayne (tout en lui enjoignant de se taire !), à laquelle elle sait pourtant qu'elle ne s'adresse pas. Elle en profite d'ailleurs pour prononcer la culpabilité de son accusée à l'avance, avant de l'avoir entendue, exactement comme celle de Tyrion était décidée à l'avance - alors que Lysa savait pertinemment que c'était elle la coupable de ce dont elle accusait le nain : 

 

Sansa recula d’un pas. "Ce n’est pas vrai.

- Où vas-tu ? Tu as peur ? Un comportement si dévergondé doit être châtié, mais je me montrerai clémente envers toi. Nous avons un souffre-le-fouet pour Robert, comme cela se pratique dans les cités libres. Il est de santé trop délicate pour essuyer lui-même les corrections. Je trouverai quelque fille du commun pour te suppléer toi-même sous les étrivières, mais, avant, tu dois confesser ton crime. J’ai horreur des menteurs, Alayne."

 

 

Alayne est bien une menteuse stricto sensu, puisque ce personnage est une fiction, mais pas sur les faits reprochés, car Petyr Baelish a embrassé Sansa Stark, la fille de Catelyn Tully, et non pas Alayne. Et c'est bien Sansa Stark qui comparait devant Lysa, vérité enfin admise tout de suite après :  

 

"(...)Mais tu t’es trompée si tu te figures que les grands yeux et les sourires de catin te gagneront Petyr. Il est à moi." Elle se leva. "Ils ont tous essayé de me le dérober. Mon seigneur père, mon mari, ta mère..., Catelyn surtout."

 

 

C'est la mention de Catelyn, la soeur de Lysa qui sert de déclencheur à la longue confession de Lysa, comme si son fantôme exigeait la vérité qui lui avait échappé. De fait, le fantôme de Catelyn est symboliquement invoqué par sa fille en pensées : 

 

Ma mère est morte ! Elle avait envie de hurler. Elle était votre propre soeur, et elle est morte !

 

Et c'est aussi Catelyn que Lysa accuse maintenant, confondant le passé, le présent et les personnes dans un même mouvement : 

 

"(...) et Petyr a essayé d’embrasser ta mère, mais elle l’a repoussé. Elle se riait de lui ! Et lui, il avait l’air tellement blessé que j’ai cru que mon coeur allait éclater, et, après, il s’est mis à boire, mais à boire tellement qu’il a fini par s’effondrer, là, sur la table. Et Oncle Brynden l’a remporté bien vite dans son lit avant que Père ne puisse le voir dans cet état. Mais tu ne te rappelles rien de tout ça, si ?" Elle la foudroya du regard. "Si ?"

C’est qu’elle est ivre, ou qu’elle est folle ?

"Je n’étais pas encore née, madame.

- Tu n’étais pas encore née... Hé bien, moi, je l’étais déjà, alors ne prétends pas m’apprendre ce qui est vrai. Je sais ce qui est vrai. Tu l’as embrassé !"

 

Lysa est-elle totalement folle ou est-il possible de lire autre chose ici ? 

Dans un premier temps, nous apprenons que Petyr Baelish a menti à Sansa quand il lui a raconté que sa mère était amoureuse de lui dans sa jeunesse (Sansa V, tome 3 A Storm of Swords) : on s'en doutait déjà par les chapitres consacrés à Catelyn, mais nous en avons ici la confirmation. Et finalement, c'est ce qui est important pour le parcours de Sansa : celle-ci peut recueillir et conserver quelque part dans sa mémoire la preuve que Petyr Baelish est un menteur. 

Et d'autre part, nous retrouvons un autre effet kiss cool des barrals lié aux visions et prophéties : les barrals sont des arbres éternels. Leur perception du temps est donc fondamentalement différente de celle des hommes, comme l'explique le Vervoyant Brynden Rivers à Brandon Stark qui fait son apprentissage de vervoyant : 

 

Un barral vit à jamais si on le laisse en paix. Pour eux, les saisons s'écoulent en un battement d'ailes de papillon, et passé, présent et futur ne font qu'un. (Bran III, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 

Ainsi, Lysa confond naturellement Sansa et Catelyn, et elle n'a pas tort : à l'origine des deux situations, nous retrouvons un Petyr Baelish qui guigne Sansa/Catelyn, mais doit se rabattre sur la tante/soeur, avec des conséquences dramatiques pour cette dernière, simple marionnette aux mains de joueurs mieux entraînés qu'elle : mise enceinte par Petyr Baelish - qui se vengeait sans doute alors de ce qu'on lui avait refusé la main de Catelyn parce qu'il était de naissance trop basse - elle est contrainte d'avorter par son père, puis vendue contre une alliance armée à un vieillard qui aurait pu être son grand-père et à l'haleine fétide. Elle enchaîne les fausses couches et les accouchements d'enfants mort-nés avant d'avoir le petit Robert, malingre, et dont l'entourage doute de la survie possible (il ne servira même pas à caler les meubles). 

Finalement, la vie de Lysa Arryn est fondamentalement tragique : elle ressemble en un certain sens à ce qu'aurait pu être celle de Sansa : la belle princesse - loin d'épouser l'amour de sa vie ou le jeune et beau prince - épouse les nains, les monstres, les vieux, en bref, tous les tue-l'amour imaginables. Même une maternité heureuse lui est refusée. Non, ils ne vécurent pas heureux et n'eurent pas beaucoup d'enfants. 

 

Puisque nous sommes dans le parallèle avec Blanche-Neige, nous avons dans ces confessions une intéressante réécriture des scènes où la méchante reine demande à son miroir magique la vérité, avec plusieurs sens de lecture possibles qui se répondent : 

- Lysa demande la vérité au miroir-Sansa, celle qui est de son sang, la fille de sa soeur, et avec laquelle l'histoire passée se répète : le miroir lui répond l'insupportable vérité - qui sera confirmée dans les derniers mots qu'elle entendra de la bouche de Littlefinger, avant qu'il ne la pousse dans le vide - Catelyn a toujours été la seule aimée. Comme Sansa est celle qui est convoitée. Lysa n'est qu'une couverture, ou un marchepied pour atteindre une autre proie. 

- le bois de barral jouerait le rôle du support magique, et Lysa, comme miroir de la belle et jeune Sansa, serait la passeuse de vérité : elle lui raconterait ce qui pourrait l'attendre. Ce n'est plus la reine qui demande la vérité et l'obtient, mais la princesse qui voit dans le miroir son possible avenir. 

En substance, ce que reproche Lysa à Sansa, c'est ce qui inquiète la méchante reine du conte de Blanche-Neige : 

 

Tu te figures que tu peux t’offrir n’importe quel homme dont tu as envie, parce que tu es belle et jeune, hein ? Ne va pas te figurer que je n’ai pas vu les regards langoureux que tu jetais à Marillion... Je sais tout ce qui se passe aux Eyrié, ma petite dame. Et j’ai aussi rencontré ton espèce avant, figure-toi. Mais tu t’es trompée si tu te figures que les grands yeux et les sourires de catin te gagneront Petyr. Il est à moi.

 

Beauté et jeunesse d'une concurrente, c'est exactement ce qui inquiète la reine Cersei et la raison pour laquelle elle fait feu de tout bois pour faire tomber la jeune Margaery Tyrell - l'épouse de ses fils Joffrey puis Tommen. Même si pour Cersei et Lysa, "beauté et jeunesse" ne représentent pas la même chose : pour la première, ce sont ses instruments de pouvoir, ce par quoi elle revendique le statut de reine; pour la seconde, ils sont ce qui doit lui permettre de séduire son précieux Petyr.  

 

Dans tous les cas, la vérité est mortelle. A Lysa, elle coûtera la vie. Quant à Sansa, les chansons de chevaliers et de princesses qu'elle adorait lui seront insupportables, et son déménagement dans la Tour de la Vierge désormais sous la seule identité d'Alayne confirmera sa mort symbolique. 

 

 

- LE MONSTRE DERRIERE LA PORTE - 

 

 Mais nous n'en sommes pas encore là, et il nous faut passer à l'analyse de l'ordalie. Je ne souhaite pas appeler cet épisode un jugement, sauf à parler d'un jugement "divin", dont le verdict échappe donc à Lysa Arryn, malgré sa volonté d'être la seigneuresse qui prononce la sentence et l'applique. Dans le premier tome, Tyrion Lannister avait lui aussi échappé à la mort en demandant un jugement divin : un duel entre champions avait eu lieu, qui avait vu la victoire du champion de Tyrion. Celui-ci l'avait emporté en faisant basculer la statue de la reine légendaire Alyssa Arryn sur son adversaire. Sansa, en sortant dans le jardin enneigé, avait vu cette statue toujours à terre, ce qui peut s'interpréter comme un signe supplémentaire qu'elle est destinée à mettre à bas les vieilles reines. En outre, la légendaire Alyssa Arryn partage une caractéristique spécifique avec les vieilles reines : c'est une reine de l'hiver qui échoue à fertiliser le monde. Alyssa perd tous ses enfants et la cascade qui porte son nom (les "Larmes d'Alyssa") se dissout dans l'air avant que l'eau ne touche la terre. 

 

Lysa Arryn, toujours dans le rôle de la méchante reine qui condamne les innocents pour ses propres crimes, croit donc prononcer son verdict en demandant à Sansa d'aller ouvrir la Porte de la Lune, alors qu'elle en appelle là au jugement divin : c'est une lutte physique entre Lysa et Sansa qui s'engage dès le départ. 

 

Sans tenir le moindre compte de ses protestations, sa tante glapit : "Marillion ! J’ai besoin de toi, Marillion ! J’ai besoin de toi ! " (...)

"Madame ?

- Joue-nous une chanson. Joue Double jeu franc jeu."

(...)

Lady Lysa tira violemment sur le poignet de Sansa. Force étant ou de marcher ou de se laisser traîner, moindre mal parut de marcher.

 

Le combat au corps à corps se poursuit ensuite, où Lysa a le dessus parce qu'elle pèse plus lourd que sa nièce : une fois la Porte de la Lune ouverte, elle pousse Sansa vers le gouffre et l'oblige à regarder, elle plaque sa main dans son dos pour l'empêcher de reculer; Sansa se raccroche à ce qu'elle trouve sous sa main, comme l'épaisse natte de sa tante. 

 

Pendant ce temps, Marillion, voix de Lysa, joue sa musique, qui accuse Sansa de duplicité et doit couvrir partiellement les bruits de lutte. 

Il y a d'autres moments dans la saga, où la musique a servi à couvrir certaines actions ou paroles. Tout d'abord, dans le premier chapitre de Sansa du tome 3 A Storm of Swords (il est donc en ouverture du mouvement narratif de Sansa, dont le chapitre que nous étudions constitue la conclusion) : Sansa est invitée par les femmes Tyrell à partager leur dîner. La vieille Olenna Tyrell (grand-mère de Margaery qui vient de supplanter Sansa comme fiancée de Joffrey) essaye de faire parler son invitée de Joffrey. Elle a entendu parler de la folie du gamin et des mauvais traitements dont la petite Stark a fait l'objet, mais elle veut être certaine qu'ils n'étaient pas des mensonges. Elle fait donc chanter son fou à tue-tête, afin que les petits espions de Varys cachés dans les murs du Donjon Rouge (c'est une spécificité du Donjon Rouge d'être truffé d'étroits passages secrets à l'intérieur des murs, la volonté du second roi Targaryen, Maegor le Cruel) soient incapables d'entendre autre chose que la cacophonie. Sansa lâche alors la vérité, et se voit proposer le mariage avec le frère aîné de Margaery, l'héritier de Hautjardin - un beau mariage en vérité, à la restriction près que l'héritier en question est estropié. 

Ce qu'on ne sait pas encore, c'est que mamie Olenna mijote l'assassinat de Joffrey et l'implication possible de Sansa dans cet assassinat, si le mariage avec son petit-fils ne se fait finalement pas (et en effet, les Tyrell seront pris de vitesse par Tywin Lannister, qui mariera Sansa à Tyrion). La chanson couvre donc ici indirectement un crime, un régicide - "kingslaying" en version originale, qui permet le jeu de mots récurrent avec "kinslaying" (parricide). 

 

L'autre crime couvert par la musique arrive dans le même tome (A Storm of Swords), il s'agit des Noces Pourpres, au cours desquelles les Frey ont massacré le roi du Nord Robb Stark, sa mère Catelyn et ses hommes liges - sans oublier à l'extérieur du château le massacre d'une partie de son ost. Dans cette scène, c'est une véritable cacophonie accompagnée du martèlement des tambours qui a masqué les cris et bruits de bataille. C'est le Frey préposé à l'organisation et l'intendance qui avait réglé cette partie-là, qui faisait partie de la mise en scène. Le crime n'était pas seulement un "kingslaying", il était aussi un "kinslaying" puisque l'oncle du roi Robb était devenu l'époux d'une fille Frey; ainsi qu'un crime contre les droits de l'hôte, puisque perpétré à la fin d'un banquet où pain et sel avaient été partagés entre assassins et victimes. 

 

Aux Eyrié, Sansa est l'hôte de Lysa, et promise à son fils, le petit lord Arryn.  

 Sansa, justement, il est difficile de dire si elle est encore soutenue par la voix des loups, car cette voix a pris des allures furieuses et ne semble plus attendre que la prochaine victime :

 

 La porte était maintenue solidement fermée par trois lourdes barres de bronze, mais on entendait la bise en tourmenter les bords contre le chambranle.

 

On imagine aisément un monstre qui attendrait derrière avec impatience son repas, prêt à dévorer le premier bout de viande venu. On pourrait cependant hésiter avec une autre image : celle du loup protecteur qui devient enragé lorsqu'il s'agit de voler au secours de son "maître" - trait partagé par les loups Stark. D'ailleurs, lorsque Lysa force Sansa à ouvrir la porte, si son ouverture révèle le vide, ce vide est bien habité et métaphoriquement décrit comme une bête fauve qui se précipite à l'intérieur de la pièce en faisant voler la porte contre le mur dès que les barres ne la retiennent plus.

Cependant, cette bête fauve ne se jette pas sur le bourreau de son maître, mais sur la première proie à portée, témoin Sansa, luttant au bord du gouffre :

 

 Le vent lui releva les jupes et planta ses dents froides dans ses jambes nues. Elle sentait sur ses joues fondre les flocons.

 

Qui est cette bête ? Nous avons vu dans la partie précédente, et même un peu plus haut dans cette partie-là que le vent était associé à l'hiver et à l'esprit du loup. C'est toujours une possibilité à envisager : l'esprit du loup a été réveillé et révèle au fur et à mesure son impatience, on ne l'a pas fait venir pour rien, non plus ! Ce ne serait d'ailleurs pas la seule fois que la fureur et la colère seraient associées aux Stark : dans le tome 5 A Dance with Dragons, plusieurs chapitres se déroulent dans Winterfell envahi par les nouveaux maîtres du Nord, et centre d'une intense et très longue tempête de neige. L'auteur ne dit jamais explicitement que ce froid et cette tempête sont causés par les fantômes vindicatifs des Stark qui ne sont plus tenus en respect par la présence d'un Stark à Winterfell, mais il conserve l'ambiguïté et suggère que ça puisse être le cas. Les clans du Nord et Theon y croient, en tous les cas. Cette tempête contribue d'ailleurs à exacerber les tensions déjà très vives entre les différentes factions présentes à l'intérieur des murs, et pousse à la violence, faisant du séjour à Winterfell un lieu d'enfer où le sang est versé. 

 Dans le tome 1 A Game of Thrones, ce sont possiblement les ombres de Brandon Stark (le "loup furieux", frère aîné d'Eddard) et de son père Rickard Stark ("l'homme enflammé") qui ont répondu à l'appel de la Mage Mirri Maz Duur, lorsqu'elle a accompli son rituel pour rendre la vie à Khal Drogo mourant (Khal Drogo, l'époux de Daenerys Targaryen). Le rituel s'est achevé par la mort du bébé que portait Daenerys, une mort pour payer la vie. Il se peut donc que ce soit l'esprit de l'hiver, un loup furieux, qui attend son dîner de l'autre côté de la Porte de la Lune. 

 Cela pourrait également figurer une autre bête carnivore de la saga, une qui a des ailes : un dragon. Le Val d'Arryn avait d'ailleurs été soumis par la soeur d'Aegon le Conquérant qui était venue avec son dragon se poser au milieu de la cour des Eyrie et avait emmené le très jeune héritier du Val faire une promenade à dos de dragon. Un risque mortel qui avait parfaitement été compris. Pour appuyer la pertinence de cette hypothèse, on se rappellera que Catelyn Tully, mère de Sansa et soeur de Lysa, a pour mère une Whent, famille régnante d'Harrenhal à laquelle les chauve-souris servent de blason, et qui ont des liens marqués avec les dragons Targaryen. Sansa, ainsi que Bran, sont tous les deux vus à certaines occasions comme des loups aîlés. En outre, le vent est associé plus d'une fois aux dragons dans l'arc narratif de Daenerys.

 

 Cependant, il se pourrait qu'il s'agisse de la métaphore d'un bélier - la version adulte, féroce et déchaînée de l'agneau : la porte qui s'ouvre brutalement sous la poussée le suggère, puisque le "bélier" est également un engin de siège à cause des puissants coups de boutoir qu'on donne avec; le mot est le même en anglais aussi, il s'agit de "ram", qu'on retrouve d'ailleurs dans Ramsay Snow, le monstrueux bâtard de Roose Bolton, qui épouse une fausse Arya Stark devant l'arbre-coeur de Winterfell. On rencontre en outre dans le second tome A Clash of Kings une figure de bélier dans le personnage de Craster, l'horrible patriarche incestueux qui vit au-delà du Mur avec toutes ses filles-femmes et offre ses fils en sacrifice à la forêt hantée. Certains racontent même qu'il mange ses enfants, comparés à plusieurs reprises à des agneaux, et une hypothèse (que je développerai dans un article consacré au personnage) lui attribue un véritable cannibalisme : il tuerait et mangerait les patrouilleurs de la Garde de Nuit qui viendraient trouver refuge chez lui pendant leurs patrouilles. Le bélier fait partie des "scapegoat", c'est-à-dire des personnages "bouc émissaires".

 Il nous faut alors considérer deux hypothèses liées au bélier : d'abord d'un "bélier" Stark du passé - un bâtard Stark - qui aurait été sacrifié au barral de Winterfell pour un crime qu'il n'aurait pas commis, et dont l'ombre inapaisée chercherait à se venger de tous les Stark. Peut-être même ce "bâtard antique" désirait-il une jouvencelle convoitée (et obtenue) par les Stark "légitimes". Le vent est d'ailleurs chargé de neige, "snow", et le nom de bâtardise dans le nord est justement "Snow". Cela expliquerait ici pourquoi Sansa - habillée en laine d'agneau - manque de se faire dévorer par lui : il ne s'agirait pas du tout d'un loup protecteur, mais de l'expression sauvage du "bâtard" qui viendrait chercher son "épouse" ou sa "victime", selon ce qu'on préfère (ici, je ne souhaite pas présumer de la relation entre la Jouvencelle et le Bâtard : le schéma est celui d'une femme interdite pour lui, mais ça ne dit pas si les deux s'aimaient, ou si la Jouvencelle était la proie du Bâtard).

 La seconde hypothèse est plus troublante - parce que bouleversant un peu l'idée que nous nous faisons des Stark - mais plus cohérente avec le récit, ce "bélier" furieux serait l'expression des Stark eux-même, c'est-à-dire du prince de Winterfell - fils de la reine - qui aurait revendiqué pour lui la Jouvencelle alors qu'à l'instar de Joffrey Baratheon, il était lui-même un bâtard secret. De fait, lorsque Ramsay Snow (légitimé en Bolton) se marie à Winterfell, il se proclame "vrai seigneur de Winterfell" alors que son titre n'est que le résultat d'une tricherie et d'une usurpation, et nous apprenons par la suite que sa malheureuse épouse porte des traces de morsures sur tout le corps. En outre, Ramsay a besoin pour légitimer son appropriation aux yeux des vassaux du nord du mariage avec une Stark. Dans la scène aux Eyrié, Lysa (re)jouerait donc probablement une autre scène, celle d'une Jouvencelle (fille d'un roi) jetée en pâture à sa progéniture bâtarde pour lui garantir une légitimité.

 Cependant, le résultat pour Sansa est qu'elle serait issue d'une lignée bâtarde et aurait bien du "sang de bélier et d'agneau" dans les veines.  C'est d'ailleurs de la peau d'agneau qu'elle porte comme vêtement. Et pour confirmer ces noces avec la bête, la perte de sa chaussure par Sansa peut être interprétée comme une allusion à une chanson de mariage propre à la saga, et qu'on chante pour le coucher des époux :

 

"La reine ôta sa sandale et le roi sa couronne"   

 

 

 Je n'ai pas évoqué le faucon des Arryn, parce que la description du vent ici n'évoque précisément pas un oiseau - fût-il de proie - mais bien un fauve proprement terrestre. La métaphore avec les faucons Arryn n'est pas absente de ces chapitres de Sansa aux Eyrié, mais elle évoque une autre facette de sa problématique. Dans ce chapitre de confrontation avec Lysa, il était justement particulièrement intéressant de constater que les oiseaux de proies n'étaient pas du tout là où il aurait été naturel de les attendre.  

  

 

 Enfin, je suis tentée de faire un autre parallèle avec les aventures de Tyrion Lannister (décidément, beaucoup d'épreuves rapprochent la princesse et le nain !) : dans A Dance with Dragons, Tyrion et la naine Sol doivent donner un spectacle de joutes bouffonnes dans les arènes de Meereen, à l'occasion du mariage de Daenerys Targaryen avec un noble Meereenien. Ils n'ont cependant pas été prévenus de la fin du spectacle : il est prévu de lâcher les lions affamés sur eux. Daenerys s'y oppose à la dernière minute et sauve ainsi le couple de nains - tout en ignorant leur identité - avant que le dragon Drogon ne vienne carrément mettre fin aux jeux du cirque. Il se trouve que le lion est l'animal "d'identité" des Lannister. Etonnant, non ? 

 

 

- CIEL MON MARI ! - 

 

 

 Tyrion sauvé par Daenerys ? Voici que par "l'entrée du seigneur", et non pas par les grandes portes qui ont été barrées de l'intérieur par Marillion, arrive Petyr Baelish qui va mettre fin à la lutte des championnes.

 

 

 Elle [Sansa] flageola, battit l’air et, rencontrant la lourde natte auburn de sa tante, s’y agrippa désespérément. "Mes cheveux ! glapit lady Lysa. Lâche mes cheveux !" Elle tremblait, hoquetait. Elles vacillèrent sur le bord. De très très loin lui parvint le martèlement des piques contre la porte et les appels des gardes sommant qu’on les laisse entrer. Marillion cessa brusquement de chanter.

"Lysa ! Que signifie ceci ?" Le cri fusa comme une lame au travers des hoquets, des halètements. La grande salle répercuta l’écho de pas précipités. "En arrière ! Lysa ! Que faites-vous-là ?" Les gardes n’arrêtaient pas de battre la porte. Littlefinger était arrivé par l’arrière, empruntant l’entrée du seigneur, derrière l’estrade.
En se retournant, Lysa desserra suffisamment l’étreinte pour que Sansa réussisse à se libérer. Elle s’affaissa sur les genoux, et c’est dans cette posture que la découvrit Petyr. Il se pétrifia. "Alayne. Qu’y a-t-il ?"

 

 Littlefinger est intervenu presque de la même manière qu'il est entré dans le Winterfell de neige : en maître et sans permission. Mais cette fois-ci, en tant qu'époux de Lysa Arryn, il a toute légitimité à le faire et c'est là qu'est la différence : son rôle est alors en miroir de celui occupé dans la première partie du chapitre par le petit lord Robert Arryn. Ce qui prouve dans les faits que notre "vieille reine" ne peut plus prétendre au tombeau de la princesse endormie qui attend que son prince vienne la réveiller. S'il était besoin d'une preuve supplémentaire, GRRMartin la nomme même Lysa Baelish.

 L'entrée de Petyr Baelish est donc celle du seigneur armé de sa parole tranchante, comme une épée de justice, de même que Robert arrivait avec sa poupée de chiffon et frappait le château de neige de sa "masse de justice" (un antique roi du Conflans porte d'ailleurs le surnom de "masse de justice", et Lysa est fille du suzerain du Conflans). On peut également prolonger le parallèle jusqu'à Eddard Stark, le père de Sansa, qui rendait la justice avec son épée tranchante, Glace. Ici, Petyr "coupe" (le texte en anglais utilise le terme "cut" pour décrire son premier éclat de voix) littéralement la lutte en coupant le sifflet de Marillion. Suite logique si la musique cesse : le crime ne peut plus être caché et Lysa doit cesser, en même temps que rendre au seigneur l'exercice légitime de la justice. 

 Lorsque Sansa édifiait son château de neige, l'intervention de Littlefinger avait permis l'achèvement du château/tombeau protecteur. Il arrive donc là encore à son secours, mais cette fois en prenant la place du troisième personnage venant interrompre le corps à corps périlleux du duo initial. 

Sansa est de nouveau agenouillée, dans la position de la prière : est-ce pour apaiser la bête féroce qui attendait de l'autre côté de la porte ? On peut en tous les cas remarquer que le rôle de Littlefinger est plus ambigu que l'autorité seigneuriale qui vient s'interposer pour faire cesser une ordalie; en vérité, son action d'apaisement de Lysa est symétrique à celle de Sansa qui tente d'apaiser son propre affolement et peut-être aussi par là la fureur de "l'esprit du fauve" matérialisée par le vent tempétueux et chargé de neige. 

 

"Pourquoi me l’avoir ramenée au Val, Petyr ? Ce n’est pas sa place. Elle n’a pas sa place, ici.

- Nous la renverrons, dans ce cas. A Port-Réal, si ça te fait plaisir."

Il fit un pas vers elles. "Laisse-la se relever, maintenant. Laisse-la s’éloigner de la porte.

- NON !" Elle administra une nouvelle saccade aux cheveux de Sansa. Les rafales de neige qui tourbillonnaient autour d’elles faisaient sèchement claquer leurs jupes.

 

 Cette symétrie fait du couple Littlefinger-Sansa le véritable couple de cette scène, Petyr-Lysa n'étant qu'un mensonge, ce que Lysa sent très bien, d'où sa résistance première et instinctive lorsque Littlefinger lui demande de lâcher sa proie... et de s'en remettre à lui. En effet, Petyr Baelish usurpe lui-même la place d'Eddard Stark - le père protecteur - en faisant jouer à Sansa le rôle d'Alayne Stone, sa fille bâtarde; et dans le même temps c'est Sansa, une nouvelle Catelyn Tully, qu'il convoite. 

 

 En pénétrant sur le ring, Littlefinger a aussi mis le pied dans la zone sacrée, ce qui est marqué par la réaction des deux femmes qui le prennent pour la divinité-arbitre de leur querelle : ainsi, la position à genoux de Sansa et les larmes qu'elle lui montre peuvent tout aussi bien s'adresser à lui qu'à la bête furieuse qui attend à la Porte de la Lune; si Lysa ne se met pas à genoux, sa réaction est également aux larmes et aux paroles de supplication avec le rappel des sacrifices consentis à la divinité :

 

"Tu ne peux pas avoir envie d’elle. Tu ne peux pas. Ce n’est qu’une petite fille idiote et sans cervelle. Elle ne t’aime pas comme je t’ai aimé. Je t’aime depuis toujours, moi. Je te l’ai prouvé, non ?" Des larmes roulaient sur sa figure rouge et bouffie. "Je t’ai donné mon étrenne de vierge. Je t’aurais aussi donné un fils, mais ils me l’ont assassiné (...). Cat ne t’a jamais rien donné."

 

 Devenu un dieu vivant, Littlefinger est contraint de dévoiler son vrai visage. Cela commence lorsqu'il nomme Sansa par son vrai nom - Sansa - au lieu de continuer à l'appeler Alayne; cela se poursuit quand il laisse Lysa rebondir sur la demande qu'il lui fait de retenir ses larmes : Lysa scande alors "larmes", trois fois (attention, ça veut dire que c'est une incantation magique !), et raconte qu'elle a versé le poison "larmes de Lys" à son vieil époux à l'instigation de Littlefinger; elle ajoute que toujours à l'instigation de son bien-aimé, elle a écrit à sa soeur Catelyn pour accuser les Lannister du meurtre. Cela s'achève quand il retourne sa vérité à Lysa et rend son "jugement divin" :

 

- Maintenant, lâche la petite, et viens me donner un baiser." Elle se jeta dans les bras de Littlefinger, plus sanglotante que jamais.

Pendant que tous deux s’étreignaient, Sansa s’écarta à quatre pattes de la porte de la Lune et enlaça de ses bras le premier pilier venu. Les battements de son coeur l’étouffaient. Elle avait les cheveux pleins de neige, et il lui manquait sa chaussure droite. Elle a dû tomber... Traversée d’un frisson, elle enserra le pilier encore plus étroitement. Littlefinger laissa Lysa hoqueter contre sa poitrine un petit moment, puis il lui prit les bras et l’embrassa du bout des lèvres.

"Ma bécasse de jalouse femme chérie, dit-il avec un gloussement. Je n’ai jamais aimé qu’une femme au monde, tu as ma parole."

Lysa Baelish tremblota un sourire. "Qu’une au monde ? Oh, Petyr, tu le jures ? Qu’une au monde ?

- Cat."

Et il la repoussa d’une vigoureuse saccade. Elle trébucha à reculons, ses pieds glissèrent sur le marbre humide, et voilà qu’elle n’était plus là. Sans même avoir eu le temps de pousser un cri. Une éternité s’écoula sans qu’on entendît autre chose que le bruit du vent. 

 

 "Jugement divin" entre guillemets, car au moment où Petyr pousse Lysa par la Porte de la Lune, Sansa est déjà sauvée et ne craint plus rien dans l'immédiat. La lutte entre les deux femmes a cessé puisque Petyr l'a déjà interrompue et rendu ainsi la justice du seigneur. Nous pouvons reconnaître là une manière de procéder de Littlefinger, d'usurper l'exercice de la justice à son profit, sans pour autant se salir les mains, puisque le corps de Lysa semble se dissoudre dans l'air, une fois happé : le silence la remplace. 

 

 

 "J’adore le jus, mais je déteste les doigts poisseux, gémit-il en s’essuyant les mains. Mains nettes, Sansa. Quoi que vous fassiez, arrangez-vous pour avoir toujours les mains nettes."

(Petyr Baelish à Sansa, in chap. Sansa VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

 La mort d'Eddard Stark portait elle aussi sa marque : le texte suggère fortement que - secondé par sa créature Janos Slynt (le commandant du guet royal de Port Real) - il avait conseillé au roi Joffrey de condamner Eddard malgré la décision de Cersei Lannister et du reste du conseil de l'envoyer finir noblement ses jours au Mur.  

 

 

 Enfin, pendant que Lysa étreint son dieu-époux, Sansa étreint un pilier et pense à la chaussure qu'elle a perdue... comme Cendrillon : en effet, l'heure de la fin du bal royal a sonné et la princesse a échappé à la noce qui lui était imposée. Elle a échappé au tragique destin d'une reine. Lysa est expulsée de la scène, ainsi que Sansa Stark qui n'a plus d'autre choix que de laisser Alayne Stone occuper le devant de la scène. Cependant, si Sansa Stark connait à présent le secret de Littlefinger, Alayne Stone est la complice et la nouvelle prima donna de celui-ci, qui conclut le chapitre en ré-écrivant l'histoire et en lui dictant son rôle :

 

 A la porte, les gardes gueulaient, martelant le bois avec la hampe de leurs grosses piques. Lord Petyr releva Sansa. "Vous n’êtes pas blessée ?" La voyant secouer la tête, il reprit : "Alors, courez ouvrir à mes gardes. Vite, il n’y a pas de temps à perdre. Ce baladin vient d’assassiner dame mon épouse."

   

Le "baladin" est Marillion, qui jouait le seigneur auprès de Lysa : on apprendra d'ailleurs que celle-ci lui avait offert des bijoux et objets précieux appartenant à son premier époux Jon Arryn, le seigneur suzerain du Val.

Littlefinger le renvoie brutalement à sa condition de marionnette dans sa propre composition : dans la réalité de Littlefinger, Marillion - éperdument amoureux de Lysa et jaloux - a tué sa dame dans un accès de dépit, sous les yeux bouleversés d'Alayne Stone, qu'il méditait sans doute de jeter dans le vide elle aussi. C'est la version qui sera servie aux vassaux du Val d'Arryn, et que Marillion confirmera par ses aveux, lorsqu'il faudra enquêter sur la mort de Lysa. Marillion est si détesté que tout le monde s'empressera de le croire sincèrement coupable, et pas entièrement à tort, car nous retrouvons là toute l'ironie de GRRMartin : Marillion est bien un personnage dénué de scrupules, qui était prêt à participer au meurtre d'Alayne Stone parce qu'elle l'avait rebuté, mais il devient le coupable idéal pour expliquer la mort de la seule personne qu'il n'avait aucun intérêt à tuer.

 

 

 - CONCLUSION - 

 

 

 Les "dieux" ont eu leur victime expiatoire, la malheureuse et criminelle Lysa Arryn, dont la chute s'est révélée à l'image de la cascade les Larmes d'Alyssa : cette cascade est si haute que l'eau s'évapore avant d'avoir touché la terre. Une légende y est d'ailleurs liée, racontée dans un chapitre de Catelyn, dans le premier tome A Game of Thrones : ce sont les larmes de l'antique reine Alyssa Arryn - celle dont la statue a été renversée dans le jardin - qui n'en avait pas versé pour son père, son mari et ses fils morts, et qui avait été condamnée par les dieux à pleurer sans trêve jusqu'à ce que ses larmes arrosent le Val. Alyssa ne symbolise pas seulement une vieille reine vaincue, mais une reine de l'hiver infertile, une ancienne jouvencelle contrainte au mariage et à l'enfantement et qui n'a jamais porté le deuil des hommes qui lui ont été imposés, l'ont manipulée pour leur profit et l'ont réellement et symboliquement violée.  

 Cette Alyssa est aussi une métaphore de Catelyn Stark, qui s'était empêchée de pleurer son époux, ses fils et son père, tant que son fils aîné était en guerre et qu'elle n'avait pas retrouvé ses filles. Son meurtre aux Noces Pourpres a empêché le deuil d'avoir lieu et de suivre son cours normal; de la même façon, les questions qu'elle se posait et qui l'avaient poussée à agir - notamment en enlevant Tyrion Lannister et en l'amenant aux Eyrié, ce qui avait déclenché les hostilités armées entre Lannister, Tully et Stark - restaient sans réponses.

 

 L'histoire d'Alyssa Arryn raconterait-elle l'histoire d'une vieille reine Stark dont Catelyn rejouerait au présent la partition ? 

 En tous les cas, c'est aux Eyrié et à sa fille Sansa Stark que ces réponses ont été données, au regard des dieux. 

 

 Si la perte de sa chaussure ramène la princesse au rôle de Cendrillon, rappelons-nous que dans le conte, la seconde chaussure reste en secret entre les mains de la princesse (comme preuve qu'elle en est une), et n'attend plus que de réapparaître au moment du véritable jugement. La "reine" n'a ôté qu'une seule sandale, et le mariage n'a donc pas été véritablement consommé et elle n'est pas reine pleinement. Sansa a échappé au petit Robert Arryn et au destin des antiques reines... pour le moment. 

 Blanche-Neige/Sansa est enterrée, tandis que Cendrillon/Alayne va tenir la maisonnée en ordre en parfaite ménagère.  

 Réalisant à la lettre la prophétie faite à Cersei que j'ai citée en ouverture de l'article, Lysa, la méchante reine du chapitre, perd son précieux Petyr au profit de Sansa, et est jetée à bas littéralement puisqu'elle tombe dans le gouffre, comme un retour au néant : la saga est curieusement muette sur ses funérailles. Dans ses chapitres suivants, Sansa/Alayne fera effectivement régulièrement allusion à la mort de Lysa - qui fera même l'objet d'une enquête et d'une condamnation (celle de Marillion) - mais jamais à une quelconque cérémonie en son honneur. Les vassaux du Val sont pareillement muets à ce sujet. J'y verrai le signe que Lysa n'était pas la véritable reine du conte de Blanche-Neige, mais un de ses avatars en trompe-l'oeil, et que l'affrontement qui a eu lieu aux Eyrié n'était qu'une répétition générale d'un affrontement qui aura immanquablement lieu plus tard, tout en ayant consacré les funérailles de Blanche-Neige. Mais c'est également le signe que les comptes entre Littlefinger et les femmes Tully ne sont pas soldés : d'une manière ou d'une autre, on reverra Lysa, pas nécessairement comme on a déjà revu Catelyn sous sa forme cadavérique "revenue d'entre les morts". Possiblement à travers son fils Robert Arryn, celui qui n'avait de cesse de réclamer à sa mère de "faire voler" les gens qui lui déplaisaient. 

 

 Enfin, ce chapitre qui conclut le premier ensemble narratif de la saga - celui qui s'est ouvert à Winterfell avec la nouvelle de la mort de Jon Arryn et l'arrivée du roi Robert Baratheon - nous parle probablement de la lourde malédiction qui pèse sur les loups Stark, et au finale, la "méchante reine" que Sansa devrait tuer pour se libérer ne serait pas davantage Cersei que Lysa, mais bien un "démon intérieur" Stark, une ancienne reine qui aurait activement participé à un crime, ou tout au moins à le cacher pour protéger quelqu'un de particulièrement cher - un fils ? Dans cette perspective, il faut considérer Sansa, Cersei et Lysa comme autant de variations sur un thème originel qui n'a pas encore été totalement dévoilé. 

 

 

 

 On a donc vu dans cette longue étude du dernier chapitre de Sansa dans le tome 3 A Storm of Swords comment GRRMartin reprend les schémas du conte de Blanche-Neige et les applique à l'histoire de Sansa Stark pour en tirer une histoire différente, avec un sens différent, puisque la cohérence interne du récit global est primordiale. Les références sont avant tout des clins d'yeux au lecteur afin qu'il ne soit pas trop perdu dans cette oeuvre énorme, et qu'il puisse prendre assez de distance pour appréhender une trame dans sa globalité, voire l'anticiper. Cela fait partie du jeu.

 Sansa Stark n'est d'ailleurs pas la seule Blanche-Neige de la saga. Jon Snow lui est aussi explicitement comparé, et ce dès le premier tome, dans une vision de Bran le Brisé, pendant son coma : 

 

Vers le nord enfin, tel un cristal bleu, chatoyait le Mur. Solitaire y dormait sur un lit glacé son frère Jon, le bâtard, plus pâle et plus rude au fur et à mesure que l'abandonnait tout souvenir des chaleurs anciennes.

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Et dans le tome 5 A Dance with Dragons, un des conjurés qui participe à son assassinat (et est peut-être le chef du complot) est Bowen Marsh, surnommé la "Vieille Pomme granate". On retrouvera la "pomme granate" sur le parcours de Sansa, mais je l'évoquerai dans l'article qui étudiera le personnage de la méchante reine. 

 

 Les articles suivants s'intéresseront donc à la trame narrative globale de Sansa et à la distribution des différents rôles à l'intérieur de cette trame, et nous verrons ce qu'il y a à en tirer. 

 

 

 

 

 

 

 

 



10/06/2016
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