Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

La catabase (Sansa 7 ASOS, 3e partie)

 

Quel est l'audacieux
Qui dans ces sombres lieux
Ose porter ses pas,
Et devant le trépas
Ne frémit pas ? 

 (Choeur des Furies, Acte II scène 1, Orphée et Eurydice, Christoph W.Gluck)

 

 Les deux dernières semaines de route avaient été misérables. Sansa accablait sa soeur de reproches et lui répétait que Lady était morte à la place de Nymeria. Arya ne se remettait pas davantage de la fin sinistre du garçon boucher. Sansa pleurait à chaudes larmes toutes les nuits. Tout le jour, Arya ruminait en silence. Et leur père rêvait d'un enfer glacé réservé aux Stark de Winterfell.

(Eddard IV, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 

 La "catabase" est le mot grec pour désigner dans les arts en général et la littérature occidentale en particulier le moment où un héros descend aux Enfers, au royaume des morts. Je l'ai préféré à "descente aux Enfers" qui a une connotation un peu différente en français dans la mesure où "Enfer" s'est chargé d'un sens négatif qu'il n'a pas toujours eu. Une "descente aux enfers" est synonyme de "situation qui empire" pour le personnage concerné; or, a priori, Sansa a déjà touché le fond auparavant, au Donjon Rouge, séparée de sa famille et seule survivante connue, enfermée, humiliée, battue puis répudiée par le roi Joffrey, mariée à un nain contre son gré, etc... L'enlèvement par Littlefinger constitue dans les faits une amélioration de son sort à défaut d'être une véritable délivrance. Son départ du Donjon Rouge s'inscrit donc narrativement comme une sortie de l'enfer pour le personnage, avec la possibilité d'une renaissance offerte grâce à sa nouvelle identité. 

Ce n'est cependant pas ce point que je souhaite analyser en détail, mais au contraire, je m'appuie sur les éléments littéraires qui font de ce chapitre - en particulier de sa seconde partie - un séjour au royaume des morts, à l'instar du petit Bran qui dans le tome 5 A Dance with Dragons descendra dans la grotte du vervoyant pour se greffer aux racines d'un barral et explorer la mémoire de Winterfell et des Stark, donc celle des morts. Un schéma qu'on retrouve également avec Arya Stark chez les Sans-visage à Braavos, qui apprend à être "personne" - c'est-à-dire à se dépouiller entièrement de son identité Stark pour pouvoir en revêtir d'autres sans laisser une trace "stark". Cela passe notamment par la pratique d'un jeu de mensonges et de vérités. Si Bran plonge dans la mémoire passée, Arya doit, elle, en faire table rase en distinguant les mensonges des vérités; condition pour construire un avenir ? Et Sansa, alors ?  

 

  Le parallèle avec Blanche-Neige se poursuit évidemment dans cette troisième partie de l'analyse du dernier chapitre du tome 3, A Storm of Swords, avec une extension du thème qui n'existe pas sous cette forme dans le conte lui-même, mais qui brode autour du devenir post-mortem et/ou post-mariage de Sansa.

 En effet, après l'enterrement de la princesse, et les prétendants qui se pressent à son cercueil, nous  accompagnerons notre princesse à l'intérieur de la tombe, du côté du royaume des morts, et nous irons voir avec elle dans son antre la reine des lieux, incarnée pour l'occasion par Lysa Arryn. Nous verrons également que ce passage de l'autre côté transforme notre paradigme de Blanche-Neige et que si les princes de GRRMartin n'ont rien de charmant, les princesses ne sont pas davantage là où elles sont attendues.

 Après avoir entrouvert la porte sur les tragiques amours d'une princesse ourse, d'un "loup bâtard" et d'un vervoyant, que pourrait donc nous raconter la rencontre avec la reine ? 

 

 Avant de commencer, on veillera à ne pas confondre "gate" et "door", tous deux traduits en français par "porte" : la différence est physique - dans leur gabarit - mais également dans leur traitement littéraire et donc leur sens symbolique dans la saga : les Portes de la Lune et la Porte de la Lune sont tous les deux l'enjeu de la confrontation entre Lysa et Sansa, et pour une fois le français permet un jeu sur les mots très bienvenu, tant il paraît clair que GRRMartin joue sur ces deux lieux :

 

- les Portes de la Lune (au pluriel) sont la grande forteresse dans la vallée qui garde la route menant aux Eyrié, et qui sert de résidence d'hiver aux seigneurs suzerains du Val. En anglais, il s'agit de "Gates of the Moon" : le mot "gate" (ou "gates") est utilisé plusieurs fois dans la saga et chaque fois pour impliquer une notion de franchissement de frontière, de passage d'un monde à l'autre, comme pour la "black gate" - la Porte Noire - qui se trouve dans le Mur, à Fort Nox, et permet de passer en-deça ou au-delà du Mur. "Gate" symbolise donc logiquement et de manière récurrente la venue au monde d'un enfant, une naissance, mais également le passage dans l'autre sens, de la vie à la mort.

 

- la Porte de la Lune (au singulier) est une porte de barral dans la grande salle des Eyrié, ouvrant sur le vide et par laquelle on précipite ceux que la justice du seigneur a condamnés à mort. En anglais, c'est "Moon's door". "Door" n'implique pas une frontière à franchir comme "gate", mais une simple porte qui s'ouvre ou se ferme sur un endroit qui recèle des vérités tenues secrètes, car mortelles en l'état. C'est la porte du placard dans lequel on a caché le cadavre, par exemple, une sorte de troisième oeil. Il faut d'abord franchir des "portes-frontières" ("gates") ainsi que des "ponts" ("bridges") avant d'arriver au placard à secrets. Pour illustrer concrètement, Bran Stark va franchir la Porte Noire à Fort Nox et se retrouver au-delà du Mur, puis une fois dans la grotte des vervoyants, il se servira du barral comme d'une porte-fenêtre qui s'ouvre sur l'histoire véritable de Winterfell et des Stark. C'est aussi par une fenêtre qu'il surprend l'inceste de la reine Cersei avec Jaime et fait une chute mortelle. Dans un de ses rêves, Daenerys franchit la porte rouge ("red door") qui l'obsède et se voit dans l'armure de Rhaegar Targaryen (son frère), le "dernier dragon" mort au Trident.  

 

 

 

 

- "QUI T'AMÈNE EN CES LIEUX, MORTELLE PRÉSOMPTUEUSE ?"* -

 

 

*Extrait détourné du Choeur des Furies, lors de l'arrivée d'Orphée aux portes des Enfers, dans l'opéra de Gluck, Orphée et Eurydice.

 

 Après que le rideau est tombé sur la scène précédente - Blanche-Neige dans son cerceuil, Robert Arryn en crise, le château de neige détruit et la tête de la poupée de chiffons ornant les décombres - Sansa retourne dans sa loge-chambre. Retour à la case-départ-touchez-vingt-mille-dragons-d'or, qui marque le second acte de ce chapitre.

 La situation n'est cependant pas tout à fait identique, il s'est passé des choses dans ce premier acte, et la différence est notée par le feu qui brûle dans la cheminée : la chambre est passée de tombeau "noir et froid" à une apparence de lieu de vie avec de la chaleur. Le retour en coulisses est alors marqué par le retrait d'une partie du costume de scène, en l'occurrence le manteau (celui avec la fourrure de renard) et les bottes tout humides, en d'autres termes tout trempés de neige, des baisers du bâtard mort (on se souvient que plus tôt dans le chapitre, Sansa comparait les flocons de neige aux baisers d'un amant). Le manteau dans la saga est associé au mariage et on a vu dans la première partie du chapitre comment Sansa se retrouvait la proie de plusieurs prétendants et épouse-cadavre d'un loup bâtard (témoin forcé ?) et de deux oiseaux violeurs. Quant aux bottes - ou ce qu'on porte aux pieds - il semble que cela fasse également partie de la panoplie de mariage de la princesse : une chanson populaire du coucher des époux commence par "la reine retira sa sandale et le roi sa couronne", et lors du mariage à Winterfell de Jeyne Poole (l'amie d'enfance de Sansa qu'on fait passer pour Arya Stark) avec le bâtard Ramsay Snow-Bolton, l'attention de Theon s'attarde un instant sur ses légères pantoufles inadaptées au temps froid et neigeux.

 

On l'avait habillée de blanche laine d'agneau bordée de dentelle. Ses manches et son corset étaient brodés de perles d'eau douce, et, à ses pieds, elle portait des sandales en daim blanc - jolies, mais point chaudes. Elle avait la face blême, exsangue. 

 Un visage taillé dans la glace, songea Theon Greyjoy en lui drapant les épaules d'une cape bordée de fourrure. Un cadavre enseveli sous la neige. "Madame, il est l'heure." Par la porte, la musique les appelait, le luth, la cornemuse et le tambour.

(Le Prince de Winterfell, tome 5 A Dance with dragons)

 

 Sur le même thème que celui joué par Sansa et à demi rêvé, la réalité vécue par Jeyne Poole révèle l'horreur du conte de la princesse endormie : de l'autre côté de la porte, on entend la musique, mais sans équivoque, c'est une victime qu'on conduit au sacrifice et le mariage est une mise à mort où la mariée devient une ombre. Nous accorderez-vous un tour de danse, lady ? 

 Les chaussures en peau de daim étaient déjà celles de Sansa à son mariage avec Tyrion, des chaussures offertes comme le reste de sa tenue par la reine Cersei, et qui avaient "des prévenances et des douceurs d'amant" (tandis que les lacets de sa robe l'empêchaient de respirer, ce qui n'est pas sans rappeler un des cadeaux de la méchante reine dans le conte de Blanche-Neige : une ceinture qui la serre jusqu'à l'étouffer). Au cours de son mariage, Sansa se laisse entraîner par la musique et danse au rythme des tambours : elle devient alors la proie de tous les hommes présents, que leur manipulation soit galante (comme Garlan Tyrell), courtoise (comme Kevan Lannister) ou cauchemardesque lorsque Joffrey lui promet de la violer régulièrement. Joffrey dont les grosses lèvres rappellent à Sansa son avidité (et qu'Arya compare à de gros vers, ce qui rappelle les vers de tombe). Un trait partagé par Ramsay Snow-Bolton.

 A la fin du conte de Blanche-Neige, la méchante reine est contrainte de danser au mariage de la nouvelle reine avec des brodequins de fer chauffés à blanc jusqu'à ce que mort s'ensuive, ce qui est une sorte d'alternative à la couronne d'or fondue dont meurt Viserys, le frère que Daenerys aurait épousé si les Targaryen n'avaient pas été chassés du Trône de Fer.

 

 Si retirer son manteau et ses bottes après avoir passé une ou deux heures dehors sous la neige est un geste parfaitement normal qui participe à l'effet de réalisme, on peut voir comment GRRMartin use également de cette normalité pour donner une dimension symbolique à des détails en apparence anodins. Deux interprétations me semblent actuellement possibles, à première vue contradictoires sur le cheminement du personnage mais qui aboutissent cependant au même point :

 

 1 - Retirer son manteau peut symboliser pour notre princesse le refus du mariage imposé et de la mort qui l'accompagne. Retirer ses chaussures c'est ne pas céder à la séduction de la musique, c'est cesser la danse et refuser la manipulation du marionnettiste (lors du bal à son mariage, Sansa sent ses jambes devenir dures comme du bois, un syndrome de Pinocchio !). Dans la chanson du coucher que j'ai évoquée plus haut, chacun des époux abandonne un objet caractéristique afin de marquer symboliquement l'égalité des deux partenaires, mais sans doute aussi l'émancipation de l'autorité des parents : un roi tient sa couronne de ses parents en héritage, et la reine est chaussée par ses parents (Theon habille Jeyne Poole avant de la mener à Ramsay).

 En méditant de tirer profit de la crise du petit Robert pour se faire bannir des Eyrié en même temps qu'elle se "déshabille", Sansa associe clairement le mariage à la mort : 

 

Son bannissement, Sansa ne l’aurait subi que trop volontiers. Les portes de la Lune étaient beaucoup plus vastes que Les Eyrié, bien plus vivantes aussi. Lord Nestor Royce avait bien l’air d’un rabat-joie revêche, mais c’était Myranda, sa fille, qui le suppléait comme gouverneur du château, et chacun vantait à l’envi sa gaieté. Il se pouvait même qu'on ne lui fît point trop grief, en bas, de sa présumée bâtardise. L'une des filles illégitimes du roi Robert était au service de lord Nestor, et elle passait pour être avec lady Myranda du dernier intime et aussi proche d'elle que d'une soeur.

 Je vais dire à ma tante qu'il n'est pas question que j'épouse Robert. 

 

 Au passage on peut noter le double sens savoureux de la dernière phrase : l'autre tante de Sansa, c'était Lyanna Stark, elle aussi fiancée à un Robert (Baratheon) et ayant fui Winterfell pour échapper à ce mariage imposé !

 Il ne s'agit pas tout à fait d'une redite de l'ouverture du chapitre, lorsque Sansa s'éveillait en pleine nuit et songeait avec un rien de désespoir que les Eyrié n'étaient peuplés que de vieux fantômes. Ici, il y a un élément nouveau, représenté par l'évocation des Portes de la Lune, un vaste château plein de vie : Sansa n'est pas tournée vers son passé, mais se projette dans l'avenir. Comme on ne se refait pas, on reste dans le registre du château, le leitmotiv principal de notre princesse, mais ce château c'est une femme bien vivante qui en est la reine, et on voit bien l'évolution du personnage de Sansa, qui n'a pas totalement renoncé au paradis perdu de son enfance (et se cherche une soeur) mais qui souhaite tout de même se libérer de l'autorité mortifère des père et mère : lord Nestor Royce n'est maître que de nom des Portes de la lune, et sa fille Myranda qui le gouverne dans les faits n'a pas de fils à faire épouser. Comme "soeur", elle serait une partenaire égale et non une figure d'autorité mortelle.

 La première velléité d'émancipation de Sansa, c'était lorsque son père Eddard était encore Main, au Donjon Rouge : celui-ci venait d'expliquer à ses filles qu'elles devaient faire leurs bagages car quelques heures plus tard, elles embarqueraient pour retourner dans le Nord, à Winterfell. Sansa, toute désespérée de devoir quitter la cour royale, et persuadée de son amour pour le beau prince Joffrey, s'était précipitée chez la reine Cersei pour lui révéler le plan de fuite. L'initiative avait été a priori malheureuse puisqu'elle avait permis à Cersei d'anticiper la tentative de coup d'état d'Eddard Stark, et de le prendre de vitesse. Sansa était bien restée à la cour, selon ses voeux, mais otage des Lannister et soumise à leur bon vouloir. Elle n'avait fait que passer de la puissance abusive d'un père qui voulait la marier selon son propre intérêt, à celle d'une mère qui avait elle aussi un fiancé tout frais et dispos en réserve.

 Aux Eyrié, c'est de la puissance abusive de la mère dont Sansa veut se libérer, et cette fois sans l'aide d'un père ou d'une autre mère. Forte de son expérience passée, elle sait ce que "vivre à la cour" signifie : la princesse est enfermée dans une tour, et promise à la progéniture dégénérée de la méchante reine, qui garantit ainsi sa position dominante. On retrouve le même schéma quand Sansa - tout à la joie secrète d'être enfin débarrassée des fiançailles avec Joffrey - est approchée par la vieille Olenna Tyrell, la "Reine des Epines", qui souhaite la faire épouser à son petit-fils estropié, seigneur de Hautjardin. Pour mémoire, voici l'avenir promis à Sansa par Lysa Arryn, dans le chapitre précédent de Sansa : 

 

"(...) Il [Robert] aime jouer à saute-grenouille et à l'épée-girouette et à viens-dans-mon-château, mais il faudra toujours le laisser gagner. Ca va de soi, d'ailleurs, vous êtes bien de mon avis ? Il est le sire des Eyrié, après tout, ne l'oubliez jamais. Vous êtes de bonne naissance, et les Stark de Winterfell ont toujours eu leur fierté, mais, avec la chute de Winterfell, vous n'êtes plus qu'une mendiante, aussi mettez de côté cette fierté-là. La gratitude vous siéra mieux, dans la position qui est la vôtre actuellement. Oui, la gratitude. Et l'obéissance. Mon fils aura une épouse docile et reconnaissante."

(Sansa VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

Le discours pourrait être tenu par Cersei : la docilité et l'obéissance, c'est ce qu'elle souhaite obtenir de Sansa par ses cajoleries, en particulier lorsque dans le tome 1 A Game of Thrones (donc au commencement de la captivité de la jeune fille), elle lui fait rédiger une lettre à l'adresse de son frère Robb. C'est ce que les Tyrell escomptent obtenir d'elle également, et ce que laisse présager son extrême courtoisie, car Sansa n'est absolument pas perçue comme une combattante. 

 J'ai déjà évoqué le jeu "viens dans mon château" dans la seconde partie de cette étude, je m'arrête sur le second cité ici : "l'épée-girouette" rappelle l'épisode au cours duquel le prince Joffrey perdit son épée Dent-de-Lion dont il était si fier, et qu'Arya avait balancée dans le Trident - la belle épée tournoyant dans les airs et finissant sa course dans un joli plouf, petit clin d'oeil à l'épée magique Excalibur sortant des eaux et y retournant dans plusieurs versions (comme le film Excalibur de Boorman)- ce qui avait valu au prince les moqueries de son oncle et l'avait renvoyé brutalement à sa condition d'enfant, là où il se prenait pour un homme (en outre, l'indocile Arya n'avait précisément pas laissé "gagner" le prince Joffrey). Elle rappelle aussi de manière plus métaphorique la "girouette-attitude" des Tyrell de Hautjardin, qui après avoir pris les armes sous la bannière de Renly Baratheon pour renverser Joffrey, s'étaient à la mort de Renly ralliés à Joffrey pour combattre Stannis Baratheon. Dans la même veine, le Chevalier des Fleurs, le beau Loras Tyrell, avait offert à Sansa une rose rouge au tournoi de la Main, rose rouge qui n'était qu'un mensonge, puisque Loras n'était chevalier servant que d'un seul : Renly. Loras ne se souviendra d'ailleurs même pas d'avoir offert une rose un jour à Sansa.

 

  Ce qu'il faut en retenir, c'est le parallèle entre les "promis" de Sansa - qui ne sont que des paravents pour des méchantes reines, ou des clans familiaux incarnés entre autres dans des "reines", et donc de fausses épées jurées, de faux "princes promis"; ils signifient également l'enfermement pour la princesse. La réaction de cette dernière est donc dans l'ordre "naturel" des choses : au Donjon Rouge, par exemple, Sansa va prier chaque jour au bois sacré pour obtenir un véritable chevalier servant. C'est là qu'elle rencontre le vieux chevalier ivrogne et déchu devenu le pion de Littlefinger; et elle se protège également dans son "armure de courtoisie". Elle échappe enfin à l'alliance/enlèvement Tyrell grâce à son mariage avec la gargouille naine Tyrion Lannister, dont l'effet est proprement répulsif : les Tyrell changent leur comportement du tout au tout vis-à-vis d'elle après l'échec de leur enlèvement. Par surcroît de chance, son mariage avec Tyrion n'atteint pas le but souhaité par le patriarche Tywin Lannister : celui-ci escomptait mettre la main sur le Nord par l'intermédiaire des enfants de Sansa et Tyrion, mais le nain ne consomme jamais ce mariage. Et pour finir, il tue son père, par lequel il ne peut donc plus être instrumentalisé. Avant son mariage, Tyrion était déjà celui qui avait empêché chaque fois qu'il avait pu Joffrey d'humilier Sansa.

 

 Mais revenons aux Eyrie : Sansa venant de procéder à son propre enterrement, on se doute que regagner les Portes de la Lune et la vie promise, afin d'échapper à la triade diabolique du lieu - le maladif Robert Arryn, les "oeillades appuyées de Marillion""les baisers de Littlefinger" -, ne va pas arriver sans acquitter un prix. Ce serait comme vouloir le beurre et l'argent du beurre, et dans le monde de GRRMartin, avoir les deux coûte généralement le bras et l'argent du bras. En l'occurrence, le prix pour la vie est la mort, et la menace concrète de redescendre  par la Porte de la Lune, exprimée sans équivoque par Lysa Arryn un peu plus loin dans le chapitre. 

 

2 - La seconde interprétation du "déshabillage" met au contraire l'accent sur le désir de consommation du mariage - "la reine ôta sa sandale et le roi sa couronne" - mais avec le "loup bâtard" dont le sang imprègne les murs du château bâti par et pour la jeune reine (au passage, il se peut que ce "loup bâtard" ce soit vu retirer sa couronne en même temps que qu'on détournait son "sang royal" au profit d'un autre clan). Sansa Stark est bel et bien morte et son ensevelissement dans le Winterfell de neige marque son passage dans le monde des morts : c'est ainsi que sa chambre n'est plus froide ni noire, mais qu'elle y trouve feu et chaleur, de même que l'intérieur de Winterfell - ses serres en particulier - reste chaud au plus froid de l'hiver grâce au détournement de sources chaudes. L'image de la chaleur après la mort est classique : on a déjà évoqué les sensations de Sam pendant sa longue marche dans la neige après l'attaque du Poing des Premiers Hommes, mais hors saga, on pourrait se référer au conte de la Petite Marchande d'allumettes qui se termine par la mort de cette dernière dans un bain de chaleur et de lumière, où elle retrouve sa grand-mère. 

 Le château des Portes de la lune apparaît alors comme un rêve inaccessible, une illusion, et comme pour la première interprétation, le retour à la vie (donc en arrière) est impossible pour Sansa Stark : c'est ainsi que celle qui redescendra des Eyrié sera Alayne Stone.

 D'autre part, le passage de l'autre côté, au coeur du "royaume des morts", n'est pas une garantie de bonheur post-mortem où la princesse est réunie à son amant : entre eux, et qui règne sur les lieux, se trouve la vieille et méchante reine flanquée des oiseaux de malheur qui convoitent la jeune reine. Dès lors, la confrontation entre jeune reine et vieille reine est inévitable.

 

 Et justement...

 

 

- UN "BON", UNE "BRUTE", UN "TRUAND", TROIS FILS A LA CORNEILLE -

 

 

 Les bonnes résolutions de Sansa d'obtenir son renvoi de ce royaume des morts (ou plutôt d'obtenir l'union avec l'amant qu'elle s'est choisi) n'iront pas jusqu'au passage à l'acte : quand dans la première partie elle répondait à l'appel de la neige et sortait au jardin, elle attend ici passivement le baiser libérateur du prince charmant et Marillion se pointe, porteur de la convocation de lady Lysa, faisant retomber comme un soufflé le courage de la demoiselle. 

 

Ce n’est qu’en fin d’après-midi qu’elle fut convoquée. Elle avait eu beau rassembler son courage toute la journée, Marillion ne se fut pas plus tôt présenté à sa porte qu’elle recouvra sa pleine et entière pusillanimité.

 

 "Pusillanimité" traduit l'anglais "all her doubts" - "tous ses doutes"- qui n'a pas tout à fait les mêmes nuances puisque les doutes sous-entendent une réflexion et des interrogations de la part de Sansa, là où la pusillanimité met en valeur l'absence de courage et suggère une certaine mesquinerie. Des doutes et des peurs, elle peut en avoir : Marillion a tenté de la violer le soir du mariage de Lysa et Littlefinger et la description qui suit n'a rien de rassurant.

 Marillion est le barde et favori de Lysa Arryn, au grand dam des seigneurs bannerets du Val dont il se moque copieusement dans ses chansons. Il a un indéniable talent, mais la faveur dont il jouit auprès de la suzeraine lui fait abuser de sa position : Sansa n'est pas sa seule proie et plusieurs servantes ont déjà fait les frais de son harcèlement. La description du personnage à travers les yeux de Sansa est intéressante car elle souligne des ambiguïtés déjà présentes chez Littlefinger et qui en font une sorte de double de ce personnage (sans oublier les similitudes avec Joffrey).

 

Avenant, Marillion l'était, indubitablement, avec ses airs d'adolescent, sa sveltesse et sa peau veloutée, sa blondeur cuivrée, ses souris charmeurs.

 

Les cadeaux précieux qu'il reçoit de lady Lysa - dont des objets ayant appartenu au défunt lord Arryn - me l'ont dans un premier temps fait apparaître comme jouant la maîtresse officielle du "seigneur" (on pense à l'histoire de la maîtresse de lord Lannister, père de Tywin, qui s'habillait avec les robes et les bijoux de la défunte lady Lannister et que Tywin avait durement punie en la renvoyant au pire de la condition de prostituée). Le côté efféminé se retrouvait déjà chez Littlefinger ayant rasé son bouc à la demande de Lysa, ce qui m'avait permis un parallèle avec Qarl Pucelle l'amant-prédateur très viril et imberbe d'Asha Greyjoy. Mais Marillion n'est justement pas l'amant de Lysa, pour ce qu'on en sait, et le fait de lui offrir le faucon personnel de lord Arryn serait plutôt une manière de l'inscrire dans une filiation symbolique (cela dit, ce n'est pas incompatible avec le fait qu'on puisse l'assimiler à un prostitué; l'ambiguïté elle-même fait sens dans la mesure où les parents de cette société féodale ouestrienne prostituent bien leurs enfants, garçons ou filles, en les vendant selon leur intérêt propre qui se confond parfois avec celui du clan).

 Son "air d'adolescent", qui traduit "boyish" ("comme un garçon"), va dans le sens d'une identification à un fils. Un fils à peu près de l'âge qu'aurait eu le bébé conçu avec Petyr Baelish et dont Lysa avait été forcée d'avorter par son père. 

 D'autre part, par son chant, Marillion se classe du côté des oiseaux murmureurs, ceux qui divertissent, flattent mais aussi conseillent, et ses moqueries à l'encontre des prétendants de lady Lysa le placent dans la lignée de "l'oiseau moqueur". S'il n'est pas question de démontrer ici qu'il serait le fils caché de Baelish, on pourrait cependant voir en lui une version rajeunie de Petyr. 

 Son comportement avec les filles, sa beauté et sa juvénilité le rapprochent également du prince Joffrey. Cela force à s'interroger sur les rapports véritables entretenus entre Lysa et Petyr : Lysa ne verrait-elle pas son mari comme un fils à couver autant que comme un partenaire ? En effet, j'avais interprété dans le précédent article la barbe rasée de Petyr comme le signe d'un changement symbolique de genre, mais le désir de Lysa que son tout nouvel époux se rase la barbe peut correspondre à son désir d'effacer les "années Arryn" et de reprendre son histoire là où elle s'était arrêtée, donc à l'adolescence de Petyr. Le temps a cependant passé et apposé sa marque : en particulier, Lysa a vécu une série noire d'avortement forcé et de fausses couches qui l'ont transformée en mère si possessive qu'elle est prête à tuer quiconque veut lui retirer son fils, maintenu dans une dépendance et un état infantile extrême. Nous apprendrons plus tard que le mariage avec Littlefinger a éloigné Lysa de son fils : dans cette configuration, Littlefinger est venu s'ajouter symboliquement à Marillion et Robinet chéri pour occuper la place d'un troisième fils - le préféré. Le trio Marillion-Littlefinger-Robert (Sansa les associe explicitement dans le texte) reforme un trio de fils déjà présent dans les rapports que Catelyn entretient avec les siens : il y a l'aîné (l'héritier au "coeur d'artichaud"), le cadet (le préféré, le plus liant et intelligent) et le petit dernier (l'abandonné; et d'ailleurs, Catelyn compare le petit Robert à son propre dernier fils, Rickon).

 Le thème n'est pas isolé puisqu'en allant regarder du côté des frères Baratheon, on trouve une trilogie semblable où chacun revêt une apparence spécifique, selon l'ancien armurier des Baratheon : Robert "le bon acier", Stannis "le fer inflexible" et Renly "le cuivre brillant et trompeur". On en retrouve également une variation pleine d'humour dans le chapitre de l'élection du nouveau roi des Îles de Fer, dans le tome 4 A Feast for Crows : sans former le moins du monde une fratrie, les trois premiers candidats portent chacun une caractéristique précise (avec chacun un attribut spécifique des Stark) : l'un est un rêveur fou ("fool") mais sympathique qui promet la lune ou son équivalent, il a la figure allongée et sérieuse de certains Stark (dont Eddard); l'autre était autrefois un puissant et brutal guerrier qui maniait un énorme marteau de guerre, il est aujourd'hui très vieux et impotent mais le cache derrière une apparence d'ours blanc avec une barbe bien touffue (comme d'autres rois des cryptes de Winterfell); le troisième est un beau parleur qui veut séduire son auditoire comme un chanteur - en rappelant les faits héroïques et oubliés du passé de son lignage - et il arbore Pluie Pourpre, son épée valyrienne. Euron Greyjoy se fera élire en réunissant en lui les trois traits : aller décrocher la lune (Daenerys et ses dragons), montrer sa puissance en faisant sonner le cor Dompte-dragon (au bruit insoutenable), prouver son "héroïsme" en distribuant sans compter les richesses pillées lors de ses années de piraterie. Et lui a une caractéristique Stark en sus : son lien au moins symbolique avec la Corneille, qui s'exprime de diverses façons dont les plus visibles sont son surnom "Oeil-de-Choucas" et son blason personnel sur lequel figurent deux corneilles, une couronne et un oeil rouge. 

 Et bien sûr, il y a Daenerys Targaryen, dont un des enfants dragon - Drogon - devient le partenaire quasi amoureux. Trois enfants a la Mère des dragons.

 Mais revenons à Sansa et aux Eyrié.

 

~~

 

 Pas de bol, donc, pour notre princesse, Marillion manquait au tableau et voilà que la chose est réparée ! La journée n'eût pas été complète sans le troisième élément du trio de tous les dangers : Robert, Marillion, Petyr, trois hommes, trois fous à leur manière, trois oiseaux de malheur. Trois fils d'une reine du passé des Stark ? Une reine au "sang de corneille" ? 

 Hop ! en scène les enfants !

 Dans le premier acte, c'est un "loup bâtard" qui appelait Sansa au jardin. À présent c'est un oiseau pervers - la "voix de sa maîtresse" - qui la mène à la reine. Marillion joue le régisseur dans les coulisses qui userait de son pouvoir pour se taper les petites mains et les seconds rôles prometteurs. Il fait même des promesses de composition spéciale pour Alayne, sans doute parce qu'il rêverait de devenir auteur et metteur en scène de sa pièce là où il est soigneusement cantonné à une rôle de subalterne : 

 

"Autant que vous le sachiez, je suis en train de composer une chanson nouvelle. Une chanson si suave et si triste qu'elle fera fondre votre coeur lui-même, ce glaçon. La rose du talus, je compte l'intituler. Il y est question d'une jouvencelle née de la main gauche et si belle qu'elle ensorcelait tous ceux dont les yeux se posaient  sur elle."

 

 "Rose du talus" traduit "roadside rose" - "la rose du bord de la route". Le barde joue ici au prince ménestrel, ce qu'était Rhaegar, celui qui faisait pleurer d'émotion les jeunes gens et les séduisaient ainsi, et qui avait justement "erré" sur les routes du Conflans avec une de ses groupies, groupie peut-être ramassée sur la route entre Port Real et Winterfell. Au passage, on a bien une jolie allusion à Lyanna Stark, comme rose de l'hiver, mais aussi à ce que pourrait être une part du réel "Coeur de l'Hiver" : une rose laissée sur le "bord de la route", séparée de son "prince promis" par des murs de glace et de neige, et devenue elle-même "Vierge de neige glacée" errante (ce qui rappelle aussi la légende de la Reine de la nuit, la femme cadavre qui erre au nord du Mur dans la légende du Roi de la nuit). "Rose du bord du chemin" pourrait aussi désigner les prostituées, ces amantes de passage offertes à tous les hommes, celles qu'on prend et qu'on jette : pour Marillion, c'est une manière de rabaisser Alayne qui l'a rebuté, sous prétexte de la célébrer. Pour GRRMartin, ce serait une manière de suggérer au lecteur de s'intéresser aux "putes", à leur destination et aux similitudes de leurs histoires avec celle des princesses et des reines. Par le plus grand des hasards, c'est précisément sur le bord de la route que Tyrion avait trouvé sa première épouse Tysha, que Tywin Lannister avait condamnée à être violée par toute sa garnison puis par Tyrion lui-même. Sansa cherche son prince charmant, Tyrion sa princesse. 

 

J'aimerais mieux plutôt qu'on me remarie à Tyrion.

 

... pense Sansa qui cherche un moyen d'échapper à Robinet chéri, avant que Marillion n'apparaisse.

 Marillion ignore sans doute jusqu'à quel point sa proposition indécente est lourde de sens pour l'histoire de Sansa Stark, et nous verrons là l'art de GRRMartin pour donner aux mots prononcés par ses personnages une plus grande portée qu'il n'y parait. 

 

 La gloire promise par  Marillion contient une menace (bien consciente de la part du chanteur, cette fois): en effet, les autres chansons qualifiées de "sweet and sad" ("suaves et tristes") ailleurs dans la saga, ne parlent que de morts tragiques de dames et/ou de leur chevalier servant. On est ainsi fondé à penser que le barde annonce à sa proie, avec tout le mauvais esprit dont il est capable, une fin analogue à celle des héroïnes de chansons : une chute mortelle du haut d'une tour, puisque généralement, c'est la manière dont finissent les princesses de chansons tragiques. Comme il s'adresse à Alayne, la fille bâtarde de Littlefinger, Sansa a le bon goût de répliquer en pensées qu'elle est une Stark de Winterfell... et de réagir comme Arya : une Stark de Winterfell ne se jette pas du stupide haut d'une stupide tour; et là, l'honnêteté nous oblige à préciser que justement, dans une des chansons de Bael de Barde, racontée à Jon Snow par la sauvageonne Ygrid, une princesse Stark se jette bien du haut d'une tour après la mort de son ancien amant de la main de son propre fils. Cela signifie que l'ambiguïté des Stark et les zones d'ombre de leur histoire sont une réalité. Si Sansa a eu la tentation plus d'une fois de se jeter du haut d'une tour lorsqu'elle était prisonnière des Lannister au Donjon Rouge, quand elle se prenait pour une héroïne de chanson, jamais elle n'a franchi le pas, empêchée à chaque fois par Sandor Clegane, le Limier.

 La réplique de Sansa à Marillion reste donc une pensée et ne franchit pas ses lèvres, et le contexte pourrait lui ajouter un tout autre sens que celui qu'elle y place : 

 

"Il est question d'une jouvencelle née de la main gauche (="baseborn" en vo) (...)"

 Je suis une Stark de Winterfell, mourait-elle d'envie de lui asséner. Mais elle se contenta de hocher du chef et se laissa escorter par lui jusqu'au bas de la tour et le long d'un pont.

 

 Voilà, au pied de la lettre, Sansa est en train de dire que la lignée des Stark de Winterfell est une lignée bâtarde. C'était déjà elle qui - dans le tome 1 A Game Of Thrones - avait permis à Eddard Stark de comprendre que les enfants officiels de la reine Cersei et du roi Robert n'étaient pas de Robert. La bâtardise des Stark pourrait venir d'une "contamination" du sang du "loup bâtard", mais Joffrey, Tommen et Myrcella sont des bâtards de la reine et non du roi. Autrement dit, notre princesse ancienne qui en pinçait pour son bâtard de roi (mettons Gendry), se serait retrouvée forcée d'épouser un bâtard de reine (Joffrey), dont le père aurait été de "basse" extraction (basse par rapport au "roi", comme lord Baelish l'est par rapport aux Arryn, par exemple).

 

 Mieux, dans ce lointain passé, cette "jouvencelle à la beauté ensorcelante" sortie de l'imagination de Marillion pourrait être en fait un jeune homme dont la beauté séduisait toutes les filles, comme Joffrey séduit Sansa au début, ou comme le chevalier Loras Tyrell (qui n'est pas un bâtard mais un chevalier qui triche et ment à l'occasion), ou plus encore comme Tyrion pressent le potentiel de Griff le Jeune. Tous ces jeunes et brillants "princes" conservent une part enfantine dans leur apparence qui fait les traits moins nettement marqués et facilite la confusion avec les jeunes filles. 

 La "roadside rose" - "rose du talus" - peut d'ailleurs se lire autrement que je ne l'ai fait : dans une des visions de Daenerys à l’Hôtel des Nonmourants, le bâtard Jon Snow est identifié comme la rose bleue qui s'épanouit dans un mur de glace et embaume l'atmosphère. De plus, ceux qui ont l'habitude de sillonner les routes en dormant sur le bord du chemin et en louant leur bras, leur épée et leur vie au plus offrant, comme des prostitués, ce sont les chevaliers errants. Du genre que croise la preuse Brienne lorsqu'elle est en quête de Sansa, et qu'elle se fait elle-même chevalière errante (par effet d'ironie, pour ne pas nommer Sansa, Brienne prétend qu'elle cherche "sa soeur", dont on lui dit qu'à errer sur les routes elle n'est sûrement plus vierge à présent). Ou du genre de Duncan le Grand, héros d'une série de courts romans qui se déroulent à Westeros, un petit siècle avant la saga. Et de nouveau, nous voyons émerger l'image d'un Blanc-Neige dont les bardes et leurs chansons auraient transformé l'histoire pour se conformer aux attentes d'un auditoire pour lequel la fleur qu'on cueille est forcément une femme et le cueilleur un homme. Pourtant, dans l'histoire de Jon Snow, c'est toujours lui qui se fait cueillir, en particulier par Ygrid qui le dépucelle (et lui sauve ainsi la vie), dans le tome 3 A Storm of Swords. Par ironie, le prince Rhaegar pourrait bien s'être fait lui aussi cueillir par Lyanna Stark sur les routes du Conflans et ne pas du tout l'avoir enlevée ! 

 Dans ce cadre, la "roadside rose" devient l'adversaire des "trois fils de la Corneille" (c'est dans la suite de l'analyse que j'étudierai les liens symboliques étroits entre Lysa et ce que j'appelle "la Corneille"), mais aussi celle dont ils convoitent le parfum, ou la force, selon le point de vue qu'on préfère. Et la "princesse promise" est celle qui vient tenter de le libérer... à moins qu'en vrai elle n'ait commis une trahison et ait choisi une couronne à la place de la rose. Il y a chez Sansa une ambiguïté qui se manifeste pleinement dès le tome 1 A Game of Thrones, lors du tournoi de la Main, alors que séduite par le Chevalier des Fleurs Loras Tyrell, qui lui a offert une rose rouge au moment des joutes, elle demeure en même temps éblouie par son prince Joffrey qui la régale au banquet du soir, dans le même chapitre. Et nous avons déjà vu que derrière Joffrey il y a la venimeuse Cersei, et derrière Loras se trouve la piquante Reine des épines, Olenna Tyrell. 

 

 

- LA REINE-MÈRE BARRAL -

 

 Marillion conduit donc Sansa à celle qui veut sa peau... pour l'offrir à sa progéniture. Non, ce n'est pas Jeyne Poole qu'on porte à l'écorcheur lord Roose Bolton pour qu'il la donne à son bâtard, mais ça se passe quand même sur la grande scène de Winterfell - pardon, des Eyrié. 

 

 Depuis son arrivée, la grande salle des Eyrié était toujours restée fermée. Pourquoi sa tante l'avait-elle ouverte ? En temps normal, elle préférait le confort de sa loggia ou l'atmosphère chaude et douillette de la salle d'audience de Lord Arryn, qui regardait sur la cascade. 

Deux gardes en manteau bleu ciel flanquaient, pique au poing, les portes de bois sculpté de la fameuse salle."Nul ne pénètre, tant qu'Alayne se trouve avec lady Lysa", leur annonça Marillion. 

 

 Dans cette grande salle, dans le tome 1 A Game Of Thrones, s'est tenu le premier procès de Tyrion - époux de Sansa. Le parallèle est d'ailleurs intéressant, puisqu'à ce moment-là, Tyrion était accusé par Catelyn de la tentative de meurtre sur Bran Stark - promis d'une certaine manière à la royauté dans le monde des Morts et dont on a vu les parallèles avec Robert Arryn - et Lysa Arryn en avait rajouté une couche en l'accusant du meurtre de lord Arryn, Main du Roi et suzerain du Val, une des Sept Couronnes (et donc roi en son propre royaume) : on était dans ce cas-ci en pleine répétition générale du procès pour régicide suivant la mort du roi Joffrey, où Cersei serait accusatrice et Tyrion à nouveau accusé (à tort), avec cette fois pour complice son épouse Sansa Stark (absente du procès, elle, puisqu'enlevée par Littlefinger).

 Si Sansa imagine d'abord - et le lecteur avec elle, vu qu'elle semble porter irrémédiablement malheur aux méchants fils de reines - qu'elle va devoir répondre de la crise violente du petit lord Robert Arryn, suzerain légitime du Val, il y a cependant une notable différence entre les procès vécus par Tyrion et la confrontation vécue par Sansa : Tyrion a un public nombreux à chaque fois, alors que pour Sansa, c'est le huis clos. A mon sens, c'est encore une manière de marquer la mort de Sansa Stark, quand Tyrion, lui, échappe justement toujours à cette mort en tant que Lannister (l'acharnement de Cersei à le faire traquer après son évasion est en creux une manière de le rendre bien vivant ; mais malgré ce qu'elle en dit, elle se désintéresse totalement de Sansa qui a pourtant été accusée d'avoir tué Joffrey). Sansa Stark est ici "jugée" comme le seraient les mortels descendus aux Enfers : elle devra notamment renoncer à son nom Stark et prendre l'identité d'Alayne Stone, ce qui sera concrètement marqué dans les tomes suivants, lorsque les chapitres consacrés à son point de vue porteront le titre "Alayne", contrairement à Tyrion qui - s'il cache son identité sous des noms fictifs - s'ingénie à révéler théâtralement sa véritable identité (à Griff le Jeune, notamment) ou bien est directement identifié comme Tyrion Lannister, même par des gens qu'il n'a jamais vus de sa vie (comme la Veuve du Front de mer à Volantis, et même Jorah Mormont).

 

  Une fois que Marillion a barré les portes de l'intérieur, refermant le piège, Lysa apparaît, en majesté, telle une Cersei Lannister d'outre-tombe :

 

Lady Lysa occupait l'estrade, dans une cathèdre de barral sculpté, seule. A sa droite se dressait un second fauteuil, plus haut que le sien, sur le siège duquel étaient empilés des coussins bleus, mais lord Robert n'y trônait pas.

(...) Lady Lysa s'était parée d'une robe de velours crème et d'un collier de saphirs et de pierres de lune. Elle avait fait coiffer sa chevelure auburn en une grosse natte qui lui balayait une épaule. Elle ne bougeait pas de sa cathèdre, rouge et bouffie sous la peinture et la poudre qui la barbouillaient, les yeux fixés sur sa nièce qui approchait. Dans son dos, était suspendue au mur une immense bannière aux lune-et-faucon de la maison Arryn, crème et bleu.  

 

 Lysa Arryn trône donc en majesté, à l'instar de Cersei, mais pas sur ce qui semble le véritable trône, celui réservé au souverain. À la place, Lysa Arryn est sur le siège voisin, un peu plus bas, en bois de barral.

 C'est le moment d'approfondir cette histoire de barral, avant que le combat entre les deux championnes ne s'engage pleinement. 

 Lysa - avec sa face rouge et son maquillage qui lui fabrique comme une sorte de masque mortuaire - ses vêtements blancs et son immobilité sur le siège de barral apparaît sans équivoque comme l'antique barral à face au centre du bosquet de jeunes guerriers ou guerrières représentés par les "minces" colonnes. Les colonnes sont elles-même dépourvues de face, ce qui est normal en soi mais permet, dans le contexte du chapitre, de les rapprocher autant de jeunes barrals sans faces que des Autres (décrits comme "faceless" - "sans-visage" - dans le prologue du tome 1 A Game of Thrones), et donne à Lysa cette dimension de souveraine et gardienne des ombres des morts, des fantômes. 

 

(...)Sansa remonta le tapis de soie bleue que bordaient des rangées de piliers cannelés minces comme des lances. Le sol et les parois de la grande salle étaient revêtus d'un marbre d'une blancheur laiteuse et veiné de bleu. Des fusées de jour livides tombaient des fenêtres étroites en arceau qui ponctuaient le mur est. Entre chaque fenêtre étaient fichées des torches dans de hautes appliques de fer, mais aucune n'était allumée. Le tapis feutrait les pas de Sansa. Le vent, dehors, poussait des hululements solitaires et glacés. 

 Au sein de tous ces marbres blancs, les rayons du soleil eux-mêmes prenaient un air glacial..., mais bien moins glacial que celui de sa tante.

 

 GRRMartin emploie le mot "slim" pour qualifier ces colonnes, qui sert également principalement pour décrire des femmes dotées d'une certaine force physique et/ou de caractère (Osha, par exemple), des adolescents, des épées et des lances; l'Autre tué par Sam était ainsi qualifié "sword-slim". Cela permet de rapprocher ces colonnes d'une garde armée : la reine est bien entourée et on comprend qu'elle n'ait pas besoin que les vrais gardes - ceux en-dehors de la salle - y soient présents. La couleur blanche dans ce décor neigeux et glacé renforce la position dominante de Lysa, comme si le froid émanait directement d'elle pour contaminer tous les environs.

 Au passage, je verrai dans ce coeur glacé des Enfers une petite référence au coeur de l'Enfer chez Dante : le diable trône, ses ailes diffusant des vents proprement glaciaux et dévorant un trio de pêcheurs, ceux qui ont commis les crimes les plus graves : régicide et parricide. 

 Si les couleurs sont proprement "barraliennes", il nous faut cependant remarquer que les barrals dans la saga ne sont ordinairement pas réputés pour diffuser du froid. Dans le tome 5 A Dance with Dragons, au plus fort de la tempête de neige dont Winterfell semble être le centre, le bois sacré où trône l'antique barral conserve au contraire une certaine douceur qui empêche le froid extrême de le gagner; et selon le légendaire des Fer-Nés, c'est à la dragonne des mers Nagga que le Roi Gris aurait pris le feu pour chauffer son palais, et les restes de cette dragonne ne seraient rien d'autre que les "os de Nagga", un grand bosquet de barrals dont il ne reste plus que les immenses troncs. Mais cette contradiction apparente n'en est peut-être pas une : on trouve en effet au centre du Mur, à Fort Nox, un très vieux barral qui pourrait tout autant avoir conservé sa chaleur et sa vie malgré la glace qui l'entoure, qu'être la "clé de voûte" qui diffuse le froid dans le Mur et maintient son coeur glacé. Au pied même du barral de Winterfell se trouve le seul étang d'eau froide alors que l'eau est chaude dans tous les autres.

 

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 D'autre part, si je ne l'ai pas encore souligné, peut-être certains d'entre vous s'en seront fait la réflexion : les couleurs de Blanche-Neige portées par Alayne/Sansa (blanc de neige, rouge des joues, et cheveux noirs) sont également celles d'un barral, mais un barral aux branches couvertes de corbeaux noirs ("raven") au lieu des feuilles rouges, comme l'est celui de Corneilla ("Raventree", 'Arbre-aux-corbeaux' en anglais), le château seigneurial des Nerbosc dans le Conflans, qui se couvre de corbeaux chaque soir. Le barral de Corneilla est mort et en voie de pétrification. 

 Sansa cache sa couleur naturelle auburn sous la teinture noire d'Alayne (dans le tome suivant - mais pas encore ici - il sera précisé que ça donne à Alayne des cheveux marrons et non pas noirs, ce qui permet de montrer à nouveau par des détails concrets une évolution littéraire et symbolique du personnage). Cela poursuit à mon sens la métaphore d'une Sansa ensevelie sous le manteau de la mort et représentée par "ce glaçon" d'Alayne, pour reprendre l'expression de Marillion. Noir sur rouge, rien ne bouge !

 Avec ses cheveux auburn, Lysa semble quant à elle rester dans les couleurs des barrals vivants - bien que comme le remarque Catelyn dans le tome 1 A Game of Thrones, ce soit la seule chose qui n'ait pas changé chez Lysa, tout ce qui faisait la jeune et jolie demoiselle qu'elle était ayant complètement disparu. Le rouge de sa chevelure pourrait donc jouer le même rôle que les corbeaux noirs de Corneilla : un être qui s'accroche encore à un filet de vie mais qui est déjà irrémédiablement marqué par la mort. Une mère qui donne encore le sein à son fils de huit ans, mais dans le même temps l'empoisonne en l'empêchant de quitter le nid et voler de ses propres ailes.

 

 Si la "reine" Lysa représente bien un barral en voie de pétrification, la conservation de son "feuillage rouge" permet également de la rapprocher des barrals vivants dont le même feuillage rouge dissimule à la vue des nuées de corbeaux ("raven") noirs qui n'hésitent pas à attaquer, comme on le voit lorsque Sam, Vère et son bébé cherchent à passer au sud du Mur et que des nuées d'oiseaux s'en prennent aux morts animés qui les traquaient.

 

 Sam entendit les sombres feuilles rouges du barral bruire et s'entre-chuchoter des choses en une langue inconnue de lui. (...) Des corbeaux ! Ils se trouvaient dans l'arbre-coeur, perchés par centaines, par milliers, sur ses branches à la blancheur d'os, à épier entre les feuilles. Il vit leurs becs s'ouvrir pour crier, il vit se déployer leurs noires ailes. Il les vit, stridents et furieux, fondre en nuées battantes sur les créatures. 

 (Sam III, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Le barral - décrit au début du chapitre sus-cité comme pourvu d'une bouche géante (garnie) - se comporte comme une mère ogresse qui procurerait nourriture et abri à ses enfants, les oiseaux noirs, avant de se servir d'eux comme d'une arme. 

 On commence alors à soupçonner que Lysa a aussi envoyé ce matin-là au jardin son Robinet Chéri en première ligne, afin qu'il s'interpose entre Sansa et Littlefinger, et revendique la demoiselle avec le château; à tout le moins, si elle ne l'a pas envoyé dehors, elle l'a laissé sortir dans la neige et le froid, "sans gants", en prenant le risque de la crise ou de la maladie, ce qui serait proprement incompréhensible de la part de cette mère protectrice à l'excès - dont on sait qu'elle a observé la scène - si l'enjeu n'était pas Petyr Baelish. 

"Il est à moi", proclame Lysa. 

J'ai déjà assez longuement évoqué le petit Robert comme un petit oiseau empêché de voler hors du nid dans un des articles précédents, je ne reviens donc pas dessus. Plus tard, ce n'est pas un garde quelconque, ni une servante, ni même le mestre, que Lysa a envoyé chercher Sansa pour la conduire à elle, mais son second oiseau favori, le chanteur Marillion, qui ne se prive pas de "chanter" la mort de sa proie. Le troisième oiseau (Littlefinger) ne surgira pas directement d'elle à première vue, mais par la "porte du seigneur" et sans qu'elle s'y attende; or la "porte du seigneur" est également une métaphore sexuelle pour désigner le vagin : autrement dit, Littlefinger est bien lui aussi mis sur le même plan symbolique que Marillion et Robinet chéri, il est le troisième petit oiseau sorti des jupes de sa mère, ce qui n'est pas sans rappeler une boutade que lance Jaime Lannister à Catelyn qui vient le délivrer de sa prison de Vivesaigues, sur les antiques Rois de l'Hiver qui auraient eu l'habitude de se cacher sous les jupes de leur mère.

 

 En renfort de ce parallèle entre Lysa et l'énorme barral d'au-delà du Mur dont j'ai parlé plus haut, non seulement Lysa a visiblement grossi et n'est plus la jeune fille mince que Catelyn avait connue jusqu'à l'adolescence, mais encore, elle est une mère nourricière au téton "rouge" sur un sein "blafard" ("pale" dans le texte original, une couleur qui se rapporte dans la saga aux vers de tombes et aux racines de barrals; "lord pale" est une des manières dont le petit Bran nomme le vervoyant Freuxsanglant incrusté dans les racines de son barral, sous terre) qui "chuchote" ("whisper" dans le texte) à l'oreille de son enfant-poupée : 

 

"N'aie pas peur, mon bébé chéri, lui chuchota-t-elle. Maman est là, il ne peut rien t'arriver de mal." Ouvrant son déshabillé, elle en extirpa un lourd sein blafard à bout rouge, le marmot s'en saisit avec avidité et, la face enfouie contre la poitrine de sa mère, se mit à téter, pendant qu'elle lui caressait les cheveux. 

 (Catelyn VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

  Si l'arbre de Corneilla ne semble plus nourrir personne, mort et desséché qu'il est, la métaphore de la mère nourricière est cependant bien présente et paraît même au centre de la très longue querelle qui oppose les Nerbosc ("Blackwood", "bois noir" en anglais) seigneurs de Corneilla, aux Bracken leurs voisins et adversaires immémoriaux : parmi les terres disputées entre les deux familles, figurent en effet deux collines appelées les "mamelons de Barba (Bracken)" qui furent attribués aux Nerbosc lorsque le roi Aegon IV Targaryen délaissa sa maîtresse Bracken pour prendre une Nerbosc (par le plus grand des hasards, le fils né d'Aegon IV et Melissa Nerbosc n'est autre que Freuxsanglant, le vervoyant qui sert de mentor à Bran Stark dans sa grotte et que Bran considère comme la Corneille à Trois Yeux). Les "Mamelons de Barba" furent renommés les "Mamelons de Missy", diminutif de Melissa.

 D'autre part, les Nerbosc accusent les Bracken d'avoir empoisonné le barral et de l'avoir ainsi tué. Des poisons, il y en a de différentes sortes dans la saga : l'étrangleur, qui réduit au silence et coupe le souffle; les "larmes de Lys", qui est incolore, inodore et sans saveur et tue en prenant l'apparence d'une gastro-entérite; mais une réflexion de Cersei faisant la leçon à Sansa, qui vient d'avoir ses règles, pourrait nous mettre sur la voie de ce qu'a pu être cet empoisonnement :

 

- Tout le monde veut être aimé.

- Je vois que la floraison ne t'a pas rendue plus brillante, lâcha Cersei. Permets-moi, Sansa, de partager avec toi un rien de science féminine, en ce jour très particulier. L'amour est un poison. Un poison certes délicieux, mais qui n'en est pas moins mortel.

(Sansa IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Sansa a pourtant elle aussi largement raison : l'amour pour l'autre et le désir d'être aimé en retour - par une mère, un père, un partenaire légitime ou non, un fils ou une fille... - sont les principales motivations des différents protagonistes, marquées littérairement dès le premier tome par Jaime Lannister poussant le petit Bran dans le vide au nom de son amour pour Cersei, et contre son tout premier réflexe de le secourir.

 

 "Ta main, dit [Jaime], avant que tu ne tombes."

 (...)

"Ce que me fait faire l'amour, quand même !" lâcha [Jaime] d'un air écoeuré. Puis il poussa Bran.

 (Bran II, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Cela signifie-t-il que dans le lointain passé et à l'origine de leur inimitié, il y eut un amour entre Nerbosc et Bracken ? Entre le corbeau Nerbosc et l'étalon Bracken ? Un Bracken a-t-il été le chevalier servant - le chien - d'une Nerbosc ? Ou l'a-t-il au contraire violée ? Etait-ce un amour sans espoir ? Il ne m'est pas possible de répondre actuellement à cette question, mais je soupçonne une histoire qui ressemble à la chanson qu'imagine composer Marillion sur une certaine "rose de talus" qui suscitait amour et désir mais dont le coeur restait de glace... ou de pierre. Comme Cersei qui utilise ses amants successifs à ses propres fins.

 Ajoutons à cela que le thème du chevalier servant d'une belle oiselle se retrouve également assez subtilement suggéré du côté des Royce, dont le nom est à rapprocher de la rose (en vieil anglais, on dit "royce" pour "rose"), comme celle offerte par Loras Tyrell - le chevalier des Fleurs - à Sansa Stark, ou celles offertes par Rhaegar Targaryen à Lyanna Stark. Dans le tome 4 A Feast for Crows, Sansa cachée sous l'identité d'Alayne Stone, se souvient du passage de lord Yohn Royce avec son fils Waymar (le tout premier mort de la saga, victime des Autres, dans le Prologue du tome 1 A Game of Thrones) à Winterfell : elle avait été amoureuse du fils qu'elle voyait comme une incarnation des vaillants chevaliers de chansons. Ce souvenir lui fait alors hésiter à se jeter aux pieds de lord Yohn Royce et profiter de sa venue aux Eyrie pour lui révéler son véritable nom et se mettre sous sa puissante autorité, en comptant justement sur sa réputation de loyauté et l'idée qu'elle se fait du seigneur chevalier protecteur. Durant son bref séjour aux Eyrie, Yohn Royce ne fera effectivement pas mentir cette réputation, mais Alayne Stone ne se dévoilera pas comme Sansa Stark. 

 

˜˜

 

 Le barral en voie de dessèchement est donc assoiffé - d'amour à ce qu'il paraît - mais à défaut, il s'abreuve de mensonges et de poisons aussi délicieux que les vins de la Treille : Lysa comme Cersei abusent en effet toutes les deux du vin, ce qui a pour effet de les faire grossir, ou plutôt "enfler", en plus de les empoisonner à petit feu. La consommation qu'en fait Cersei dans le tome 4 A Feast for Crows accompagne le grandissement de sa folie paranoïaque et devient une part de sa déchéance morale, physique et sociale : mêlé à toutes ses manigances, le vin est symboliquement l'instrument de sa chute, comme il symbolise également la chute de Tyrion qui va jusqu'à exprimer son désir de mourir noyé dans le vin. Histoire de bien souligner le lien entre le vin, la déchéance et la mort, c'est tout tassé dans un petit tonneau que Tyrion est livré directement dans le cellier de maître Illyrio, au début du tome 5 A Dance with Dragons. Et c'est dans le même chapitre qu'il lâche un moment sa coupe pour cueillir des champignons vénéneux, dans le jardin du même Illyrio.

 De la même manière, le vin bu par Lysa avant sa confrontation avec Sansa semble responsable de ses propres aveux et par là-même de la nécessité où Littlefinger se trouve de la tuer : 

 

 C'est qu'elle est ivre, ou qu'elle est folle ? (...)

Littlefinger se rapprocha. "Tu as encore touché au vin ? Tu ne devrais pas te montrer si bavarde. Nous ne tenons pas à ce qu'Alayne en sache plus qu'elle ne devrait, n'est-ce pas ? Ou Marillion ?"

 

 

 Si Cersei n'est jamais métaphorisée en barral aussi clairement que Lysa, on a cependant déjà relevé de nombreux parallèles entre elles, et j'évoquerai ici brièvement le chapitre du "Bal de la reine" : le "Bal de la reine" est une grande salle d'apparat du Donjon Rouge, moins prestigieuse que la salle du trône ou que la grande salle de la tour de la Main, mais où les reines consorts peuvent recevoir et donner des fêtes en "petit" comité ("petit" relativement aux autres salles où le faste et le pouvoir royal au masculin s'exhibent); la reine Cersei y a notamment présidé un festin donné pour les mères, les épouses et les filles de seigneurs et chevaliers engagés dans la bataille de la Néra, la nuit de cette bataille. Elle y était vêtue entièrement de blanc, les joues rougissant au fur et à mesure du vin bu, et avait livré une joute symbolique contre Sansa - qui occupait la place d'honneur à ses côtés comme fiancée de Joffrey - la menaçant de mort par le bourreau Ilyn Payne armé de l'épée Glace. Cersei avait cependant fini par quitter la place, laissant Sansa seule reine des lieux (à rassurer les convives présents et prendre des décisions) avant que celle-ci ne les quitte à son tour pour s'enfermer dans sa chambre, en haut de sa tour, sur les conseils murmurés de Dontos, le chevalier déchu devenu bouffon et manipulé par Littlefinger (au passage, si Cersei n'a pas trois fils, elle a trois "monstres" qui gravitent autour de Sansa : Joffrey, Ilyn Payne et le Limier, tous trois réunis dans le tout premier chapitre consacré à Sansa, où ni Jaime ni Tommen n'apparaissent alors qu'ils sont bien présents dans le convoi royal).

 

 "Que chacun se lève en l'honneur de Sa Grâce, Cersei Lannister, reine régente et Protectrice du Royaume !" proclama l'intendant royal.

Aussi neigeuse que les manteaux de la Garde était la robe immaculée dans laquelle celle-ci fit son entrée. (...) Le blanc lui conférait un merveilleux air d'innocence, un air presque virginal, mais ses joues étaient comme piquetées d'infimes rougeurs. 

 (Sansa V, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Cersei ne porte pas une touche de bleu, mais le vert des émeraudes et de ses yeux s'avive et flamboie dans un parallélisme suivi avec le vert meurtrier du feu grégeois ("wildfire" - "feu sauvage", plus exactement) utilisé lors de la Bataille de la Néra. Le vert chez Cersei est un équivalent littéraire du bleu glacé des Autres, ne serait-ce que parce que comme le feu, la glace "brûle", ou comme un bête fauve elle mord. Le feu grégeois étant principalement décrit par une abondance de métaphores animales - qu'on retrouve jusque dans son nom original - il se comporte littérairement comme la glace : il brûle et mord. Toute la scène du Bal de la reine peut alors se lire comme la même scène qui oppose Sansa et Lysa, mais déplacée dans un lieu et un contexte différents, malgré que le fond du propos soit identique.

 Par ailleurs, il y a une autre scène où Cersei est assimilée à une reine glaçante - qui fait "geler les roses" (sic) - en présence de son fils le roi Tommen et de sa bru Margaery Tyrell, alors que Tommen vient de montrer quelques velléités pour grandir et s'émanciper à son niveau en s'entraînant dans la cour du Donjon Rouge à courir la quintaine, un exercice spécial pour les chevaliers et futurs chevaliers (le jeu consiste à frapper avec une lance un mannequin pivotant sans prendre dans la tête le retour de bâton) : 

 

 "Tommen will be the champion, the champion, the champion."

 "When he is a man grown," said Cersei.

 

 

  La confrontation entre la vieille reine et la plus jeune - entre Blanche-Neige et sa marâtre, ou entre Sansa et Lysa - s'inscrit donc pleinement dans l'imagerie et la mythologie propres à la saga, avec deux championnes qui portent la marque des oiseaux, des bêtes fauves, des barrals et autres végétaux, et des Autres. 

 

 

 

- LA REINE DANS L'ARÈNE : OEIL DE GLACE ET COEUR DE PIERRE -

 

 

 A présent que nous avons vu la reine des Enfers, il est temps de considérer ses armes de championne et l'arène dans laquelle elle descend jouter contre sa challengeuse.   

  J'avais composé un très long paragraphe pour analyser le trône vide - celui sur lequel la "reine" Lysa ne siège pas et qui fait bien partie du décor - mais comme il est plus généralement lié au personnage de la méchante reine, je le développerai dans l'article spécifiquement consacré, pour ne pas davantage alourdir celui-ci. 

 

 Avec Lysa, notre princesse Sansa réalise le cauchemar de Cersei : elle  est "plus jeune, plus belle" et lui ravit "tout ce qui lui est le plus cher", à savoir l'amour de Littlefinger, l'attention de Robinetchéri (le garçon se trouvera même en Sansa/Alayne une nouvelle maman), et enfin le désir de Marillion que Lysa s'emploie à nier exactement comme elle nie celui de Petyr :  

 

 "(...) Tu te figures que tu peux t'offrir n'importe quel homme dont tu as envie, parce que tu es belle et jeune, hein ? Ne va pas te figurer que je n'ai pas vu les regards langoureux que tu jetais à Marillion... Je sais tout ce qui se passe aux Eyrié, ma petite dame. Et j'ai aussi rencontré ton espèce avant, figure-toi. Mais tu t'es trompée si tu te figures que tes grands yeux et les sourires de catin te gagneront Petyr. Il est à moi."

 

 Le pouvoir d'attraction de Sansa est cependant mortifère pour les bêtes qui la convoitent elle ou son château : le jeune Robert est terrassé et son doudou détruit, et Marillion subira une condamnation à mort; plus tôt déjà, le roi Joffrey (fils de la reine Cersei) était mort par un poison que Sansa portait dans sa coiffure, et ser Dontos avait aussi payé de sa vie sa participation à l'enlèvement de la princesse prisonnière. On retrouve par ailleurs avec cette allusion aux grands yeux séducteurs de Sansa la légende du Roi de la Nuit, le lord Commandant de la Garde de Nuit séduit par une femme cadavre aux yeux bleus comme des saphirs, qu'il avait ramenée avec lui à Fort Nox avant de soumettre la Garde à son joug. 

 

 

~~

 

 Les barrals mourants se dessèchent et se transforment progressivement en pierre, faute d'eau douce semble-t-il, et ce n'est donc pas un hasard si on retrouve cette Lysa barralisée dans la grande salle et non pas dans la loggia chauffée et avec vue sur la cascade (la seule vue depuis la grande salle, c'est sur le vide, quand on ouvre la Porte de la Lune, le troisième oeil, j'y reviendrai dans le 4e article) : Lysa offre alors un saisissant parallèle avec lady Coeurdepierre - sa soeur Catelyn revenue d'entre les morts - dont nous ferons justement la connaissance dans l'épilogue du tome 3 A Storm of Swords, le chapitre qui suit immédiatement celui que nous analysons ici, et dans lequel il y a d'ailleurs un Petyr pendu.

 Lady Coeurdepierre y sera la juge condamnant à mort un Frey pour avoir participé aux Noces Pourpres, au cours desquelles son fils aîné et héritier Robb Stark a été assassiné avec une partie de ses fidèles (dont P'tit Jon Omble, fils du géant Lard Jon, bras droit de Robb; leur blason représente un géant enchaîné). Lady Coeurdepierre ne prononcera pas un mot mais se contentera de regarder l'accusé :

 

Mais le plus terrible, c'était ses yeux. Ses yeux qui voyaient, ses yeux qui le voyaient, ses yeux qui le haïssaient.

(...) [Lim] se tourna vers la morte et demanda : "Votre avis, m'dame ? Il y a trempé ?"

Lady Catelyn ne le lâchait pas des yeux. Elle hocha simplement la tête.

(Epilogue, tome 3 A Storm of Swords) 

 

Et c'est ainsi qu'on pendit Merret Frey. 

 

"Je vous ai vue faire", dit lady Lysa.

 

 Juge, mais aussi oiseau-espion-geôlier. Lysa est une "watcher", terme employé dans la saga pour désigner les membres de la Garde de nuit, "to watch" signifiant autant garder qu'observer. Ce verbe est employé plusieurs fois dans le chapitre, à propos des serviteurs et de Littlefinger qui observent Sansa édifiant son Winterfell de neige; dans son chapitre précédent, Lothor Brune déclare que Littlefinger lui a demandé de "veiller" sur elle ("to watch", encore) et c'est ainsi qu'il la protège de l'agression de Marillion mais la surveille tout autant, une ambiguïté déjà présente avec Sandor Clegane et apanage des Nains dans le conte de Blanche-Neige. Enfin, "to watch" est bien employé pour Lysa, alors que Sansa s'avance vers elle. J'ai cité plus haut la version française, voici l'originale : 

 

She sat in the high seat watching her niece approach, her face red and puffy beneath the paint and powder.

 

 C'est ainsi que Sansa s'avance face à sa juge et rivale. 

 

 La grande bannière Arryn qui flotte derrière désigne clairement Lysa comme une championne entrant en lice et portant les couleurs qu'elle va défendre, en écho à Sansa qui revêt son "armure de courtoisie" (sic) pour se défendre et survivre. Cette "armure de courtoisie" est un véritable refrain dans tout l'arc narratif de Sansa, plus particulièrement encore durant son séjour à Port-Real, où elle apprend à s'en revêtir comme d'une seconde peau. Il n'est pas explicitement cité dans le chapitre, mais lorsque Lysa va apostropher Sansa arrivée au pied de l'estrade, celle-ci aura son geste caractéristique de "lissage de jupe" qui accompagne les moments où elle se donne une contenance avant d'entrer en lice, comme lorsqu'elle va plaider devant toute la cour pour la vie de son père, dans le tome 1 A Game of Thrones. Un moment où justement elle se répète que "la courtoisie est l'armure d'une dame". 

 D'autre part, le fait de choisir soigneusement les couleurs des vêtements renforce le parallèle entre Lysa et Cersei, mais si pour Lysa ce sont les couleurs Arryn, pour Cersei, c'est toujours ce qui rappelle le vert de ses yeux et la beauté de sa chevelure dorée : les vêtements sont liés à son physique et au désir de surpasser en beauté toutes les autres femmes, plus qu'à la représentation de sa maison (encore que la beauté et l'or sont censés être des caractéristiques des Lannister et qu'à ce titre on puisse voir Cersei comme une pure Lannister, de même que ses caractéristiques physiques identifient Daenerys comme une Targaryen). On la voit donc porter plus souvent du vert et des émeraudes que du rouge - la couleur de la bannière Lannister.

 

 Mais si Cersei met tant de soin à faire ressortir ses yeux, c'est en imitation de son père, afin de capter le regard de ses interlocuteurs et d'assurer ainsi sa domination. 

 

 Les yeux de Père, d’un vert pâle, presque translucide, et pailletés d’or, avaient toujours eu le pouvoir de vous désarçonner; ses yeux étaient capables de voir en vous, ils étaient capables de sonder tout ce qu’il y avait de faiblesse, d’inanité, de laideur au fin fond de votre être. Lorsqu’il vous regardait, vous saviez à quoi vous en tenir. 

(...)

Les yeux de lord Tywin sont fermés pour jamais, maintenant, songea Cersei. C’est dorénavant mon regard à moi qui va faire flancher tout ce joli monde, et c’est le froncement de mes propres sourcils qu’on va devoir craindre. Moi aussi, je suis un lion.

 (Cersei II, tome 4 A Feast for Crows)

 

  Cersei voudrait se servir explicitement de ses yeux et de son regard comme d'une lance : une arme qui "transperce" (mot du texte original traduit en vf par "capable de voir en vous") et "désarçonne" un adversaire (la traduction respecte bien le mot choisi par GRRMartin, ici). 

 Si la couleur des yeux de Lysa n'est pas évoquée, son regard, lui, l'est constamment dans le chapitre. En fixant Sansa, elle est dans le même registre qu'était le regard de Tywin pour ses enfants : un regard inquisiteur et tueur (et plus spécifiquement un regard d'oiseau, considérant comment les oiseaux dans la saga sont liés à la vue perçante, à l'espionnage, au sens de l'observation, aux murmures et se font tueurs à l'occasion, comme c'est illustré avec l'aigle du sauvageon Orell qui s'attaque à Jon Snow à plusieurs reprises et espionne les mouvements des éclaireurs de la Garde de Nuit pour le compte de Mance Rayder). Un regard capable de voir des vérités cachées et de s'instaurer en juge puis bourreau des âmes. Dans la réalité, cela en dit plus long sur l'écrasement subi par l'entourage familial de Tywin, et sur l'ombre dans laquelle il les maintenait, que sur sa propre clairvoyance, alors qu'il n'a jamais vu ni voulu voir l'inceste entre ses jumeaux, ni imaginé que la haine de son fils Tyrion irait jusqu'au meurtre. Tywin voyait loin, mais pas du tout de près. Il aurait peut-être gagné à être myope !

 

 Cette histoire d'oeil inquisiteur et tueur, on la retrouve ailleurs dans l'arc narratif de Sansa : Ilyn Payne, Justice du roi (le bourreau qui a exécuté Eddard avec Glace et dont la description le rapproche littérairement des Autres) et banneret des Lannister, créature de la reine Cersei dans les premiers tomes :

 

 Contre toute attente, le bourreau ne répondit que par un regard scrutateur et, sous ses yeux pâles, elle eut l'impression qu'il lui arrachait ses vêtements puis l'écorchait, la dénudait jusqu'au fond de l'âme.

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Notons que lord Roose Bolton avec ses yeux pâles couleur de neige sale est comparé explicitement à Tywin (par Jaime, lors de son séjour à Harrenhal dans le tome 3 A Storm of Swords), et lui-même reconnaît Ramsay pour son fils bâtard par ses yeux tout aussi pâles. Les Bolton - anciens adversaires immémoriaux des Stark devenus leurs vassaux avant la trahison de Roose envers le jeune Robb Stark - écorchent pour de vrai (de préférence ceux qui se prétendent des loups) et selon une sentence de Roose rapportée par Ramsay "un homme nu a quelques secrets, un écorché n'en a aucun". Paradoxalement, Ramsay et Theon se serviront de l'écorchement pour faire passer deux enfants pour Bran et Rickon, donc comme d'un masque à leur échec, et l'oeil perspicace de mestre Luwin ne se laissera pas abuser. Pourtant, il se pourrait bien que justement cette "peau de loup" des Stark cache une origine tout autre et un lourd secret, quelque chose comme un crime originel qui n'aurait pas été jugé.

 

 

~~

 

 

(...)Sansa remonta le tapis de soie bleue que bordaient des rangées de piliers cannelés minces comme des lances. Le sol et les parois de la grande salle étaient revêtus d'un marbre d'une blancheur laiteuse et veiné de bleu. Des fusées de jour livides tombaient des fenêtres étroites en arceau qui ponctuaient le mur est. Entre chaque fenêtre étaient fichées des torches dans de hautes appliques de fer, mais aucune n'était allumée. Le tapis feutrait les pas de Sansa. Le vent, dehors, poussait des hululements solitaires et glacés. 

 Au sein de tous ces marbres blancs, les rayons du soleil eux-mêmes prenaient un air glacial..., mais bien moins glacial que celui de sa tante.

 

 Le décor rappelle la forêt hantée enneigée et glacée, celle qui se situe au-delà du Mur et où sévissent les Autres quand la nuit vient : le marbre d'un blanc laiteux veiné de bleu correspond aux couleurs des Autres lors de leur première apparition sous forme humanoïde, dans le prologue du premier tome. Le froid intense qu'ils portent avec eux a la capacité d'éteindre les feux trop faibles, comme ceux des torches, par exemple; et la forêt se tait et se fige à leur approche. Mais si on oublie les couleurs, les rangées de colonnes peuvent rappeler les rangées des Starks défunts sous forme de statues de pierre, dans les cryptes de Winterfell; s'ils n'ont pas de lances, ils ont des épées et l'air glacial. Nous avions vu dans les précédentes parties de l'analyse comment Winterfell se fondait dans les Eyrié : c'est toujours le cas ici.

 La mise en scène très "cheap", l'absence de lumière, de public, le tapis fait pour étouffer les sons servent à cacher aux yeux du monde les secrets indicibles du monde des morts. Dans le tout premier chapitre de la saga, au-delà du Mur de glace, les Autres tuent Waymar Royce à l'issue d'une danse macabre et les deux seuls témoins mourront sans pouvoir témoigner. Toute trace de Waymar est alors perdue et Benjen Stark parti à sa recherche se volatilisera à son tour. Nous retrouverons un écho de cette frontière entre morts et vivants à travers le récit fait par Jon Snow à Sam de ses rêves de Winterfell, et que j'ai évoqué dans le premier article, en y ajoutant la réflexion que se faisait Sam : "les vivants ne sont pas conviés aux festins des morts". Aux procès non plus, en fait.

 

Mais examinons de plus près le commencement de ce qu'on peut considérer comme une ordalie, un jugement rendu par deux champions ou championnes :  

 

Sansa s’immobilisa au pied de l’estrade et fit une révérence. "Madame. Vous m’avez envoyé chercher." Sous le tapage que faisait la bise se percevaient les accords moelleux que pinçait au fond de la salle Marillion.

"Je vous ai vue faire ", dit lady Lysa.

 

 La traduction évoque la "bise", mais le texte anglais se contente de "vent" ("wind"); d'autre part, toujours dans le texte original, le bruit du vent ne passe pas par-dessus celui de l'instrument de Marillion, mais Sansa perçoit les deux à égalité. Si le vent est associé aux oiseaux et en particulier aux corneilles, il l'est aussi aux Autres, ainsi qu'aux loups Stark (si on a un doute, je prendrai en exemple Vent Gris, le loup de Robb). Ils sont également les vents de l'hiver - d'Hiver ? - et avant tout le langage des "anciens dieux", celui des vervoyants et des barrals. Il est difficile de savoir pour le moment ce que représente ce vent qui souffle à l'extérieur : est-ce une image du loup bâtard séparé de sa princesse même dans la mort (et là, les murs glaciaux blancs et bleus rappellent le Mur ségrégatif) ?

 

Outside, the wind blew cold and lonely.

Le vent, dehors, poussait des hululements solitaires et glacés.

 

Si "ululement" est une liberté prise par le traducteur, on pourrait rapprocher cette "solitude du loup" de la scène des Noces Pourpres, au cours desquelles lord Walder Frey a prononcé une sentence de mort contre Robb Stark, sur fond "musical", alors que Vent Gris était enchaîné à l'extérieur de la grande salle de festin/procès. La Naine de Noblecoeur avait eu la vision de ce loup solitaire hurlant son malheur : 

 

"J'ai rêvé d'un loup qui hurlait sous la pluie, mais personne n'entendait son deuil"

(Arya VIII tome 3, A Storm of Swords)

 

"La jeune fille terrassant un géant féroce dans un château de neige" appartient en outre au même groupe de visions que décrit la naine. D'autre part, une des leçons d'Eddard Stark à Arya - qui lui reviendra en mémoire à plusieurs reprises - est que quand soufflent les vents froids de l'hiver, le loup solitaire meurt mais la meute survit. Cela présuppose que les vents froids et l'hiver ne sont pas le propre du loup mais qu'ils ont une autre origine, bien qu'ils soient à présent intimement et inextricablement liés.

 Dans la scène entre Lysa et Sansa il n'est donc pas possible de certifier que le vent est bien "l'esprit du loup". Sa "solitude" le suggère fortement, mais dans ce royaume des oiseaux, dans ce nid de faucon placé au-dessus du "Ciel", ce vent a tout autant à voir avec nos oiseaux de malheurs. Depuis le remariage de sa mère, par exemple, le jeune Robert fait l'expérience d'une solitude bien plus pesante qu'avant; de même, son infirmité a isolé Bran, mais cette solitude atteint son paroxysme dans la grotte où il développe ses pouvoirs de vervoyant. Par conséquent, le vent qui souffle à l'extérieur pourrait tout autant représenter le vervoyant solitaire qui convoite la princesse (image déjà présente dans ce barral de Fort Nox dont les branches paraissent vouloir saisir la lune), et par conséquent une menace supplémentaire pour Sansa, un redoublement du chant de Marillion, autant qu'un défenseur providentiel. 

 

 En tous les cas, mise d'emblée le nez dans son caca - pardon, les yeux sur ses actes - Sansa lisse sa jupe (comprendre qu'elle se met en garde) et pare le premier coup en s'informant de la santé du jeune Robert Arryn, et en tentant de minimiser sa responsabilité dans la destruction de la poupée; en d'autres termes, elle cherche à noyer le poisson. On se souvient que si au début déchirer la poupée n'était pas volontaire, à la fin, elle a tout de même violemment et gratuitement massacré cette poupée et planté sa tête sur les ruines du château de neige. Sansa n'est donc pas tout à fait honnête, ce coup-ci, et sa tante au regard perçant ne s'y laisse pas prendre. Mais c'est une autre vérité qu'elle attend : 

 

- Vous comptez me duper avec vos mines de sainte-nitouche ? riposta sa tante. Je ne parlais ni de Robert ni de sa poupée. Je vous ai vue l’embrasser."

[Sansa] eut l’impression que le froid devenait un peu plus vif, dans la grande salle. Que tout ce marbre des murs et du dallage, toutes ces colonnes s’étaient métamorphosés en glace. "C’est lui qui m’a embrassée."

 

La métaphore des murs et des colonnes transformées en glace confirme des points que j'ai soulevés précédemment, à savoir que la confrontation entre la jeune et la vieille reine s'inscrit dans la continuation de l'enterrement : elles sont ici à l'intérieur du tombeau de glace ; et Lysa, en donnant l'impression de faire chuter la température, est clairement apparentée aux Autres : elle est la reine-barral qui les utilise comme une épée glacée afin de rendre sa justice (et là, on pense à Glace, l'épée des Stark qui sert notamment à appliquer les sentences de mort). 

 Nous apprenons en même temps que ce qui a provoqué l'ire de Lysa et la convocation solennelle de Sansa, c'est le baiser de Littlefinger, dont l'évocation participe également à la sensation de refroidissement de Sansa : autrement dit, notre princesse s'est rendue au royaume des morts pour y chercher son "loup bâtard", mais au lieu de ça, elle a rencontré l'époux de la reine des Enfers qui lui a donné le baiser de mort. L'extension de la variation sur l'histoire de Blanche-Neige - avec le baiser qui se veut libérateur - mène à une variation sur le mythe d'Orphée cherchant son Eurydice, le rôle d'Orphée étant tenu par Sansa et celui d'Eurydice par le prince imaginaire de ses rêves et tous les personnages qui dans la saga vont l'incarner au moins momentanément, certains comme Sandor Clegane parvenant à sortir des Enfers au prix de la mort du Limier (par parenthèse, lorsque Sansa chante sa petite chanson au Limier lors de la bataille de la Nera, elle est comme Orphée qui par son chant dompte et apaise Cerbère, le chien gardien des Enfers).

 On peut d'ailleurs penser à la phrase récurrente de Daenerys "si je regarde en arrière, je suis perdue" comme à une allusion au mythe d'Orphée, qui ne doit pas se retourner pendant tout le trajet au cours duquel il guide Eurydice hors du monde des morts.

 

 L'accusation de Lysa sonne cependant l'heure de vérité ! Mais pas tant pour Sansa que pour elle-même. 

 

Jon said, "My lord father believed no man could tell a lie in front of a heart tree. The old gods know when men are lying."

(Jon II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Comme "watchers" les barrals ont cette capacité à faire confesser la vérité puisque leurs "yeux" voient la réalité des faits. On découvre ici que le rôle peut s'inverser : Sansa a bien dit la vérité - Littlefinger l'a embrassée - mais elle est si insupportable pour Lysa qu'elle exige alors un mensonge qui soit crédible, un mensonge de la part d'Alayne. 

 

Sansa recula d’un pas. "Ce n’est pas vrai.

- Où vas-tu ? Tu as peur ? Un comportement si dévergondé doit être châtié, mais je me montrerai clémente envers toi. Nous avons un souffre-le-fouet pour Robert, comme cela se pratique dans les cités libres. Il est de santé trop délicate pour essuyer lui-même les corrections. Je trouverai quelque fille du commun pour te suppléer toi-même sous les étrivières, mais, avant, tu dois confesser ton crime. J’ai horreur des menteurs, Alayne."

 

 Paradoxalement, Alayne est bien une menteuse, puisque ce personnage est une fiction, mais pas sur les faits reprochés, car Petyr Baelish a embrassé Sansa Stark, la fille de Catelyn Tully, et non pas Alayne. Et c'est bien Sansa Stark qui comparait devant Lysa, ainsi qu'on l'a vu précédemment et ainsi que notre reine glacée l'admet en convoquant le souvenir de Catelyn.

 Le déni de Lysa la pousse à se confesser elle-même, si bien qu'au lieu d'avoir une accusée face à sa juge, la juge descend à son tour dans l'arène pour y livrer son combat et le basculement a précisément lieu lorsque notre méchante reine se lève de son siège : elle n'est plus le barral qui trône au coeur de son royaume, mais une championne qui affronte une autre championne.

 

- J'étais en train de bâtir un château de neige, répondit Sansa. Lord Petyr m'aidait, et puis il m'a embrassée, tout à coup. Vous n'avez rien vu d'autre.

- N'as-tu pas d'honneur ? lui lança sa tante d'un ton acerbe. Ou me prends-tu pour une idiote ("fool", dans la version originale) ? (...) Je sais tout ce qui se passe aux Eyrié, ma petite dame. Et j'ai aussi rencontré ton espèce avant, figure-toi. Mais tu t'es trompée si tu te figures que tes grands yeux et les sourires de catin te gagneront Petyr. Il est à moi." Elle se leva. "Ils ont tous essayé de me le dérober. Mon seigneur père, mon mari, ta mère..., Catelyn surtout."

 

L'enjeu est Petyr... et le trône. 

Place à nos championnes pour une dernière danse !

 

A suivre dans la 4e et dernière partie

 

 

 

 

 

 



10/06/2016
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