Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Un enterrement de première classe

 ATTENTION - ACTUALISATION OCTOBRE 2017 - ARTICLE EN COURS DE RÉCRITURE !

 

 

 

Alors ils lui firent faire un cercueil de verre afin qu'on pût la voir de tous les côtés, puis ils l'y couchèrent et écrivirent dessus son nom en lettres d'or, en grandes, belles lettres capitales, sous lesquelles ils écrivirent encore qu'elle était une princesse, fille de roi. Ensuite ils portèrent le cercueil au haut de la montagne; et depuis ce moment là il y eut toujours l'un des sept nains qui y resta pour la garder. Et les bêtes y venaient aussi et pleuraient Blanche-Neige: d'abord ce fut une chouette, puis un corbeau, et une colombe en dernier.

Longtemps, longtemps Blanche-Neige resta là, dans son cercueil de verre, sans changer du tout; le temps passa et passa, mais elle était toujours aussi fraîche, aussi blanche que neige, aussi vermeille que le sang, aussi noire de cheveux que l'ébène poli, et elle avait l'air de dormir.

(Le conte de Blanche-Neige, les Frères Grimm)

 

 

Sansa Stark avait gravi la montagne, mais Alayne Stone en descendait. Cétait une pensée étrange. 
(Alayne II. A Feast For Crows)
 
  Vous l'aurez compris, notre Blanche-Neige du jour n'est autre que Sansa Stark, la princesse malheureuse et maltraitée par plusieurs marâtres successives (Cersei Lannister et Lysa Arryn) après la mort de son père (Eddard Stark), mais aussi protégée par un Limier bourru (Sandor Clegane) et quelques nains (Tyrion et Petyr Baelish, alias Littlefinger), jusqu'à ce que son prince charmant vienne la libérer et l'épouser (le beau Griff le Jeune, alias le prince Aegon miraculeusement échappé du massacre de sa famille?).
 
 Cette étude aura pour point de départ l'analyse du dernier chapitre consacré au point de vue de Sansa, dans le tome 3 A Storm of Swords. C'est le chapitre qui clôt le tome, avant l'épilogue, et celui où l'on découvre qui a réellement tué la Main Jon Arryn, meurtre qui fut cause que le roi Robert partit chercher son ami Eddard Stark à Winterfell et que les Stark finirent par "perdre le Nord" après des millénaires de domination. Il est également la véritable conclusion d'un long cycle qui s'est ouvert à Winterfell et se termine éclaté géographiquement, au gré de la dispersion des personnages, en particulier des Stark de Winterfell. Ces derniers semblent alors arrivés au bout de leur chute, portés disparus, morts ou réputés tels (tous ont connu une mort symbolique ou réelle); leur château seigneurial incendié est passé sous l'autorité de leurs anciens rivaux millénaires, vassaux devenus traîtres, la maison Bolton, la maison des écorcheurs de loups. 
 Afin de bien saisir les enjeux du parallèle avec le conte de Blanche-Neige, nous garderons à l'esprit que lui-même est une variation sur un mythe plus vaste qui parle de saisons, de nature qui meurt durant l'hiver et renait au printemps, de la jeune Perséphone enlevée par Hadès et emmenée par lui au royaume des morts, de sa mère Démeter qui la recherche désespérément, etc...
GRRMartin aimant jouer avec les références littéraires et mythologiques, il se peut cependant que notre petite enquête sur les traces de Blanche-Neige réserve quelques surprises et qu'en particulier la distribution des rôles ne soit pas si figée qu'elle en a l'air telle que je l'ai énoncée au début de cette introduction.
Toc toc toc, rideau !  

 

 

 

 

- L'HEURE DU LOUP AUX EYRIE -

 

 

 

Les Eyrié sont la demeure seigneuriale de la maison Arryn, suzeraine du Val d'Arryn, région de montagnes, voisine du Conflans, du Nord et des Terres de la Couronne (celles qui dépendent directement de la capitale Port Real), et située sur la côte est de Westeros. 

Les Eyrié sont le château le plus haut des Sept Couronnes. Dominés par la Lance du Géant, point culminant de Westeros avec 6700 mètres d'altitude, on y accède par un chemin malaisé et dangereux à travers la montagne, qui traverse trois forts : "Pierre", "Neige" et "Ciel". Les Eyrié sont donc littéralement au-dessus du ciel et le mot anglais signifie "nid d'aigle".  

Les Eyrié sont constituées de sept tours, comme les Sept Faces du dieu de la religion officielle de Westeros, mais aussi comme les sept nains transformés en géants pour l'occasion, ce qui ne serait pas la seule fois dans la saga, puisque le nain Tyrion est régulièrement "transformé" en géant, que ce soit par moquerie ou au contraire en guise de compliment. 

Pour finir, Sansa y est cachée sous l'identité d'Alayne Stone ("pierre"), fille bâtarde de Petyr Baelish, dont seuls Petyr et Lysa Arryn connaissent la véritable identité. 

 

 Toutes les citations de cette partie sont issues du chapitre Sansa VII, tome 3 A Storm of Swords. Lorsque la citation sera issue d'un autre chapitre, je donnerai la référence.

 Les bases étant posées, nous pouvons entrer dans le vif du sujet ! 

 

~~

 

 

 Elle s'éveilla tout d'un coup, chaque nerf à vif. Il lui fallut un moment pour se rappeler où elle se trouvait. Elle avait rêvé qu'elle était petite et qu'elle partageait encore sa chambre avec sa soeur Arya. Mais c'était sa camériste, et non sa soeur, qui se retournait en dormant, et ce n'était pas Winterfell mais les Eyrié. Et moi, je suis Alayne Stone, une vulgaire bâtarde. Le noir et le froid sévissaient dans la chambre, mais il faisait chaud, sous les couvertures. L'aube n'était pas encore venue. 

 

 Ce sont donc les premiers mots du chapitre. Ils situent la scène à ce moment de la nuit qui précède l'aube, quand elle est la plus noire et l'air le plus frais, et qu'on appelle communément l'heure du loup. La mention de l'aube, dans une petite phrase juste pour elle, rappelle en outre que l'enjeu de la saga n'est pas tant le trône de fer que la (seconde ?)"bataille de l'Aube", celle qui doit sauver Westeros de l'éternelle nuit accompagnant l'hiver éternel. Elle confirme la place de Sansa parmi les personnages principaux de la saga, et participe à la construction de sa dimension mythologique. L'enjeu est donc d'étudier comment cette construction se fait, et pourquoi. 

 D'emblée, bien qu'il s'agisse de deux châteaux bien distincts géographiquement et politiquement, par le biais du rêve de son héroïne, GRRMartin nous indique que Winterfell et les Eyrie partagent une narration commune et qu'en conséquence, parler de l'un reviendra à parler de l'autre au moins métaphoriquement. De fait, dans le conte de Blanche-Neige, le château de sa naissance est aussi celui où son statut de princesse est nié par une méchante reine et où sa vie est menacée. Chez les nains, où la méchante reine la retrouve et où elle meurt, elle n'est pas davantage une princesse, malgré l'affection et l'espèce de culte qu'ils lui vouent : elle s'y cache comme une servante. Si le Winterfell des souvenirs de Sansa n'a rien de menaçant, le rapprochement avec les Eyrie lors de ce chapitre va bousculer quelque peu cette vision.  Ici, il y a bien un détail commun : la chambre "noire et froide" ("black and cold" en vo) rappelle l'étang "noir et froid" au pied du barral, l'arbre-coeur, de Winterfell. Notons en outre que dans la saga, les rêves des personnages correspondent toujours au dévoilement de quelques réalités passées ou à venir et qu'ils sont la seule vie des vervoyants pris dans la toile des racines de barrals. 

 Ce tout premier paragraphe pose donc Winterfell comme le coeur de la nuit, et partant de là, de l'hiver.

 Le réveil de Sansa est suivi d'une première description des Eyrié, un château où manque cruellement la vie : 

 

Aux Eyrié, il n'y avait nulle part où aller, et presque rien à faire. Les serviteurs d'âge assuraient que les salles en retentissaient de rires, à l'époque où Père et Robert Baratheon se trouvaient être les pupilles de Jon Arryn, mais ces jours-là remontaient à la nuit des temps. 

 

 Sansa se réveille dans un monde de fantômes et d'ombres du passé et les seuls noms cités sont ceux des morts. Lysa Arryn, veuve de Jon Arryn, a une maisonnée très réduite, elle autorise très peu de visites et mène une vie solitaire. Autant dire que Sansa est aux Eyrié comme dans un tombeau, alors que par la situation physique et symbolique du château - très difficile d'accès et placé au-dessus du fortin "Ciel"- elle était déjà placée hors du monde des vivants, dans un effet d'inversion avec Winterfell : là-bas, il faut descendre et s'enfoncer dans les cryptes pour trouver les sépultures.

 L'évocation d'Eddard Stark, qui avait vécu durant sa jeunesse aux Eyrié, permet à nouveau de faire le lien entre les Eyrié et Winterfell, et on peut rapprocher la description de ce château sans vie du Winterfell désert que Jon parcourt en rêve, dans le chapitre Jon VII du tome 1 A Game of Thrones, où ce sont les tombes des Stark dans les cryptes qui sont qualifiées de "noires et froides" ("black and cold"). Winterfell, c'est là qu'est enterrée Lady, la louve de Sansa, sacrifiée dans le tome 1 A Game of Thrones pour apaiser la colère - disons la soif de sang - de la reine Cersei. Sansa est elle-même toute pleine du sentiment d'être enterrée vive dans un endroit qui n'est pas son chez elle a priori, un tombeau qu'elle n'a pas choisi, un tombeau où Lord Petyr Baelish/Littlefinger l'a amenée par une série de manipulations et de mensonges, comme elle le lui rappellera plus loin dans le chapitre : 

 

"Pas plus que de m'avoir amenée ici quand vous aviez juré de me ramener chez moi."

 

Le parallèle peut ainsi s'établir entre Littlefinger et Eddard, qui endossent tous les deux le rôle du père/chasseur vis-à-vis de la reine Cersei, et protègent Sansa en tuant chacun une part d'elle : Eddard, dans le premier tome, doit tuer la louve Lady, dont Cersei réclame la peau. Si Eddard tue bien Lady, il fait envoyer la dépouille de celle-ci à Winterfell pour qu'elle y soit enterrée dans le cimetière réservé aux membres de la maisonnée et que Cersei n'ait ainsi jamais sa peau. Littlefinger, lui, enlève Sansa Stark après la mort de Joffrey dont elle est accusée, et la tue symboliquement en l'obligeant à endosser l'identité de sa fille bâtarde, Alayne Stone, et en l'emmenant hors du monde; ce faisant, il soustrait lui aussi la peau (=le nom Stark) de Sansa des griffes de la méchante reine. 

 On comprend alors que l'enjeu pour Sansa est de s'approprier ce tombeau que sont les Eyrié et de prendre une part active à ses propres funérailles symboliques, une première étape vers une libération. Mais se libérer de qui et de quoi ? Dans le conte de Blanche-Neige, la mort permet de mettre un terme à la menace de la méchante reine. Cachée aux Eyrié et dans le Val sous une nouvelle identité, Sansa échappe à la reine-mère Cersei, totalement obnubilée par ses deux cibles principales : sa belle-fille Margaery Tyrell, qu'elle pense être la reine "plus jeune et plus belle" qui lui enlèvera tout ce à quoi elle tient le plus, et son frère le nain Tyrion. 

 

Poursuivons.

 

Je n'arriverai pas à me rendormir, réalisa Sansa. J'ai la cervelle en ébullition. 

 

 La traduction dit "en ébullition" pour rendre l'anglais "tumult", qui est employé à d'autres reprises très spécifiques dans le texte : une fois pour décrire le bruit assourdissant de la mer, et toutes les autres fois pour une foule humaine qui crie et hurlent (au reste, l'eau en ébullition, c'est bruyant !). Ajoutons que les vagues prononcent parfois des mots, à l'adresse de certains personnages (Davos, Brienne et Aeron Greyjoy). Il nous faut donc admettre que le tumulte dans la tête de Sansa puisse correspondre à une ou plusieurs voix qu'une part d'elle a pu percevoir, sans pouvoir rien analyser ni identifier. Est-ce à cause de la distance géographique entre les Eryie et Winterfell ? De l'absence de barral aux feuilles murmurantes ? De la mort de Lady qui aurait coupé court au développement des capacités de change-peau de Sansa ? Son instinct est cependant resté intact, ou plutôt, on peut envisager que le lien avec Winterfell (où est enterrée Lady) est ancrée en elle, et ses rêves l'y ramènent, de la même manière que les autres enfants Stark en rêvent ou font des rêves de loups qu'ils ne contrôlent pas. Ce qui explique la distorsion apparente entre sa conscience clairement exprimée et ses actes guidés par quelque chose de plus profond. L'éventualité de voix entendues peut se rapprocher des rêves de Jon qui nous sont rapportés par Sam, précisément après la victoire de Stannis sur Mance Rayder, et juste avant que celui-ci n'offre une légitimation et Winterfell au bâtard :

 

"All my dreams are of the crypts, of the stone kings on their thrones. Sometimes I hear Robb's voice, and my father's, as if they were at a feast. But there's a wall between us, and I know that no place has been set for me."

The living have no place at the feasts of the dead. 

(Samwell IV, tome 3 A Storm of Swords)
 

 Dans ce nouveau rapprochement entre Jon et Sansa, l'idée qui ressort est celle de voix de morts qui cherchent à se faire entendre, des fantômes qui semblent vouloir s'échapper de leurs tombeaux, maintenant qu'il n'y a plus de Stark à Winterfell. Cependant, si Jon identifie celles de Robb et d'Eddard, ça n'est pas le cas chez Sansa, où le tumulte reste un tumulte indéfini. La même idée du sommeil troublé par les voix des esprits inapaisés des morts est présente chez la Naine de Noblecoeur, une vieille prophétesse du Conflans qui vit dans un bosquet de barrals coupés (il n'en reste que des souches), et qui est à l'origine de la prophétie du "Prince Promis" rattachée spécifiquement à une branche de la lignée Targaryen.

 Enfin, contrairement aux tomes précédents où elle s'enfouissait dans son lit et se terrait pour dormir et oublier, cette fois-ci, elle écoute "l'appel", se lève et va à la fenêtre. Et là : 

 

Il neigeait sur les Eyrie.

 

 "Snow" est le nom de bâtardise dans le Nord. La phrase est particulièrement mise en valeur dans le texte puisqu'elle constitue un paragraphe à elle seule. La suite immédiate : 

 

Les flocons descendaient lentement, doux et muets comme la mémoire. Est-ce cela qui m'a réveillée ? 

 

 Pour faire un parallèle avec Daenerys Targaryen qui rêve de feu et de dragons, Sansa, elle, à l'heure du loup, a explicitement convoqué la mémoire de Winterfell, qui se manifeste sous forme de neige. Une neige qui parle de bâtard, ce qu'est Sansa dans sa nouvelle identité d'Alayne Stone; mais associée à la "mémoire" et au "silence", elle évoque non seulement Jon avec son loup albinos et muet, mais également exprime possiblement l'idée d'une bâtardise plus ancienne et taboue : celle - originelle - des Stark de Winterfell. Bâtardise par rapport à quoi et à qui ?

 Arrêtons-nous un instant sur cette image qui répond à d'autres dans la saga. Tout d'abord, la devise des Stark est "l'hiver vient" ou "Winter is coming" - Hiver vient - en langue originale. Elle trouve une matérialisation directement dans le nom du siège seigneurial, Winterfell, qui peut s'interpréter à la fois comme le "lieu" où l'hiver s'arrête, où "il est tombé", et celui d'où il rayonne. Mais qui est donc Hiver ? Le verbe "to fall/fell" est justement celui employé pour la neige qui tombe. Autrement dit, l'identification entre les Eyrie et Winterfell se poursuit, mais on peut raisonnablement faire l'hypothèse qu'"Hiver" est un bâtard, ou plutôt était un bâtard. De qui ? Et quel serait le lien avec les  Stark ? Pourrait-il s'agir du mystérieux et légendaire Brandon le Bâtisseur, auquel est attribuée la fondation de Winterfell ?

 D'autre part, quelques deux mois avant cette scène, Winterfell a été pris et incendié par Ramsay Snow, fils bâtard de Roose Bolton, qui a fait passer son crime pour celui des Fer-Nés menés par Theon Greyjoy. Winterfell dissipé en fumée arrive donc par la voie des airs jusqu'aux Eyrié, et son ombre se manifeste concrètement à Sansa, silencieuse. On pourra objecter que les cendres ne sont pas des flocons de neige, mais il se trouve que justement GRRMartin les associe à certains moments significatifs, comme ici : 

 

Derrière ses remparts de brique rouge décatis, Astapor brûlait toujours, bien que la plupart des grands brasiers se fussent épuisés, désormais. Des cendres dérivaient paresseusement sur la brise comme de gros flocons d'une neige grise.

(L'Erre-au-Vent, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Notons que le gris est la couleur des Stark et que l'associer à des flocons de neige n'a donc rien d'incongru. D'autre part, les images de la destruction de la cité d'Astapor par les armées de Yunkaï rappellent la destruction de Winterfell par le feu, vue à travers le loup de Bran, Eté : les panaches de fumée noire et grasse y ont là aussi l'aspect de gros serpents... un gros dragon noir avec des ailes, par exemple. 

 

 Enfin, dernier point pour relier Winterfell et les Eyrié, le chapitre de Sansa que nous étudions ici est directement précédé d'un chapitre de Jon Snow, où celui-ci se voit proposer pour la seconde fois par le roi Stannis Baratheon, frère de Robert et son héritier (légitime sur le papier, rebelle dans les faits), une légitimation et une récupération de Winterfell et de la suzeraineté du Nord, en tant que fils d'Eddard Stark. Stannis a dans l'idée de s'appuyer sur la puissance du Nord pour conquérir le Trône de Fer. Jon était fortement tenté, car sa position à la Garde de Nuit était devenue incertaine - il y risquait la mort - mais son élection surprise comme Lord Commandant a mis un point final à son rêve. C'est dans ce chapitre que Fantôme, le loup muet et blanc comme neige de Jon, revient auprès de son "maître", lui rappelant la vacuité et la vanité de ce rêve de Winterfell, car même légitimé, Jon reste un bâtard dans le sang : la présence de Fantôme lui rappelle en effet physiquement que les vieux rois Stark enterrés dans les cryptes du château semblent vouloir le repousser à tout prix. On sait que Theon Greyjoy, lorsqu'il avait pris Winterfell et s'en était proclamé le "Prince", avait commencé de faire d'horribles et sanglants cauchemars, comme s'il subissait cette répulsion de la part du coeur de Winterfell. A moins que ces cauchemars de Theon ne soient au contraire le signe d'une entrée pleine et entière dans "l'enfer froid des Stark", pour reprendre une expression d'Eddard : Theon n'est pas repoussé, mais au contraire, il prend part à un festin de morts (et en effet son sort entre les mains de Ramsay Snow sera une mort au moins symbolique si ce n'est physique pour une part). En tous les cas, Jon Snow refuse la suzeraineté de Winterfell et éprouve physiquement que ce n'est pas à lui de le relever de ses ruines. Pas dans l'immédiat du moins (ici, je ne fais aucune anticipation, mais je me contente de noter que les choses peuvent changer plus tard dans la saga).

 Par la disposition des chapitres et par le choix des mots, Jon Snow transmet symboliquement le relai à Sansa, par l'intermédiaire de ces flocons de neige ("snow" en anglais), qualifiés de "fantomatiques" ("ghostly", en vo, comme "Ghost", le loup de Jon Snow). Quant à la "mémoire", elle est liée dans la saga aux pouvoirs de Vervoyant de Bran Stark - petit frère de Sansa. Il lui refile le bébé avec l'eau fraîche du bain. Vas-y débrouille-toi, ma grande !

 Je ne trancherai pas ici sur l'éventuelle magie à l'oeuvre, car la lecture supporte autant l'interprétation d'un lien concret entre les différents loups de la meute Stark, que celle d'un lien symbolique. D'ailleurs, la neige qui tombe suscite aussitôt chez Sansa le souvenir de la dernière fois où elle a vu Winterfell, le jour de son départ pour Port Real avec le convoi royal. Elle revoit ses habitants et à nouveau sa soeur Arya. Dans la première partie de ce chapitre, le membre de sa fratrie qui lui vient le plus spontanément à l'esprit, c'est elle, et toujours pour des moments de partage heureux. Aucune amertume ni rancune ne vient troubler ces souvenirs, signe indubitable que si les deux soeurs se disputaient souvent et avaient des caractères opposés, elles s'aimaient et le lien entre elles n'est pas rompu. Le Winterfell de ses souvenirs prend des airs de paradis perdu, un lieu où les enfants ne mouraient pas mais jouaient à se battre, pour de rire. 

 

 

- UNE VIERGE GUERRIÈRE AU JARDIN -

 

 Revenons aux Eyrié.

 Avant de sortir dans le jardin, Sansa s'habille chaudement, mêlant habits féminins et masculins : robe, pantalons et hautes bottes. Il faut retenir ici deux choses, c'est que si Sansa ne s'apprête pas par coquetterie, son choix d'habillement demeure un langage à lui seul : elle n'est plus une demoiselle de haut parage à une cour royale, ni une princesse héritière d'un royaume et otage, elle est une vierge guerrière qui vise l'efficacité, comme si elle partait en guerre. Le manteau qu'elle se choisit est en fourrure de renard et elle porte une tunique bleue en peau d'agneau aux couleurs Arryn, comme sa tante Lysa : littéralement, Sansa est une agnelle qui se déguise en prédatrice rusée puisqu'elle porte la peau d'agneau sous la peau de renard. D'autre part, l'association de l'agneau avec les couleurs Arryn suggère que la véritable proie immédiate pourrait être Lysa elle-même, concurrencée sur son propre terrain, dans son château par une future reine. On retrouverait là un écho anticipant une révélation à propos de Cersei : nous apprenons en effet dans le tome 4 A Feast for Crows que la reine régente est hantée par une vieille prophétie lui prédisant la perte de tout ce à quoi elle tient le plus au profit d'une reine plus jeune et plus belle.

 Pour finir, la figure de l'agneau - en tant que petit du bélier - est associée à toutes les figures de moutons, béliers, chèvres et autres boucs émissaires, eux-même étroitement associés à la bâtardise. Ramsay Snow, le fils bâtard de Roose Bolton, par exemple, est décrit comme une bête avide, avec une grosse bouche, et porte jusque dans son nom la référence au bélier - "ram" en anglais. Ramsay cache sa nature sous un luxueux manteau d'hermine. Craster, décrit comme un bélier, est un bâtard lui aussi. Jon Snow, quant à lui, gagne un manteau en laine de mouton lorsqu'il est "adopté" par les Sauvageons de Mance Rayder et qu'il partage quelque temps leur vie : il est alors un loup déguisé en mouton. Ou plutôt un "corbeau" (surnom des Gardes noirs) déguisé en agneau puisque son ralliement à Mance Rayder n'est qu'un mensonge et une couverture. 

 Le fait que Sansa apparaisse comme une agnelle déguisée en prédatrice serait donc une manière d'ancrer en elle sa nouvelle bâtardise en tant qu'Alayne Stone, ou de révéler une bâtardise originelle des Stark de Winterfell. 

 Le lien entre les Stark et l'agneau sacrifié à un loup est d'autre part directement présent dans une des visions de Daenerys à l'Hôtel des Nonmourants : 

 

Elle tomba plus loin sur un banquet de cadavres. Abominablement massacrés, les convives gisaient pêle-mêle, recroquevillés parmi des sièges renversés, des tables à tréteaux démolies, dans des mares de sang mal coagulé. Certains n'avaient plus de membres ni même de tête. Des mains tranchées tenaient toujours qui coupe sanglante, qui cuillère de bois, pilon rôti, morceau de pain. De son trône, les dominait un mort à face de loup. La tête couronnée de fer, il tenait en guise de sceptre un gigot d'agneau, et, lourd d'un appel muet, son regard suivait Daenerys. 

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings). 

 

 Pour finir, le bleu que porte Sansa n'est sans doute pas qu'une couleur Arryn : il est aussi le bleu des yeux des Autres, ce bleu glacé et céleste, "le bleu des yeux de la mort", pour reprendre une expression employée dans un chapitre d'Eddard Stark lorsqu'il revoit en rêve son combat contre Arthur Dayne puis la mort de sa soeur Lyanna, à la Tour de la Joie. Une nouvelle fois, le lecteur est invité à relier cet épisode à ce qui se passe au-delà du Mur, au-delà de la mort, et à s'interroger sur ce qui a bien pu arriver dans le passé des Stark pour que la chute actuelle soit si rude. 

 

 ~~

 

 Une fois habillée, Sansa sort donc dans le jardin des Eyrié, sous la neige : ce jardin est le centre du château, il est entouré par ses sept tours blanches. C'est un bois sacré manqué a priori, sans barral, qui n'a pas assez de terre pour qu'autre chose que des arbustes y poussent. A défaut, il est devenu un jardin d'agrément. Cependant, les sept tours qui l'entourent en font bel et bien un espace sacré : l'arbre barral a cette spécificité de devenir pierre lorsqu'il meurt (par absence de sève), et dans la saga, d'autres lieux pierreux sont ainsi comparés à des barrals, au hasard Winterfell (décidément !) dans le premier tome A Game of Thrones ; dans les Îles de Fer, on trouve aussi un ancien bosquet de barrals pétrifiés dont la légende raconte qu'ils étaient les "Os de Nagga", une dragonne des mers dont les os auraient servi de piliers pour la demeure royale de l'antique Roi Gris. Enfin, il ne faudrait pas oublier le barral en voie de pétrification de Corneilla, château natal du dernier vervoyant, Brynden Rivers, actuelle Corneille à Trois-Yeux et mentor du jeune Bran Stark : ce barral a perdu toutes ses feuilles, mais chaque soir, il attire des milliers de corbeaux qui vienne le recouvrir et lui donnent l'aspect d'un arbre aux feuilles noires.

 Pour finir, les barrals sont blancs, comme les Eyrié. 

 En résumé, si les Eyrie n'ont pas de barral, le lieu reste symboliquement un espace sacré, avec sa déesse déchue au centre : en effet, la statue de la reine Alyssa Arryn, en larmes, qui était tombée pendant le duel entre Bronn et Ser Vardis, lors du jugement de Tyrion Lannister dans le premier tome A Game of Thrones, y est toujours à terre, près de deux ans plus tard. Personne n'a songé à la relever, ni même à l'ôter de là. Elle est ensevelie à moitié sous la neige. Faut-il y voir une préfiguration de la mission sacrée de Sansa en tant qu'héroïne de chanson, à savoir jeter à bas les vieilles reines qui s'accrochent à leurs trônes comme des moules à leur rocher alors qu'elles les ont souillés de crimes et de sacrilèges et les remplacer ? Est-ce une anticipation de la chute de Lysa Arryn, qui aura lieu à la fin du chapitre ? Un rappel de la défunte Catelyn (qui s'identifiait à la reine Alyssa dans le tome 1 A Game of Thrones) ? Une image anticipée de Sansa ensevelie ? Sans doute y'a-t-il un peu de tout cela à la fois, mais c'est avant tout à mon sens la métaphore d'un abandon et d'une mémoire occultée. Il a d'ailleurs été rappelé que lady Lysa Arryn avait abandonné sa soeur Catelyn etson fils Robb en ne prenant pas part à la guerre dans le Conflans.

 

Remontons donc quelques lignes plus haut, quand Sansa met le nez dehors :

 

Quand elle ouvrit la porte du jardin, le spectacle était si enchanteur qu'elle retint son souffle, de peur de l'abîmer si peu que ce fût. La neige tombait, tombait, tombait, dans un silence fantomatique, et molletonnait le sol de son tapis vierge. Toute couleur s'était envolée du monde extérieur. Il n'était plus que blancs, que noirs, que gris. Blanches tours, blanche neige, blanches statues, noires ombres, noirs arbres, gris sombre du ciel par-dessus. Un monde pur, songea-t-elle. Je n'y ai pas ma place.

 

 Les couleurs sont celles des Stark, et plus particulièrement des loups Stark. La perte de son loup, qui a à première vue exclu Sansa de la meute Stark, explique peut-être que sa toute première impression soit d'être une intruse. On peut aussi l'interpréter comme le désir de vie de Sansa qui ne cadre pas avec ce monde sans couleur qui n'est autre qu'un monde des morts, peut-être bien le véritable visage de Winterfell. Ou encore, toute cette neige indique le territoire d'"Hiver" le bâtard... "pur-sang", et si Sansa s'en sent exclue - à l'instar de Jon qui se ressent exclu de Winterfell dans ses rêves - c'est peut-être une manière de suggérer que Stark et "Hiver" n'ont pas la même origine ou au contraire qu'il y a une rivalité fraternelle entre eux depuis l'origine, la lutte fratricide étant un des thèmes les plus importants de la saga.

 Cela n'empêche cependant pas Sansa de pénétrer dans ce "monde pur", où elle se sent déplacée :

 

 Elle y pénétra néanmoins. Ses bottes s'enfonçaient jusqu'à la cheville dans le moelleux de la neige et s'y imprimaient sans faire le moindre bruit. Sa flanerie la fit passer près de buissons givrés, de sveltes fûts sombres, mais n'était-elle pas encore en train de rêver ? Les flocons lui frôlaient la figure avec des délicatesses de baisers d'amant, fondaient sur ses joues. Au centre du jardin, près de la statue de la femme en larmes qui gisait à terre, rompue et à moitié ensevelie, elle renversa la tête vers le ciel et ferma les paupières. Elle sentait la neige sur ses cils, elle avait la saveur de la neige aux lèvres. La saveur de Winterfell, cela. La saveur de l'innocence. La saveur des rêves. 

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, Sansa découvrit qu'elle se trouvait à genoux. 

 

 Son geste de goûter la neige qui tombe s'apparente à une communion et poursuit l'idée des Eyrié comme une image de Winterfell, explicitement, cette fois. Ils ont la couleur de Winterfell, l'odeur de Winterfell, le goût de Winterfell... mais ne sont cependant pas Winterfell pour Sansa, qui s'imagine encore dans le rêve dont elle s'est éveillée quelques instants avant !

 Notons qu'on retrouvera cette communion sous une autre forme chez d'autres personnages : dans le cinquième tome (A Dance with Dragons), Bran Stark, son petit frère, est amené à manger une purée de germes de barral, afin de pouvoir "épouser" son propre barral et s'y connecter : si la purée est amère à la première bouchée, les suivantes lui rappelleront les bonheurs passés et Winterfell en particulier. Dans le quatrième tome (A Feast for Crows), c'est Arya qui, pendant son séjour auprès des Sans-Visage de la maison du noir et du blanc, devra ingurgiter sa mixture spéciale initiation : elle aussi aura un goût de Winterfell heureux, passée l'amertume de la première bouchée. 

 Pour Sansa, le contact est à la fois plus léger mais aussi beaucoup plus immédiat et plus évident, mais il diffère surtout dans le fait que les flocons de neige sont ici comparés aux baisers d'un amant :

 

 Les flocons lui frôlaient la figure avec des délicatesses de baisers d'amant, fondaient sur ses joues. 

 

 

 Et c'est là que nous retrouvons pleinement notre Blanche-Neige rêvant à son prince charmant, une des caractéristiques de Sansa tout du long de son arc narratif. Un rêve toujours en bute à une réalité au mieux décevante au pire terrifiante.  À cette interprétation, il faut ajouter celle déjà amorcée plus haut : avec la mémoire et le rêve, ce qui se dessine en arrière-plan, c'est un couple formé par le bâtard Hiver et une Jouvencelle-Guerrière.

 La position à genoux est celle de la prière, et par sa place centrale, Sansa prend symboliquement la place de la statue d'Alyssa Arryn; leurs routes ont conduit aussi Bran et Arya dans des sanctuaires, souterrains pour ce qui les concerne. 

 

 Le ciel lui parut d'une nuance de gris plus claire. L'aube, se dit-elle. Un nouveau jour. Un autre nouveau jour. C'était des jours anciens qu'elle était affamée. C'était eux qu'elle appelait de ses prières. Mais à qui pouvait-elle adresser ses prières ? Le jardin, jadis, elle le savait, voulait être un bois sacré, mais la couche d'humus trop mince et le socle rocheux qu'à peine dissimulait-elle n'avait jamais permis à aucun barral de s'enraciner. Un bois sacré sans dieux, aussi désert que moi.

 

 La sensation de vide est un trait qu'on retrouve chez Arya, la petite soeur, qui a elle aussi été séparée de sa louve mais rêve d'elle toutes les nuits. Les Stark survivants au désastre de leur famille sont tous face à la même problématique : la gestation d'une nouvelle identité. La mention des dieux n'est pas anodine ici, puisqu'il s'agit effectivement pour eux d'incarner une divinité, au moins sur le plan symbolique - le dieu Multiface pour Arya, la Jouvencelle pour Sansa (c'est une spécificité de GRRMartin de ne pas trancher dans sa saga sur l'existence ou non des dieux : les "incarnations" divines de la saga sont autant symboliques que réelles, et surtout, elles sont tout à fait inconscientes de la part des personnages concernés et n'impliquent pas de puissance supérieure, de super-héroïsme : ils sont avant tout des êtres humains qui (re)jouent en partie de vieilles légendes). 

 

 Qu'à cela ne tienne, petite Sansa, les Eyrié sont l'endroit idéal pour y bâtir ton sanctuaire, personne ne l'occupe !

Ce qui est en outre suggéré ici, c'est que le partenaire auquel aspire la Jouvencelle est un "dieu", un être pris dans les racines de barral. Prisonnier ? Il est intéressant d'envisager alors une inversion du schéma du conte : ce n'est pas la princesse qui est morte et ensevelie, mais son Prince Promis, et c'est lui qui attend son réveil et sa libération. L'aube grise qui commence de poindre n'est pas celle des lendemains meilleurs mais une aube plus funeste, et placée sous un ciel aux couleurs Stark.

 

- LES PRIÈRES DE LA VIERGE DE NEIGE -

 

 

 Sansa ne pouvant pas prier ne reste cependant pas sans rien faire : elle commence par fabriquer des boules de neige, qui lui rappellent les batailles de boules de neige avec Bran et Arya : 

 

 Le souvenir l'assaillit d'une neige d'été, à Winterfell, où Arya et Bran s'étaient embusqués, un matin, pour la bombarder, comme elle sortait du manoir. Ils avaient chacun sous la main, toutes prêtes, une douzaine de boules de neige, et elle aucune. Bran était perché sur le faîte du ponceau couvert, hors d'atteinte, mais elle avait poursuivi Arya dans les écuries puis autour de la cuisine avec tant d'ardeur qu'elles avaient fini par se retrouver toutes deux hors d'haleines. Mais elle aurait quand même fini par l'attraper si elle n'avait glissé sur une plaque de verglas. Sa soeur était revenue sur ses pas lui demander si elle ne s'était pas fait mal et, une fois tranquillisée à cet égard, lui avait lancé à la figure une nouvelle boule de neige, mais elle l'avait empoignée par la jambe et fait s'affaler, et elle était en train de lui barbouiller de neige les cheveux quand Jory les avait séparées, ivres de fous rires.

 

[insérer interprétation anecdote] Je m'arrête un instant sur cette anecdote typique d'autres qui émaillent régulièrement le récit et qui sous leur apparence anodine et gratuite dissimule d'autres degrés de lecture, souvent pour anticiper d'importants événements du récit.

 

N'ayant aucun partenaire de jeu, Sansa pense alors fabriquer un chevalier de neige : on est toujours dans le registre guerrier, mais notre Jouvencelle vient de faire un premier pas vers l'abandon de ce qu'elle désire au tout début (et de ce qu'elle est) : quand on se prend pour une princesse en détresse, qu'on est aussi férue de chansons et de contes que peut l'être Sansa, on a diablement envie d'appeler à son secours un preux chevalier, pour se battre à sa place. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois, puisque lorsqu'elle était otage au Donjon Rouge, c'est bien un chevalier qu'elle a demandé aux dieux du bois sacré... et la réponse fut positive, bien que ne correspondant pas du tout à l'idée que Sansa s'en faisait. 

Cependant, ce qui va se matérialiser sous les mains de Sansa, ce n'est pas un chevalier, dont elle abandonne vite l'idée : c'est un château et plus précisément Winterfell. Winterfell arrivé sous sa forme brumeuse, et rebâti en neige et glace dans la cour des Eyrié qui a pris les couleurs Stark pour l'occasion : blanc, gris et noir. L'hiver - Hiver ?- vient à l'heure du loup, forcément. Mais pire que cela : il est présenté ici comme un désir dévoyé, un "faute de mieux", ce qui laisse supposer que l'ancienne jouvencelle a obtenu un château là où elle voulait un partenaire égal, à l'image du jeu de bataille de neige partagé entre Sansa et Arya. 

 Le château nouvellement érigé représenterait ainsi le pouvoir seigneurial ou royal, celui du "Père", et donc un mariage avec le seigneur du lieu... et une descendance. Sansa devait aussi devenir l'épouse du prince puis roi Joffrey, pour son malheur. Avant qu'elle ne soit enlevée par Petyr Baelish jouant les pères de substitution, elle avait été contrainte d'épouser le nain Tyrion Lannister tandis que le roi Joffrey se proposait de lui offrir en guise de cadeau de noces la tête de son frère Robb, le "jeune loup", pour le coup incarnation d'un "Guerrier" portant couronne. 

 On retrouve ce schéma avec le parcours de Daenerys, qui passe d'un partenariat (qui ne commence pas du tout sur un pied d'égalité, d'ailleurs) avec Khal Drogo, à la recherche d'une armée et de guerriers dévoués à son service, à une place de reine en haut d'une pyramide et contrainte à un mariage de raison qui achève de dénaturer son "sang de dragon". Lyanna Stark, elle, joutant incognito contre trois chevaliers au tournoi d'Harrenhal, n'avait échappé au mariage avec lord Robert Baratheon qu'en fuyant avec le prince ménestrel Rhaegar Targaryen, pour mourir en couches, "prisonnière" dans une tour.

 

 Si être Stark ne semble pas une sinécure, ce n'est pas non plus sans remède, et notre princesse a peut-être assez de ressource pour tourner à son avantage ce qui semblait se révéler le contraire de tout ce qu'elle souhaitait.

 Penchons-nous donc sur ce Winterfell de neige, cette prière muette mais diablement efficace, qui raconte plusieurs histoires à elle toute seule. Son premier élément est un donjon : d'abord un cylindre façonné couché, puis dressé. C'est le symbole phallique : il correspond au désir précédent de Sansa de se façonner un chevalier protecteur sur mesure, mais il correspond aussi aux origines réelles de Winterfell : avant d'être une grande forteresse, il a été primitivement un donjon.  Le donjon est le lieu habituel d'enfermement des jouvencelles, mais Sansa a ici le rôle actif : c'est elle qui le construit, imitant le légendaire Bran le Bâtisseur. On peut donc y lire non pas seulement les malheurs d'une "princesse" prisonnière, mais la force intérieure de Sansa, déjà rappelée dans les pantalons qu'elle porte, ainsi que son désir de batailles et de chevaliers. Sansa est une Jouvencelle (un des sept visages de la religion des Sept) qui aspire au Guerrier (un autre de ces visages), et en prend le rôle occasionnellement, en particulier lorsqu'elle revêt son "armure de courtoisie" et pratique les danses de la cour et joutes spirituelles et verbales. Si elle ne manie pas d'épée physique, Sansa a d'autres armes qui s'y apparentent. L'aspiration au Guerrier est d'ailleurs partagée par Cersei Lannister (mais cela fera l'objet d'une étude), une des figures de la méchante reine. 

 

 La neige tombait, le château s'édifiait.

 

 C'est-à-dire que notre héroïne bénéficie de ressources inépuisables pour son oeuvre !

 Il me semble qu'avec cette image de la neige qui prendrait quasi seule la forme de Winterfell, sans intervention de mains humaines, on retrouve une référence au légendaire Brandon le Bâtisseur, le premier Stark, celui qui est réputé avoir fondé Winterfell, mais aussi bâti le Mur - pour protéger le monde des Autres - et auquel on attribue également la construction d'autres forteresses à caractère magique, entre autres Accalmie, le siège des Baratheon. Brandon le Bâtisseur était réputé avoir bénéficié de la magie des Enfants de la Forêt, ce qui en fait un personnage directement lié au divin. 

 En outre, à ce stade de la saga, le vrai Winterfell a été en partie détruit par le bâtard Ramsay Snow, puis refusé par Jon Snow, un autre bâtard. Et c'est en neige ("snow") que Sansa reconstruit son Winterfell aux Eyrié. On pourrait alors faire l'hypothèse que c'est à elle qu'appartiendra la véritable reconstruction de Winterfell un jour, et que celle-ci ne serait qu'une répétition générale, mais l'indice est ici trop voyant pour ne pas être un leurre de la part de GRRMartin. On se contentera donc d'y voir l'expression d'une aspiration profonde de notre princesse : un château propriété d'un bâtard ! D'autant plus que "Snow" est le nom de bâtardise pour le Nord, ce qui pourrait bien signifier ici qu'il pourrait bien se trouver un bâtard aux origines de Winterfell. Un bâtard dont l'histoire véritable a été délibérément oubliée, comme dans le conte du Sauvageon Bael le Barde - dans lequel il a séduit l'héritière Stark qui a accouché d'un fils devenu le lord Stark officiel - très en vogue chez les Sauvageons, mais ignoré des Stark. 

 La Jouvencelle ancienne rêvait-elle d'épouser ce bâtard ancien, et aurait-elle épousé un roi à la place ? 

 

~~

 

 On peut lire également dans ce château une prière muette faite aux dieux en leur édifiant un sanctuaire dans cette cour des Eyrié qu'ils semblent avoir désertée depuis trop longtemps.

 Sansa pousse en effet le souci du détail très loin, jusqu'à figurer les arbres du bois sacré et les dalles du cimetière, où se trouve enterrée sa louve Lady. 

 Quelle peut être la teneur exacte de cette prière ?

 Selon Tyrion Lannister, Sansa se rendait dans le bois sacré du Donjon Rouge pour demander la victoire des Stark et leurs alliés, puis celle de Stannis, sur les Lannister. De son propre aveu, Sansa demandait la mort du prince Joffrey, qu'elle avait obtenue effectivement. Elle avait également demandé un chevalier pour la défendre et en avait obtenu deux pour le prix d'un.

Mais une fois en sécurité aux Eyrié, que demande-t-elle ? Un retour à la maison, comme le suggère son rêve au début du chapitre, puis le reproche qu'elle fait à Petyr Baelish de l'avoir trompée et amenée dans le Val au lieu du Nord ? La neige comme à Winterfell ? Une tempête pour ensevelir tous les charognards qui se jettent sur les dépouilles Stark pour se les approprier indûment ? Si c'est ce dernier voeu, on le verra aussi exaucé dans le tome 5 A Dance with Dragons avec la tempête de neige dont le fief familial est le centre. 

Mais revenons aux Eyrié. 

 Une fois qu'elle est bien avancée, le tout commence à prendre vie, en même temps que l'aube se lève et apporte un peu plus de couleurs, comme le vert des arbres, ce qui reste très "winterfellien" tout de même, vu que le véritable Winterfell jouxte l'épaisse forêt du "Bois aux loups", et par conséquent fleure bon la fausse aube. Prie plus fort, Sansa ! 

 En réalité, ce semblant de vie, ce sont les habitants des Eyrié qui apparaissent plus ou moins furtivement aux fenêtres pour regarder ce qu'elle fait, mais ce qui est intéressant, c'est que le texte reste ambigu sur ces apparitions : il ne précise jamais si les gens sont aux fenêtres des Eyrié ou à celles de Winterfell.

 

Elle s'affairait à tapoter bien pentu le toit de la grande salle quand elle entendit appeler et, levant les yeux, découvrit penchée à la fenêtre sa femme de chambre. 

 

Etonnant, non ? Poursuivons : 

 

Sansa secoua la tête et se remit à modeler la neige afin d'ajouter une cheminée tout au bout du toit, bien à l'aplomb de l'âtre, dedans. 

 

Oui, oui, vous avez bien lu "l'âtre, dedans" : on voit littéralement à l'intérieur de Winterfell. Comme c'est physiquement impossible, la magie des mots (la traduction respecte bien ici le texte original) nous raconte là comment la louve Sansa a transformé les Eyrié en Winterfell et se les est appropriés. Même Lysa Arryn, dame des Eyrié, semble lui céder la place :

 

Elle aperçut Lady Lysa qui la guignait, du haut de son balcon, dans une robe de velours bleu soutaché de renard, mais un second coup d'oeil lui révéla que sa tante avait disparu. 

 

On notera au passage que le bleu - couleur Arryn - détonne dans cette scène aux couleurs Stark : Lysa est alors d'autant plus l'Etrangère (un autre des Sept), que le bleu est aussi la couleur dominante des Autres, celle de leurs yeux, du froid intense et de la mort, et que Winterfell et le Mur ont été érigés pour protéger les royaumes humains (mais les Stark surtout, à tous les coups) des Autres. D'autre part, le renard est associé à plusieurs reprises à un personnage en particulier : le rusé Tywin Lannister, père de Cersei. La menace représentée par la figure de Lysa ne tient pas ici du fantasme : la voici associée à la fois à Cersei Lannister et aux Autres. Et comme les Autres, Lysa a la capacité de paraître et disparaître en un clin d'oeil. Souvenons-nous cependant que Sansa porte elle aussi du bleu (caché sous son manteau), ainsi que du renard : elle se pose donc ici en rivale directe de Lysa Arryn... et en partenaire des Autres. Sansa n'est pas une jeune fille candide et inoffensive : sa virginité est aussi mortelle que l'expérience des reines. Elle se revendique en souveraine des morts. 

 Il est alors intéressant de se demander si l'aube qui se lève ici préfigure la "bataille de l'Aube" qui doit avoir lieu pour vaincre l'hiver éternel, ou s'il s'agit d'une fausse "aube", d'une illusion où la "reine du Printemps" ne revient jamais parmi les vivants pour fertiliser le monde, mais y reste pour y devenir la reine des neiges, pardon, la "Vierge de Neige". 

 

 Eh oui, on est à Winterfell, le centre du royaume des morts, et Sansa est maîtresse incontestée d'une place assez solide - bien que non-achevée.

 Les prétendants peuvent donc entrer en scène ! 

 

 

- "VIENS DANS MON CHÂTEAU" -

 

"Tassez la neige autour d'un bâton, Sansa."

 

Le premier à se présenter est Petyr Baelish, le lord protecteur du Val, mari de Lysa Arryn, responsable de la chute d'Eddard Stark et de l'enlèvement de sa fille. "L'oiseau moqueur" qui a emmené sa "protégée" dans un nid d'aigle ("Eyrie" en anglais signifie "nid d'aigle"). L'oiseau moqueur est le blason que s'est choisi Petyr Baelish. 

Ici, il ne s'adresse pas au personnage d'Alayne Stone, mais bien à Sansa.

 

(...) et écrivirent dessus son nom en lettres d'or, en grandes, belles lettres capitales, sous lesquelles ils écrivirent encore qu'elle était une princesse, fille de roi. 

 

... dit le conte de Blanche-Neige. Cependant, on retrouve là toute l'ambivalence de Littlefinger, qui s'adresse à Sansa non pas en père, mais en homme. Et en homme qui entend apprendre la vie à une Jouvencelle par métaphores interposées : en effet, Sansa ne parvient pas à achever son château, dont les derniers éléments s'effondrent sans cesse et Petyr lui donne la solution : il manque un homme à Sansa, un époux. Ce qui est un peu paradoxal parce qu'on a vu plus haut que le château pouvait justement représenter cet époux et cette autorité seigneuriale. Que veut donc dire Littlefinger ? Que la princesse prenne un amant - en plus de son mari - pour la déglacer ? Que le mari est un fantoche ? Une ombre ? Une marionnette ? Et que c'est le marionnettiste le vrai partenaire ? 

 Ici, le vrai partenaire de la princesse est suggéré par le bâton. Regardons la suite du dialogue et comment Littlefinger se met sur les rangs : 

 

"Un bâton ? demanda-t-elle.

- Cela devrait le renforcer suffisamment pour qu'il tienne, à mon sens, dit Petyr. M'autoriseriez-vous, madame, à pénétrer dans votre château ?

 

L'allusion est évidemment sexuelle, mais renvoie aussi au jeu pratiqué par les enfants nobles "viens dans mon château", que Tyrion cite parfois comme pour lui donner un sens ambigu (notamment lors de son mariage avec Sansa, avant le coucher), et qui faisait sans doute partie des jeux entre Petyr, Catelyn et Lysa quand ils étaient enfants à Vivesaigues. 

Contrairement au barde Marillion et au prince Joffrey, Littlefinger demande la permission.  

 

Sansa se fit prudente. "ne me l'abîmez pas. Soyez...

- ... délicat ?" Il sourit. "Winterfell a résisté à des ennemis plus brutaux que moi."

 

 Après "viens dans mon château", nous pouvons deviner une allusion à un autre jeu enfantin de la saga, "Monstres et fillettes", lui aussi porteur de doubles sens.

 On remarquera cependant que Sansa ne répond ni par oui, ni par non et n'invite donc pas formellement Littlefinger. Celui-ci fait alors le tour du château, comme l'oiseau de proie qui fait des cercles dans le ciel en cherchant l'ouverture, ou le dominant qui marque son territoire, tout en parlant de la température de Winterfell sur le mode - "tu es froide comme ton château de neige, petite ?" - "pas du tout, j'ai vécu près de sources chaudes et ai été élevée dans une serre torride" - d'ailleurs, à propos de serres : 

 

"Je ne sais comment m'y prendre pour réaliser la toiture en verre des jardins."

Littlefinger se caressa le menton, glabre depuis que Lysa l'avait prié de raser sa barbiche. "Le verre était scellé sur des châssis, non ? Des brindilles sont la solution. Epluchez-les, croisez-les, et utilisez de l'écorce pour les nouer en forme de châssis. Je vais vous montrer."

(...)Lorsqu'il en eut à suffisance, il enjamba les deux enceintes d'une seule foulée et s'accroupit sur les talons au milieu de la cour. Sansa se rapprocha pour le regarder procéder. Il avait la main sûre et adroite (...)

 

 Nous sommes dans les préliminaires. On remarquera que le "milieu de la cour" peut se comprendre autant comme la cour de Winterfell que celle des Eyrié (voire le milieu d'un corps humain), et que le processus d'appropriation par Sansa ne s'est donc pas interrompu avec l'arrivée de Littlefinger. De plus, dans le même mouvement que ce dernier essaye de s'emparer du château et de sa dame en franchissant le mur d'enceinte sans y avoir été invité, celle-ci lui fait construire la verrière de la serre chaude. Verrière, vous avez dit ? Ne serait-ce pas plutôt le couvercle du cercueil de verre dans lequel Blanche Neige est mise à l'abri des prédateurs jusqu'à l'arrivée du prince charmant ? Sacrée Sansa ! La voici qui piège Littlefinger à son propre jeu, profite de ses compétences, et le renvoie symboliquement au rôle de père protecteur qu'il s'est déjà attribué.

Mais voyons l'efficacité de ce renvoi : après la verrière, il y a le donjon primitif, et puis les gargouilles.

 Arrêtons-nous un instant sur elles, à cause d'un personnage régulièrement comparé à une gargouille (et ce, dès sa première apparition, dans le chapitre Jon I, tome I A Game of Thrones) : c'est Tyrion Lannister, le nain époux de Sansa, qui a poussé l'abnégation jusqu'à ne pas coucher avec elle alors qu'il la désirait et qu'elle était prête à se plier à son devoir d'épouse. En version courte : il a refusé de la violer. 

 Les gargouilles du château sont difficiles à reproduire, Petyr va donc proposer à Sansa de contourner le problème - de tricher en quelque sorte - en leur donnant l'apparence de simples grumeaux de neige. Ce n'est pas pleinement une tricherie car quand il neige, les gargouilles recouvertes de neige ont bien l'air de grumeaux, mais symboliquement, Petyr avoue par là qu'il n'est pas capable de jouer le rôle protecteur des gargouilles, qu'il fera semblant, car c'est "facile" pour lui : de fait, il n'a jamais protégé Sansa pendant son séjour à Port-Real, il n'a fait que se servir d'elle pour ses propres fins. Et il n'a pas les scrupules de Tyrion.

 Et voici le bouquet final : 

 

La tour foudroyée le fut [facile] encore davantage. A eux deux, ils la fabriquèrent bien longue, et, agenouillés côte à côte, la firent rouler doucement et, après qu'ils l'eurent redressée, Sansa plongea ses doigts dans le faîte pour y prélever une bonne poignée de neige et la balança à la tête de Littlefinger. Il poussa un glapissement quand la neige lui dégoulina dans le col; "Voilà qui n'a rien de chevaleresque, madame.

- Pas plus que de m'avoir amenée ici quand vous aviez juré de me ramener à la maison."

 

 Eh oui, c'était une magnifique contre-attaque de la Vierge guerrière de Winterfell par tour phallique interposée : Littlefinger, en pénétrant sans permission dans Winterfell, a pris la place de la Jouvencelle, ce qui est confirmé métaphoriquement par la perte de sa barbe (lorsqu'il entre en scène, il est rappelé qu'il l'a fait raser à la demande de Lysa). Sansa peut alors jouer le Guerrier qui s'en empare et la viole, par renversement des rôles. Mais plus encore qu'un viol, j'interpréterai la neige jetée au visage comme une manière de dissiper le masque et les mensonges de Littlefinger, qu'elle pointe en lui répliquant qu'il ne l'a pas amenée chez elle comme il l'avait promis.

 Un autre oiseau - dans le lointain passé des Stark - a-t-il fait la même promesse à une Jouvencelle ?

 Il y a enfin une autre interprétation pour la verrière, le donjon et les gargouilles : ils pourraient bien représenter l'édification du Mur et l'instauration de la Garde de Nuit. Pour la verrière en effet, Littlefinger prend des brindilles de bois et les entrelace ensemble, et il bâtit le donjon autour d'un bâton, or, on sait qu'à Fort Nox - la plus ancienne forteresse du Mur - se trouve un barral à l'intérieur même du Mur. Et le Mur est un tombeau de glace.

  

 Cependant, c'était là des jeux d'enfants, et Littlefinger démasqué passe la vitesse supérieure tout de suite après : il embrasse Sansa, la "vierge de neige", ainsi qu'il l'a appelée. L'alerte est chaude pour elle, mais le baiser ne réveille pas la princesse morte, au contraire, il lui coupe littéralement le souffle, comme Littlefinger le lui fait remarquer suite au baiser :

 

"Que ne pouvez-vous vous contempler vous-même, madame. Vous êtes si belle... Vous êtes encroûtée de neige comme un ourson, mais vous avez le teint vermeil, et vous pouvez à peine respirer. Cela fait longtemps que vous êtes dehors ? Vous devez mourir de froid. Laissez-moi vous réchauffer, Sansa. Retirez ces gants, donnez-moi vos mains.

- Non."

 

 Littlefinger manque sa cible une première fois : Sansa est trop bien à l'abri dans son cercueil de verre - qu'il a participé à achever - comme une belle plante en serre qui va pouvoir attendre le printemps. Par surcroît, ce cercueil est à Winterfell. Autant dire inaccessible. Mais notre maître manipulateur ne s'avoue pas pour autant vaincu, il revient à la charge sur un mode plus galant et en apparence moins agressif en proposant de réchauffer les mains froides de la belle. Cette fois Sansa refuse explicitement le contact avec les mains. 

Le teint vermeil qui contraste avec le blanc de la neige qui recouvre la jeune fille renforce le parallèle avec Blanche-neige; à cela, il faut ajouter un élément que je n'ai pas encore cité : Sansa, sous l'identité d'Alayne, fille bâtarde de Petyr Baelish, a les cheveux teints en noir. Au delà de la référence, Sansa/Alayne/Blanche-Neige réunit en elle les trois couleurs qui jalonnent le parcours de plus d'un héros de la saga, en particulier les héros promis à un destin qui les fait passer du côté du "divin", des couleurs qui correspondent à leur forge : blanc, noir et rouge.

 On notera également qu'avec l'arrivée du jour, Sansa n'est plus une louve ni un agneau, mais la neige l'a transformée en "ourse". C'est une transformation qui va se prolonger dans le tome suivant, puisque la métaphore sera réutilisée lors de sa descente des Eyrié vers la vallée en tant qu'Alayne Stone. Le passage du loup à l'ours est à mon sens loin d'être anodin, mais une série d’articles est en préparation autour de cette symbolique de ce qu'elle raconte dans la saga. Disons - pour faire bref - qu'ici, elle associe Sansa Stark à une figure enfouie dans le lointain passé des Stark où une "ourse" aurait été la proie d'un oiseau qui l'aurait affublée d'un manteau en peau de loup, à l'occasion d'un mariage. Il s'agirait ici que la peau de loup soit retirée pour révéler ce qu'elle cache. La louve Stark doit mourir pour que renaisse l'ourse Stark (et pas que l'ourse). 

 

 Pour finir, le blanc et le rouge sont la couleur des barrals, ce qui signifie que le jardin "sans dieux" du début de la scène a bien trouvé sa déesse tutélaire, à savoir une Stark de Winterfell. Mais pas sous sa forme de louve.  Quant au noir, c'est la couleur associée à la bâtardise. 

 

 Littlefinger s'obstinant cependant à vouloir jouer le prince charmant libérateur et à ravir pour lui une déesse, un nouveau personnage entre alors en scène pour sauver Sansa de son geôlier... et fracasser son tombeau. 

 

   

 

- "MONSTRES ET FILLETTES" -

 

 

 

- Un château !"

Le timbre était criard, strident, puéril. Lord Baelish se détourna d'elle [Sansa]. "Lord Robert". Il esquissa une révérence. "Devriez-vous être dehors, dans la neige, sans gants ?

- C'est vous qui avez fait le château de neige, Lord Littlefinger ?

- Alayne, pour l'essentiel, messire. 

- Il est censé figurer Winterfell, dit Sansa.

- Winterfell ?" Petit pour ses huit ans, Robert était un bout de mioche à peau tavelée, l'oeil constamment chassieux. Coincée sous son bras pendouillait la poupée de tissu râpée jusqu'à la corde qui ne le quittait nulle part. 

"Winterfell est le siège de la maison Stark, expliqua-t-elle à son futur époux. Le grand château du Nord. 

- Pas si grand que ça." Le mioche s'agenouilla devant la poterne. "Regarde, voilà un géant qui vient pour le démollir." Il dressa sa poupée dans la neige et la fit avancer par saccades. "Tagada, tagada, je suis un géant, je suis un géant, chantonna-t-il, Ho ho ho, ouvrez-moi vos portes, ou je les écrase, écrase, écrase." Balançant la poupée par les jambes, il découronna l'un des deux bastions puis le second. 

C'était plus que n'en pouvait supporter Sansa : "Robert, arrête-moi ca!"

 

 La vérité sort de la bouche des enfants, il paraît. 

Voici donc le sauveur de Sansa qui, en interrompant les avances pressantes de Littlefinger, fait une entrée en scène fracassante. Une entrée fracassante qui réalise la vision que la vieille naine de Noblecoeur avait décrite plus tôt dans la saga aux membres de la Fraternité Sans Bannière : 

 

 

"(...)Et après, j'ai rêvé de nouveau de cette fille, tuant un géant féroce dans un château tout bâti en neige."

(Arya VIII, tome 3 A Storm of Swords)

 

 

Avant d'étudier la scène sous l'angle qui m'intéresse ici, je vais commencer par les réminiscences dans cette image du géant qui frappe aveuglément pour détruire, comme une image de la force brute : 

- Il y a d'abord le géant Wun Wun qui a passé le Mur et a été chargé par Jon Snow de protéger Val, la "princesse sauvageonne" que Stannis souhaite voir épouser le prochain suzerain du Nord, afin de sceller l'alliance avec les Sauvageons. A la fin du tome 5 A Dance with Dragons, un chevalier, Ser Patrek, a visiblement attaqué ce géant en voulant pénétrer la tour de la princesse, et quand Jon arrive sur les lieux, le géant tient Ser Patrek par une jambe et le balance en lui fracassant la tête, comme s'il tenait en main une poupée de chiffon. 

- La même image vient à l'esprit pour la Montagne - alias Gregor Clegane - le chevalier géant (et frère du Limier) qui a fracassé la tête du petit Aegon Targaryen, le fils de Rhaegar, contre un mur et a violé sa mère, Elia de Dorne, avant de la tuer elle aussi.  

- Et puis, il y a le géant Robert Baratheon, en l'honneur duquel Robert Arryn a été nommé, amoureux de sa masse de guerre, celle avec laquelle il a fracassé Rhaegar : 

 

Jusqu'au moment où Robert ajusta un coup foudroyant qui pulvérisa le dragon. 

(Eddard I, tome 1 A Game of Thrones).

 

 

Ici le dragon est à la fois le dragon tricéphale en rubis qui ornait l'armure de Rhaegar et Rhaegar lui-même. Et dans les trois cas présentés, une couronne est en jeu. 

 Creusons un petit peu cette troisième réminiscence : dans le présent nous avons une Stark, un Robert et un Littlefinger (non, non, aucun mauvais esprit dans tout ça !), qui s'amusait autrefois à jouer les chevaliers-dragons et les "prince des libellules" avec les petites Tully à Vivesaigues ("libellule" en anglais se dit "dragonfly", et c'était le surnom d'un héritier Targaryen qui avait renoncé au trône après son mariage avec une roturière). Dans le passé, nous avions un Robert (Baratheon), une Stark (Lyanna) et un Targaryen (Rhaegar). En d'autres termes, Sansa semble rejouer la situation de Lyanna disputée entre deux prétendants, l'un chasseur subtil et l'autre d'une force tout à fait brute. 

 Il ne s'agit cependant que d'une réminiscence, car la scène du présent ne prend pas tout à fait la même tournure que celle du passé : Robert n'est pas très intéressé par la "princesse Stark", bien que sa mère Lysa Arryn projète à ce moment-là de lui faire épouser Sansa. C'est l'attaque du château qui le branche. Au lieu de pulvériser l'autre prétendant de la princesse, celui qui veut l'enlever, il pulvérise la porte de Winterfell, et voici que notre princesse se retrouve prise entre deux maux, son rêve en train de se dissiper. 

 Robert Arryn est en effet le dernier homme que Sansa souhaite avoir pour époux : plus tard, dans le chapitre, elle pensera explicitement qu'elle préfère épouser une seconde fois Tyrion. On peut alors sans mal imaginer que pour Lyanna, le mariage avec Robert Baratheon représentait le comble de l'horreur, mais qu'elle a dissimulé cette horreur à son frère Eddard par égard pour lui, étant donné la très forte amitié qui les liait ensemble. Lyanna a fui avec Rhaegar Targaryen, possiblement dans un premier temps pour échapper au mariage avec Robert Baratheon. 

 Littlefinger voudrait endosser ici le rôle du Targaryen. Sauf que comme pour la gargouille, il n'en est pas un vrai, ce n'est qu'un de ses masques de comédie, un de ses mensonges, car c'est lui qui a suggéré à Lysa l'alliance entre le petit Robert Arryn et Sansa, et cette dernière n'est pas dupe du masque, raison pour laquelle elle le repousse. 

 

Cette scène peut alors en préfigurer une autre : puisque Blanche-Neige attend à présent son prince charmant dans son cercueil de glace, nous pourrions imaginer qu'il s'agit de la répétition de ce qui arrivera plus tard, ou de ce que Sansa sera amenée à désirer : le baiser libérateur d'un Targaryen - vrai modèle de chevalerie et de galanterie - qui la portera sur le trône auquel elle est promise. Et quoi de mieux qu'un petit coup de feu-dragon pour faire fondre la glace ? 

 Ca tombe bien, nous faisons, dans le tome 5 A Dance with Dragons, connaissance avec un certain Griff le Jeune, qui prétend être Aegon Targaryen, fils de Rhaegar réchappé miraculeusement du massacre de Port Real. Cet Aegon-là est non seulement bien fait de sa personne, bien éduqué, et plutôt courageux et sensé. Un prince idéal, en somme. La tentation est très forte de voir en lui le futur prince charmant de Sansa. Cependant, s'il aura certainement son rôle à jouer dans l'histoire de la jeune Stark, rien ne garantit que ce sera là où nous l'attendons. Il n'est qu'une possibilité parmi d'autres, qui pourrait bien n'être qu'un leurre de plus.

 

Mais revenons à notre château de neige. 

 Sansa n'entend pas laisser Robert saccager Winterfell : elle attrape la tête de sa poupée de chiffon, tandis que l'enfant tient les jambes, et décapite le faux géant, qui répand son contenu dans la neige. Puis, de dépit, Robert tombe dans une crise d'hystérie et en se roulant par terre détruit Winterfell. Si on veut continuer la métaphore avec Robert Baratheon, on peut dire que sa victoire première sur Rhaegar l'a fait monter sur le trône de Fer et qu'il y a tout perdu au fil des ans, à commencer par Lyanna Stark, puis il s'est noyé dans les beuveries comme un fou furieux, tout en provoquant au passage plus d'un dommage collatéral, dont le dernier est la chute de son ami Ned Stark. Il a fini terrassé par un énorme sanglier, une métaphore de lui-même, dans un terrible combat au corps à corps où le sanglier est mort aussi. 

 

La décapitation de la poupée évoque une autre image, celle d'un troisième Robert : j'ai nommé Robert Strong, aka la Montagne passée dans les mains de Qyburn et maintenue en vie d'une manière fort peu orthodoxe, et dont Bran semble avoir une vision pendant son coma : 

 

Des ombres les nimbaient toutes deux [Sansa et Arya]. L'une, d'un noir de cendre, avait l'aspect terrible d'un mufle de chien, l'autre la splendeur d'une armure aussi dorée que le soleil. Au-dessus d'elles s'esquissait un géant de pierre tout armé. Mais lorsqu'il releva sa visière, il se révéla creux, seulement empli de ténèbres et de noire sanie. 

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

 

La "sanie", mélange infect de pus et de sang, fait écho à ce qui sort de la poupée décapitée : "le rembourrage de sciure et de chiffons ruisselant dans la neige". 

 Ensuite, il y a un autre géant, dont la légende dit qu'il aime dévorer les petites filles : il s'agit du Titan de Braavos, une gigantesque statue de bronze qui marque l'entrée de la lagune, un pied sur deux falaises se faisant face. Il est creux à l'intérieur, car il sert de tour de guet, de défense et de phare. Or, le grand-père de Littlefinger était originaire de Braavos, et il avait adopté le Titan comme blason. C'est Littlefinger qui a changé le blason de sa famille pour un oiseau moqueur, cachant sa véritable nature.  

  

 Et nous en revenons donc toujours au thème central de la scène, celui du mensonge, des masques, des marionnettes, qui sont le fond de commerce de Sansa : cette demoiselle est une actrice née qui s'entraine en vue du moment où elle se lancera d'elle-même sur la scène, pour sa propre composition, et non pas mise en scène par les autres. Voici d'ailleurs sa conclusion de la scène de Winterfell, où elle a le dernier mot : 

 

Littlefinger se mit à rire. "S'il faut en croire les histoires, il n'est pas le premier géant à orner de son chef les murailles de Winterfell. 

- Contes que cela", fit-elle en le plantant là. 

 

Rideau. Applaudissements. Et retour dans la loge la chambre, au coin du feu. 

 

 Mais avant de retrouver la loge et de finir cet enterrement de la princesse, je dois citer deux derniers géants, l'un tellement énorme qu'il a failli nous échapper : la montagne Lance du Géant qui surplombe toute la vallée et en particulier les Eyrié et la forteresse qui en défend l'accès, tout en bas. La possibilité d'une avalanche a été évoquée dès le tome 1 A Game of Thrones par Catelyn, la mère de Sansa. Mais pas une petite avalanche de rien du tout. Plutôt un cataclysme majeur capable de détruire les Portes de la Lune, et de rendre totalement et définitivement inaccessibles les Eyrié, si elles n'étaient pas détruites elles aussi. Un cataclysme de nature à mettre fin aux ambitions de Littlefinger dans le Val, et de faire disparaître Alayne Stone. Un vrai deus ex machina... annoncé. A moins que cette Lance du Géant soit un nouveau leurre, et que l'avalanche annoncée corresponde à l'effondrement du Mur et à l'inondation cataclysmique que cela provoquerait. L'eau libérée, délivrée irait-elle jusqu'à Winterfell ? Ou resurgirait-elle à Winterfell par les marres du bois sacré pour submerger définitivement la forteresse ? 

 

 L'autre géant est justement l'arbre-coeur de Winterfell, le barral de son bois sacré. C'est ainsi qu'il est qualifié par Tyrion Lannister dans le tome 2 A Clash of Kings, lorsque celui-ci réfléchit au sens de la prise de Winterfell par Theon Greyjoy. Les barrals sont des arbres avec des visages sculptés sur leur tronc, des arbres-têtes. Qui causent, à l'occasion, et à l'adresse de ceux qui savent les entendre ! D'autre part, cette métaphore du barral assimilé au géant n'est pas isolée : elle est suggérée dans d'autres occurrences, dont deux en particulier méritent leur propre développement parce qu'il ne s'agit pas de la seule interprétation possible. 

 La première occurrence est une possible interprétation de la "bête de pierre" ("stone beast") qui apparaît dans une vision qu'a Daenerys lorsqu'elle rend visite aux Nonmourants pour être éclairée sur sa destinée. Cette "bête de pierre" fait partie des mensonges que Daenerys doit dissiper. Les barrals sont en outre le refuge de prédilection de certains oiseaux, les corbeaux et les corneilles, et comme le dit Vieille Nan - la vieille nourrice conteuse d'histoire des Stark - "toutes les corneilles sont menteuses". D'autre part, le petit Robert Arryn présente des points communs avec le jeune Bran Stark le vervoyant : Robinet chéri est obsédé par le vol, il est infirme et "entend" des choses que les autres ne perçoivent pas (par exemple la voix de Marillion qui chante alors qu'il est censé être mort) : que ce soit une hallucination ou non, il y a au moins une allusion au fait d'être en contact avec l'"autre monde", celui des morts et de leurs âmes. Enfin, il est accompagné d'un "géant" (sa poupée) qui se bat à sa place, comme Bran fera avec le géant Hodor, le garçon d'écurie simplet dont il prend le contrôle à l'occasion, mais aussi avec le barral de Winterfell à travers lequel il parle à Theon dans le tome 5 A Dance with Dragons.

 

 La seconde occurrence intéressante renvoie au légendaire Cor de Joramun, le cor mythique qui aurait le pouvoir de faire tomber le Mur si on souffle dedans en "réveillant les géants de la terre". Il se trouve qu'avec la Porte Noire de Fort Nox, - qui semble n'être qu'une partie d'un énorme barral très vieux dont les ramifications surgissent dans les cuisines du fort - on a la preuve tangible qu'au moins un barral géant se trouve au centre du Mur, et peut-être permet de le faire tenir "magiquement". Le visage qu'est la Porte Noire semble dormir et s'éveille à la venue de Sam, le Frère juré de la Garde de Nuit, puis s'ouvre lorsque celui-ci récite son serment. Il est loisible d'imaginer que la mise en mouvement des racines des barral, de leurs troncs, de leurs branches, est susceptible de provoquer des cataclysmes proches du tremblement de terre. A moins que la destruction de ce barral par le feu ne produise le même effet. De quoi effectivement faire s'effondrer le Mur.   

 

 Nous pouvons ainsi voir que ce ne sont pas les images de géants évocatrices qui manquent, il y en a d'autres, mais j'ai choisi celles qui me semblaient plus particulièrement reliées à l'histoire de Sansa et des Stark. Il ne s'agit pas de choisir laquelle d'entre elles est la plus pertinente, mais de souligner comment elles se renforcent les unes les autres, sans s'exclure, et dessinent toutes des variations sur un même thème original : le printemps (ici représenté par la Jouvencelle Sansa) est retenu prisonnier par un ou plusieurs géants qu'il/elle a invoqué pour sa propre défense, et attend (ou prépare) sa libération. Faisons le pari qu'à l'origine des Stark tels que nous les connaissons, il y a une histoire avec une jeune fille convoitée, enlevée, pleine de désir vengeur, et sans doute mariée de force à une bête avide par un oiseau menteur, qui aurait bien préféré cependant la garder pour lui.  

 

 Mais revenons à notre chapitre afin de conclure cette première partie de son étude. 

 

 

 

 

- CONCLUSION -  

 

 Qui donc a envoyé Robert Arryn ? 

Remontons un tout petit peu avant le tomber de rideau, sur l'image de cette tête sur les murailles, qui fera en fait le lien avec l'acte suivant, celui qui se jouera avec Lysa Arryn : 

 

Et on l'emporta [Robert Arryn, après sa crise]. Mon seigneur et maître, songea Sansa, les yeux perdus sur les ruines de Winterfell. La neige avait cessé, et il faisait plus froid qu'avant. Lord Robert tremblerait-il tout au long de leur vie conjugale ? se demanda-t-elle. Au moins Joffrey était-il sain de corps... Un fureur folle s'empara d'elle. Elle ramassa une branche brisée et l'assena en plein sur la tête de la poupée et la laissa choir ensuite sur les décombres de la poterne de son château de neige. 

 

On voit bien l'esprit d'escalier ici : Robert Arryn, son futur époux, encore un enfant complètement dingo, rappelle à son souvenir Joffrey, l'ex-fiancé complètement dingo aussi, qui avait fait couper la tête de son père et l'avait exhibée sur les remparts du Donjon Rouge, au-dessus de la grande porte. 

Voilà qui nous amène à revoir toute la scène, avant même l'entrée de Robert Arryn, à l'apparition brève de sa mère Lysa Arryn à la fenêtre, habillée de "velours bleu soutaché de renard" : nous avons vu dans le cours de l'explication la menace sous-jacente que représentait cette apparition, par la couleur bleue associée à la mort et à l'hiver (et aux Eyrié au ciel et à la chute mortelle) et par le renard associé aux Lannister. 

 J'ai dit plus haut que Lysa Arryn ne disputait pas la place à Sansa, mais en réalité, on peut supposer qu'elle a envoyé son fils à sa place, en première ligne - va jouer dehors, mon mignon - à l'instar de Cersei qui fait faire toutes les basses besognes par des mains de remplacement, et qui laisse son fils Joffrey martyriser Sansa, voire l'encourage en ressassant à celui-ci la "stupidité" de sa fiancée. Comment en effet expliquer que le gamin sorte "dehors, sans gants, sous la neige", quand on sait que sa mère surveille ce qui se passe dans le jardin depuis sa fenêtre et qu'elle couve son Robinet d'amour en le traitant comme la chose la plus fragile au monde (et en lui donnant encore le sein à huit ans) ? En admettant que Robinet chéri lui ait échappé l'espace d'un instant, comment expliquer qu'on ne voie pas débouler la maman à la suite de son poussin pour le ramener à la maison ? Comment expliquer qu'elle ne déboule même pas lorsqu'il a sa crise, volant au secours de son enfant, alors qu'on l'a vue faire en présence de Catelyn, la mère de Sansa, dans le tome 1 A Game of Thrones ?

Qu'est-ce qui peut bien pousser une reine à envoyer son fils chéri jouer les héros ?

Dans le chapitre précédent consacré à Sansa, celui des noces à la sauvette de Lysa Arryn et Littlefinger, Lysa édifie Sansa sur le programme à venir; elle est alors de bonne humeur, car elle vient de passer sa nuit de noces, dont elle rêve depuis bientôt vingt ans : 

 

"(...) Il [Robert] aime jouer à saute-grenouille et à l'épée-girouette et à viens-dans-mon-château, mais il faudra toujours le laisser gagner. Ca va de soi, d'ailleurs, vous êtes bien de mon avis ? Il est le sire des Eyrié, après tout, ne l'oubliez jamais. Vous êtes de bonne naissance, et les Stark de Winterfell ont toujours eu leur fierté, mais, avec la chute de Winterfell, vous n'êtes plus qu'une mendiante, aussi mettez de côté cette fierté-là. La gratitude vous siéra mieux, dans la position qui est la vôtre actuellement. Oui, la gratitude. Et l'obéissance. Mon fils aura une épouse docile et reconnaissante."

 

 

 Sansa se serait-elle donc montrée ingrate et désobéissante, et Robert Arryn serait-il inconsciemment/symboliquement chargé de la rappeler à l'ordre ? Comme Joffrey se chargeait par les incessantes humiliations de rappeler à sa fiancée sa condition d'otage... et la vanité de son désir d'être reine ? Ou bien, par sa destruction du Winterfell de neige au cours d'une crise, ne serait-il pas ici un véritable libérateur pour Sansa ? Un prince qui la libère de ses illusions d'enfant ? 

 

 Ou encore, est-ce que nous pouvons voir là le spectre d'un autre très vieux personnage lié à l'histoire des Stark ? Une reine-mère, "derrière les jupes de laquelle se cacheraient les rois de l'hiver", comme demande Jaime à Catelyn en matière de plaisanterie, lorsque la mère du jeune Loup vient le voir dans les cachots de Winterfell ? 

 

 Résumons succintement cette première partie : une jouvencelle guerrière entend l'appel d'un bâtard, un bâtard de roi de l'hiver, de loup. Mais en le cherchant, c'est un autre qu'elle trouve, un oiseau menteur, un vervoyant avec sa famille et son château bâti du "sang du loup". C'est dans ce château - un cercueil glacé - qu'elle est en sommeil et attend l'occasion de sa délivrance en venant à bout d'un géant créature d'une vieille reine (la mère du vervoyant ?).

 

 Enfin... À présent que notre Blanche-Neige est morte et enterrée dans le château de neige conquis sur la vieille reine - peu importe qu'il soit retombé en ruines - le face à face avec la reine et la danse finale peuvent avoir lieu : c'est cette confrontation que nous verrons dans la seconde partie de cette analyse. 

 

 

 



18/04/2016
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