Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

L'histoire en chansons (2) - Thème et variations

 

 

 

 - THEME ET VARIATIONS - 

 

 

 Après avoir vu comment les événements passés influencent les personnages, les façonnent, et comment ceux-ci à leur tour provoquent et façonnent les événements qui forment le tissu historique, concentrons-nous sur une histoire en particulier, celle de Rhaegar Targaryen et Lyanna Stark, dont les péripéties se retrouvent ailleurs dans la saga, sous forme de variations, et pourraient presque fonctionner comme un refrain entre des couplets différents.

Tout d'abord, notons que deux versions différentes cohabitent : La version officielle met toute la faute sur le dos de Rhaegar, qui a enlevé et violé Lyanna, laquelle y a trouvé la mort. C'est simple, efficace, et ça ne fait du tort qu'à un mort qui n'a plus aucune chance de monter sur le trône. 

La version officieuse montre une Lyanna partie prenante, qui s'enfuit du château paternel pour rejoindre son prince charmant. Bien que la plupart des gens ajoutent foi à cette version, elle demeure enveloppée de silence; c'est le lecteur qui la reconstitue sur la base de nombreux indices disséminés çà et là dans le texte. Une authentique histoire d'amour entre un prince déjà marié et une demoiselle déjà engagée ailleurs par sa famille, et qui se finirait par la mort des amants, ferait un très bon sujet de chanson tragique. Mais comment en composer une de la sorte sans encourir la colère mortelle du roi Robert, le fiancé que Lyanna fuyait ? Ou celle de la reine Cersei, qui s'était fait rebuter par le prince Rhaegar, et qui pour comble d'humiliation avait entendu son époux Robert prononcer le nom de Lyanna pendant la nuit de noces ? Ou encore celle des Dorniens, vu que l'épouse légitime et trahie était une princesse dornienne ? Les ménestrels que nous croisons dans la saga payent tous un très lourd tribu pour des chansons déplacées, surtout lorsqu'ils les composent eux-même. Le sujet véritablement sensible, dont plein de monde se souvient plus de 15 ans après, explique sans doute pourquoi nos deux héros n'ont pas leur chanson à eux.   

 

Mais voyons ce qu'elle serait, à travers leur histoire.

Nous avons deux personnages : le prince Rhaegar, un prince-ménestrel parfait, compositeur de chansons douces et tristes qui font pleurer d'émotions toutes les jouvencelles (à lui aussi la vocation de ménestrel a coûté cher !):  

 

" La prouesse du prince Rhaegar était incontestée, mais il la déploya rarement en lice. Il était loin d’éprouver pour le chant des épées la passion d’un Robert ou d’un Jaime Lannister. Il s’y livrait comme à un devoir, à une besogne que le monde lui imposait. Il y excellait, parce qu’il excellait en tout. Telle était sa nature. Mais il n’y prenait point de joie. Il aimait, disait-on, sa harpe infiniment plus que sa lance

 (...)

Il était né dans le deuil, ma reine, et cette ombre a pesé sur lui chacun des jours qu’il a vécu. 
(...) Il vous suffisait de l’entendre pincer les cordes d’argent de sa grande harpe et chanter les pleurs et les crépuscules et la mort des dieux pour percevoir que c’était lui-même et ses êtres chers qu’il chantait." (A Storm Of Sword, Daenerys IV)
 

 

Le fait qu'il fasse pleurer les jouvencelles est évoqué par Cersei dans A Feast For Crows, par Meera Reed dans A Storm of Swords (à propos de Lyanna Stark), puis par un de ses fidèles, le chevalier déchu Jon Connington, dans A Dance With Dragons. L'émotion provoquée par le chant est à chaque fois le moteur de la séduction. On imagine mal le personnage ainsi décrit habité par des envies de viol. On pourrait toujours prétendre que nous avons affaire là à un très habile manipulateur qui n'hésiterait pas à user de force quand il ne parvient pas à séduire - et c'est d'ailleurs exactement ce que fait un autre barde qu'on croise dans la saga - mais nous sommes dans une oeuvre littéraire et il n'y a rien dans le texte qui aille dans ce sens à propos du prince-dragon : Rhaegar est un stéréotype de chanson (et GRRMartin un très habile et séduisant manipulateur !). Le seul à le considérer comme un violeur et un meurtrier est Robert Baratheon, le malheureux fiancé, et nous le voyons, lui, s'aveugler plus ou moins volontairement sur beaucoup de sujets tout au long des chapitres où il intervient. 

Nous pouvons également noter que nous tenons là un parfait anti-Tyrion Lannister, laid et contrefait, mais dont la verve humoristique et le rire sont les principales armes (sa soeur Cersei rêve d'ailleurs que c'est le rire moqueur de Tyrion qui provoque son propre engloutissement par le Trône de Fer). Tyrion n'est pas un chanteur, et il a de quoi se plaindre de ceux qui croisent sa route jusqu'à chercher à les réduire au silence. J'y consacrerai peut-être un article. 

 

L'autre personnage, c'est Lyanna Stark, la soeur d'Eddard. Voici ce qu'en dit Ser Kevan Lannister, l'oncle de Cersei, dans l'épilogue de A Dance With Dragons :

 

Si Aerys avait accepté de la [Cersei] marier à Rhaegar, combien de morts auraient pu être évitées ? Cersei aurait pu donner au prince les fils qu'il désirait, des lions aux yeux mauves et aux crinières d'argent... et avec une telle épouse, Rhaegar aurait bien pu ne pas accorder plus d'un coup d'oeil à Lyanna Stark. La Nordienne avait une beauté sauvage, dans son souvenir, mais aussi fort que flambât une torche, jamais elle ne pourrait rivaliser avec le soleil levant. 

 

 

Lyanna était en outre connue pour être une cavalière émérite, elle s'entraînait en cachette aux armes avec son petit frère Benjen (vision de Bran dans A Dance With Dragons), et une des énigmes de la saga fait d'elle le mystérieux Chevalier d’Aubier Rieur (je renvoie ici à la théorie complète développée sur le site de la Garde de Nuit) qui remporta trois défis au grand tournoi d'Harrenhal de 281, au cours duquel elle rencontra Rhaegar Targaryen qui la couronna reine de beauté, avec des roses bleues d'hiver, en lieu et place de sa propre épouse, la princesse de Dorne, Elia Martell, causant ainsi un petit scandale. 

 

 Voici donc l'histoire véritable reconstituée (après enquête) dans ses grandes étapes : Lyanna Stark, fille du Seigneur du Nord, est promise à Robert Baratheon, Lord des terres de L'Orage. Elle accompagne ses trois frères à un tournoi royal donné à Harrenhal, pour y rencontrer son promis. Elle y défie incognito trois chevaliers dont les écuyers malmenaient un jeune vassal de son père (Howland Reed, le futur compagnon survivant d'Eddard Stark, seul à connaître le secret de la naissance de Jon Snow) et remporte ces trois défis sans révéler son identité. Le roi Aerys qui était présent ordonne de rechercher ce chevalier mystère, et le prince Rhaegar ne revient qu'avec ses armes, sans leur propriétaire. A la fin des joutes, Lyanna est couronnée reine de beauté par le prince. Quelques mois après, alors que le fils aîné Brandon Stark est partis dans le sud pour finaliser son mariage à lui, Lyanna s'enfuit de Winterfell et retrouve Rhaegar. Pendant que les deux tourtereaux disparaissent de la circulation, Lord Stark et son fils aîné se rendent l'un après l'autre à Port Real, la capitale, pour demander justice au roi Aerys, qui les fait exécuter avec toute leur suite, puis demande qu'on lui livre les autres fils Stark ainsi que le fiancé de Lyanna. La révolte des grands vassaux éclate, Rhaegar réapparait pour livrer bataille et meurt; les Targaryen tombent. Lyanna est retrouvée par son frère Eddard, dans une tour dont le lieu est tenu secret, mais elle meurt dans ses bras des suites de ses couches. 

 

 Retenons donc les motifs : une demeure seigneuriale/royale, un défi, une rencontre, une demoiselle comme enjeu d'une lutte entre deux rivaux, une fuite avec le bien-aimé/un enlèvement, la disparition. Et au bout du chemin, une tour (peut-être surtout un lieu où on retrouve des éléments fondamentaux de la saga - pierre, sel et fumée), des morts sanglantes et une naissance. 

 Et voyons si on ne retrouve pas ce schéma ailleurs dans la saga. 

 

Il y a justement une histoire qui circule Au-delà du Mur, tout au nord de Westeros, parmi le "peuple libre" (appelé "Sauvageons" par les habitants de Westeros au sud du Mur) : elle concerne le légendaire Baël le Barde, roi d'Au-delà-du-Mur. Elle est racontée par la sauvageonne Ygrid à Jon Snow, le fils de Lyanna, et elle en reprend tous les termes : il y a fort longtemps, le sauvageon Baël passa le Mur, défié par le Roi Brandon Stark du Nord et de l'Hiver, et vint chez celui-ci à Winterfell, se faisant passer pour un ménestrel dont le nom en "vieille langue" signifiait "Le Trompeur". Il chanta toute une soirée et causa tant de plaisir au Roi du Nord que celui-ci lui offrit ce qu'il voulait. Baël demanda la plus belle des roses de l'Hiver, et le Roi lui ouvrit ses serres où fleurissaient ses roses bleues. Baël en prit une, et à la faveur de la nuit, il s'introduisit chez la fille unique du Roi, la ravit et laissa la rose à sa place, dans son lit.

On chercha Baël et la fille pendant plus d'un an sans les trouver.

Celle-ci réapparut avec un bébé : elle s'était cachée pendant tout ce temps dans les cryptes de Winterfell.

Le bébé devint l'héritier Stark. Baël était retourné Au-delà du Mur, où il devint roi.

L'histoire a une seconde partie tragique, où le père est tué par son fils et la mère se jette du haut d'une tour de désespoir. Elle est intéressante pour le présent essai, car elle est présentée comme une légende, qui a sa chanson, alors que l'histoire de Lyanna et Rhaegar appartient à la réalité historique de Westeros (même si le tournoi d'Harrenhal est raconté une fois sous forme de conte métaphorique). Ygrid précise qu'elle ne sait pas si Baël a raconté la vérité avec cette histoire, vu que dans toutes ses chansons, les femmes s'offrent librement à lui et l'aiment éperdument, mais elle trouve qu'elle fait un bon sujet de chanson. Au sud du Mur - et surtout chez les Stark - si on connait Baël le Barde comme un roi légendaire qui passa le Mur et fut tué par un Stark, on ne connait pas du tout la version racontée par Ygrid dans laquelle les Stark descendent de Baël le Barde... et pour cause ! Aucun Roi de l'Hiver n'oserait se revendiquer comme descendant d'un peuple qu'il méprise pour sa sauvagerie et qu'il combat constamment pour l'empêcher de passer de l'autre côté du Mur, du côté "civilisé", égorger ses fils, violer ses filles et piller ses campagnes.  

Mais GRRMartin nous suggère de nous interroger sur la mémoire sélective, l'historicité et la véracité des récits, en introduisant volontairement une confusion entre la légende et le fait historique. 

Ici, on a une répétition de l'histoire avec une fille du nord comme enjeu central d'autant plus troublante que Lyanna et Rhaegar n'ont plus l'air que d'une variation tardive sur Baël et la fille Stark. A cette différence près que Rhaegar venait du sud de Westeros (il était né à Lestival, un palais des Targaryen, dans l'extrême-sud du royaume), et que Baël venait de l'extrême nord, d'Au-delà-du -Mur. 

 

 

 

 
 

Je choisirai trois personnages de la saga, les trois pucelles qui ont des chapitres "point de vue" et dont les arcs narratifs comportent les étapes citées, sans approfondir néanmoins le parallèle, ce que je réserve pour d'autres articles que celui-ci. Notons seulement que les "trilogies" sont un lieu commun (un topos) dans l'oeuvre de GRRMartin (j'ai presque envie de parler de trinité plutôt que de trilogie, mais passons), et que ce n'est pas pour des prunes qu'on retrouve le thème de l'histoire de Lyanna et Rhaegar sous trois formes détournées (on en retrouve des échos ailleurs, mais mon choix se porte bien sur des arcs narratifs entiers, pas seulement sur des péripéties). 

Ces trois pucelles sont Arya et Sansa Stark, les filles d'Eddard Stark et Catelyn Tully, et Brienne de Torth, la chevalière modèle qui a juré de les retrouver.  

 

- ARYA -

Commençons par Arya Stark, la fille cadette d'Eddard, celle qui ressemble terriblement à Lyanna dans le tempérament fougueux, mais aussi physiquement, comme le lui dit une fois son père. 

 
 
 
 
 
 
Lorsqu'elle s'endormit enfin, elle rêva de la maison. La Route royale passait par Winterfell, et de là jusqu'au Mur, et Yoren avait promis de la laisser là-bas sans que personne n'apprenne qui elle était. Elle aspirait à revoir sa mère, et Robb et Bran et Rickon... mais c'était à Jon Snow qu'elle pensait le plus fort. D'une certaine manière, elle espérait qu'ils pourraient atteindre le Mur avant Winterfell, ainsi Jon pourrait ébouriffer ses cheveux et l'appeler "petite soeur". Alors elle lui dirait "tu m'as manqué", et il dirait la même chose exactement en même temps, selon leur habitude de dire toujours les choses d'une seule voix. Comme elle aimerait ça. Elle aimerait ça plus que tout au monde. 
(Arya I, Tome 2 A Clash Of King)
 
- A la chute d'Eddard, Arya est en pleine leçon d'escrime avec son "maître à danser" Syrio Forell : un chevalier de la Garde Blanche (la garde Royale) vient la chercher, elle s'enfuit pendant que Syrio couvre ses arrières et meurt très probablement.
- Lors de l'exécution de son père, Arya est enlevée et déguisée par Yoren, un frère recruteur de la Garde de Nuit qui se trouvait là pour emmener Eddard Stark qui aurait dû partir au Mur. Yoren reconnaît Arya, et ne pouvant rien faire pour le père, il sauve la fille et lui fait quitter Port Real sous l'identité de l'orphelin Arry. La remontée vers le nord se finit mal : dans un fort près d'Harrenhal, la troupe de recrues est attaquée par les hommes de main des Lannister (donc du roi) conduits par le chevalier Amory Lorch et Yoren trouve la mort en couvrant la fuite d'Arya. 

- Elle est finalement capturée par d'autres hommes de main Lannister (conduits cette fois par le monstrueux chevalier Gregor Clegane) et emmenée à Harrenhal, leur QG du moment. Dans Harrenhal, Arya doit faire tuer trois personnes par un assassin de la secte des Sans-Visage dont elle avait sauvé la vie (avec deux autres prisonniers) et qui lui avait donc présenté sa dette. Précisons que personne n'y connait sa véritable identité, qu'elle prend bien soin de cacher. 

On retrouve ici un Harrenhal plein de beau monde (et du moins beau), sauf qu'il s'agit d'une guerre pour de vrai et pas d'un tournoi; les trois morts font écho aux trois défis lancés par le chevalier à l'Aubier Rieur. Le thème du masque est ici présent à travers le Sans-Visage, dont la particularité est de porter son visage comme un masque (et d'en changer quand une mission est achevée), en plus d'un modus operandi qui garantit l'impossibilité de lui attribuer les morts; Arya elle-même se cache sous une fausse identité. Le thème de l'Aubier Rieur est présent quant à lui dans l'apparence du Sans Visage, dont les cheveux sont moitié blancs, moitié rouges (le blanc et le rouge sont les deux couleurs des barrals, nom ordinaire pour désigner "l'Aubier"); ainsi que dans le barral Arbre-Coeur d'Harrenhal auprès duquel Arya passe beaucoup de temps.  

- A Harrenhal, Arya est sous l'autorité de plusieurs pères symboliques : Weese, l'intendant de la Tour Plaintive (Harrenhal est divisée en 5 tours) avec son chien (un avatar des Stark aux Loups-garou !), un de ceux qu'elle fait tuer; Tywin Lannister (père de Tyrion, Cersei et Jaime), qu'elle manque, mais elle se rattrape en offrant l'occasion et le signal du massacre des hommes de main (ceux d'Amory Lorch) restés à tenir la forteresse, qui passe de cette manière aux mains des Nordiens.

- L'enlèvement suivant est le fait de Roose Bolton, autre père symbolique, un des plus puissants vassaux des Stark, qui sans savoir qui elle est vraiment la contraint tout de même à rester à son service, toute sortie sans autorisation étant strictement interdite. A cette occasion, Arya fait la connaissance de son jeune promis, écuyer de Bolton, auquel elle a été fiancée à son insu par sa mère et son frère, dans le cadre d'une alliance de guerre. Ironiquement, plus tard, Roose Bolton fera auprès de Petyr Baelish l'acquisition d'une fausse Arya pour la marier à son fils Ramsay et affirmer son nouveau statut de seigneur suzerain du Nord, titre accordé par le roi en remerciement de sa trahison des Stark. Mais revenons à Arya. 

 

- En tuant un garde Bolton à une poterne, Arya parvient à fuir Harrenhal et rencontre trois hommes qui font partie d'une bande de hors-la-loi, et qui vont l'enlever à leur tour, pour en tirer une rançon : ces trois hommes sont un archer (vainqueur du tir à l'arc au Tournoi de la Main - celui organisé à la demande du roi Robert en l'honneur d'Eddard Stark), un homme vêtu de "jaune citron" (son surnom Lim Limonbure évoque le jaune citron, les filles Stark raffolent des tartes au citron, et selon une hypothèse de lecture que j'aime bien mais qui n'est pas de moi, il serait un ancien écuyer de Rhaegar Targaryen et homme-lige de Robert Baratheon, qui accompagnait le premier durant l'enlèvement de Lyanna, et qui a disparu dans le Conflans pendant la Rébellion, peut-être pour ne pas avoir à trancher entre deux loyautés, peut-être séduit par une femme du peuple qu'il aurait épousée - on apprend qu'il avait une femme et une fille mortes tuées par des bandes armées)... et un ménestrel dont le répertoire est très impressionnant. La bande de hors-la-loi la fait vadrouiller dans le Conflans et amène Arya jusqu'à la colline d'une naine prophétesse qui croit voir en elle Lyanna Stark : c'est de cette manière qu'on apprend que pendant l'année où elle a disparu avec Rhaegar, Lyanna a voyagé dans le Conflans et est allée voir cette naine prophétesse.

Le lien avec le père est de nouveau souligné à plusieurs reprises : la bande est dirigée par le seigneur Dondarrion, qu'Eddard avait envoyé faire justice dans le Conflans contre Gregor Clegane et Amory Lorch, lorsqu'il était encore Main. L'opération a échoué, Dondarrion a été tué, mais la troupe continue la lutte car Dondarrion est chaque fois ressuscité par la magie d'un prêtre de R'hllor qui les accompagne (la résurrection ne lui rend cependant pas la totalité de son esprit : celui-ci reste bloqué sur la dernière chose qu'il était en train de faire, les souvenirs de la vraie vie s'estompant toujours un peu plus à chaque résurrection). L'autre avatar du père est un certain Harwin, qui était un des Nordiens qu'Eddard Stark avait envoyés pour renforcer la troupe de Dondarrion. C'est lui qui rattrape Arya la première fois qu'elle tente de fuir. Pour finir, l'écuyer de Dondarrion est surnommé Ned en l'honneur d'Eddard Stark (Ned est aussi l'abréviation commune pour Eddard) : là, on remonte à une autre histoire qui a eu lieu au fameux tournoi d'Harrenhal mais que je ne raconterai pas ici, pour ne pas nous égarer. 

 Cela se complexifie lorsque Beric Dondarrion ressuscité est également un avatar symbolique du légendaire Azor Ahai (ou "prince promis"), le héros à l'épée rouge et brûlante qui avait mis fin à la Longue Nuit, et dont plusieurs prophéties annonçaient le retour : c'est pour réaliser cette prophétie que Rhaegar avait "enlevé" Lyanna. Le couple était en recherche de cet Azor Ahai réincarné et pensait que leur fils - le futur Jon Snow - devait l'être. Si on résume, Arya, en cherchant elle aussi son "prince promis" Jon Snow, tombe dans les mains d'un faux Azor Ahai à l'épée enflammée pour de vrai. 

 

- Là-dessus, arrive Sandor Clegane, le Limier, qui a déserté le service du roi Joffrey et doit se battre en duel judiciaire contre Dondarrion. Il remporte le duel et (plus tard) enlève Arya. Le Limier s'improvise à son tour figure paternelle "protectrice" d'Arya, à la fois dans le déguisement, puisqu'il la fait passer pour son fils ou sa fille en fonction des rencontres; et symboliquement, le chien étant une forme cousine/fraternelle des loup-garous Stark, aux dires de Sandor Clegane lui-même, qui s'est employé à protéger Sansa avant de rencontrer Arya.

Il poursuit son errance dans le Conflans, pour ramener Arya à sa mère Catelyn et à son grand frère Robb Stark, proclamé Roi du Nord, contre rançon.

On peut noter au passage que c'est en cherchant Arya Stark que Beric Dondarrion trouvera sa mort définitive - volontaire.

 

- Après quelques retournements de situation, le Limier est blessé au cours d'une rixe dans une auberge. Arya profite de cette blessure pour se faire la malle à nouveau et abandonne aux dieux le Limier agonisant; elle prend le bateau dans l'intention première de rejoindre le Mur où est son Jon Snow préféré, mais le capitaine accepte seulement de lui faire passer le détroit vers la cité-libre de Braavos, aussi appelée la "cité cachée", car la route pour y parvenir depuis la terre ferme est restée ignorée pendant plusieurs siècles; de plus, la ville est très souvent noyée dans un brouillard épais. C'est la petite pièce de fer que lui avait laissée le Sans-Visage à Harrenhal, et qu'Arya avait conservée comme une relique, qui décide le capitaine à prendre la fillette à son bord.

A Braavos, elle entre au service des Sans-Visage et fait son apprentissage dans les caves du temple, parmi les morts : on retrouve là le motif de la disparition qui s'apparente à la mort, le personnage étant retiré du monde "terrestre". Il est important de noter que cette disparition est consentie par Arya, qui ne subit plus les contraintes qui lui furent imposées dans le Conflans. Chez les Sans-Visage, son consentement est requis à chaque étape de l'apprentissage, aussi rude soit-il. 

En bref, pour Arya, nous retrouvons bien les principaux éléments du thème : la fuite de l'autorité paternelle et du fiancé non désiré, la mort consécutive du père, le désir de retrouver le "prince charmant", la demeure seigneuriale, le défi, la demoiselle à gagner, le retranchement du monde. 

Nous remarquons cependant que ce schéma se répète de lui-même chaque fois qu'Arya échoue à retrouver son "prince charmant" (... ou son vrai père), ce qui n'est pas sans rappeler les mots du mestre sur le caractère cyclique de l'histoire. De fait, tant qu'Arya n'a pas commencé le deuil de son père et/ou retrouvé son "prince charmant", ou tant qu'elle ne s'est pas trouvée elle-même, elle est condamnée à fuir et à être enlevée. Et c'est cette différence fondamentale qu'il convient de relever : Arya fuit par défaut, là où Lyanna savait vers quoi elle allait, ou pensait le savoir, ce qui revient au même. La meilleure preuve en est qu'à chacune de ses fuites, et même en possession d'une carte du Conflans, Arya se perd en chemin. Quand elle tente de se repérer grâce à la mousse des arbres, censée pousser sur le côté nord des troncs, ses compagnons lui font remarquer que la plupart des arbres ont de la mousse de tous les côtés. 

On peut alors considérer le retranchement au monde dans la Maison du Blanc et du Noir (le temple des Sans-Visage)  de plusieurs façons non contradictoires : c'est le travail de deuil du père, qui passe par l'abandon de son nom Arya Stark. Ce peut être aussi le moment de la nuit qui précède l'heure du loup, animal totem du clan Stark. C'est aussi le temps de la gestation dans un ventre maternel, avant une (re)naissance. 

 

 Comme un véritable dialogue avec l'histoire passée, le parcours présent d'Arya dans le Conflans nous offre également un éclairage en creux sur l'enlèvement supposé de Lyanna : il nous permet non seulement de lever les doutes sur la réalité de cet enlèvement, mais aussi de collecter les indices sur Harrenhal, son tournoi, son chevalier mystère (dont l'histoire sera racontée dans le tome 3, A Storm of Swords, Arya étant à Harrenhal la moitié du tome 2, A Clash Of Kings), et pour finir de reconstituer au moins en partie le voyage de Rhaegar et Lyanna dans le Conflans. Par recoupement avec d'autres récits d'autres personnages, nous pouvons aussi deviner ce que tous les deux faisaient là-bas, et pourquoi ils avaient rendu visite à la naine prophétesse, ce qui nous éclaire sur d'autres personnages comme Daenerys, qui, elle, vit sa propre histoire à l'autre bout du monde. 

 

Eh oui, GRRMartin sème beaucoup de petits cailloux ! Et jamais au hasard.

Mais voyons la soeur aînée d'Arya. 

 

- SANSA -

 

 

 

"Dis-moi, enfant, pourquoi aurais-tu envoyé Ser Loras ?"

 

Sansa n'eut pas d'autre choix que d'expliquer que les monstres devaient être combattus par des héros. Le conseiller du roi sourit. "Fort bien, ce ne sont pas les raisons que j'aurais données, mais... " Du pouce, il lui flatta légèrement la joue, suivant la courbe de la pommette. "La vie n'est pas une chanson, ma douce. Tu risques de l'apprendre un jour à tes cruels dépends."

 

 (Lord Baelish à Sansa dans Sansa III, Tome 1 A Game Of Thrones)
 
 

 

Sansa Stark, l'aînée, qui ressemble à sa mère et a hérité de sa beauté. Sansa, la jouvencelle qui raffole des chansons de chevaliers et de princesses. Sansa, le modèle de la demoiselle accomplie, à première vue l'anti-Arya, qui suscite l'admiration, attire et désarme grâce à son "armure magique" : 

 

 

Sansa sentait qu'elle devait dire quelque chose. Qu'avait donc l'habitude de lui dire Septa Mordane ? L'armure d'une dame est la courtoisie, c'était cela. Elle revêtit son armure et dit : "Je suis désolée que dame ma mère vous ait fait prisonnier, messire." 

(Sansa s'adressant à Tyrion Lannister revenu de captivité, dans Sansa I. tome 2 A Clash Of Kings)

 

La phrase est un beau mensonge et d'autant plus ironique qu'au moment où elle la prononce, Sansa est elle-même prisonnière des Lannister. Sa courtoisie sera son masque tout au long de son parcours, et chaque fois qu'elle aura besoin de mentir pour se protéger, elle se répètera mentalement cette phrase "la courtoisie est l'armure des dames".  

Princesse courtoise et modèle, donc.  

- Pourtant, lorsqu'Eddard - encore Main à ce moment - explique à ses filles qu'il va les renvoyer dare-dare à Winterfell par bateau, la princesse modèle et obéissante - dépitée de devoir quitter la cour et le beau Joffrey qu'elle prend encore pour son prince charmant - se précipite en secret chez la reine Cersei, "aussi furieuse que pourrait l'être Arya" (Sansa se voit explicitement comme Arya à cet instant), et lui révèle les plans de fuite de son père. Cela permet à Cersei de l'enlever, de l'installer dans la plus haute tour du Donjon Rouge, de prendre de vitesse Eddard Stark et de provoquer sa chute. D'une certaine manière Sansa porte bien une part de responsabilité dans la mort de son père. D'autre part, ce père accepte lors de son "jugement" de mentir et de renoncer à son honneur pour la protèger, comme il avait menti et renoncé à son honneur pour protéger le fils de Lyanna. 

- Sansa fuyant l'autorité paternelle se retrouve donc otage de la reine Cersei (qui prend sa courtoisie pour de la stupidité et "l'épargne" pour cette raison), toujours fiancée au roi Joffrey Baratheon car héritière du Nord et par conséquent très précieuse et convoitée. La voici demoiselle à gagner comme un prix, ce qui se confirme par les tentatives de mariage dont elle est l'objet : après que Joffrey rompt ses fiançailles avec elle et la remplace par Margaery Tyrell, les Tyrell l'approchent et projettent de la marier à leur héritier, un estropié; ce mariage échoue aussi car ils sont grillés sur le poteau par les Lannister qui l'unissent à Tyrion, le nain. Ce mariage-là ne sera pas consommé car Tyrion se refuse à la forcer. Plus tard, Lysa Arryn (soeur de sa mère) projette un temps de la marier à son fils Robert Arryn, un avorton. Lysa mourant, ça restera lettre morte. Sansa, l'Intouchée !

Il y a une explication mystique à cette inviolabilité de Sansa - sur laquelle je reviendrai dans un autre article - mais pour faire court, Sansa a accompli un rituel symbolique de mariage avec Sandor Clegane, le Limier, qu'elle avait reconnu comme un véritable chevalier et invoqué devant les dieux pour être son champion. Juste avant ce rituel symbolique de mariage, alors que Sansa "invoquait" sa louve morte, Lady, c'est Sandor Clegane qui est apparu. Pour Sansa, Sandor Clegane est donc à la fois le champion et le loup protecteur. D'autre part, les fiancés/maris qu'on lui impose ne sont rien d'autre que des avatars de figure paternelle et ce mélange des genres explique l'échec des unions : Sansa ne peut pas épouser son père. La Jouvencelle ne peut pas épouser le Père. Son partenaire naturel est le Guerrier. 

 

- A la mort du roi Joffrey, dont elle est l'instrument à son insu, Sansa est enlevée/soustraite à l'autorité des Lannister par Petyr Baelish aka Littlefinger et emmenée dans le Val, sous une fausse identité : lors du mariage de Littlefinger avec Lysa Tully veuve Arryn, Sansa est agressée sexuellement par le barde préféré de Lysa... et défendue par un vieux chien, avatar de loup, mais que Sansa associe à Sandor Clegane. Le barde préféré payera lui aussi plus tard cette agression au prix fort : on ne porte pas la main sur une pucelle impunément. 

- Sansa, sous la fausse identité d'Alayne, fille bâtarde de Littlefinger, est ensuite amenée aux Eyrie, le plus haut château du monde, et finit par y loger dans la tour de la Vierge. Il y a là un épisode de funérailles et une tentative d'enlèvement//séduction de la part de Littlefinger, que j'étudierai dans un article à part, le chapitre en question apportant la réponse et la conclusion d'autres énigmes. 

En tous les cas, chez Sansa, le motif qui se répète est celui de la demoiselle à gagner qui se dérobe à chaque fois parce qu'elle est enlevée par un nouveau compétiteur qui prend la place tabou du père protecteur : le père ne peut pas épouser sa fille, ce qui peut aussi expliquer pourquoi Sansa reste éternellement vierge. A cet égard, le chapitre de son mariage avec Tyrion est particulièrement révélateur : alors que Joffrey - en tant que roi - lui explique que c'est lui qui prendra la place du père et la donnera à Tyrion, plus tard au cours du bal, il lui dit clairement son désir d'en faire sa maîtresse, la pelote, et elle n'échappe à la "cérémonie du coucher" et la convoitise de Joffrey que grâce à son nouvel époux Tyrion, soutenu pour une fois par le patriarche Lannister, Tywin.

Mais le champion du mélange des genres reste Littlefinger, qui ne se positionne jamais clairement avec Sansa, ou plutôt qui fait semblant d'incarner une figure paternelle pour mieux approcher la jeune fille et s'emparer d'elle, elle-même n'étant pas très claire dans ses aspirations, puisqu'elle est persuadée que Sandor Clegane l'a embrassée comme un amant, ce qui n'a jamais été le cas. 

 

 

Le séjour aux Eyrie, quant à lui, correspond au retranchement du monde, comme c'est exprimé dans le chapitre de Sansa/Alayne où elle quitte les Eyrie pour rejoindre la vallée, à cause de la venue de l'hiver qui rend impossible le séjour à une telle altitude. 

 

 

Sansa Stark avait gravi la montagne, mais Alayne Stone en descendait. Cétait une pensée étrange. (Alayne II. A Feast For Crows)

 

- Harrenhal est présente aussi pour Sansa, mais pour le moment de manière détournée : Petyr Baelish est devenu seigneur d'Harrenhal en récompense de ses bons services, et comme fille bâtarde, Alayne peut espérer une légitimation et un héritage. Son titre de Lord d'Harrenhal lui a par ailleurs permis d'épouser Lysa Arryn, veuve de la première Main Jon Arryn, et de devenir ainsi Lord Protecteur du Val : ce qui explique pourquoi il réside dans le Val mais ne se presse pas d'aller à Harrenhal, trop vaste et au milieu d'un pays dévasté par la guerre. 

 

- Autre thème qui jalonne l'arc narratif de Sansa : les tournois. C'est à l'occasion d'un tournoi qu'une demoiselle élit son champion. 

Le premier est donné en l'honneur de son père, lorsqu'il est Main du Roi. Le plus beau chevalier en lice, Ser Loras Tyrell, lui offre une rose rouge et la distingue ainsi des autres dames et demoiselles auxquelles il a offert des roses blanches. Aux yeux de Sansa, cela équivaut à un couronnement comme reine de beauté et elle en est si bouleversée qu'on croit un instant que Loras va supplanter Joffrey dans son fantasme. Mais le véritable vainqueur du tournoi est Sandor Clegane, le Limier, qui l'emporte sur tous ses adversaires, et dont Sansa a finalement souhaité la victoire aux finales.  

Pendant ce tournoi glorieux, Petyr Baelish la voit pour la première fois... et reconnait en elle non pas Lyanna Stark mais Catelyn Tully (Sansa ressemble physiquement à sa mère), son amour obsessionnel de jeunesse. 

 

 
 
 
Notons au passage que l'argent dans les cheveux est une caractéristique des Targaryen, qui ont les cheveux d'un blond argenté. Cela ne signifie pas que Petyr Baelish a une parenté avec les Targaryen, mais plutôt que symboliquement, il va jouer un rôle qui s'apparente dans la structure narrative à celui de Rhaegar. Il sera un faux "prince-chevalier-dragon", un dont la bouche sourit mais pas les yeux, et qui porte donc un masque. 
 
 Le second tournoi est donné pour l'anniversaire du roi Joffrey. Il ouvre l'arc narratif de Sansa dans le second tome de la saga : dans un contexte de guerre, il a fallu racler tous les fonds de tiroir pour trouver des candidats à mettre en lice. C'est un tournoi au rabais, où joutent des otages, des réitres, des chevaliers tout fraîchement anoblis, inexpérimentés, et des ivrognes. Sansa élit son nouveau "champion" dans celui qui fait la pire des prestations : un pauvre type dont toute la famille a été massacrée sur ordre du Roi Aerys II le Fol une génération plus tôt (il est le seul survivant) et qui noie sa dépression dans l'alcool; il arrive tellement saoul qu'il a oublié de mettre des braies. Il court après son cheval qu'il ne parvient pas à enfourcher et finit par déclarer forfait sous les rires et les huées. Le roi Joffrey veut le condamner à la noyade dans un tonneau, mais Sansa prise de pitié intervient alors et sauve sa vie en proposant d'en faire un bouffon. 

Ce chevalier qui a transgressé toutes les apparences du preux de chanson pour finir sauvé par la dame, s'avèrera par la suite un allié et un soupirant transi - manipulé par Petyr Baelish. Il fait évader Sansa à la mort de Joffrey (en étant lui aussi un des instruments de cette mort). 

Le troisième tournoi est donné lors du séjour d'Alayne dans le Val, il fait partie des chapitres du tome 6 (The Winds Of Winter) publiés en "preview" (avant parution de l'intégralité du tome dont ils font partie) : on ne voit que la préparation de ce tournoi, mais il y a déjà beaucoup à en dire. Ici, je noterai seulement que Sansa sous l'identité d'Alayne, prend l'initiative de ce tournoi, qu'elle a eu l'idée de faire organiser pour trouver une garde de Champions à Robert Arryn, le très jeune et maladif héritier du Val, son cousin, que Lysa voulait lui faire épouser. Les préparatifs montrent cependant que la vraie reine de la fête est Alayne et que c'est pour elle que se battront les chevaliers.

Tout porte à croire qu'il y aura au moins un quatrième tournoi, que celui-ci se déroulera à Harrenhal, et que Sansa pourrait bien y être couronnée "reine de beauté" par un prince ou un roi Targaryen, à la place d'une princesse dornienne, mais nous entrons là dans le champ des spéculations. 

 

- Enfin, le dernier trait commun à Lyanna et Sansa, c'est la sensibilité aux chansons, spécialement celles pleines de preux héros et nobles dames. Sansa en raffole et connait le répertoire par coeur, là où Lyanna a été séduite par les talents de ménestrel du prince Rhaegar. 

Les chansons, c'est ce qui permet au chevalier-bouffon de gagner la confiance de Sansa et la faire marcher dans son plan d'évasion : il transpose une chanson connue à leur situation (Florian le Fol et Jonquil), ce qui lui parle immédiatement, bien qu'elle éprouve en même temps beaucoup de répulsion pour ce soupirant qui sent la vinasse et se fait parfois trop pressant. Disons que le recours à la chanson aide un peu à faire passer la pilule.   

Quant à Petyr Baelish/Littlefinger, outre son patronyme qui rappelle Bael le Barde, on apprend que lorsqu'il était enfant, il jouait avec Catelyn et Lysa Tully au "Prince des Libellules" : c'est, dans une chanson, le surnom d'un prince Targaryen qui avait épousé une fille de basse extraction et avait renoncé à succéder à son père sur le trône. Libellule en anglais se dit "dragonfly". Evidemment, Littlefinger est un joueur au jeu des trônes, et il n'a aucune intention de renoncer au bout de gras, mais il est aussi le roi des menteurs. D'ailleurs, dans la réalité, c'est lui qui est de "basse extraction" : il est lord par droit de naissance, certes, mais d'une toute petite seigneurie sur un caillou infertile où ne vivent que des chèvres... et où on ne peut pas faire un pas sans marcher dans la crotte de bique, ça aussi, ça a son importance symbolique, ce n'est pas qu'un détail pour amuser la galerie, car on retrouve un parallèle avec les Lannister : la forteresse seigneuriale des Lannister est une montagne pleine de filons d'or et une blague de Westeros veut que Tywin Lannister chie de l'or. Sansa ne fait finalement que passer d'un merdier à l'autre. 

Enfin, Sandor Clegane surnomme Sansa "petit oiseau" et lui réclame régulièrement "sa chanson", ce qui peut se comprendre de plusieurs manières qui ne s'excluent pas les unes les autres, mais la chanson principale de Sansa étant le mensonge exigé par l'armure de courtoisie, on retrouve cette thématique du vrai et du faux qui parcourt toute la saga. 

 

D'une manière générale, tout l'arc narratif de Sansa s'emploie à montrer l'envers du décor, à savoir la triste réalité derrière la chanson : 

- Les prétendus valeureux chevaliers sont veules et n'hésitent pas à se parjurer et à frapper la princesse orpheline, Joffrey faisant en effet frapper et humilier Sansa par les chevaliers de la Garde Blanche, censés être les plus prestigieux et exemplaires du monde, et dont plusieurs anciens sont héros de chansons (on en vient d'ailleurs à douter de leur existence tant le décalage entre la réalité vécue et les chansons est énorme).

- Les princes charmants sont de cruels psychopathes.

- Les reines sont vulgaires, ivrognes et se fichent de leurs sujets.

- Les princesses sont promises à des enfants malades (Robert Arryn) ou des estropiés (Willos Tyrell) et épousent des nains repoussants (Tyrion Lannister).

- Les chevaliers champions des demoiselles sont vieux, déchus, ivrognes et faillibles (Sandor Clegane fuit lors de la bataille de la Nera, à cause du feu, et Sansa refuse de le suivre); les plus beaux préfèrent les princes et finissent en patates frites 100% bio (Loras Tyrell).

- Les ménestrels sont des violeurs en puissance et les grands sauveurs sont les pires menteurs et manipulateurs. Comme le dit Petyr Baelish, "la vie n'est pas une chanson et tu l'apprendras à tes cruels dépends". 

VDM

 

Résumons donc le cas Sansa : une demoiselle "intouchable", le couronnement comme reine de beauté, le défi avec l'élection du champion, la fuite et le reniement de l'autorité paternelle qui aboutit (indirectement) à la mort du père, les enlèvements par des vrais et faux princes, le retranchement du monde, le monde mal enchanté. 

Sansa n'étant pas ouvertement une rebelle comme sa soeur ou comme l'était Lyanna, les indices menant à cette dernière sont plus délicats à débusquer, mais nous venons de voir qu'ils sont bien là et que le parcours de Sansa suit la même ligne narrative que celui d'Arya. 

On remarque par ailleurs qu'à l'intérieur de chacun de ces parcours, le même motif se répète inlassablement, celui de l'enlèvement. Cela tient au fait que ces enlèvements échouent, car leur réussite nécessitant obligatoirement le consentement des ravies; trouver leur "prince(sse) qui fut promis(e)" et/ou se trouver elles-même est une condition préalable.

Arya et Sansa retombent entre les mains de faux pères ou de chevaliers de faux-semblant avec lequel il faudra rompre le lien à un moment donné, pour vivre, ou peut-être pour (re)naître. A moins que cela ne corresponde aux étapes de cette (re)naissance. 

Mais passons à Brienne de Torth.

 

 

 

- BRIENNE - 

 

 Ma dame, on dit que votre père est un homme de bien. Si cela est, j'ai pitié de lui. Certains hommes sont bénis par leurs fils, d'autres par leurs filles. Aucun ne mérite une malédiction telle que vous. (Lord Randyll Tarly à Brienne, dans Brienne V, Tome 4 A Feast For Crows)

 

De quelle malédiction peut bien parler lord Tarly, l'homme qui a donné à son fils trop gras et trop pleutre à son goût le choix entre s'engager au Mur ou mourir d'un accident de chasse ?

Brienne, contrairement à Lyanna, a pu aller jusqu'au bout de son désir de chevalerie, puisque son père l'y a officiellement autorisée. Sa carrure hors-norme, sa force, son habileté aux armes et son extrême laideur ont cependant achevé de faire fuir tous les partis : trois propositions de mariage se sont soldées par trois échecs. Le premier fiancé est mort de maladie pendant leur enfance. Le second prétendant, en la voyant, lui a offert une rose en lui disant que ce serait la seule chose qu'elle obtiendrait jamais de lui : la rose n'est donc pas pour Brienne un gage d'amour, mais de rupture. Et pour le troisième, elle a exigé qu'il la batte en duel, où il n'a récolté que la clavicule et des côtes brisées. Ces troisièmes fiançailles ne sont pas sans rappeler les coutumes sauvageonnes où l'homme doit réussir l'enlèvement de la femme qu'il convoite, y compris en la vainquant au combat s'il s'agit d'une guerrière. Et bien sûr, hors saga, il y a d'autres histoires qui nous parlent : Atalante, par exemple, qui imposait à ses prétendants de la battre à la course. Seulement, Brienne n'est pas Atalante. Là où ses glorieuses ancêtres littéraires conservaient quelques caractéristiques - surtout physiques - qui faisaient qu'elles pouvaient rentrer dans la normalité sociale (en clair, elles étaient baisables et leur avenir était d'être épouse et mère), Brienne est moche et contrefaite... sauf des yeux magnifiques. Néanmoins, les yeux ne rendent pas désirable. Dans les premiers temps de leur "tandem", ser Jaime n'en finit pas de s'étonner de la laideur de la jeune femme et de la traiter in petto de "grosse vache". Et voyons ce qu'en dit Catelyn Stark, à travers le regard de laquelle nous faisons connaissance avec Brienne. 

 

"Qui est ce chevalier ? Demanda [Catelyn Stark] à ser Colen. Pourquoi cette aversion qu'on lui manifeste ?"

Il se renfrogna. "Parce qu'il ne s'agit pas d'un homme, madame, mais de Brienne de Torth, fille de l'Etoile-du-Soir, lord Selwyn.

- fille ? s'exclama-t-elle, horrifiée.

- Brienne la Belle, on l'appelle..., mais dans son dos, de peur d'avoir à en répondre au corps à corps."

(...)

Dérision que le sobriquet de "Belle". La tignasse qui venait d'apparaître tenait du nid d'écureuil et de la litière souillée. Et si Brienne avait de grand yeux très bleus de jeune fille, des yeux candides et francs, que dire du reste ? Des traits épais, vulgaires, une ganache prognathe et crochue, la bouche démesurée, lippue au point de sembler boursouflée. Des milliers de taches de son mouchetaient ses joues et son front, les méandres hasardeux de son nez trahissaient plus d'une fracture. Se peut-il en ce monde créature plus malheureuse, songea Catelyn avec compassion, qu'une femme laide ?

(in Catelyn II, tome 2 A Clash of King)

 

Un peu plus loin, on apprend qu'elle est très grande, plus grande que la plupart des hommes. Elle les "toise". 

Dans le sud, les contrées où on raconte que les chansons courtoises de chevalerie ont été inventées, Brienne détonne. Le seul jeune homme qui lui montre un intérêt est Renly Baratheon, le plus jeune frère du roi Robert, mais celui-ci est comme son amant le chevalier des Fleurs (celui qui avait offert la rose rouge à Sansa) : il séduit par plaisir de séduire, parce que c'est sa manière de gagner des partisans à sa cause et parce qu'il aime être aimé. 

Et justement, la première fois que nous rencontrons Brienne, c'est à Pont-l'Amer au cours d'un tournoi donné en l'honneur du roi autoproclamé Renly Baratheon. La "reine de beauté" y est... Renly, dont la couronne est ciselée en forme de fleurs, l'emblème du royaume de Hautjardin, dont les Tyrell sont les suzerains, afin de rappeler que ce royaume (le plus peuplé et le plus fertile des Sept Couronnes) constitue l'appui principal de Renly.

Brienne participe à la mêlée générale, avec 125 autres concurrents dans le but de devenir championne du roi et d'entrer dans sa garde rapprochée, la Garde Arc-En-Ciel. Elle y parvient, en jetant bas notamment son second fiancé qui l'avait humiliée (Brienne a la mémoire et la rancune tenace), et en battant dans le duel final Ser Loras Tyrell, le Chevalier des Fleurs, amant du roi. Pour être encore plus précis dans la variation sur le thème du défi au tournoi, Catelyn Stark - à travers le regard de laquelle on assiste à cette joute - arrive au moment où quatre chevaliers sont encore en lice et se disputent le titre : trois d'entre eux étant ligués contre Brienne. 

- La variation ici est inversion du thème : le roi Renly est la reine de beauté qui honore son champion - en l'occurrence sa championne, celle qui l'a emporté sur tous les autres prétendants les armes à la main - et lui offre dans sa garde personnelle la place qu'il réservait à l'ancien Lord Commandant de la Garde royale, ser Barristan Selmy, limogé (et humilié) par la reine Cersei qui voulait la place libre pour son frère. Ser Barristan était le chevalier le plus célèbre de l'ancienne génération, surnommé le Hardi, et considéré comme un modèle de droiture, de loyauté et de bravoure. Depuis qu'il a quitté Port-Real et le service du roi Joffrey, les autres prétendants le recherchent et se l'arrachent à cause du prestige attaché à son nom. 

- Mais pas de chance, le rêve d'amour et de dévouement de Brienne est étouffé dans l'oeuf : Renly meurt dans ses bras, juste avant d'affronter son frère Stannis, alors qu'elle était en train de l'aider à mettre son armure. Catelyn Stark, présente sur les lieux (en qualité d'ambassadrice de son fils aîné, le roi du nord Robb Stark) et témoin de la mort, enlève littéralement Brienne, désormais accusée de régicide. On pourrait dire qu'ici, on a une mère qui protège son fils. 

- Brienne se retrouve au service de Catelyn Stark et lui jure son épée, à Vivesaigues, sur les terres Tully, dans le Conflans. Là, Catelyn fait évader Jaime Lannister de prison et demande à Brienne de l'amener sain et sauf à Port Real, en échange de ses filles Arya et Sansa, otages des Lannister. La libération clandestine de Jaime et le voyage à travers le Conflans prend des allures d'enlèvement, mais une fois encore le thème est inversé : Brienne joue là la partition de Rhaegar qui soustrait Lyanna/Jaime à l'autorité d'un roi Stark. Pour enfoncer le clou, Jaime demeure malgré tout enchaîné par sa ravisseuse.

- Capturés par la bande des Braves Compaings, Brienne risque le viol et ne doit son honneur sauf qu'à l'intervention de Jaime qui fait croire aux réîtres que sa virginité vaut une rançon de saphirs. Mais lui y perd sa main d'épée et avec elle ce qui fait sa spécificité de chevalier, autrement dit sa capacité à se battre l'arme à la main et symboliquement son statut d'homme et de guerrier. 

- Cet enlèvement les conduit à Harrenhal, entre les mains de Roose Bolton, qui affuble Brienne de robes (et Jaime remarque alors qu'elle est encore plus grotesque en robe qu'en armure), en particulier une robe rose, la couleur par excellence de la princesse à conquérir, mais surtout la couleur des Bolton (et là il s'agit d'un rouge abâtardi, mais le jeu des couleurs dans la saga mérite à lui seul un sujet).

Ce qu'il faut retenir, c'est qu'avec Brienne, Bolton se pose en père symbolique, prêt à se débarrasser de sa fille contre-nature. De fait, si Roose Bolton libère Jaime et lui donne une solide escorte pour le ramener à Port Real - à son père Tywin, comme s'il s'agissait d'une fille qu'on rendait - il abandonne Brienne à l'affreuse bande de mercenaires, les Braves Compaings (ou Pitres Sanglants), qu'Arya a déjà rencontrés, et qui tiennent désormais Harrenhal. 

- Brienne déguisée en princesse rose est jetée dans une fosse à ours avec une fausse épée pour toute défense. C'est Jaime qui revient la sauver et l'enlever aux Braves Compaings. Second sauvetage, donc, par la ruse et l'art de la persuasion, puisqu'il ne peut plus se battre. Précisons qu'à ce moment, les Braves Compaings ont prêté leur allégeance aux armées du Nord et officiellement aident donc l'alliance Stark-Tully. D'autre part, une maison vassale des Stark a pour emblême un ours (il s'agit de la Maison Mormont, celle de l'actuelle lord Commandant de la Garde de Nuit, Jeor Mormont, surnommé le Vieil Ours). On pourra aussi ajouter que par sa sauvagerie, l'ours se rapproche de Robert Baratheon - un colosse devenu énorme et aussi monstrueux qu'une bête sauvage. Le thème de la demoiselle enlevée à une autorité paternelle et nordienne, ainsi qu'à son fiancé, se retrouve donc à nouveau dans cet épisode, sur le mode de l'humour noir. Et bien sûr, le combat contre l'ours dans la fosse aménagée exprès, remplace les défis du tournoi d'Harrenhal mais représente encore davantage les fiançailles avec un homme non désiré. 

- Plus tard, alors que Brienne est en quête de Sansa Stark à la demande de Jaime - qui veut honorer la promesse faite à Catelyn Stark même après la mort de cette dernière - elle repasse par la ville de Viergétang (près de laquelle les Braves Compaings les avaient capturés, elle et Jaime, quelques semaines plus tôt), qui doit son nom à une chanson consacrée à des vierges au bain (à moins que la chanson n'ait été inspirée par le nom de la ville et une ancienne histoire liée à ce nom), la chanson de Florian le Fol et sa bien-aimée Jonquil, qui sont précisément les deux héros auxquels se réfère Sansa quand elle s'imagine en Jonquil et son champion au rabais en Florian.

Dans cette ville, Brienne se livre à un nouvel enlèvement : ser Hyle Hunt. Celui-ci était au service de lord Tarly, commandant des armées royales dans cette région pour la pacifier (après la mort de Robb et Catelyn Stark et la défaite des Nordiens, donc). Lord Tarly est une des figures du père dur et intransigeant sur la place et le rôle de chacun dans l'ordre social. Plus intéressant que la phrase de lui que j'ai citée au début de la partie consacrée à Brienne, il faut savoir que Hyle Hunt, à l'occasion du tournoi de Pont l'Amer, avait initié un jeu avec d'autres jeunes chevaliers : il organisait des paris pour savoir qui aurait le pucelage de Brienne, de sorte que la jeune femme s'était retrouvée courtisée à qui mieux mieux, dans une parodie cruelle d'élection de reine de beauté. C'est lord Tarly qui avait éventé le jeu et y avait mis le holà, afin de ne pas avoir à châtier tout une tripotée de chevaliers pour viol. 

Quelques petits mois plus tard, on voit Tarly rendre la justice à Viergétang, à la place du seigneur du lieu démissionnaire, et c'est Hyle Hunt qui, n'en pouvant plus de son autoritarisme, décide de rompre le ban et de suivre Brienne dans sa quête. Des fois qu'on ait manqué cette nouvelle variation, Hyle Hunt propose plus d'une fois le mariage à Brienne, ou à défaut de coucher avec elle. 

- En chemin, la petite troupe croise un septon errant (un "curé" de la religion officielle des Sept qui passe de village en village) qui les emmènent à l'Île de Repose, où est retirée une communauté de moines : le doyen essaye de convaincre Brienne de déposer les armes et de retrouver son père, car sa quête des filles Stark semble vouée à l'échec : la seule piste tangible qu'elle a trouvée mène à la mort probable d'Arya, car la petite ville où elle a pris le bateau, et qui est sa dernière étape connue, a été incendiée et la population massacrée par les Braves Compaings. Personne ne peut bien sûr témoigner qu'Arya a pris le bateau.. La quiétude de Repose et la pensée de son père qu'elle a abandonné semblent faire balancer un instant Brienne, mais celle-ci reprend la route.

 

- Cette série d'enlèvements mènent à un dernier enlèvement (en date), par la Fraternité sans Bannière, commandée alors par Lady Coeurdepierre, qui n'est autre que Catelyn Stark ressuscitée (et dans un sale état). Celle-ci est alors une figure de reine des morts, ou de la Mort. Brienne, mourante suite à un combat, lui est amenée dans une de ses antres, une des nombreuses grottes du Conflans, pour y être jugée. Cela correspond à l'épisode de la disparition et du retranchement du monde des vivants, mais encore une fois Brienne n'y joue pas le rôle de Lyanna mais celui de Rhaegar. En effet, elle a été "enlevée" à l'auberge du Carrefour, près du Trident, juste après une bataille où elle a tué Rorge, un avatar symbolique de Robert Baratheon, avant d'être terrassée par l'avatar version bête sauvage de Ned Stark. Pendant son transport vers le "royaume des morts", elle murmure le nom de Jaime jusqu'à plus soif, reproduisant la vision plus romantique de Rhaegar tombant terrassé par Robert à la Bataille du Trident, et murmurant le nom d'une femme. 

Poursuivant le parallèle, on pourrait voir dans l'enlèvement par Lady Coeurdepierre le jugement de Rhaegar qui a plongé le royaume dans la guerre en bafouant les lois féodales, et a échoué dans sa quête d'incarnation d'Azor Ahai : à Brienne on retire son "épée magique"/"Illumination" - offerte par Jaime/Lyanna - parce qu'elle lui avait permis de tricher et de tuer Rorge/Robert, ce qui était une manière de contester les événements passés. Or, il n'est pas possible de revenir sur le passé.

Rhaegar, lui, est mort pour de bon.  Mais on lui offre une chance de racheter la vie d'innocents en livrant à la "mort" Jaime/Lyanna.

J'aurai l'occasion d'étudier plus en détails la quête de Brienne ailleurs : je ne relève ici que les éléments qui font les variations sur le thème de l'histoire de Rhaegar et Lyanna.

 

- Pour finir, au cours de sa quête de Sansa-nouvelle Lyanna, Brienne tue trois Braves Compaings dans une forteresse en ruines, alors qu'ils venaient de tuer son guide. Pour renforcer le parallèle entre le guide en question et Howland Reed, on apprend pendant les chapitres où il apparait qu'il connait beaucoup d'histoires sur la vieille forteresse et le pays qui l'entoure, et que ce pays est comme le Conflans ou le Neck (Howland Reed est seigneur du Neck) : les histoires des Enfants de la Forêt et des Vervoyants, liés aux barrals, y ont encore cours, bien que déformées. D'autre part, deux "dragons" assistent symboliquement à ce défi vengeur (on peut à juste titre parler de justice divine), sous la forme de deux pièces d'or que Brienne laisse dans la tombe de son guide, conformément à sa promesse de paiement. Les "dragons" sont les noms communs des pièces d'or en circulation à Westeros, mais désignent aussi les Targaryen (en l'occurrence, le roi Aerys II et son fils Rhaegar étaient présents au tournoi d'Harrenhal).   

 

On le voit donc, bien que Brienne ait pris la place du chevalier en quête de sa demoiselle, sa trame narrative suit elle aussi des variations sur le même thème qu'Arya et Sansa. On y retrouve l'autorité paternelle à fuir - chacun des "sauveurs" de Brienne tente de la faire rentrer dans le rang à sa façon - l'enlèvement, Harrenhal et le Conflans, le retranchement du monde... et les roses, que la jeune femme déteste. A l'inverse de Lyanna "morte d'avoir trop aimé les roses d'hiver", Brienne doit sa survie et sa hargne au combat à la haine viscérale des roses, depuis que son second fiancé lui en a offert une en guise de cadeau de rupture.

 Cependant, le fait que Brienne prenne la place de Rhaegar plutôt que celle de Lyanna rend la perspective d'autant plus intéressante qu'elle n'a pas abandonné ses propres aspirations de jeune fille. Brienne est Rhaegar dans ses actes et dans sa quête, mais elle aspire à être une Lyanna, et la recherche de Sansa et Arya - les deux facettes de Lyanna - rejoint sa quête personnelle. Chaque étape de cette quête est accompagnée de souvenirs et réflexions sur sa propre vie. 

 

 Enfin, on retrouve dans le thème de Brienne les deux thèmes dominants de Sansa et d'Arya : les faux-semblants des chevaliers, ainsi que la traversée du pays en guerre qu'est le Conflans et la contemplation des ravages qui y ont eu lieu. En cherchant Sansa, c'est sur la piste d'Arya qu'elle tombe. Elle a aussi l'occasion de croiser le nouveau Sandor Clegane, sans toutefois le reconnaître. 

 

 

   - CONCLUSION - 

 

L'examen de ces trois trames narratives a montré comment chaque histoire, à première vue très différente l'une de l'autre, développait les mêmes thémes et suivait les mêmes étapes. Etapes qui appartiennent, elles, au conte. La rencontre de Rhaegar et Lyanna à Harrenhal est d'ailleurs racontée sous la forme d'une parabole. 

Il manque à ces trois trames la fin de l'histoire - et pour cause, la saga n'est pas encore achevée, quelques 2000 pages demeurent en perspective, miam ! Rappelons qu'à la fin de l'histoire, il y a une mort et une naissance. La question légitime serait donc : qu'est-ce qui est mort et qu'est-ce qui va naître ? La question méritant sa propre analyse, ce sera le sujet de plusieurs autres articles. 

 

Comme pour donner raison à Petyr Baelish expliquant à Sansa que "la vie n'est pas une chanson", GRRMartin s'attache tout du long des différents récits à déconstruire les repères du conte en montrant la réalité (historique) crue qui tente de se cacher derrière le mensonge de la chanson : les chevaliers battent Sansa sur ordre du roi Joffrey, ils se liguent en groupe pour humilier Brienne, ils torturent et massacrent des villageois sous les yeux d'Arya, ils complotent et trahissent si le vent se met à tourner, et en somme ne valent pas moralement mieux que des mercenaires. La différence entre le mercenaire et le chevalier est d'ailleurs soulignée dans un chapitre de Tyrion, qui s'adresse au mercenaire qu'il a engagé pour son propre service, après qu'il a appris que les prestigieux Manteaux d'Or de Port-Real avaient sur ordre royal assassiné un nourrisson : 

 

 Tyrion se sentait gris et vanné. "Dis-moi, Bronn. Si je t'ordonnais de tuer un bébé..., une petite fille, en fait, encore au sein..., le ferais-tu ? Sans poser de question ? 

 

- Sans poser de question ? Non." Il se frotta l'index contre le pouce. "Je demanderais combien." (Tyrion II, tome 2 A Clash Of King)

 

 Cela vient bien sûr en écho des chevaliers oints qui avaient massacré les enfants de Rhaegar après la prise de Port Real, lors de la Rebellion qui avait porté Robert Baratheon sur le trône : un bébé d'un an avec la tête fracassée contre un mur, une petite fille de trois à quatre ans lardée de coups de poignard, et la mère violée. 

Les mercenaires ont donc au moins l'honnêteté de revendiquer le paiement des services et ne jurent pas de défendre la veuve et de l'orphelin. 

Quant à ceux qui correspondent le mieux aux critères du preux chevalier, par leur loyauté et leur bravoure, ils ont l'apparence de monstres, sont vieux et appartiennent à un autre temps, et tous s'emploient à les rabaisser d'une manière ou d'une autre.

La vie n'est donc pas une chanson où les chevaliers pètent des fleurs et les demoiselles des arc-en-ciel. Même le patriarche Tywin Lannister ne chie pas de l'or, malgré que son fief de l'ouest de Westeros soit constitué de collines pleines du précieux minerai, et que Castral Roc - la forteresse seigneuriale - soit construite sur et dans un gisement. Mais il "paie ses dettes" rubis sur l'ongle et a sa chanson, dans le trio de tête au top 50 : "les Pluies de Castamere", qui racontent comment il a châtié deux familles vassales qui le défiaient en massacrant et noyant tous leurs membres jusqu'au dernier et en détruisant leurs châteaux. Une fois, il a rappelé un autre vassal à l'ordre simplement en lui envoyant un barde pour chanter ces "Pluies de Castamere". 

 

La réalité ne laisse pas de place à l'héroïsme de chanson. Pour le souligner, nous prendrons encore un épisode d'un chapitre de Tyrion, dans le tome 1 A Game of Thrones : emprisonné et condamné par Lysa Arryn qui le retient prisonnier aux Eyrie (le château où Sansa sera conduite par Littlefinger), il demande et obtient le droit au duel judiciaire et se fait représenter par un champion. Le seul qui accepte de défendre le nain contrefait est un mercenaire qui espère que les Lannister le récompenseront du service. Professionnel du combat, face à un chevalier lourdement armé que toute la cour soutient et dont le barde favori de la dame du lieu s'apprête à chanter les louanges, le mercenaire se bat pour gagner. Le duel n'a rien du combat épique de titans, ce n'est pas Roland et Olivier : le mercenaire commence par faire courir son adversaire pour le fatiguer, croise le fer, fait durer l'affrontement au point que l'assemblée montre des signes d'impatience, et le tue en renversant sur lui la statue d'une héroïne mythique du Val, la reine Alyssa. La métaphore est parlante : la chanson est jetée à bas, et elle est mortelle pour ceux qui se prennent pour des héros... prématurément. 

Lorsque Sansa arrive aux Eyrie, la statue est toujours à terre, dans le jardin du château. Personne ne l'a relevée. 

 

Rhaegar le parfait prince ménestrel a été tué d'un coup de masse par le soudard Robert Baratheon (qui confesse sur son lit de mort à son ami Eddard Stark qu'il ne voulait pas être roi, mais mercenaire), et quand les rubis de son armure se sont éparpillés dans la rivière, les soldats des deux armées ont cessé de se battre pour se précipiter et ramasser les joyaux. 

Lyanna meurt en couches. 

Ned Stark meurt en misérable, contraint de bafouer son honneur à la face des gens et des dieux pour sauver sa fille, et frappé par sa propre épée. 

Les enfants Stark ont perdu leur maison, leurs parents, et jusqu'à leur nom.

Robb Stark meurt percé de carreaux d'arbalète en plein festin. 

La liste est longue de tous les personnages rattrapés par une très rude réalité qui ne laisse place qu'aux fausses gloires.

 

 

 "Ton Bael était un menteur," lui dit-il, il en était sûr, à présent. 

 "Non", répondit Ygrid, "mais la vérité d'un barde est différente de la tienne ou de la mienne. De toutes manières, tu m'as demandé l'histoire, alors je te l'ai racontée."

 

 

 

 

Pour le dire brièvement, mensonge et chanson font la paire. Incompatibles avec l'Histoire. 

 

 

 Et pourtant... pourtant... les plus gros mensonges viennent peut-être de ceux qui ne croient pas à la vérité des chansons et les instrumentalisent. 

 

Rendez-vous dans la troisième partie pour la suite de cette étude. Elle est encore en cours de rédaction

 

 

 



24/03/2016
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