Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

L'ombre du père

 

 

 

  Au sud se précipitaient, bleu-vert, les eaux du Trident. Les traits creusés par le chagrin, Père intercédait auprès du roi. Sansa pleurait à chaudes larmes, dans son lit, et Arya, l'oeil fixe et les dents serrées, renfermait durement les secrets de son coeur. Des ombres les nimbaient toutes deux. L'une, d'un noir de cendre, avait l'aspect terrible d'un mufle de chien, l'autre la splendeur d'une armure aussi dorée que le soleil. Au dessus d'elles, s'esquissait un géant de pierre tout armé. Mais lorsqu'il releva sa visière, il se révéla creux, seulement empli de ténèbres et de noire sanie. 

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones) 

 

 

 

 Avant toute chose, précisons une inexactitude de la traduction française : les "ombres" dans le texte anglais ne "nimbent" vraisemblablement pas seulement les deux filles Arya et Sansa, mais également leur père. Et de fait, Eddard va rencontrer sur sa route les trois personnages qu'on peut deviner, chacun jouant un rôle bien précis : dans le mufle de chien, on aura reconnu Sandor Clegane, qui apporte le cadavre de Micah à Eddard après la mise à mort de la louve Lady; dans l'armure dorée, on peut voir Jaime Lannister, qui tend un guet-apens à Eddard dans les rues de Port Real et tue Jory Cassel, le capitaine de ses gardes; et enfin Gregor Clegane, aka la Montagne, le grand frère haï de Sandor, homme-lige de Tywin Lannister et son poing pour frapper le Conflans et déclencher la guerre civile dans le royaume.

 Bien sûr, GRRMartin a très certainement stylisé cette vision issue du coma du petit Bran Stark - futur vervoyant - pour qu'elle puisse se rapporter à d'autres personnages, mais pour le moment, nous nous en tiendrons à celle-ci, qui est justifiée littérairement et également la plus communément admise parmi les fans exégètes de la saga ! Précisons toutefois que le géant de pierre tout armé et sans tête est davantage Robert Fort, la créature que sera Gregor Clegane après son empoisonnement par Oberyn Martell et son passage par les mains du mestre déchu Qyburn, qui avait déjà fait des miracles avec la main coupée de Jaime (bon, sans la faire repousser, mais en l'ayant bien soignée)

 

 Les trois figures que nous venons de citer sont trois figures de chasseur et tueur; aussi, il est intéressant de voir qu'elles sont toutes mises en regard du trio formé par Eddard Stark et ses deux filles, comme si elles étaient toutes destinées à remplacer à un moment donné de leur arc narratif la figure paternelle représentée par Eddard Stark. L'ensemble des articles étant focalisé sur Sansa, c'est par rapport à elle qu'on analysera cette figure du chasseur, car analyser Arya sous l'angle de Blanche-Neige n'a pas nécessairement la même pertinence, même si les arcs narratifs des deux soeurs partagent de très nombreux parallélismes et si dans certaines occasions précises Arya et Sansa s'échangent leurs rôles comme double symbolique l'une de l'autre.  

 

 Dans le conte de Blanche-Neige, donc, le Chasseur est l'homme de la méchante reine, qui lui demande d'emmener la princesse en forêt, de la tuer, et de rapporter son coeur en guise de preuve. Mais le chasseur se laisse toucher par Blanche-Neige et au lieu de la tuer, il l'épargne, tue une biche à sa place et ramène le coeur de l'animal. Ce schéma de la biche sacrifiée à la place d'une princesse est déjà présent dans une variante du mythe d'Iphigénie, mais dans le cas d'Iphigénie, c'est un père qui sacrifie sa fille pour obtenir une faveur des dieux, et Artemis, la déesse chasseresse, opère la substitution... et garde Iphigénie à son service en échange. Le sacrifice d'Iphigénie sera la raison invoquée par sa mère Clytemnestre pour le meurtre de son époux le roi Agamemnon, au retour de la guerre de Troie. Le conte de Blanche-Neige inverse les genres, avec un père absent au début et qui revient sous la forme d'un roi charmant à la fin pour punir la méchante reine d'avoir osé quitter la place qui était la sienne et aspiré au pouvoir (forcément complètement déréglé du fait que c'était une femme !).

 Avec la saga de GRRMartin, il faut laisser tomber nos points de repères genrés, puisqu'on a vu dans un précédent article que le père sacrifiait bien sa fille, sous sa forme de louve, la louve Lady, et qu'à travers Robert Baratheon, le pouvoir au masculin n'était pas nécessairement moins mortifère qu'entre les mains de Cersei.   

 

 La difficulté majeure pour la présente analyse repose dans le fait qu'il manque encore au moins deux tomes à la saga : par exemple, le Gregor Clegane de la vision correspond plutôt à sa nouvelle mouture, celle d'après sa mort officielle, sous la forme de Robert Fort, qui n'apparaît qu'à la fin du tome 5 A Dance with Dragons. De même, Jaime Lannister n'a pas encore eu l'occasion de tenir sa promesse à Catelyn de retrouver et protéger ses filles, et sa confrontation pressentie avec Lady Coeurdepierre n'a pas encore été racontée. Le lien entre Sansa et ces deux hommes-là est plus symbolique que concret, pour le moment, mais il n'est pas inexistant, loin de là. Quant à Sandor Clegane, s'il lui manque également une conclusion pour son arc narratif, ses interactions avec Sansa dans les deux premiers tomes sont suffisamment nombreuses et marquantes pour attirer l'attention et pour que nous ayons des repères solides. 

 On a donc vu précédemment comment les pères se muaient en chasseurs et abandonnaient la princesse aux mains d'une méchante reine et d'autres fauves. On va à présent voir comment les chasseurs peuvent assumer à leur tour un rôle de père, et pas nécessairement pour le meilleur, d'ailleurs. 

 

 

 

 - LES FAUVES DE LA REINE - 

 

 

 La première caractéristique du Chasseur du conte de Blanche-Neige est d'être un homme de la méchante reine, ce qui se vérifie dans le cas des trois personnages de la vision de Bran, chacun à sa manière, mais avec une constante : ils sont sa main d'épée, celle qui frappe mais non celle qui commande.

 Jaime Lannister est le frère jumeau de Cersei, mais également son amant et le père biologique des enfants royaux. Fauve, c'est bien ainsi que le voit Catelyn Stark lorsqu'elle va lui rendre visite dans sa prison de Vivesaigues, comme si la captivité le dépouillait de son humanité pour faire ressortir tout le côté animal : 

 

Avec les reflets d'or que la lampe y faisait mouvoir, tout ce poil lui donnait l'air d'un grand fauve jaune, un air superbe, en dépit des chaînes. Sa crinière crasseuse lui retombait jusqu'aux épaules, emmêlée, collée, ses vêtements se gangrenaient sur lui, il était blafard, ravagé..., et pourtant irradiaient encore de sa personne vigueur et beauté. 

(Catelyn VII, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Le texte anglais parle de "beast", "bête", et l'idée du lion n'est induite que par la couleur jaune et dorée du poil. Ce terme de "beast" n'est pas innocent, puisqu'il s'applique aussi bien aux frères Clegane qu'aux loups géants des Stark, voire aux ours, bien que l'ours ne soit pas un fauve chasseur. Mais justement l'emploi d'un terme vague et générique laisse de la marge pour les évolutions futures et des précisions physiques sur la nature "réelle" de la bête en question. 

 En tous les cas, à ce stade et dans tout le début de la saga, Jaime est identifié naturellement comme un lion Lannister. 

C'est à l'instigation de sa soeur qu'il pousse Bran Stark dans le vide après l'avoir d'abord rattrapé dans sa chute, et c'est à nouveau à sa demande qu'il part en chasse d'Arya et de sa louve Nymeria sur les rives du Trident, après l'incident avec le prince Joffrey : 

 

"Vous voyez cette fenêtre, ser ?" Jaime se servit d'une épée pour la désigner. "C'était la chambre à coucher de Raymun Darry. Celle qu'a occupée le roi Robert, à notre retour de Winterfell. La fille de Ned Stark s'était enfuie, après l'agression de sa louve contre Joff, vous vous souvenez sûrement. Ma soeur voulait qu'on lui tranche une main. Le vieux châtiment pour avoir frappé une personne de sang royal. Robert lui a dit qu'elle était cruelle et folle. Ils se sont bagarrés la moitié de la nuit... Enfin Cersei se bagarrait, et Robert picolait. Il était minuit passé quand la reine m'a fait mander dans l'appartement. Ivre mort, le roi ronflait, vautré sur les tapis de Myr. J'ai demandé à ma soeur si elle voulait que je le foute au pieu. Elle m'a dit que c'était elle que je devais y foutre, et elle s'est débarrassée de sa robe d'un simple mouvement d'épaules. Je l'ai baisée là, sur le lit de Raymun Darry, après avoir enjambé Sa Royale Majesté. Si Robert s'était réveillé, je l'aurais tué sur le champ. Il n'aurait pas été le premier roi à périr sous mon épée... Mais vous connaissez cette histoire-là, n'est-ce pas ?" Il cingla une branche d'arbre et la brisa net : "Pendant que je la tringalis, Cersei s'est mise à crier : Je veux ! Je me suis figuré que c'était de moi qu'elle parlait, mais c'était la petite Stark qu'elle voulait, morte ou mutilée."

(Jaime IV, tome 4 A Feast for Crows)

 

 En se remémorant ces délicieux souvenirs d'une époque où il avait encore ses deux mains, Jaime se rappelle la phrase qu'il a prononcée en jetant Bran du haut de la tour : "ce que me fait faire l'amour, quand même". Il signifie par là que lorsqu'il avait ses deux mains, la droite - la main d'épée - était bien celle de sa soeur, finalement pas autre chose qu'un instrument qui se laissait manier par elle. Il raconte ces souvenirs à Ser Ilyn Payne, qui l'accompagne dans sa tournée du Conflans pour l'entraîner à se battre de la main gauche. Comme on retrouvera la "Justice du Roi" plus tard dans l'article, je ne développe pas davantage le personnage, sauf pour signaler qu'en réponse à ces confidences, ser Ilyn se met à rire et Jaime en déduit qu'il a lui aussi couché avec la reine Cersei, sous-entendant par là qu'il a également été son instrument à l'occasion. On ne tranchera pas ici sur la véracité de l'intuition de Jaime, on en retiendra seulement que cela participe à une prise de conscience qui annonce la future rupture entre Jaime et sa soeur. 

 

"Je suis entourée d'ennemis et d'imbéciles", dit [Cersei]. Elle ne pouvait même pas se fier en sa parentèle et son propre sang, en Jaime non plus, qui avait été jadis sa seconde moitié. Il était censé me tenir lieu d'épée et de bouclier, être mon puissant bras droit. 

(Cersei VII, tome 4 A Feast for Crows)

 

 L'avant-dernière mission en date donnée par Cersei à Jaime est encore une partie de chasse, puisqu'il s'agit de ramener dans le giron de la couronne - dans la "paix du roi" - les dernières poches de résistance du Conflans, en d'autre termes, abattre définitivement (symboliquement, ça marche aussi !) les bêtes qui ont été rabattues et piégées par les autres chiens et autres chasseurs : Vivesaigues et Corneilla assiégées doivent se rendre; et Harrenhal doit être nettoyée des restes de bandes armées sans chef : les chiens/hommes d'arme du défunt Gregor Clegane doivent se trouver de nouveaux maîtres pour ne pas retourner à l'état sauvage et échapper à tout contrôle. 

 La dernière mission n'est pas une partie de chasse, mais le moment où on siffle le chien pour qu'il rentre dare-dare, c'est un appel au secours désespéré, par lettre, que Jaime jettera au feu. Et Cersei attendra en vain une réponse. 

 

~~

 

 Sandor Clegane, quant à lui, est défini dès sa première apparition et son entrée dans Winterfell, coiffé de son heaume si particulier, comme un chien de chasse, un "Limier". Le "chien" du prince Joffrey, plus précisément. Si le Limier n'est pas directement sous les ordres de la reine Cersei, c'est tout de même par elle qu'il a été délégué au service et à la protection rapprochée de son fils, et c'est son ordre qu'il suit lorsqu'il participe à la partie de chasse pour retrouver la louve Nymeria ainsi qu'Arya Stark. Lui ne reviendra d'ailleurs pas bredouille, mais avec une proie, Micah, le jeune garçon boucher qui servait de compagnon d'armes à Arya. Il est également animalisé dans son attitude, et les mots qui marquent cet état sont les mêmes qui sont employés en particulier pour les loups, fauves chasseurs : il "renifle", il "grogne" et "gronde". 

 

Sandor Clegane renifla : "Une joli bibelot, mais si mauvais menteur. Les chiens flairent infailliblement le mensonge, sais-tu ? Regarde autour de toi et hume un grand coup. Il n'y a que des menteurs ici..., et tous mieux doués que toi."

(Sansa II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 En outre, Sandor est un de ceux qui vont chercher régulièrement Sansa comme proie du prince Joffrey, et lors de la chute des Stark, il a participé à leur "chasse" dans le Donjon Rouge, obéissant dès le début de cette chasse, dans la salle du trône, à l'ordre de la reine Cersei, relayé par le prince Joffrey ; c'est notamment Sandor qui a tué ensuite Vayon Poole l'intendant, père de Jeyne Poole, l'amie et demoiselle de compagnie de Sansa, presque sa soeur et son double symbolique, qui plus tard, sera vendue par Littlefinger aux Lannister, sous l'identité d'Arya Stark, afin de la donner en mariage à Ramsay Snow, fils bâtard de Roose Bolton. Et c'est donc Sandor Clegane qui a capturé Jeyne Poole et l'a fait envoyer dans la chambre de Sansa au lieu de la tuer comme l'aurait souhaité Cersei, de ce qu'on comprend de sa réaction lorsqu'elle apprend justement que Sansa n'est plus seule dans sa chambre-prison. C'est d'ailleurs un des petits accrocs dans les chasses menées par le Limier qui montrent qu'il n'est pas totalement ni servilement aux ordres : le Chasseur ne tue pas systématiquement ses proies. La férocité du Limier est à double tranchant, comme l'exprime Sansa en se rappelant le moment où il l'a sauvée d'une émeute : 

 

Un chien, comme il le proclame lui-même. Un chien à demi sauvage, pétri d'abjection, un chien prêt à mordre la moindre main qui cherche à l'apprivoiser, mais un chien prêt aussi à déchiqueter quiconque se mêlerait de toucher à ses maîtres.

(Sansa IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

~~

 

Cersei avait elle-même l'air d'une gosse, à côté de ser Gregor. Enseveli sous son armure, il paraissait plus colossal qu'il n'est permis à un quelconque humain. Sous un long surcot jaune frappé des trois chiens noirs Clegane, il portait, par-dessus la maille, sa plate d'acier massive, d'un gris sinistre, et tout éraillée, toute cabossée par des tas de combats. (...) Boulonné sur le gorgerin, son heaume à calotte plate était fendu d'une visière étroite et percé de ventailles autour de la bouche et du nez. En guise de crête le surmontait un poing de pierre. 

(Tyrion X, tome 3 A Storm of Swords)

 

 La Montagne. Le poing de pierre. 

C'est celui de fer, "griffu" comme la bête monstrueuse qu'il est, qui tuera Oberyn Martell en lui perçant les yeux et écrabouillant la tête, alors qu'il avait sa pique empoisonnée dans le ventre. Un peu comme Robert Baratheon tuera malgré tout d'un coup de couteau dans l'oeil le sanglier qui l'a d'abord éventré, lors de sa dernière partie de chasse. Sur son lit de mort, Robert confie à Eddard Stark que ce sont les dieux qui l'ont châtié en lui envoyant le sanglier, pour avoir ordonné l'assassinat d'une jeune fille enceinte, Daenerys Targaryen. Gregor, lui, était le champion de Cersei Lannister, qui accusait son frère Tyrion du meurtre de son fils le roi Joffrey. 

 Gregor Clegane n'est pourtant pas d'emblée un homme de la reine Cersei, mais de son père lord Tywin Lannister. On pourrait se demander si sa totale dévotion à lord Tywin et le fait qu'il accepte de servir de champion à Cersei, ne sont pas les signes d'un amour secret et impossible pour la reine. La mort de ser Hugh du Val, lors du tournoi de la Main, irait dans le même sens : il semble bien qu'il s'agisse d'un meurtre délibéré, comme le suggère Varys mais également Sandor Clegane (qui connaît bien son frère), à la suite de quoi, Eddard Stark imagine que Cersei Lannister ait pu lui ordonner la mise à mort, pour la protéger et empêcher toute révélation à propos de sa responsabilité dans la mort de Jon Arryn. Et en effet, dans la réalité, si Cersei n'a pas empoisonné Jon Arryn ni n'en a donné l'ordre, certaines apparences sont contre elle, et elle a bénéficié de la "fidélité" du grand mestre Pycelle, qui a tout fait pour empêcher que la vieille Main du roi ne soit soigné. À ce titre, elle porte donc une part de responsabilité et est au moins complice. Et finalement, que fait Gregor Clegane si ce n'est défendre sa dame comme un véritable chevalier se doit de le faire, hein ? Ser Gregor n'a pas tué ser Hugh d'un coup de poing, mais d'un coup de lance, une "lance de géant" littéralement, ce qui doit d'autant plus susciter notre curiosité, que la Lance du Géant est le point culminant du Val, d'où ser Hugh est originaire, et au pied de laquelle Sansa vivra cachée de la cour sous le nom d'Alayne Stone. 

 Gregor est un combattant impitoyable et monstrueux, qui ne montre aucune espèce d'empathie, mais sa violence extrême n'est jamais gratuite : inspirer la terreur est sa manière d'imposer sa loi, ou plutôt celle de son suzerain, car il est obstinément fidèle. Et on se demande s'il y prend réellement du plaisir. Le meurtre du petit Aegon et le viol de sa mère Elia pourraient ainsi bien être sa façon cruelle de "venger" Cersei Lannister dont le roi Aerys II avait refusé la main pour son héritier Rhaegar, et de punir ainsi la Dornienne pour avoir pris une place qui n'aurait pas dû être la sienne (dans l'esprit de Cersei et Tywin Lannister). Lors de la captivité d'Arya à Harrenhal, un de ses hommes - Chyswick - raconte pareillement comment il a violé la fille d'un aubergiste comme forme de "jugement du seigneur", alors que l'aubergiste exigeait effectivement son arbitrage. Il a payé le père de la fille comme s'il venait de payer une prostituée, imitant là la justice de Tywin à l'égard des femmes qui ne savent pas rester à leur place. 

 Par ailleurs, l'identification comme chasseur est faite lorsqu'il part ravager le Conflans, aux ordres de lord Tywin Lannister : 

 

- M'ont écrabouillé l'apprenti, moi", dit un trapu à muscles de charron, la tête bandée. Bien qu'il eût endossé ses plus beaux habits pour se présenter à la Cour, ses braies étaient rapetassées, la boue crottait sa pèlerine. "Z'y ont donné la chasse à travers champs, y z'y jetaient leurs lances comme à un lapin, et s'y s'marraient qu'y trébuche et gueule, jusqu'à temps que le gros [Gregor Clegane] l'a transpercé net... !"

(Eddard XI, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Lorsqu'Arya devient captive de sa bande, c'est l'or, les vivres, mais surtout Beric Dondarrion qui constituent son gibier, le dernier restant introuvable. 

 Tywin dira de lui plus tard, à Tyrion :

 

"Ser Gregor a son utilité, comme son frère en avait une. Tout seigneur a besoin d'un fauve (= "a beast" en anglais), de temps en temps... - leçon que tu sembles avoir retenue, si j'en juge par ton ser Bronn et par ta bande de sauvages."

(Tyrion I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Sansa, quant à elle, considère que Gregor Clegane représente le monstre que tout héros digne de ce nom se doit de combattre et d'abattre. Un monstre qui dans les chansons de chevalerie attente souvent à l'honneur et à la vie des demoiselles, les enlève et les séquestre dans une tour, avant qu'un preux chevalier ne vienne les en libérer. 

 

Dès les premiers mots de son cher chevalier des Fleurs, elle s'était persuadée qu'elle allait assister pour de vrai à l'un des contes de Vieille Nan, voir la féerie se dérouler sous ses yeux. Ser Gregor y jouait le monstre qu'en vrai héros ser Loras ne manquerait pas de tuer. 

(Sansa III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Si le texte de la saga ne permet donc pas de se prononcer sur un amour transi de Gregor pour Cersei plutôt que sur la fidélité d'un banneret pour son suzerain et sa famille, la possibilité est bien là, en forme de miroir ironique de Jaime Lannister et l'ensemble fait de Gregor Clegane un fauve de la méchante reine.  

 

 

 

 - ÉCHEC DE LA CHASSE ET DÉTOURNEMENT -

 

 

 Dans le conte de Blanche-Neige, le Chasseur n'accomplit pas la mission confiée par la méchante reine : il protège même la princesse par une tricherie, passant ainsi du rôle de bourreau à celui de protecteur. Est-ce le cas pour nos trois fauves, et si oui, comment cela s'articule-t-il ? 

 

 Comme nous venons d'analyser le cas de Gregor Clegane, on va commencer par lui et ce sera rapide : de près ou de loin, Gregor Clegane ne change jamais d'allégeance. Au contraire, à l'occasion de sa renaissance comme Robert Fort, son lien avec la reine Cersei semble plus étroit que jamais, comme si son nouveau manteau blanc de Garde royal en faisait un nouveau Jaime. Si détournement il y a, il se fait donc en faveur de Cersei, au détriment de Tywin Lannister et autres éventuels maîtres de Castral Roc.

 On peut en outre noter qu'il a une fois l'occasion au cours de ses chasses dans le Conflans de livrer Arya Stark - la soeur de Sansa - à Tywin ou à la reine : sa bande a en effet capturé la fillette et bien qu'il l'ait sous les yeux pendant de nombreux jours, il ne la reconnaît pas et ne soupçonne même jamais sa présence parmi ses prisonniers.  Par la suite, Arya pourra se cacher à Harrenhal puis parmi les forêts et rivières du Conflans. Autrement dit, si Gregor est bien un chasseur fidèle, le résultat de la chasse est le même : il revient sans coeur de princesse et les Lannister devront se contenter d'une chèvre, Varshé Hèvre. Et d'Oberyn Martell, le frère du Prince de Dorne, tué lors du duel-ordalie clôturant le procès de Tyrion. Ce qui n'empêchera pas Tyrion de s'échapper ni Tywin de mourir, et Sansa de disparaître à son tour de la circulation. 

 

 C'est au cours d'un campagne militaire dans le Conflans - plus exactement alors qu'il assiège Vivesaigues, le château seigneurial des Tully - conjointe avec les raids de Gregor Clegane, que le chasseur Jaime devient le chassé et se fait capturer par Robb Stark, le fils d'Eddard. Jaime avait d'abord profité de l'activité de la Montagne pour capturer par surprise ser Edmure Tully, le fils héritier de lord Tully et frère de Catelyn. 

 Jaime n'a pas couché avec Catelyn, mais la manière dont il devient son "homme-lige" est intéressante car elle commence par des allusions sexuelles, et au finale, Jaime se retrouve dans la position de la femme mariée de force et violée, après avoir été saoulée au vin, histoire de s'assurer son état de faiblesse et facilité l'abus.

 

"Trouvez-vous mes fers assez lourds, ou êtes-vous venue m'offrir un petit supplément ? Je les ferai joliment tintinnabuler, si tel est votre bon plaisir.

(...)

- Un homme pieds et poings liés devrait tenir un langage moins discourtois, ser. Je ne suis pas venue entendre des menaces. 

- Non ? Alors ce doit être pour jouir de moi. Les veuves se lassent vite, à ce qu'on prétend, de leur couche vide. Nous autres, de la Garde, jurons de ne jamais nous marier, mais je présume que je pourrais tout de même vous faire ce ramonage, si telle est votre nécessité. Versez-nous un doigt de ce vin, puis retirez-moi cette robe, que nous voyions si je suis d'attaque."

(Catelyn VII, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Jaime offrant son épée à Catelyn suggère déjà que contrairement aux apparences premières, dans sa relation avec Cersei, c'est Cersei qui domine et a l'habitude de se servir. De manière assez ironique d'ailleurs, Jaime avait commencé par refuser le vin, suspectant un empoisonnement. Forcément, l'empoisonnement, c'est l'arme des méchantes reines, celle dont s'est servie Lysa Arryn pour tuer Jon Arryn sans que cela se voie, et celle dont s'est servie Cersei pour tuer Robert Baratheon  ! 

 Par la suite, Jaime est plusieurs fois comparé à Ned Stark, implicitement ou explicitement : implicitement lorsque Jaime déclare qu'il tue de sa propre main ceux dont il "souhaite" la mort et ne paye pas d'intermédiaire pour cela, à l'instar d'Eddard qui tue avec Glace ceux pour lesquels il a prononcé une sentence de mort; c'est explicite lorsque Jaime explique qu'il n'a jamais couché avec d'autre femme que Cersei, contrairement à Eddard qui a eu un bâtard. Il se trouve que le bâtard en question n'est vraisemblablement pas d'Eddard et qu'il y a même des chances pour que ce dernier n'ait jamais couché avec d'autre femme que Catelyn (malgré une possible relation avec Ashara Dayne avant le mariage avec Catelyn... possible mais pas confirmée à ce stade de la saga). 

 Le chapitre se conclut sur l'appel de Catelyn, une porte qui s'ouvre sur Brienne et la première tendant la main vers l'épée de la seconde : 

 

La porte s'ouvrit, Brienne entra dans la cellule. "Vous avez appelé, madame ? 

- Votre épée, s'il vous plaît", dit Catelyn en tendant la main. 

(Catelyn VII, tome 2 A clash of Kings)

 

 La porte qui s'ouvre sur une épée, on la reverra un peu plus loin, avec une dimension sexuelle encore une fois (ce n'est pas systématique, mais pour ces cas précis, le contexte symbolique permet cette interprétation). Et voici comment Jaime est devenu l'homme de Catelyn : 

 

 Des serments, ils en avaient tous fait des tas, dans ce fameux cachot, Jaime plus que quiconque. Le prix imposé par lady Catelyn pour le relâcher. L'épée de la grande bringue pointée sur son coeur, elle avait dit : "Jurez de ne plus jamais prendre les armes contre Stark ni contre Tully. Jurez d'obliger votre frère à tenir sa parole de me restituer mes filles saines et sauves. (...)Refusez et j'aurai votre sang." Il se rappelait la piqûre de l'acier qu'elle vrillait à travers ses hardes. 

(Jaime I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Les parallèles entre Catelyn Stark et Cersei Lannister ne doivent cependant pas masquer les différences fondamentales : là où Cersei tient enfermés ses hommes dans une sorte de prison dorée et mortifère, afin d'user et abuser d'eux, le résultat de l'union symbolique et violente de Catelyn et Jaime est l'accouchement d'un nouveau Jaime dans la douleur. En effet, enveloppé dans un manteau qui symbolise ordinairement le mariage dans la saga, Jaime n'entre pas dans une nouvelle maison, mais il en quitte une : il quitte un ventre sombre, porté notamment par Brienne dans un état avancé d'ébriété, les chaînes tenant lieu de cordon ombilical, avant l'expulsion par la "Porte des Eaux". Le manteau peut même passer pour les premières langes dans lesquelles on emmaillote le nouveau-né. 

 

De leur fuite de Vivesaigues, il ne se rappelait que bribes décousues. Le geôlier qui faisait des difficultés, mais la grande bringue en avait eu raison. Puis on avait monté un escalier sans fin qui tournait, tournait. Qu'il avait les jambes molles comme de l'herbe, et qu'il avait trébuché deux ou trois fois, jusqu'à ce que la fille lui prête un bras pour se soutenir. Qu'à un moment, on l'avait empaqueté dans un manteau de voyage et flanqué au fond d'une barque. Que Lady Catelyn avait ordonné à quelqu'un de lever la herse de la porte de l'Eau. Déclarant d'un ton qui ne souffrait pas de réplique qu'elle renvoyait à Port-Réal ser Cleos Frey transmettre à la reine de nouvelles propositions. 

(Jaime I, tome 3 A Storm of Swords)

 

Bon, on reconnait aussi le franchissement du col de l'utérus et la "descente" (ou "montée") vers la sortie. Et justement, bébé Jaime ouvre les yeux plus tard, sur le soleil et la lumière, les sens aussi gavés que ceux d'un nourrisson : 

 

Aussi câline et parfumée que les doigts de Cersei, une brise d'est taquinait ses cheveux hirsutes. Il entendait chanter les oiseaux, et il sentait la rivière courir sous la coque tandis que la faux des rames les emportaient vers le rose pâlot de l'aube. Après tant de temps dans le noir, le monde avait tant de suavité que la tête tournait à Jaime Lannister. Je suis en vie, et saoulé de soleil. Un rire lui éclata aux lèvres, aussi subit qu'un essor de caille au fond d'un fossé. 

(Jaime I, A Storm of Swords)

 

 Jaime pense alors à Cersei en termes sensuels qui s'appliquent toutefois très bien à une mère avec son bébé. D'autre part, il la compare très vite à Brienne, elle-même identifiée à une vache, laitière de surcroît ("milk cow" en anglais), ce qui laisse peu d'ambiguïté sur le rôle symbolique de la chevalière, changée pour l'occasion en nourrice, flanquée d'un papa en la personne de ser Cleos. Dans les faits, Jaime a donc été transformé en enfant à échanger contre d'autres enfants, la "délivrance" de Vivesaigues n'est pas encore une émancipation véritable et si Jaime s'est engagé vis-à-vis d'une autre reine que Cersei, ce n'est pas tant à lui qu'elle s'est fiée qu'à Tyrion (... les Sept Nains ?) pour récupérer Sansa. Le détournement de Jaime n'a rien d'une évidence, et c'est peu dire qu'il a lieu aux forceps. La captivité de Jaime a-t-elle pu durer neuf mois ? 

 En tous les cas, la mission confiée à Jaime de ramener les dernières poches de résistance du Conflans dans la paix du roi se fait à la fois au bénéfice immédiat de la reine Cersei et en respectant le serment fait à Catelyn de ne pas prendre les armes contre les Tully ou les Stark. Et même, la reddition de Vivesaigues se fait au prix de l'évasion de Brynden Tully, le Silure, oncle de Catelyn et plus proche conseiller militaire de Robb Stark, et de l'entrée dans le château d'un membre de la Fraternité sans Bannières; celle de Corneilla se fait également à des conditions plus avantageuses que prévu pour les Nerbosc et le nettoyage d'Harrenhal désormais passée aux mains d'un vieux chevalier "saint" et autoritaire tout à la fois pourrait tourner à l'avantage de Sansa, puisque sous l'identité d'Alayne Stone elle pourrait devenir l'héritière de Petyr Baelish, nouveau lord officiel d'Harrenhal (il reste cependant la question de lady Whent, la suzeraine de la forteresse qui a mystérieusement disparu de la circulation au début de la guerre civile, mais Sansa Stark avait une grand-mère maternelle Whent; sans compter la louve d'Arya restée dans le Conflans et d'autres événements plus anciens comme le tournoi d'Harrenhal qui relie les Stark à la région; donc de quelques côtés qu'on regarde, il y a des chances pour que les pas de Sansa l'amènent dans le coin plus tard). En d'autres termes, cette partie de chasse pourrait ne pas du tout tourner à l'avantage des Lannister à terme. Notons la présence du bourreau ser Ilyn aux côtés de Jaime, à la fois pour jouer son rôle de bourreau au besoin - c'est le cas contre un soudard violeur d'une fille de cuisine que Jaime prend sous sa protection à Harrenhal - et pour l'entraîner à se battre de la main gauche. 

 

~~

 

  Le cas de Sandor Clegane est encore différent puisqu'avant même d'arriver à Port-Réal, sans changer d'allégeance, il devient un protecteur secret pour Sansa Stark. C'est lui qui correspond le plus ouvertement au personnage-type du Chasseur de Blanche-Neige, son seul surnom - le Limier ("the Hound" en anglais) - signifiant son statut de chasseur. Ni Jaime Lannister - le Régicide - ni Gregor Clegane - la Montagne à cheval - n'ont de surnom qui va dans le même sens. Mais surtout, des trois, il est celui qui pour le moment a le plus d'interactions avec Sansa. 

 Le premier véritable contact entre Sandor et Sansa est hautement significatif, et il a lieu précisément au cours du premier chapitre de Sansa, celui où Eddard et Robert, les deux pères symbolique et réels, sont absents, partis chasser : alors que la jeune fille s'est approchée du carrosse royal avec sa louve, elle a aperçu trois nouveaux chevaliers. Le troisième - qu'elle ne connait pas encore - lui inspire une profonde terreur, et pour cause, il s'agit de la "Justice du roi", ser Ilyn Payne, qui recevra l'ordre de tuer Lady (mais ne le fera pas, Eddard s'en chargeant), et quelques mois plus tard celui d'exécuter Eddard Stark (il le fera). Ilyn Payne n'est pas seulement la "Justice du roi", il est aussi un vassal des Lannister, un de leurs hommes-lige. C'est donc leur main exécutrice, davantage que la justice royale. Comme il regarde Sansa fixement, celle-ci recule. 

 

De puissantes mains la saisirent aux épaules et, une seconde, elle se crut contre son père, avant de voir, inclinée vers elle, la trogne brûlée de Sandor Clegane. Une parodie de sourire lui tordant la bouche, il dit : « Tu trembles, petite... » Il avait une voix de crécelle. « Je te fais si peur ? »

 (Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Avant qu'on ait proposé à Sansa de prendre un chien à la place de sa louve, la jeune fille a donc déjà inconsciemment accepté la protection du Limier, comme un père, avant qu'elle ne se tourne vers sa louve Lady et l'entoure de ses bras pour y trouver la protection qu'elle cherche. Le contact physique avec le Limier est alors le pendant du contact visuel avec le bourreau ser Ilyn et et du contact physique avec la louve : Sandor à cet instant tient à la fois du loup protecteur des Stark et de la main exécutrice des Lannister. Tous trois sont qualifiés "d'ombres" et inspirent la peur : la réaction des gens face à la louve géante fait d'ailleurs écho à la réaction de Sansa face à ser Ilyn, et des chevaliers tirent l'épée face à la menace.  

 Ser Ilyn est la mort personnifiée, et sa première apparition près des chevaux n'est pas sans rappeler l'image du Cavalier de la mort. Il a les caractéristiques extérieurs d'un Autre, d'aspect pâle et cadavérique, silencieux et les yeux aussi fascinants et marquants que ceux des Autres : ceux des Autres "brûlent", et Sansa se sent dénudée jusqu'à l'âme. Et c'est contre lui que Lady découvre les dents et grogne. Comme louve géante, elle représente la sauvagerie du prédateur, bien que Sansa n'en ait absolument pas conscience (ou ne veuille pas le voir, car elle prend sa louve pour une reine). 

 La rencontre entre Eddard et Sandor Clegane conclut le chapitre suivant et arrive juste après la mort de Lady : Eddard sort de sa tente où il vient d'achever la louve, et le Limier, de retour de sa chasse à l'autre louve (celle d'Arya), montre à Eddard la dépouille de "l'animal de compagnie" (sic) qu'il a attrapé et tué. Il s'agit de Micah, le garçon boucher.

 

 La gorge serrée à l’idée des mots qu’il lui faudrait trouver pour annoncer la nouvelle à Arya, Ned se pencha, écarta le tissu, mais Nymeria ne gisait pas dessous. C’était le garçon boucher, Mycah, baignant dans ses propres caillots. Un coup formidable l’avait quasiment partagé en deux depuis l’épaule jusqu’à la ceinture. « Du haut de ton cheval », dit Ned.
 Les yeux du Limier pétillèrent derrière le hideux mufle de chien de son heaume. « Il courait. » L’expression de Ned le fit éclater de rire. « Mais pas très vite. »

(Eddard III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Ainsi, de même qu'Eddard a tué "l'animal de compagnie" de Sansa, Sandor a tué le compagnon de jeu de l'autre fille.  En anglais, il y a un jeu de mot implicite - et qui reviendra régulièrement dans la saga à propos des "faux" rois et "faux" chevaliers - sur le fait que le garçon boucher ait lui-même été victime d'une boucherie délibérée : le premier acte de Sandor Clegane n'est pas celui du chevalier protecteur, mais celui du Cavalier de la mort, comme le précise le "du haut de ton cheval" d'Eddard. Le Limier gardant en même temps son heaume de chien, il est tout à la fois une bête. Bête et bourreau, main exécutrice dans tous les cas. 

 Cependant, en tuant un "animal de compagnie", comme vient de le faire le père de Sansa, Sandor va être "marqué" symboliquement, et devenir à son tour le nouvel animal de compagnie de Sansa, tandis qu'Eddard mourra décapité par la main de ser Ilyn, dans une sorte d'échange... de plus ou moins bons procédés.

 La mise à mort de Micah symbolise cependant tout autant l'échec de la chasse ordonnée par Cersei que son succès : en effet, c'est Nymeria la louve, et Arya en bonus que ses chasseurs étaient censés abattre. De la même façon que le chasseur de Blanche-Neige tue une biche et apporte son coeur à la méchante reine en guise de preuve, Sandor ramène la dépouille de Micah, que certes personne ne risque de confondre avec une louve ou une petite fille Stark, mais qui permet au Limier d'administrer la preuve qu'il a fait ce qu'on lui avait demandé avec une certaine efficacité : il a chassé et rentre moins bredouille que les autres. 

 Sandor Clegane va donc devenir le "chien" de Sansa, en remplacement de Lady. Le roi Robert Baratheon, après avoir accordé à Cersei la mise à mort de Lady, avait conseillé à Eddard de trouver un chien à sa fille plutôt qu'un loup, sans se douter que le rôle de "chien de Sansa" écherrait au "chien" de Joffrey. Ainsi, de sa propre initiative, on va le voir agir comme un protecteur improvisé pour Sansa, refusant de la frapper (Joffrey est d'ailleurs tellement sûr de son refus net qu'il ne lui demande même pas), la couvrant de son manteau ou la sauvant de l'émeute à Port-Réal. Une de ces protections montre en outre comment GRRMartin aime détourner des références littéraires ou cinématographiques en les réutilisant dans sa propre histoire : après la mort de son père et la fête d'anniversaire du roi Joffrey, Sansa reçoit une mystérieuse invitation pour se rendre en pleine nuit au bois sacré du Donjon Rouge, avec une vague promesse de retour chez elle, dans sa maison. Malgré qu'elle craigne un piège, et en particulier que le bourreau ser Ilyn Payne l'y attende sous l'arbre-coeur pour la mettre à mort avec l'épée des lord Stark Glace - on retrouve là toute l'imagerie liée aux Stark qui exécutent les condamnés face aux dieux du Nord - elle finit par s'y rendre. Ce rendez-vous est la première étape vers son évasion du Donjon Rouge. Elle y retrouve Dontos, un chevalier déchu dont elle a sauvé la vie, et dont elle ignore qu'il est une créature de Littlefinger. On pourrait voir dans ce bois sacré, où Sansa vient prier les dieux du Nord de la sauver, une image de Blanche-Neige fuyant la méchante reine dans la forêt et se faisant aider par les animaux qui finissent par la conduire jusqu'à la chaumière des Sept Nains (dans le film de Disney du moins, car dans le conte des frères Grimm, les animaux n'interviennent pas à ce moment-là). Cependant, dans la variation qu'offre GRRMartin, ce n'est pas le "chasseur" qui conduit Sansa dans la forêt, mais il la croise quand elle en ressort... et l'aide à retourner dans sa chambre, dans sa cage, sans que personne finalement n'ose la questionner sur sa présence dehors à pareille heure. En quelque sorte, il couvre une fuite en différé, sans le savoir ni le vouloir, mais il respecte sa "forêt secrète", celle où elle cultive sa haine des Lannister et son désir de vengeance. À vrai dire, il y a très certainement chez Sandor Clegane la reconnaissance d'une autre fauve - bien cachée derrière sa bonne éducation de demoiselle - mais qui comme lui en veut à mort à quelqu'un : pour Sandor, il s'agit de son frère Gregor. Pour Sansa, Sandor a pu commencer par croire qu'il s'agissait d'Arya, avant que la cruauté de Joffrey ne s'exerce contre sa fiancée. Ce n'est sans doute pas un hasard si le Limier a confié à Sansa un soir la véritable origine de son visage brûlé et son désir de tuer son frère. 

 

 Il faudra cependant attendre le récit de la Bataille de la Néra, à la fin du tome 2 A Clash of Kings, pour que le lien entre Sandor et Lady soit parfaitement explicite. Lorsque la bataille semblait perdue du point de vue de la cour du roi retranchée au Donjon Rouge, Sansa est retournée dans sa chambre pour y attendre la suite des événements : 

 

 Sansa délaissa la croisée pour se replier vers l'abri de l'alcôve. Je vais dormir, se promit-elle, et, à mon réveil, un nouveau jour luira, le ciel sera de nouveau bleu. La bataille sera terminée, et l'on me dira s'il me faut vivre ou si je dois mourir. "Lady" gémit-elle tout bas. La trouverait-elle, sa louve, une fois morte ? 

 C'est alors que quelque chose remua, derrière, et qu'une main surgie du noir se referma sur son poignet. 

 Elle ouvrit la bouche pour crier, mais déjà s'abattait une seconde main qui la bâillonna. Des doigts rudes et calleux, tout gluants de sang. "Petit oiseau. Je savais bien que tu viendrais." Son timbre rauque d'après boire. 

(Sansa VII, tome 2 A Clash of Kings)

 

 On peut replacer cette scène dans tout le contexte de la bataille vécue à l'intérieur du Donjon Rouge et la suite de la menace de mort qui pèse sur Sansa : au Bal de la Reine, c'est-à-dire au festin offert par Cersei (et présidé par elle) à toutes les épouses, filles et mères de chevaliers et nobles engagés dans la bataille du côté des Lannister, se tenait dans l'ombre ser Ilyn Payne, le bourreau, armé de Glace, la grande épée des Stark prise à lord Eddard et utilisée pour lui trancher la tête. Cersei a alors expliqué à Sansa qu'Ilyn était là pour châtier les déserteurs (ceux qui tenteraient de quitter le Donjon Rouge pour rejoindre les rangs de Stannis Baratheon), mais surtout pour tuer Sansa (et ironiquement préserver son innocence) pour le cas où Stannis l'emporterait, afin qu'il ne puisse pas s'en servir plus tard contre l'obtention de l'allégeance des Stark. 

 

"Dis à lady Sansa pourquoi je te garde auprès de nous", lui lança Cersei. 

Il ouvrit la bouche, émit un gargouillis râpeux, sa trogne vérolée demeurant parfaitement inexpressive. 

" Il est ici pour nous, traduisit la reine. Stannis peut bien s'emparer de la ville, il peut bien s'emparer du trône, mais je ne souffrirai pas, moi, de me laisser juger par lui. Je refuse qu'il nous ait vivantes. 

- Nous ? 

- Tu as bien entendu. Aussi serait-il peut-être mieux avisé à toi de prier de nouveau, Sansa, et pour une tout autre issue. Les Stark n'auront aucun lieu, je te le garantis, aucun, de fêter la chute de la maison Lannister." Ses doigts se portèrent vers la nuque de Sansa et, d'une caresse impalpable, en rebroussèrent les petits cheveux. 

(Sansa V, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Cependant, lorsque Cersei a cru la bataille perdue, elle s'est enfuie en oubliant Sansa et ser Ilyn soudain évanoui. L'apparition du Limier dans la chambre où la jeune fille s'est réfugiée, un poignard à la main et la menaçant avec, fait donc figure de prolongation : le Limier reprend le rôle d'Ilyn là où celui-ci l'avait laissé et se retrouve dans la position du Chasseur qui a reçu l'ordre de tuer Blanche-Neige, et montre à nouveau sa double nature de chien ensauvagé proche du loup et de main exécutrice. À la fin du tome 1 A Game of Thrones, Sansa avait justement rêvé que ser Ilyn montait jusqu'à sa chambre armé de sa grande épée pour la tuer. Cependant, dans la réalité, Ilyn ne met jamais le pied chez elle; Sandor Clegane, en revanche, le fait régulièrement, pour aller la chercher à la demande de Joffrey ou pour l'y raccompagner comme on ramène un oiseau en cage.

 Ici, l'intrusion du Limier est de sa propre initiative puisqu'il a déserté le champ de bataille enflammé quelques petites heures plus tôt. S'il prend symboliquement le relai de ser Ilyn, comme le Chasseur de Blanche-Neige, le fait qu'il réponde également à l'appel de Sansa - "Lady" - l'identifie au loup protecteur, et de fait, il finira par s'apaiser puis renoncera à tuer la princesse. La scène s'achève sur une inversion de la scène du conte : ce n'est pas la princesse qui fuit dans la forêt, mais le Chasseur, qui ne ramènera même pas un "coeur de biche" mais rompra définitivement avec ses maîtres Lannister. La scène s'achève également sur l'inversion d'une autre scène, propre à la saga, celle où Eddard tue Lady, soulignant le chemin contraire que suivent ces deux personnages : de père, Eddard se fait chasseur, ce qui causera sa chute; tandis que Sandor Clegane passe progressivement de chasseur sauvage à père, si on prend en considération qu'après sa fuite de Port-Réal, il enlèvera Arya mais se fera passer pour son père le temps de la ramener à sa famille, et lui apprendra notamment à tuer proprement un homme, de la même manière qu'Eddard enseignait à ses fils à exécuter soi-même et proprement un condamné. Avec Sansa elle-même, Sandor n'assume jamais vraiment le côté paternel, c'est Sansa qui exprime inconsciemment le besoin d'un père, voire d'une mère autre que Cersei, et qu'on voit de manière très explicite lorsque la seule chanson qui lui vienne à l'esprit au moment où le Limier la menace de sa dague et d'un viol est la prière à la Mère : 

 

Gente mère, ô fontaine de miséricorde,

Préserve nos fils de la guerre, nous t'en conjurons, 

Suspends les épées et suspends les flèches, 

Permets qu'ils connaissent un jour meilleur. 

 

Gente Mère, ô force des femmes, 

Soutiens nos filles dans ce combat, 

Daigne apaiser la rage et calmer la furie, 

Enseigne-nous les voies de la bonté.

(Sansa VII, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Et après cette invocation à la mère, le Limier pleure puis s'en va en laissant son manteau dans lequel Sansa s'enroule et s'endort; le geste pourrait être une réminiscence d'Arya s'endormant au pied de l'arbre-coeur du bois sacré du Donjon Rouge, enroulée dans le manteau de son père, dans le tome 1 A Game of Thrones, lorsqu'Eddard et ses deux filles étaient allés prier ensemble un soir pour remercier leurs dieux du réveil de Bran. C'est également un rappel d'un autre moment où le Limier lui a offert la protection de son manteau, après une séance d'humiliation de la part de Joffrey, mais j'y reviendrai un peu plus loin. De manière ironique, cette "parentalisation" de Sandor répond au bon mot qu'il s'était payé au Trident, quand il blaguait devant la foule effrayée à la vue de la louve géante, la traitant de "nounou des Stark". On repense alors aux gestes de douceur du Limier à l'égard de Sansa : 

 

"Tiens, fillette." Sandor Clegane venait de s'agenouiller devant elle, entre elle et Joffrey. Et il se mit, avec une délicatesse imprévisible de la part d'un pareil colosse, à tamponner la lèvre tuméfiée, à en étancher le sang. 

(Sansa VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 

- NOCES BLANCHES ET TENTATION DE L'INCESTE- 

 

 

 Cependant, le fait que, du point de vue de Sansa, Sandor Clegane endosse symboliquement et occasionnellement dans les actes le rôle d'un parent n'empêche pas une certaine ambiguïté dans la perception de la fillette : celle-ci a des rêves et des désirs de jeune femme mais comme le remarque Tyrion à l'occasion de son mariage avec elle et surtout de la nuit de noces, elle est encore une enfant. 

 C'est ainsi qu'on retrouve chez Sansa les mêmes thématiques que chez Craster et ses femmes : Craster est un monstrueux patriarche qui vit au-delà du Mur, seul avec ses femmes et ses filles qui deviennent à leur tour ses épouses. Les bébés mâles sont offerts à ses dieux. Pour se situer aux antipodes dans l'échelle sociale et l'éducation - et avec la séparation du Mur qui forme une frontière symbolique entre sauvagerie et civilisation - Sansa et les filles-épouses de Craster n'en sont pas moins semblables : si la jeune Vère veut s'enfuir, ce n'est pas parce qu'elle a couché avec son père, mais c'est parce qu'enceinte, elle craint pour la vie de son bébé s'il est un mâle.

 Comme signe concret de cette ambiguïté, on peut prendre l'exemple du manteau de la cérémonie de mariage en Westeros : les époux s'échangent leur manteau, à égalité, mais signifient par là qu'ils changent de maison, de famille, ils endossent métaphoriquement une nouvelle peau. Cependant, on a vu avec le cas de Jaime à l'occasion de son évasion de Vivesaigues que le manteau servait à le transformer en nourrisson et n'avait rien à voir avec une émancipation : pour changer de peau, les époux ne s'émancipent pas mais intègrent une nouvelle famille et se soumettent à une nouvelle autorité. C'est officiellement vrai du côté des femmes qui quittent la maison des pères pour entrer dans celle des époux. C'est plus insidieux - mais néanmoins tout aussi réel - du côté des hommes comme on peut le voir avec Robert Baratheon, dont la cour est peu à peu peuplée de Lannister, jusqu'à ses propres héritiers qui ne sont pas de lui. 

 Lorsque Tywin impose à Tyrion d'épouser Sansa Stark, il ne propose pas à Tyrion de voler de ses propres ailes mais de servir les intérêts de la maison Lannister, et son orgueil à lui. Dès lors, le meurtre du père devient la revanche logique du meurtre de l'enfant. 

 Sansa Stark tue symboliquement son père lorsqu'elle se précipite chez la reine Cersei alors qu'elle vient d'apprendre qu'elle rentrait à Winterfell, et elle renouvelle le meurtre symbolique à sa première convocation au Conseil restreint, lorsqu'elle est forcée d'écrire une lettre à sa mère et son frère aîné : avant la rédaction de cette lettre, alors que la reine et les trois membres du Conseil restreint responsables de la chute d'Eddard la pressent dans ses retranchements, elle lâche cette phrase pour "sauver" sa propre peau : 

 

- Je ne suis pas comme Arya, répliqua-t-elle étourdiment. Elle a le sang du traître, moi pas.

(Sansa IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

Mais chez Sansa, "meurtre du père" ne vaut pas encore émancipation puisqu'il s'agit de faire sa soumission à d'autres, de changer de maîtres : 

 

- Je ne suis pas comme Arya, répliqua-t-elle étourdiment. Elle a le sang du traître, moi pas. Moi, je suis bonne, demandez à septa Mordane, elle vous dira, je n'ai qu'un seul désir, être la femme aimante et loyale de Joffrey. 

(Sansa IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

On peut se demander si le "meurtre" du père pratiqué par Sansa n'est pas d'abord une vengeance qu'elle exerce pour le meurtre de Lady - le sien propre, en vérité. 

 Revenons à ser Ilyn, cet étrange bourreau qui lui fait si peur depuis leur première rencontre :  

 

 De prime abord, Sansa n'avait pas remarqué le troisième étranger. Au lieu de s'agenouiller comme les précédents, il se tenait à l'écart, debout près des chevaux, et contemplait, maussade et coi, la cérémonie. Il avait une figure glabre et grêlée, la joue creuse et l'orbite cave. Sans être âgé, il ne lui restait guère de cheveux, quelques touffes qui végétaient sur ses oreilles et il les portaient aussi longs que ceux d'une femme. Son armure, une simple cotte de mailles gris fer enfilée sur des hardes de cuir bouilli, avouait sans ambages la peine et les ans. Dépassant son épaule droite se discernait la poignée de cuir crasseuse d'un estramaçon. 

 (...) Il parut se sentir dévisagé car, lentement, il tourna la tête, et Lady [la louve de Sansa] gronda. Envahie d'une terreur sans précédent, Sansa eut un mouvement de recul et heurta quelqu'un. 

 (Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Le texte anglais emploie "gaunt" pour qualifier l'aspect décharné de ser Ilyn, c'est un des adjectifs accolés aux Autres. La couleur grise l'apparente aux fantômes, ses cheveux très longs et rares font penser aux cheveux qui continuent de pousser (comme les ongles) après la mort, l'impossibilité de lui donner un âge précis - comme à ses vêtements - renforce encore la métaphore fantomatique, puisque les fantômes ont l'éternité pour eux; sa position à l'écart en fait une sorte d'ombre parmi une forêt de gens (la foule se presse autour du carrosse royale dans cette scène), il porte une très grande épée, il se tient près des chevaux comme un Cavalier de la Mort qui a démonté mais se tiendrait prêt à reprendre le service, et il y a la terreur qu'il inspire spontanément à Sansa qui ne le connaît pourtant pas.

 Si la couleur des yeux de ser Ilyn n'est pas dite, elle est qualifiée de "pâle", comme ceux de Roose Bolton ou Tywin Lannister, deux hommes qui n'hésitent pas à frapper ou à faire frapper qui se dressent devant eux, et c'est l'intensité de son regard qui frappe : juste après la toute première description de ser Ilyn, Sansa remise de sa peur veut s'en excuser auprès de lui, mais il se contente de la fixer au point qu'elle se sent déshabillée et même écorchée vive, comme si elle était dépouillée de sa peau, son âme à nu; ce n'est pas sans rappeler ce que dit Ramsay Snow rapportant à Theon une parole pleine de sagesse de son père lord Roose Bolton, dans le tome 2 A Clash of Kings : "un homme nu a un petit peu de secrets, mais un écorché n'en a aucun". 

 Ilyn Payne a une autre particularité, c'est son mutisme : s'il est muet, c'est qu'il a eu la langue arrachée autrefois par le roi Aerys II Targaryen, mais avec la grande épée, c'est un premier rapprochement qu'on peut faire avec Eddard Stark, qui sera dans une histoire qualifié de "loup muet" par Meera Reed. Lorsqu'il parle ou rit - très rarement - le son émis est une sorte de craquement, ce qui le rapproche à nouveau des Autres.  

 Enfin, à partir de la chute d'Eddard, c'est lui qui manie l'épée des Stark, Glace, avant que cette épée ne lui soit retirée par Tywin Lannister qui se l'approprie pour en faire deux épées Lannister. Après l'exécution de son père, Sansa cauchemarde de sa propre future mise à mort : 

  

  En rêve, des pas, un raclement de cuir contre la pierre lourd de présages funestes, grimpaient l'escalier de la tour. Marche après marche, lentement, l'homme montait vers la chambre. Et elle, pelotonnée contre sa porte, ne pouvait rien faire d'autre, grelottante, que l'écouter se rapprocher, se rapprocher inexorablement. C'était ser Ilyn Payne, elle le savait, il venait pour elle, Glace au poing, il venait lui trancher la tête. Et impossible de s'enfuir, impossible de se cacher, pas moyen de verrouiller la porte. À la longue, les pas s'immobilisèrent, et elle sut qu'il était là, juste derrière le vantail, là, debout, muet, avec ses prunelles mortes et sa longue face vérolée. Alors, elle s'aperçut qu'elle était nue. Elle se mit en boule, essaya de se voiler le plus possible avec ses mains, pendant que la porte s'ouvrait peu à peu en grinçant sur ses gonds, et la pointe de l'épée se glissait dans l'entrebâill...

 Elle se réveilla en balbutiant : "pitié, pitié, je serai bonne, je serai bonne, pitié, non", mais il n'y avait personne. 

 (Sansa VI, tome 1 A Game of Thrones). 

 

 Si le cauchemar s'explique ici logiquement par la scène traumatisante de la décapitation de son père, à laquelle Sansa a assisté en croyant qu'il serait épargné, il y a une autre lecture qui se dessine, et qui devient possible en comparant avec d'autres rêves et fantasmes de Sansa, mais aussi d'autres situations et personnages, plus tard dans la saga.

 Pour commencer, cette fois, ser Ilyn n'est pas "gaunt", mais sa face est dite "longue", le même adjectif qui qualifie le visage typiquement Stark - celui qu'ont Eddard, Jon ou Arya. Avec Glace, voilà donc Ilyn qui apparaît en rêve comme un spectre Stark. Un spectre d'Eddard mettant Lady à mort, et le lien très fort entre les enfants Stark et leurs loups expliquerait alors ce genre de cauchemar : l'ombre de Lady continue d'être présente dans Sansa et revit sa propre exécution à l'occasion de situations où Sansa est elle-même menacée, y compris sexuellement. 

 La porte qui grince sur ses gonds est une image qui hante Aeron Greyjoy, dont on apprend explicitement dans le chapitre "The Forsaken" du tome 6 The Winds of Winter, lu en avant-première, qu'il s'agissait d'Euron Greyjoy qui entrait de nuit dans la chambre de ses deux plus jeunes frères pour les violer. C'était une déjà hypothèse sérieuse dès le tome 4 A Feast for Crows, par certaines allusions et le côté informulable, même en pensées, pour Aeron.

 Le "pitié, pitié, je serai bonne (...)" se retrouve quant à lui dans la bouche de Jeyne Poole, la compagne d'enfance de Sansa et sa confidente, fille de l'ancien intendant de Winterfell, alors qu'elle a été mariée à Ramsay Bolton sous l'identité d'Arya Stark : lorsque Theon et les piqueuses de Mance Rayder montent à sa chambre pour la faire évader, ils la trouvent nue, grelottante et roulée en boule sous un tas de fourrure, implorant pitié et disant qu'elle sera même prête à "le faire" avec les chiens. Les Bolton étant les seigneurs écorcheurs, Jeyne se retrouve au pied de la lettre dans la position de Sansa se sentant écorchée par le regard d'Ilyn Payne. D'ailleurs, comme le pense Theon à un moment, "Jeyne rime avec peine", ce qui forme un jeu de mots (présent en anglais également) avec Payne.  

 

 Ces deux parallèles, avec Jeyne Poole et Aeron Greyjoy, permettent d'interpréter le cauchemar de Sansa comme la peur d'un viol, et l'épée apparaissant la première dans l'entrebâillement de la porte est évidemment un symbole phallique. Juste après la mention du rêve, on vient bien chercher Sansa dans sa chambre en haut de sa tour, et le premier à passer la porte est Joffrey Baratheon, qui va offrir à sa promise/otage ses premiers cadeaux de fiançailles : la tête de son père à contempler sur une pique, avec celle de sa septa (une religieuse qui était chargée de l'éducation des filles Stark), plus des coups et des insultes. Joffrey est aussi celui qui convoite sexuellement Sansa. 

 

 Plus tard, à deux reprises, ser Ilyn sera associé pour Sansa à la captivité et la prédation sexuelle : la première fois, lors de la bataille de la Nera, pendant qu'elle préside avec Cersei le banquet offert aux dames dont les maris, pères et fils sont en train de se battre. Ser Ilyn est là, derrière la reine et Sansa, et son rôle - comme le dit d'abord Cersei - est d'exécuter celles et ceux qui dans le château auraient l'intention de fuir (ce sera le cas pour deux serviteur); ensuite, la reine précisera qu'en réalité, il est là pour soustraire Sansa à Stannis en cas de victoire de ce dernier : si les autres dames n'échapperont peut-être pas au viol des soldats, elle, Sansa, est la proie des seuls Lannister (en l'occurrence du seul Joffrey et de la seule Cersei) et ser Ilyn la tuera avec Glace.

 La seconde fois, c'est dans le tome 3 A Storm of Swords : Cersei vient faire habiller Sansa pour son mariage et lui apprend dans la foulée que son mari est Tyrion, le nain. Comme Sansa se rebiffe et supplie, Cersei lui demande il elle préfère ser Ilyn. Cette fois Cersei mêle explicitement mariage et mise à mort.   

 

 Si l'union avec Ilyn n'est qu'une source de cauchemar pour Sansa, la jeune fille est beaucoup plus ambiguë concernant Sandor Clegane. Cela commence avec le manteau blanc qu'il lui offre comme une protection après que le roi Joffrey lui a arraché une partie de ses vêtements et l'avoir fait battre par les chevaliers de la Garde blanche :

 

 - "Qu'on donne à la petite de quoi se couvrir", dit le nain. 

Sandor Clegane dégrafa son manteau et le jeta à Sansa qui l'appliqua contre sa poitrine, les poings crispés dans la laine blanche. Tout urticant qu'était sur sa peau le grain de la trame, jamais velours ne lui avait paru si moelleux. 

(Sansa III, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Cela se poursuit avec son faux souvenir d'un baiser : lorsqu'elle se rappelle du moment où Sandor était dans sa chambre, la nuit de la bataille de la Nera, Sansa se souvient du "baiser qu'il lui a pris de force". Il est vrai que cette nuit-là elle a cru qu'il arriverait, mais la réalité est qu'il n'est jamais arrivé. Le souvenir intervient également dans un moment où Sansa se compare à Margaery et surtout à ses jeunes cousines, qui ont son âge : des fillettes de l'été qui rêvent comme elle le faisait avant la mort de son père et les persécutions de Joffrey, rêves de chevaliers parfaits et jeux d'enfants, de baisers échangés et de flirts gentillets. Le souvenir de baiser, aussi faux soit-il, fait figure de dépucelage en tant que passage de l'enfance à l'âge adulte : dans la psyché de Sansa, il est le signe qu'elle n'est plus une enfant mais une femme, au moins dans sa tête.

 Elle va un cran plus loin après sa fuite de Port-Réal, lors du mariage de sa tante Lysa avec Littlefinger, mais toujours en mêlant le mariage et la mort :

 

  À peine ferma-t-elle l'oeil, cette nuit-là. Elle se tourna, retourna tout autant que si elle s'était encore trouvée à bord du Roi Triton [le bateau qui l'a transportée du large de Port-Réal au petit château de Littlefinger]. Elle rêva de Joffrey à l'agonie, mais quand il se lacéra la gorge et que le sang se mit à ruisseler le long de ses doigts, elle s'aperçut horrifiée, qu'il s'agissait de Robb. Et puis elle rêva aussi de sa nuit de noces, de Tyrion qui la dévorait des yeux pendant qu'elle se déshabillait. À cela près qu'il était bien plus grand que nature et que, lorsqu'il grimpa sur le lit, c'est d'un seul côté que sa figure était toute dévastée. "Va te falloir chanter ma chanson", fit-il d'une voix râpeuse, et, se réveillant en sursaut, Sansa trouva de nouveau le vieux chien aveugle à ses côtés. "Que n'es-tu ma Lady", dit-elle. 

(Sansa VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Au finale, le Limier se trouve à nouveau étroitement associé à la louve géante, mais sous le nom et l'identité de Tyrion, l'époux qui n'a pas consommé la nuit de noces. Comme lui-même n'a pas eu de baiser, bien qu'il ait eu droit à une chansonnette rien que pour lui. 

 

 Avant de passer à la suite, il me faut mentionner ici deux parallèles avec Sansa :

- Le premier concerne Daenerys et Jorah Mormont. Ce dernier est amoureux de la jeune femme - sa reine - et il l'embrasse lorsqu'ils sont sur le bateau entre Qarth et Astapor. Daenerys hésite un instant et convient que le baiser a réveillé un désir en sommeil depuis la mort de Khal Drogo, cependant, elle considère Jorah comme un père protecteur et non pas un amant : si elle l'appelle son "Vieil Ours", c'est par référence au blason de sa famille (les Mormont ont un ours noir pour blason et Jorah est le fils du vieux Jeor, qui commande la Garde de Nuit au début de la saga) mais aussi à Willem Darry, le maître d'armes de Donjon Rouge qui avait sauvé Viserys et Daenerys en les emmenant à Braavos, à la fin de la Rébellion. Daenerys appelait ser Willem son "vieil ours", et il avait servi de père aux deux enfants jusqu'à sa mort. 

 Jorah Mormont est en outre un chevalier qui a perdu son titre de lord après s'être livré à du trafic d'esclave, interdit en Westeros. Il s'est alors exilé en Essos où il est devenu mercenaire, une carrière sur laquelle Robert Baratheon fantasme au début du tome 1 A Game of Thrones, tant elle lui semble correspondre à son tempérament de tueur et de chasseur. Daenerys finit par le chasser de son entourage à cause de précisément de sa trop grande insistance sur l'amour qu'il a pour elle, et l'absolution automatique qu'il croit pouvoir en obtenir après la découverte qu'il vendait des informations sur elle au roi Robert. 

- Le second parallèle concerne Cersei, notamment dans la protection accordée par le nouveau Garde royal Robert Fort : après sa marche de la honte à travers les rues de Port-Réal, Robert Fort recouvre Cersei de son manteau blanc et la porte dans ses bras. Lors du combat entre les deux champions pour son procès, Tyrion avait déjà remarqué que Cersei avait l'air d'une enfant à côté de son champion la Montagne. C'est un parallèle que j'approfondirai dans l'article consacré à la figure de la méchante reine et ses différents avatars dans la trame de Sansa. On verra qu'il n'est pas le seul, loin de là et que même le filon de la relation père-fille peut être creusé. 

 

Pour l'heure, nous allons profiter de Cersei et du vieil ours de Daenerys pour revenir à Jaime, l'homme nouveau que nous avions laissé à l'état de nourrisson dans les bras d'une nounou un peu particulière. Car il y a du papa, de l'ours et du chevalier blanc avec Jaime.  

 

 

 

- DU FAUVE À L'OURS -

 

 

 On a vu précédemment que le fauve Jaime était passé à la casserole dans les tréfonds de Vivesaigues, empoisonné (métaphoriquement, hein !) au vin par la reine mère Catelyn, et violé (tout aussi métaphoriquement). D'une certaine manière, Jaime et Catelyn ont également joué l'un pour l'autre un rôle de miroir issu de contes : pour Catelyn, Jaime est le miroir de la reine de Blanche-Neige, celui qui renvoie la vérité même douloureuse; et pour Jaime, Catelyn est le miroir de la Belle et la Bête, celui qui donne des nouvelles de l'autre monde, en l'occurrence, le monde extérieur et sa famille : cela place encore Jaime dans la même position que Belle chez la Bête, malgré que l'aspect des personnages tende à identifier Jaime au beau prince égoïste transformé en Bête pour sa punition. Catelyn serait-elle alors la sorcière/fée qui a jeté le sort au prince ? Le prix de la délivrance est-il donc pour le prince de trouver la Jouvencelle ? La ramener à sa mère ou gagner son amour ?

 En tous les cas, les serments et la foi jurée à Catelyn ne font pas de Jaime un nouveau père de substitution pour Sansa, puisque même réduit à l'état de nouveau-né, c'est un fauve qui sort de Vivesaigues, et un fauve qui n'attend que la première occasion pour sortir les griffes, comme cela a lieu à Viergétang, alors que le "papa" Cleos Frey vient de se faire tuer dans une embuscade : après avoir reproché à Brienne de ne pas chasser les archers réfugiés dans les bois, Jaime s'empare de l'épée de Cleos et se bat contre la jeune femme. 

 

 Les épées ne s'étreignaient que pour dénouer leur étreinte et s'étreindre de nouveau. À tue-tête chantait le sang de Jaime. C'est pour cela qu'il était fait ; jamais il ne se sentait exister aussi vivement que lorsqu'il se battait, en équilibre à chaque coup sur le fil de mort. 

(Jaime III, tome 3 A Storm of Swords)

 

Cependant, si Jaime a pu pouvoir prendre l'épée du "papa" à un moment et danser avec sa maman Brienne, celle-ci lui administre un brutal retour à la réalité par noyade : hop, vous reprendrez bien un peu de liquide amniotique ? Comme le font remarquer les mercenaires qui mettent fin au combat, le couple Jaime-Brienne n'est pas un couple mari et femme, mais enfant et mère, où l'enfant manque de tuer sa mère pendant l'accouchement...   

 

 Et les bois retentirent de rires gras. Brienne se releva d'un bond, débraillée, rubiconde et crottée jusqu'à la taille de boue sanguinolente. Comme si l'on nous avait surpris en train non de nous battre mais de baiser. (...) "Salut les amis ! leur lança [Jaime] d'un ton jovial. Vous m'excuserez pour le dérangement. J'étais juste en train de châtier ma femme, vous voyez.

- M'a semblé, moi, que l'châtiment, c'est plutôt elle, qui l'administrait."

 (Jaime III, A Storm of Swords) 

 

 En entrant à Harrenhal, Varshé Hèvre, le chef de Braves Compaings qui a capturé Jaime et Brienne, présentera cette dernière comme "la nourrice à Lannister". "Débraillée, rouge et avec du sang jusqu'à la taille", contrairement à ce que croit Jaime, ce n'est pas une scène de coucherie - à moins d'un viol salement... violent - mais d'accouchement. On pourra dire que le travail est long et difficile pour le coup, si la perte des eaux a eu lieu à Vivesaigues ! 

 La perte de sa main d'épée achève le processus "d'embryonisation" de Jaime, mais c'est une métamorphose qui doit garantir la naissance d'un homme nouveau et la naissance a bien lieu, enfin, dans les bains d'Harrenhal : après avoir confessé à Brienne ce pour quoi il a tué le roi Aerys le Fol qu'il avait juré de défendre, il s'évanouit en voulant sortir de la grande cuve et manque se noyer. Brienne le soutient, le sort de l'eau, puis après quelques soins du mestre déchu Qyburn, elle l'habille et le rase. Bref, elle l'apprête et le rend présentable pour le dîner avec lord Roose Bolton, comme une nourrice qui viendrait présenter un nouveau-né à son père. Et elle cesse à partir de ce moment de l'appeler Régicide. 

Par la suite, la perte de sa main ne cessera de rappeler par touches successives à Jaime que l'homme qu'il était avant cela est bel et bien mort. 

 La (re)naissance sociale est permise par Roose Bolton, qui écarte Brienne en lui disant sèchement que la vie de Jaime n'est plus son affaire à elle. Roose Bolton a des yeux pâles - comme Tywin Lannister le père de Jaime - mais Jaime fait le rapprochement entre le regard de lord Bolton et celui de lord Stark : 

 

 Aussi pâles que brumes d'aube, les prunelles [de lord Bolton] dissimulaient plus qu'elles n'exprimaient. Jaime ne les goûta guère. Elles lui rappelaient le fameux jour où Ned Stark l'avait surpris juché sur le Trône de Fer. 

(Jaime IV, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Lord Bolton ne fait pas que rendre Jaime à son père sous bonne escorte, il l'habille en homme et en chevalier, avec épée et poignard au côté, bien qu'il soit incapable de s'en servir. En d'autres termes, il assume un rôle de géniteur en offrant à Jaime une sorte de nouvelle identité à partir du moment où il quitte Harrenhal. Le lien discret avec Eddard Stark prend alors un sens intéressant, puisque c'est un premier pas vers une "starkisation" de Jaime, comme s'il fallait en passer par là avant de pouvoir accomplir la quête confiée par Catelyn. Cette "starkisation" a d'ailleurs deux autres signes discrets mais significatifs, qui suggèrent une transformation du lion Lannister en loup Stark : lorsqu'il est aux mains des Braves Compaings, Rorge lui donne un coup dans son moignon qui le fait aussitôt hurler, et GRRMartin emploie le mot "howl", le même qu'il emploie communément pour les loups, et pour associer certains personnages aux bêtes sauvages, que ce soit un cri de douleur ou un rire : ainsi, peu avant que ne débute le massacre des Noces Pourpres, lord Walder Frey "aboie de rire" ("howl") à deux chiens qui se disputent un morceau de viande et s'ébrouent en aspergeant ses petits-enfants; ou encore, Gregor Clegane hurle ("howl") de douleur durant son agonie. L'autre signe de métamorphose de Jaime en Stark, ce sont les poils gris qui poussent à sa barbe, parmi les dorés, et que remarque durement Cersei. 

 

"La barbe de Robert était d'un noir de jais. La mienne a la couleur de l'or.

- De l'or ? Pas de l'argent, plutôt ?" Elle cueillit un poil sous le menton de Jaime et le tendit à la lumière. Il était gris. "Toute espèce de coloris est en train de fuir par chacun de vos pores, frère. Vous êtes devenu le fantôme de ce que vous étiez, une livide chose estropiée. Et, quoique exsangue à ce point, toujours accoutrée de blanc." Elle rejeta le poil d'une pichenette. "Je vous préfère en écarlate et or."

(Jaime III, tome 4 A Feast for Crows)

 

 Cependant, Jaime ayant singulièrement perdu de son mordant depuis la perte de sa main, on peut se demander s'il s'agit véritablement d'un loup qui renaît ou s'il n'y a pas autre chose.

 Lorsqu'il fait son entrée à Harrenhal avec les Braves Compaings (ou Pitres Sanglants), c'est à pied et conduit enchaîné par Varshé Hèvre, surnommé la Chèvre ("Goat" en anglais; le traducteur français a trouvé une adaptation du nom qui permet de conserver exactement le même jeu de mots que dans la version originale). La précédente entrée théâtralisée de la Chèvre à Harrenhal avait été racontée dans un chapitre d'Arya, et la Chèvre y ramenait des faux prisonniers nordiens en plus d'un ours noir destiné à aller dans la fosse à l'ours pour le cruel divertissement des mercenaires et autres soldats. 

 On retrouve cette histoire d'ours mené par une chèvre (et trois garçons) dans les premiers verset de la chanson populaire (de la saga) "la Belle et l'Ours": 

 

"Et de céans léans

Descendant la route,

De céans ! Leans ! 

Trois gars, la chèvre, et l'ours dansant !"

 

 

  L'ours noir d'Harrenhal n'est pas amputé (ni celui de la chanson, a priori, mais chaînes ou amputation de main ou de pied peuvent n'être que différents signes de captivité). Cependant, on retrouve au Mur un personnage qui a tout de l'aspect extérieur de l'ours et auquel il manque un bras : c'est le forgeron Donal Noye, qui prend un temps le commandement de Châteaunoir et organise sa défense contre les attaques de sauvageons, avant de mourir contre le "roi" des géants, Mag le Puissant, non sans l'avoir lui-même tué. Jon Snow, en guise d'oraison funèbre, parlera de combat d'égal à égal (au nord du Mur et au Mur, géants et ours se confondent à la fois symboliquement et métaphoriquement, mais je consacrerai un article à la question). Le thème de l'ours et de la chèvre avide est également présent chez Craster, même si la chèvre a cette fois la forme d'un bélier : le bélier Craster est armé d'une hache pour débiter de la viande (la Chèvre d'harrenhal affectionne aussi de couper des morceaux de ses prisonniers) et encore une fois, un ours meurt (Jeor Mormont, le "Vieil ours"), mais le bélier Craster également, de la même manière que la Chèvre mourra sur le siège royal d'Harrenhal, des mains de Gregor Clegane, la Montagne, envoyé par Tywin Lannister. Pour boucler complètement la boucle, voici ce que dit Jaime à propos de l'ours noir d'Harrenhal :

 

L'ours avait huit pieds de haut. Gregor Clegane avec une fourrure, songea-t-il, mais plus malin, probablement. 

(Jaime VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Pour sortir d'Harrenhal, Jaime porte des couleurs a priori neutres, puisqu'il a choisi la "discrétion" pour n'être reconnu ni comme Lannister ni comme Stark ni comme chevalier de la Garde Royale, mais le brun sombre de son surcot est une couleur d'ours. Lorsqu'il s'endort la tête sur la souche d'un barral, c'est une peau d'ours qui lui sert de support pour adoucir la dureté du contact et c'est à cette occasion qu'un rêve étrange le persuade de retourner dare dare à Harrenhal pour sauver Brienne. Le rêve méritant sa propre analyse, je lui en consacrerai une, mais pour l'heure, je noterai simplement que lorsque Brienne apparaît dans le rêve - où elle se retrouve avec Jaime les pieds dans l'eau froide et noire, dans les tréfonds d'une forteresse inconnue (que Jaime a d'abord prise pour Castral Roc) - elle demande par deux fois s'il y a des ours tapis quelque part dans les ténèbres. Si le rêve peut annoncer son futur combat contre l'ours d'Harrenhal, le fait que Jaime s'attende à voir débarquer des fantômes Stark, en particulier Eddard, indique que sa propre mémoire est mêlé à une vieille mémoire Stark, et que dans cette vieille mémoire, on doit trouver des ours. L'eau noire et froide est d'ailleurs un rappel de l'étang noir et froid aux pieds de l'arbre-coeur de Winterfell. Le seul étang du bois sacré avec de l'eau froide. 

 

 Arrêtons-nous un instant sur le sauvetage de Brienne aux prises avec un ours furieux dans la fosse d'Harrenhal. Avec son humour assez particulier, Jaime qui vient de sauver Brienne en faisant tuer l'ours, lui demande si elle est bien toujours vierge : 

 

"Fous m'afez tué mon ourç ! piaula Varshé Hèvre.

- Et pareil sort t'attend si tu me cherches des emmerdes, riposta Jarret-d'acier. On prend la fillette. 

- Elle s'appelle Brienne, intervint Jaime. Damoiselle Brienne de Torth. Vous êtes bien vierge encore, j'espère ?"

Son avenante bouille s'empourpra. "Oui.

- Ouf, fit-il. Je ne rescousse que les vierges."

(Jaime VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Sous la plaisanterie, il y a peut-être bien une petite anticipation sur un Jaime arrivant à la rescousse d'une vierge, plus tard, une Sansa Stark, par exemple. Et comme Brienne est associée à cette séance, et que l'ours est un "Gregor Clegane avec de la fourrure", il n'est pas impossible que nous retrouvions un duo Jaime-Brienne portant secours à une Sansa aux prise avec la nouvelle mouture de Gregor, à savoir Robert Fort. Sans aller anticiper aussi loin que cela - car au stade où en est l'histoire, Sansa est dans le Val et Jaime et Brienne dans une mauvaise posture avec Lady Coeurdepierre - nous voyons pourtant posés en quelques mots les protagonistes d'une scène particulière : une vierge, une bête sauvage et un sauveur. 

 Cependant, la scène offre d'autres lectures : Jaime étant amputé de sa main d'épée, il est comme castré et ne peut pas jouer le rôle du preux chevalier sauvant une vierge d'un monstre. Mieux, s'il oblige Brienne à se placer derrière lui quand il saute dans l'arène, c'est pour prendre sa place à elle en tant que jouvencelle à sauver. C'est lui qui devient "la Belle" avec laquelle "l'ours" de la chanson La Belle et l'Ours se met à danser (GRRMartin utilise bien le terme "dance" pour décrire les pas que fait Jaime autour de l'ours), pendant que les "chasseurs" tirent sur la bête à l'arbalète. Comme ils l'avaient été en partageant le même cheval pendant leur captivité dans la bande des Braves Compaings, ou encore la même cuve à bain à Harrenhal, Jaime et Brienne sont à nouveau étroitement liés, à cette différence près qu'ici, dans la fosse à l'ours, ils jouent exactement le même rôle. Deux pour un seul personnage, en somme. C'est une autre manière d'envisager la gémellité, comme le résultat d'un choix et non d'une donnée imposée à la naissance, car Jaime choisit de revenir à Harrenhal pour chercher Brienne, et par là-même repousse le moment de ses retrouvailles avec Cersei... et arrive à Port-Réal après la mort de son fils Joffrey.

 La scène de l'ours mis à mort à coups de carreaux d'arbalète doit rester dans un coin de notre tête, car on va la retrouver au château des Frey, à l'occasion des Noces Pourpres, la répétition du schéma devant nous mettre à nouveau sur la voie d'une histoire ancienne Stark - une vraie - dans laquelle un ours semble mourir à la suite de la rupture des droits de l'hôte, et où une jouvencelle (la soeur ou la fille de l'ours ?) est capturée et violée ou mariée contre son gré à un fauve avide. En somme, dans cette version ancienne, Blanche-Neige aurait été "tuée" par le chasseur, ou bien son prince charmant se serait révélé être le fils de la méchante reine, tout aussi horrible qu'elle. 

 

 Lorsque Jaime quitte Harrenhal la première fois, le ciel est gris, encore un complot Stark, ils sont décidément pires que les Illuminati, ceux-là. Après le sauvetage de Brienne, et la seconde sortie d'Harrenhal, on comprend en outre qu'il se laisse pousser la barbe. Ce qui déplaît à Cersei. Mais la transformation semble irréversible : alors qu'il vint de retrouver sa soeur au septuaire de Baelor, devant la dépouille de leur fils Joffrey, il lui confesse qu'il en a assez de devoir tout cacher et souhaite qu'ils vivent leur union au grand jour, comme le faisaient les rois Targaryen. Il souhaite d'autres enfants - il a pris conscience en apprenant la mort de Joffrey sur la route du retour que ceux-ci ne lui étaient absolument rien, et qu'il n'éprouvait aucun sentiment paternel à leur égard, et que la mort de l'aîné ne provoquait aucun autre sentiment que l'indifférence. Le nouveau Jaime ne cherche pas seulement à tenir des serments qu'on croit qu'il ne tiendra pas parce qu'il est connu comme le Régicide, il découvre en même temps la paternité. On le verra dans le tome 4 A Feast for Crows essayer de s'intéresser à Tommen pas seulement comme un petit roi à éduquer, mais aussi comme son fils. 

 

[Jaime] voulut lui toucher la joue. Mais les vieilles habitudes ont la vie dure, et c'est la main droite qu'il leva. Cersei eut un mouvement de recul devant le moignon. "Ne me... ne parle pas de cette façon. Tu m'effraies, Jaime. Ne sois pas stupide. Un seul mot de travers, et tu nous fais tout perdre, tout. Qu'est-ce qu'on t'a fait ? 

- On m'a coupé la main. 

- Non, il y a plus, tu es changé."

(Jaime VII, tome 3 A Storm of Swords)

 

 La rupture n'est pas seulement avec Cersei. Elle est quasiment immédiate avec le patriarche Tywin Lannister, lorsque Jaime choisit d'assumer la fonction de Lord Commandant de la Garde Blanche plutôt que de se retirer à Castral Roc pour en devenir le nouveau lord comme le souhaitait Tywin. La rupture a lieu également avec Tyrion, mais cette fois contre son gré à lui, puisqu'il a choisit de faire évader son frère en plus de lui dire la vérité sur sa toute première épouse, Tysha. En retour, il a appris que Cersei a couché avec d'autres hommes que lui et son époux Robert. 

 

 Ses tentatives pour agir en père ne sont pas uniquement avec Tommen, mais transparaissent par petites touches dans ses rapports avec quelques jeunes gens dont il va croiser la route : par exemple, au lieu de profiter de la disponibilité et du consentement de Pia - une autre jeune femme qu'il a tirée d'Harrenhal et des viols répétés, et dont il a même fait exécuter un des violeurs - il favorise son jeune écuyer Dombecq qui s'intéresse à elle, et lui prête même son lit pour se faire dépuceler. On repense à Theon couchant avec la fille d'auberge Kyra dans le lit d'Eddard Stark à Winterfell et y faisant des cauchemars. Un autre parallèle se dessine d'ailleurs entre Eddard et Jaime, lorsque Jaime récupère comme otage qui doit assurer la fidélité de la famille Nerbosc, le jeune Hoster, un des fils de lord Nerbosc : alors que celui-ci commence de se montrer un peu trop confiant et familier - parce que Jaime s'intéresse à sa conversation - ce dernier doit rappeler qu'Hoster risque sa tête au moindre faux pas de son père, et qu'ils ne sont pas amis. En dix années de vie à Winterfell, Theon avait noué des liens très forts avec les Stark, il était devenu écuyer d'Eddard et compagnon d'armes de son fils aîné Robb, et pourtant, la menace de mort continuait de peser, ce qui avait empêché d'Eddard de véritablement jouer le rôle d'un père avec lui. 

 

 En somme, le Jaime libéré délivré est un homme nouveau qui doit se réinventer en partant de zéro, ou presque : 

 

Il s'était déniché dans l'armurerie une vieillerie cabossée, balafrée d'écu dont la peinture écaillée laissait encore discerner la grande chauve-souris noire sur champ or et argent de la maison Lothston. Prédécesseurs des Whent à Harrenhal, les Lothston avaient été en leur temps de puissants seigneurs, mais il y avait tant de lustres que leur lignée était éteinte qu'usurper leurs armes n'exposait guère aux objections. Sous leur couvert, il ne serait le cousin de personne, l'ennemi de personne, l'épée lige de personne... personne, en un mot. 

(Jaime VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Personne, comme Arya. La soeur de Sansa. L'effet Harrenhal, peut-être ? 

 

 

 

- CONCLUSION : MORT DU CHASSEUR ET RENAISSANCE DU PÈRE, OU RETOUR DU PRINCE PROMIS ? -

 

 

 

 Au finale, la mort puis la renaissance de Jaime apporte beaucoup de questionnements et notre chasseur d'origine semble encore loin d'en avoir terminé, si bien qu'on se demande ce qu'il ressortira de la confrontation avec Lady Coeurdepierre. 

 

 Le Limier également a pour le moment échoué à ramener Arya comme Sansa à leur mère, de la même manière qu'il les a protégées de Cersei, accomplissant ainsi en partie le devoir dévolu aux pères et mères, non sans une certaine ambiguïté.  Comme Jaime, il trouve une mort définitive au cours de sa chasse dans le Conflans, mais le premier coup sérieux a été porté lors de la Bataille de la Néra, par le feu. Et dans le Conflans, Arya l'abandonne en proie à une fièvre brûlante qui le tue aux dires du Doyen de l'Île de Repose qui l'a assisté dans ses derniers moments. Jaime, lui, était mort "noyé" dans les eaux de Vivesaigues et les brumes du Bois aux Murmures, puis le vin "empoisonné" de Catelyn Stark.

 On revoit cependant Sandor boiteux du fait d'une blessure à la jambe infligée par les hommes de la Montagne (son frère), et silencieux dans une communauté monastique qui a fait voeu de silence. On se souvient alors qu'Eddard était le "loup silencieux" du conte du Chevalier d'Aubier rieur; et que la Chèvre coupait aussi bien les pieds que les mains, ce qui rapproche l'amputation de Jaime de la jambe boiteuse de Sandor. Et là où Jaime s'est laissé pousser la barbe, une barbe épaisse et grisonnante, Sandor a perdu son casque de Limier. 

 

 Quant à Gregor Clegane, il est mort transpercé au ventre - comme Robert Baratheon - en même temps qu'empoisonné et possiblement dépouillé de sa tête si c'est bien son crâne qui a été envoyé à Dorne en guise de preuve de sa mort, ce qui expliquerait son silence et le fait qu'il garde son casque en permanence. À son "retour", il a changé de nom et porte le manteau blanc mais paraît davantage l'homme de Cersei - il est son futur champion dans son procès - que celui du roi Tommen. 

 

 

 Que le chasseur s'efface au profit du père, serait un pendant logique de ce que nous avons vu dans l'article précédent, où le père se perdait et perdait sa progéniture en devenant chasseur; ce schéma inversé assurerait la réparation du désordre causé par un dévoiement certain, notamment lorsque le père prétend garder sa fille pour son bénéfice quel qu'il soit.

 On retrouve la même problématique au Mur et au-delà, peut-être encore plus explicite, lorsque le vieux lord Mormont part à la recherche de Benjen Stark disparu et des Sauvageons de Mance Rayder, avec plusieurs centaines d'hommes, et qu'il n'en revient qu'une douzaine, le Vieil Ours ayant lui-même trouvé la mort; mais Sam fait partie des survivants et il ramène avec lui une jeune femme et son bébé qu'il a sauvés. Le lord Stark qui exécute les déserteurs est alors le même père qui exécute et/ou contraint sa fille (et ses enfants en général)

 Nous avons vu également que du côté de notre Blanche-Neige, l'ambiguïté est tout autant de mise : pour résumer en peu de mots ce que nous racontent les craintes, cauchemars et rêves de Sansa, nous pourrions dire que nous avons une jouvencelle rêvant d'un loup chasseur mais ne trouvant qu'un Stark féroce sur son chemin et un Stark avec un air furieusement paternel. Ça pourrait ressembler à une jouvencelle de notre connaissance rêvant d'un vaillant prince Baratheon mais ne trouvant qu'un pur fauve Lannister. Ou encore une malheureuse jeune fille amoureuse d'un joli oiseau moqueur et contrainte d'épouser un vieil aigle déplumé. Ou une autre préférant un chevalier d'or à une grosse outre à vinasse.

 Il se dessine en même temps une autre histoire un peu ressemblante mais qui n'est peut-être pas la même : celle d'une jeune femme pourchassée par un prédateur, violée... et mère d'un bâtard. Cette histoire, on la retrouve avec Lyanna, mais aussi du côté de Varamyr Sixpeaux qui faisait chercher avec son lynx-de-fumée de jeunes vierges, dans les villages sauvageons, et quelques-unes tombaient enceintes. Dans ce schéma, le chasseur-prédateur n'est pas le père, mais le prince charmant. Il est possible que la confusion même chez Sansa vienne du fait que son personnage rejoue deux histoires distinctes bien que ressemblantes. C'est aux Eyrie qu'on retrouve une Sansa jouant aux petites mères avec le petit Robert Arryn.  

 

 Ainsi, si Sansa est un personnage d'autant plus réaliste et crédible que GRRMartin lui construit une psyché complexe et pleine d'ambiguïtés, son intérêt littéraire tient tout autant dans le fait qu'elle s'inscrit de manière cohérente dans une histoire globale parce qu'elle joue des variations sur un thème déjà connu, celui de Blanche-Neige, mais également un thème original de la saga, qui est très certainement celui des origines des Stark de Winterfell. À ce titre, la vision de Bran qui sert d'ouverture au présent article pourrait reprendre les grande ligne d'une histoire dont Eddard, Arya et Sansa sont les héritiers, et les ombres qui les "nimbent" être des ombres directement issues de ce passé des "origines". Sandor, Jaime et Gregor n'en étant que des avatars. La question se pose alors : que faut-il changer dans la nouvelle histoire et qui s'est joué dans l'ancienne, afin que Blanche-Neige se réveille de la Longue Nuit ? Quelle tête a le Prince Promis et existe-t-il vraiment pour elle ? Y a-t-elle même intérêt ou n'est-il qu'un nouveau cercueil de verre ? 

 On ira regarder du côté de ce Prince Promis dans le prochain article ! 

 

 

~~

 

 J'imagine quelques mines déçues ou déconcertés : "m'enfin ! elle a même pas causé de Littlefinger, alors que son ambiguïté est particulièrement patente, qu'il chasse du Stark, empoisonne du roi et du prince, séquestre de la fille, et que le blason de son père - tête de pierre grise (représentant le Colosse de Braavos) sur champ vert clair - pourrait fort bien s'appliquer au géant de pierre dont l'ombre domine Eddard et ses filles dans la vision de Bran !".

 Pas de panique ! La raison en est que je compte lui consacrer son article à lui, une fois que j'aurai abordé deux thèmes qui me restent encore : le prince charmant et la méchante reine. 

 

 

 

 

 

 

 



07/06/2017
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