Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

La dernière danse (Sansa 7, ASOS, 4e partie)

  

 

 

 

 

 

 

Quant à la reine, aussitôt de retour, elle alla s'asseoir devant son miroir et demanda :

 Miroir, gentil miroir, dis-moi, dans le royaume

 Quelle est de toutes la plus belle?

 

 Et le miroir répondit encore comme avant :

 Dame la reine, ici vous êtes la plus belle

Mais Blanche-Neige sur les monts

Là-bas, chez les sept nains,
Est plus belle que vous, et mille fois au moins!

  Quand le miroir eut ainsi parlé, la reine trembla de rage et de fureur et s'écria :

 - Il faut que Blanche-Neige meure, même si je dois y laisser ma vie!

 (Le conte de Blanche-Neige, les Frères Grimm)

 

 Mais je serai bien reine ?

— Reine tu seras, jusqu'à ce qu'en survienne une autre, plus jeune et plus belle, pour te jeter à bas et s'emparer de tout ce qui te tient le plus chèrement au cœur.

(Cersei III, tome 4 A Feast for Crows)

 

 

 

 Cet article est le 4e et dernier de la série analysant le chapitre Sansa VII du tome 3 A Storm of Swords. Il fait immédiatement suite à l'article intitulé La Catabase.

 Nous en sommes restés au moment où une lady Lysa barralisée se lève de son siège pour descendre dans l'arène à son tour et défendre son titre, en l'occurrence son partenariat privilégié (voire exclusif) avec l'oiseau moqueur aka Petyr Baelish. C'est bien la revendication il est à moi qui déclenche le mouvement de la "méchante reine" : 

 

 "(...)Mais tu t’es trompée si tu te figures que les grands yeux et les sourires de catin te gagneront Petyr. Il est à moi." Elle se leva.

 

 Et voici que s'avancent dans la lice pour un combat à mort, Sansa Stark et Lysa Baelish, Tully par la naissance et veuve Arryn. Acclamons-les bien fort avant que l'une d'elles ne quitte l'arène et prenne son envol !

 

 

 

- LA REINE CORBEAU -

 

 

  On a vu dans le précédent article comment Lysa incarnait la figure d'un barral en voie de dessèchement et aux allures d'ogresse assoiffée. Ses trois enfants-oiseaux font également d'elle une reine corbeau, une "raven queen", référence directe à la méchante reine du "Blanche-Neige" de Disney (dans une récente adaptation cinématographique du conte, la méchante reine s'appelle même Ravenna), mais qui reste totalement intégrée à la mythologie propre à la saga. 

 Dans le troisième tome A Storm of Swords, Catelyn écrit une dernière lettre à Lysa, depuis Vivesaigues, pour l'informer de la mort imminente de leur père, de son désir de pardon, puis elle se rend au Septuaire pour prier trois dieux en particulier : le Père, la Mère et l'Aïeule : 

 

 Après avoir confié la missive aux bon soins du mestre, Catelyn gagna le septuaire et y alluma un cierge devant le Père, en faveur de son propre père, un deuxième devant l'Aïeule ("the Crone") qui, la première, avait lâché un corbeau dans le monde en jetant un oeil ("peered") aux portes de la mort (le texte exact de la vo est "à travers la porte de la mort" - "through the door of the death"), et un troisième devant la Mère, à l'intention de Lysa et de tous les enfants qu'elles avaient l'une et l'autre perdus. 

 (Catelyn I, tome 3 A Storm of Swords)

 

 Selon Catelyn, "l'Aïeule a introduit le premier corbeau dans le monde, lorsqu'elle a regardé à travers la porte de la mort". Ici, Catelyn pense aux corbeaux qui servent à porter les messages, et invoque donc l'Aïeule pour que celui qu'elle envoie à Lysa arrive à bon port et pour que sa soeur réponde à son tour, si possible avant la mort de leur père, afin que celui-ci puisse partir en paix avant d'avoir franchi la "porte de la mort". La porte ici est explicitement liée à la mort, comme l'est la Porte de la Lune à travers laquelle Lysa va chercher à jeter Sansa, et au corbeau qui est lui revenu de cette mort. La juxtaposition avec la prière pour les enfants perdus laisse également planer une ambiguïté à propos de ces enfants (ambiguïté qui échappe à Catelyn, bien sûr), et du coup d'enfants du passé, ce qui rejoint une remarque que j'ai déjà faite dans un article à propos des Autres, à savoir le sacrifice d'enfants et le fait qu'un enfant aurait échappé à la mort promise, ce qui est bien le cas pour le petit Robert Arryn et les deux plus jeunes fils de Catelyn (Bran et Rickon). La prière de Catelyn exprimerait le désir latent d'un retour des êtres chers d'entre les morts, ce qui n'est pas sans rappeler l'expérience tragique de Daenerys cherchant à faire échapper Khal Drogo à la mort.  

 D'autre part, le verbe "to peer" - qui signifie "regarder" - n'est pas tout à fait synonyme de "to look" ni de "to watch". "To peer" implique une notion d'effort volontaire pour voir ce qu'il y a à voir, c'est un regard qui cherche la connaissance et "transperce" celui qui en est la cible, pour scruter au-delà de ce qui est a priori visible, comme l'illuste la séance de divination au Dosh Khaleen, dans le tome 1 A Game of Thrones, lorsque Daenerys se fait prédire l'avenir de l'enfant qu'elle porte  : 

 

As the smoke ascended, the chanting died away and the ancient crone closed her single eye, the better to peer into the future.

(...)

The one-eyed crone peered at Dany. "What shall he be called, the stallion who mounts the world?"

(Daenerys V, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Dans la théologie officielle de la religion des Sept, ces Sept représentent chacun un aspect d'une divinité unique, chacune des figures contenant des parts des autres; ainsi, comme reine-barral, Lysa n'est pas seulement Mère nourricière (et ogresse) mais aussi une figure d'Aïeule, qui libère les corbeaux sur le monde, mais les retient tout autant dans son royaume des morts lorsqu'ils doivent servir de messagers, et qui se mue en Guerrière ou Père justicier à l'occasion, comme c'est le cas dans sa confrontation avec Sansa. Et bien sûr, comme bourreau qui s'apprête à donner la mort, elle est également l'Etranger.

 

 "Crone" (= "Aïeule" dans la traduction française) en anglais désigne également la sorcière, ce qui nous renvoie donc à nouveau au personnage de la méchante reine de Blanche-Neige telle qu'elle a été interprétée par Disney : en effet, la méchante reine - très belle - a été affublée d'un compagnon animal, un corbeau, et lorsqu'elle prend sa nouvelle apparence, elle se transforme en vieille femme voûtée dont la silhouette rappelle celle d'un corbeau, tout noir car ses vêtements sont noirs. Au reste, lorsqu'elle est sous sa forme jeune, elle porte également une immense cape noire qui flotte derrière elle lorsqu'elle est en mouvement, ce qui lui donne un aspect aérien. Des ongles longs et pointus comme des serres complètent le portrait et préparent la future transformation. Si le texte du dessin animé est sans ambiguïté, l'animation est telle que la métamorphose en "crone" de la reine fonctionne davantage comme la révélation de ce qu'elle est véritablement, une fois qu'elle a retiré le costume illusoire de reine. C'est d'ailleurs une dimension qu'on retrouve dans le personnage de Mélisandre, souvent métaphorisé en oiseau, dont le rubis pourrait servir à cacher la véritable apparence (et pour le détail amusant, comme la méchante reine de Blanche-Neige, Melisandre a le visage en forme de coeur). La reine de la Belle au Bois dormant dessinée par Disney, reprend d'ailleurs les mêmes caractéristiques, mais porte des cornes à la place de la couronne. Des cornes qui préparent sa métamorphose en dragon. 

 Maggy la Grenouille, qui a fait à la jeune Cersei la prophétie que j'ai citée en préambule, est qualifiée de "crone" dans le texte original; les prophétesses du Dosh Khaleen que Daenerys enceinte va consulter sont également des "crones". Avant cela, elles étaient des reines, épouses de Khals (les rois guerriers chez les Dothrakis), et c'est à cet avenir qu'est promise Daenerys après la mort de Khal Drogo, et auquel elle échappe grâce au bûcher qui ne la brûle pas et qui permet la naissance de ses trois dragons. Une des prophétesses est d'ailleurs borgne comme Freuxsanglant (Bloodraven, "corbeau de sang" dans le texte original), le vervoyant qui initie le petit Bran Stark à la vervoyance et qui est désormais prisonnier sur son trône en racines de barral dans lequel il est en train de se fondre au fur et à mesure que le temps passe. 

 

 L'énorme barral enflé pourrait alors représenter l'ultime étape de la métamorphose d'une reine autrefois bel et majestueux oiseau - comme le faucon ou encore le cygne, qui a l'avantage d'être à la fois un animal ailé et de pouvoir voguer sur l'eau (Lysa, par sa naissance est une "truite" Tully, et par son mariage une "faucon" Arryn, ce qui fait d'elle un personnage littérairement marqué par une double nature, aquatique et aérienne). D'ailleurs, Cersei et Lysa sont toutes les deux au moins une fois décrites par leur cou blanc, mis en valeur par des pierres précieuses blanches et bleues pour l'une, blanches et vertes pour l'autre. L'oiseau majestueux tournerait alors corbeau ou corneille, comme s'il était souillé de quelque crime et/ou intention criminelle.  

 Je reviendrai sur l'intéressante question du cygne dans l'article consacré à la figure de la méchante reine, me contentant ici d'analyser l'oiseau "corbeau".

 

 Je me suis déjà attardée sur les trois fils-oiseaux de cette reine, à savoir Marillion, Littlefinger et Robinet chéri, mais il y a aussi dans les mots et les sons produits par Lysa lorsqu'elle s'adresse à Sansa des expressions employées spécifiquement à propos des corbeaux et corneilles, et l'on retrouve en particulier une image du rêve comateux de Bran :

 

 Beyond was white sky, falling snow and nothing else.

"Look down", said lady Lysa, "look down"

She tried to wrench free, her aunt's fingers were digging into her arms like claws.

 

 Ici, Lysa est en train de pousser Sansa sur le bord du gouffre, alors que la Porte de la Lune a été ouverte, et lui ordonne de "regarder en bas" (="look down"). Ses doigts sont devenus des serres d'oiseau, "claws", et l'ordre qu'elle donne par deux fois est exactement celui que donne la Corneille dans le rêve de Bran, et qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans la saga : 

 

"I'm falling."

Every flight begins with a fall, the crow said . Look down.

"I'm afraid..."

LOOK DOWN !

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Cette même Corneille du rêve de Bran n'est pas assoiffée, mais elle est affamée, et quand Bran lui demande de l'aide, elle répond "as-tu du grain ?"

On pourra noter que le gros corbeau ("raven") noir du lord Commandant Mormont à la Garde de Nuit est lui aussi un animal particulièrement affamé, puisqu'à chacune de ses apparitions, il ne manque pas de réclamer du grain ou de se servir directement de la nourriture comme un voleur. J'ai évoqué dans l'article précédent à propos de Lysa et Cersei la figure du barral desséché et assoiffé, et à mon sens le corbeau affamé est un avatar de cette même figure, les corneilles en étant plutôt ses enfants, sa descendance proliférante, en partie adoptée.

 Si pour le moment nous n'avons vu que des oiseaux noirs, nous ne devons pas oublier que les corbeaux de la saga peuvent également être blancs (comme les barrals, donc). Cette espèce étant plus rare, les mestres de la Citadelle la réservent pour annoncer un changement de saison dans tout le royaume.

 Aussi, nous allons faire une petite incursion dans le tome 5 A Dance with Dragons, pour y observer le beau spécimen qui annonce l'hiver au Donjon Rouge, dans le contexte de son apparition (c'est en effet ce contexte qui permet d'établir les liens avec notre méchante reine, et non pas le fait d'être un corbeau blanc). À la toute fin de ce tome, dans l'épilogue, Kevan Lannister, le frère cadet de Tywin et nouveau Régent des Sept Couronnes en remplacement de sa nièce Cersei déchue, sort justement d'un dîner avec cette dernière : il a été appelé par un enfant apparemment envoyé par mestre Pycelle. Dehors, il fait nuit et froid et ser Kevan se rend à la roukerie (les quartiers des mestres où ils s'occupent des corbeaux messagers) : 

 

  La neige avait enfin cessé de tomber. Derrière un voile de nuages en lambeaux, flottait une pleine lune dodue ("fat") et blanche comme une boule de neige. Les étoiles brillaient, froides et lointaines. Tandis que ser Kevan traversait la cour intérieure, le château lui parut un lieu étranger, où des crocs de glace ("icy fangs") avaient poussé à chaque donjon et à chaque tour, et où tous les chemins familiers avaient disparu sous une couverture blanche. Une fois, un glaçon long comme une pique ("spear" = lance, en v.o.) tomba pour se briser à ses pieds.

(Epilogue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 La lune est pleine et ronde comme une femme enceinte, et GRRMartin précise en outre qu'elle est grosse, "fat". "Fat" est l'adjectif communément accolé au gros lord Manderly - "Lord-too-fat-to-sit-a-horse", le seigneur trop gras pour monter un cheval - et il sert à rappeler l'appétit d'ogre du personnage en même temps que son gabarit. C'est aussi l'adjectif qui qualifie la gourmande Walda la Grosse (Fat Walda), nouvelle épousée de Roose Bolton, celle qui mange avec un bel appétit et en toute innocence les tourtes spécialement apprêtées par lord Manderly avec comme viande trois Frey disparus, donc des parents de Walda. Celle-ci est d'ailleurs enceinte. On évoquera aussi le gros Sam ("fat boy"), constamment affamé et dont la première apparition dans la saga est pour le comparer à une grosse truie fagotée comme une demoiselle, et à "face de lune". C'est Sam qui manigancera l'accession du bâtard Jon Snow au poste de Lord Commandant (on peut se reporter à cet article où j'ai analysé le couple formé entre Sam et le Bâtard Jon Snow dans un certain contexte).

 Pour en rajouter une couche, GRRMartin métamorphose le Donjon Rouge en gueule de bête avide dont on ne voit que les crocs, et la menace se précise avec le glaçon en forme de lance qui manque de clouer Kevan sur place. Au passage, nous revoyons une figure féminine associée à la lance ou pique, comme le sont les piqueuses sauvageonnes, Osha, par exemple (c'est aussi le cas d'Obara, la Vipère des sables, fille aînée d'Oberyn et d'une prostituée) : à mon sens, ces deux détails illustrent concrètement l'arrivée de l'hiver, et plus symboliquement la devise Stark "Hiver vient", où le "loup bâtard" couplé à une princesse guerrière serait réveillé... et affamé. Le corbeau blanc avertissant de sa venue pourrait alors s'interpréter comme le réveil de la reine corbeau antagoniste de ce "loup bâtard" et de sa princesse. 

 C'est un autre enfant - une petite fille muette et aussi ténue qu'une ombre grise - qui attend ensuite Kevan pour l'amener jusqu'à la roukerie.

 S'il fait encore jour lorsque lady Lysa reçoit Sansa dans la salle du trône des Eyrie, on y trouve autant d'ombre et de lumière "pâle" que dans la pièce où entre Kevan. Et il y fait aussi froid, aucun feu ne venant réchauffer l'atmosphère. Le premier et seul être vivant que voit le régent est un gros corbeau blanc, sur le siège de la fenêtre, ouverte :

 

 Le reste était enveloppé d'ombre... sauf sous la fenêtre ouverte, où une gerbe de cristaux de glace scintillait au clair de lune, tournant dans le vent. Sur le siège de la fenêtre, un corbeau s'attardait, pâle, gros, ses plumes ébouriffées. C'était le plus gros corbeau qu'ait jamais vu Kevan Lannister. Plus grand que n'importe quel faucon de chasse de Castral Roc, plus imposant que le plus énorme hibou. Des volutes de neige dansaient autour de lui, et la lune le peignait d'argent.

 Pas d'argent. De blanc. L'oiseau est blanc.

(...)

 "L'hiver", murmura ser Kevan. Le mot forma dans l'air un brouillard blanc. Le chevalier se détourna de la fenêtre.

Puis quelque chose lui percuta la poitrine, entre les côtes, avec la dureté d'un poing de géant. L'air chassé de ses poumons, il partit en arrière, chancelant. Le corbeau blanc prit son essor, lui giflant la face de ses ailes pâles. Ser Kevan s'assit, moitié choix, moitié chute, sur le siège de la fenêtre. Qu'est-ce que... Qui... Un vireton s'était planté presque jusqu'à l'empennage dans la poitrine. Non. Non, c'est de cette façon qu'est mort mon frère.

(Epilogue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Voici donc notre méchante reine qui "trône" sur son siège, blanche, grosse et imposante, avec ses bijoux que sont ici les cristaux de glace scintillant, et la magie du texte fait que c'est ce même corbeau qui semble tuer Kevan, grâce à un géant qu'il dirigerait, comme en témoigne le détail des plumes sur le carreau d'arbalète. On se souvient que dans le début de son chapitre, Sansa compare les Eyrie sur le flanc de la montagne Lance du Géant à un oiseau perché sur l'épaule d'un géant.

 Et Kevan chute. S'il ne bascule pas par la fenêtre, il s'effondre sur le siège juste à côté.

Il a le temps avant de mourir de voir Varys sortir de l'ombre. Varys qui se substitue au corbeau blanc et apparaît d'abord ainsi :

 

 Il se tenait dans une marre d'ombre près d'une bibliothèque, dodu, le visage pâle, les épaules arrondies, serrant une arbalète dans de douces mains poudrées.

(Epilogue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Si on se rappelle que lorsque Bran est enfin parvenu à la grotte du vervoyant Freuxsanglant ("Bloodraven"), ce dernier lui explique qu'un barral est comme une bibliothèque, nous avons dans le pâle visage de Varys une émanation meurtrière de ce barral, sa main agissante mais aussi sa voix, son "incarnation", qui explique qu'il tue "pour le royaume" et "pour les enfants". À la fin, ce sont les enfants muets et fantomatiques qui achèvent Kevan, à coups de poignards comme autant de crocs; ils sont une demie douzaine, donc six, autant que les Autres du Prologue du tome 1 A Game of Thrones, ce qui permet de rapprocher ces malheureux enfants des "fils de Craster" qui seraient sacrifiés par lui aux "dieux froids". On va retrouver ce chiffre six dans la suite de l'article.

 Au passage, on relèvera que la mort de Kevan correspond dans les détails à une vision que Melisandre rapporte à Jon Snow, dans le chapitre Jon I tome 5 A Dance with Dragons, et qui annonce la mort du jeune Lord Commandant de la Garde de Nuit. Ces détails sont : l'obscurité, le froid et les poignards. Melisandre avertit en outre Jon de ne pas tant craindre ses ennemis déclarés que ceux qui lui font des sourires en face et dans l'ombre affûtent leurs poignards. La répétition de ce schéma dans plusieurs temps forts du livre (dont la toute dernière page) indique à mon avis un crime semblable dans le lointain passé des Stark, et déterminant pour leur histoire.  

 Il y aurait encore beaucoup à dire sur Varys et son énorme partenaire glouton Illyrio Mopatis, préparant le terrain au roi de leur choix, un certain jeune prince Aegon, fortement soupçonné d'être issu d'une branche Targaryen bâtarde, mais le sujet est Sansa.

 

 Après ce portrait du corbeau blanc, on se dit qu'aux Eyrie, la malheureuse princesse n'a décidément aucune chance d'en réchapper, car lady Lysa a sorti l'artillerie lourde. 

À moins que sa chance réside dans le fait de ne pas être un chevalier mais la princesse, justement. En effet, Tywin n'est pas le seul à mourir d'un coup d'arbalète, ni le premier : le chevalier déchu ser Dontos qui pensait se racheter une noblesse en sauvant la princesse Sansa en fait la triste expérience, et succombe sous les coups de l'oiseau moqueur, aka Littlefinger. 

 

 

 

- LA JOUTE -

 

 La joute physique entre Sansa et Lysa se déroule en deux temps bien distincts, avant que Littlefinger n'entre en scène pour y mettre un terme à sa manière.

 

 1. Il y a d'abord la phase "verbale", durant laquelle une Lysa furieuse assène un flot de paroles comme autant de coups d'épée, jusqu'à ce que Sansa s'avoue vaincue et demande merci : 

 

 

  Elle (Lysa) se leva. (...) Sansa recula d'un nouveau pas. (...) Lysa dévala l'estrade dans un tourbillon de jupes en furie. (...)

"Je lui ai tout donné. Il est à moi, maintenant. Pas à Catelyn, ni à toi."

Toute la détermination de Sansa s'était évanouie devant la véhémence de l'attaque. Lysa Arryn la terrifiait autant que l'avait jamais fait la reine Cersei.

  

Les phrases sus-citées ponctuent un large pan de texte, celui du quasi monologue de Lysa, entre le moment où elle se lève de son trône pour se jeter dans l'arène et celui où Sansa s'avoue vaincue et demande merci, autrement dit quand elle convient qu'elle a embrassé Littlefinger (même si ce n'est pas vrai) et demande à quitter les lieux.

 Pour discrètes qu'elles soient - le lecteur a davantage son attention focalisée sur les mots de Lysa qui lèvent le voile sur plusieurs énigmes et donnent à voir l'ampleur de sa tragédie - ces phrases ont leur importance puisqu'elles permettent d'illustrer concrètement la construction d'une joute dans laquelle Sansa a physiquement le dessous : les mots de Lysa pleuvent sur elle comme autant de coups d'épée.

 

  L'expression "la véhémence de l'attaque" traduit l'anglais "onslaught", qui signifie l'assaut violent et qui est utilisé une seule fois ailleurs dans la saga pour évoquer les invasions armées andales. On y reconnaît "to slaughter" ("massacrer"), communément employé, lui, dans les scènes de bataille, les duels et les mises à mort souvent proches de la boucherie.

 Il y par ailleurs un jeu de mots en anglais entre "word" (le mot) et "sword" (l'épée), dont GRRMartin se sert à de nombreuses reprises, dont une a occasionné beaucoup de spéculations chez les fans du livre : à la fin du tome 4 A Feast for Crows, Brienne est condamnée à la pendaison par lady Coeurdepierre, mais elle a la possibilité d'y échapper si elle choisit son épée pour livrer Jaime. C'est justement cette dernière solution qu'elle choisit en criant "a word" (un mot) qui est "sword" (épée). 

 Je citerai une autre occurrence qui concerne directement Sansa, puisqu'elle a lieu lors de l'altercation entre Arya et le prince Joffrey au Trident : Joffrey cherche à frapper Arya avec son épée en même temps qu'il l'agonit de graves insultes sous les yeux de Sansa.

 

Joffrey slashed at Arya with his sword, screaming obscenities, terrible words, filthy words.

(Sansa I, tome 1 A Game of Thrones)

 

 La brièveté de la phrase donne ici toute son efficacité au jeu de mots. S'il n'est pas explicite dans la joute verbale qui oppose Lysa à Sansa, les deux scènes se font écho : pas plus que Joffrey avec Arya, Lysa Arryn ne laisse à Sansa l'occasion de répliquer avec ses propres mots, qu'elle balaye comme des mensonges, quand elle ne lui ordonne pas tout simplement de se taire en lui coupant la parole : 

 

- Il m'a embrassée, maintint Sansa. Je n'ai jamais eu envie...

- Tais-toi, je ne t'ai pas donné la  permission de parler. 

 

 Dans les deux cas, le combat est inégal : Arya n'avait qu'un bâton pour se défendre (avec lequel elle avait cependant frappé Joffrey sur la tête, déclenchant sa fureur) et il a été brisé, tandis que la différence de longueur entre les répliques de Lysa et celles de Sansa est flagrante. Joffrey est en partie soutenu par sa fiancée Sansa, là où Lysa l'est inconditionnellement par Marillion (à mon sens, si Sansa n'épouse pas immédiatement et totalement le parti de Joffrey comme elle le fera plus tard au Donjon Rouge, c'est parce qu'il est plus intéressant et cohérent pour le récit et la psychologie du personnage de la montrer déchirée entre deux amours et deux loyautés ; Marillion, lui, n'a pas ce conflit de loyauté ni d'intérêt : Alayne/Sansa a dans l'immédiat beaucoup moins à lui apporter que Lysa). Enfin, Arya comme Sansa ne devront chacune la vie qu'à l'intervention presque miraculeuse d'un quatrième personnage, sa louve pour la première, Littlefinger pour la seconde.

 La situation en miroir se démultiplie en jouant sur d'autres plans : par exemple, Joffrey - fils de la belle et méchante Cersei - subit une castration symbolique par le couple formé entre Arya et sa louve Nymeria, ce qui reprend la thématique de Sansa castrant ses prétendants-agresseurs "grâce à" son château de neige. Et après l'altercation, Arya sera convoquée à un procès présidé par le roi Robert qui laissera le dernier mot à la reine Cersei, condamnant ainsi à mort la louve de Sansa, et Sansa elle-même, symboliquement. Ce procès d'Arya tourne cependant à la joute physique entre elle et Sansa, ce qui change la perspective en introduisant dans le tableau une situation affective complexe entre deux soeurs, qui s'exprime ici en haine. On va retrouver un peu plus loin dans l'article le fossé qui se creuse entre deux soeurs, puisqu'il s'invite dans la scène entre Lysa et Sansa.

 La récurrence de schémas spécifiques invite évidemment le lecteur à s'interroger sur le pourquoi et le contexte de leur réapparition. 

 

 Enfin, le "tourbillon de jupes en furie" traduit "swirling skirt", le verbe "to swirl" (tourbillonner/virevolter) étant employé dans la saga dans un contexte qui exprime très majoritairement la violence d'une joute à venir ou en cours, qu'il s'agisse d'un mouvement dansant comme promesse d'une union charnelle (mariage officiel ou non), d'une bataille verbale lorsqu'un personnage fait tourner son vin rouge dans son verre (l'expression est particulièrement récurrente à propos de Tyrion), ou d'une véritable bataille entre deux armées ou deux personnages lorsque ce sont les bannières ou les sons des instruments de musique qui "tourbillonnent" sous le vent. Notons que l'oeuf de dragon dont sortira Drogon est d'un noir profond avec des "swirls" écarlates qui paraissent vivants, une manière de suggérer dès le départ la fascination qu'il exerce sur Daenerys et la violence extrême qu'elle manifeste lorsque "le dragon s'éveille".

 Et bien sûr, on retrouve "swirl" à propos du battement d'aile d'oiseaux en colère. 

Sansa noyée sous un flot de mots demande alors merci : 

 

 "Il est à vous, madame, dit-elle en s'efforçant de prendre un ton humble et contrit. Auriez-vous la bonté de m'autoriser à partir d'ici ?"

 

Alors que Lysa en remet une grosse couche (de mots), histoire de s'assurer de sa victoire, Sansa enfonce le clou en servant à sa tante le mensonge que celle-ci semble attendre : 

 

"Tu m'entends, Alayne ou Sansa ou n'importe comment que tu t'appelles ? Tu entends ce que je suis en train de dire ? 

- Oui. Je vous jure, plus jamais je ne l'embrasserai ou... ne l'aguicherai." Elle s'imaginait que c'était là ce que sa tante avait envie d'entendre. 

" Eh bien, voilà que tu avoues, maintenant ! C'est tout à fait ce que je pensais... Tu es comme ta mère, une dévergondée."

 

 

˜˜

 

2. La seconde phase de la joute commence alors, à cet instant où Lysa victorieuse dévoile son intention de mettre à mort celle qui s'est rendu en remplaçant les paroles par les gestes : l'atteinte n'est plus seulement verbale, mais physique : 

 

Elle lui saisit le poignet. "Suis-moi, maintenant. Il y a quelque chose que je tiens absolument à te montrer. 

- Vous me faites mal." Sansa se tortilla. 

 

Une fois encore, la lutte est inégale entre notre princesse et la méchante reine : 

 

Lady Lysa tira violemment sur le poignet de Sansa. Force étant de marcher ou de se laisser traîner, moindre mal parut de marcher (...).

 Elle (Sansa) tenta de se libérer. "POurquoi voulez-vous me montrer la Porte de la Lune ?"

(...)

 - Ouvre-la, commanda Lysa. Ouvre-la ! je dis. Tu vas le faire ou j'appelle mes gardes." Elle la poussa brutalement. (...)

Sansa essaya de se reculer mais sa tante se tenait derrière, qui lui rattrapa le poignet puis, tout en plaquant son autre main entre les omoplates, la propulsa de toutes ses forces vers la porte béante. (...)

 Une nouvelle fois, elle (Sansa) essaya de se libérer, mais les doigts de sa tante s'enfonçaient comme des serres dans son poignet. Une nouvelle poussée lui arracha un cri aigu. 

(...) Lady Lysa la poussait inexorablement vers le gouffre, et ses quarante livres de plus lui donnaient l'avantage. 

 

 

  Pour précision, ce que le français "livre" (comme unité de mesure) traduit est l'anglais "stone" (unité de mesure aussi), qui tombe très bien avec ce que nous avons pu voir des liens littéraires entre Lysa et les barrals, ces arbres qui se changent en pierre lorsqu'ils sont en train de se dessécher et mourir. 

 

 Pendant ce temps, Marillion, voix de Lysa qui remplace par son chant les mots de la reine des lieux, joue sa musique, qui accuse Sansa de duplicité et doit couvrir partiellement les bruits de lutte. 

 Il y a d'autres moments dans la saga, où la musique a servi à couvrir certaines actions ou paroles. Tout d'abord, dans le premier chapitre de Sansa du tome 3 A Storm of Swords (il est donc en ouverture du mouvement narratif de Sansa, dont le chapitre que nous étudions constitue la conclusion) : Sansa est invitée par les femmes Tyrell à partager leur dîner. La vieille Olenna Tyrell (grand-mère de Margaery qui vient de supplanter Sansa comme fiancée de Joffrey) essaye de faire parler son invitée de Joffrey. Elle a entendu parler de la folie du gamin et des mauvais traitements dont la petite Stark a fait l'objet, mais elle veut être certaine qu'ils n'étaient pas des mensonges. Elle fait donc chanter son fou à tue-tête, afin que les petits espions de Varys cachés dans les murs du Donjon Rouge (c'est une spécificité du Donjon Rouge d'être truffé d'étroits passages secrets à l'intérieur des murs, la volonté du second roi Targaryen, Maegor le Cruel) soient incapables d'entendre autre chose que la cacophonie. Sansa lâche alors la vérité, et se voit proposer le mariage avec le frère aîné de Margaery, l'héritier de Hautjardin - un beau mariage en vérité, à la restriction près que l'héritier en question est estropié. 

 Ce qu'on ne sait pas encore, c'est que mamie Olenna mijote l'assassinat de Joffrey et l'implication possible de Sansa dans cet assassinat, si le mariage avec son petit-fils ne se fait finalement pas (et en effet, les Tyrell seront pris de vitesse par Tywin Lannister, qui mariera Sansa à Tyrion). La chanson couvre donc ici indirectement un crime, un régicide - "kingslaying" en version originale, qui permet le jeu de mots récurrent avec "kinslaying" (parricide). 

 

 L'autre crime couvert par la musique arrive dans le même tome (A Storm of Swords), il s'agit des Noces Pourpres, au cours desquelles les Frey ont massacré le roi du Nord Robb Stark, sa mère Catelyn et ses hommes liges - sans oublier à l'extérieur du château le massacre d'une partie de son ost. Dans cette scène, c'est une véritable cacophonie accompagnée du martèlement des tambours qui a masqué les cris et bruits de bataille. C'est le Frey préposé à l'organisation et l'intendance qui avait réglé cette partie-là, qui faisait partie de la mise en scène. Le crime n'était pas seulement un "kingslaying", il était aussi un "kinslaying" puisque l'oncle du roi Robb était devenu l'époux d'une fille Frey; ainsi qu'un crime contre les droits de l'hôte, puisque perpétré à la fin d'un banquet où pain et sel avaient été partagés entre assassins et victimes. 

 Aux Eyrié, Sansa est l'hôte de Lysa, et promise à son fils, le petit lord Arryn.  

 

 Les paroles de la chanson de Marillion s'inscrivent elles aussi dans la continuation du chapitre, à la fois pour ce qu'elles racontent au premier degré - à savoir l'accusation qui pèse sur Sansa d'avoir voulu voler Littlefinger à lady Lysa - et leur sens symbolique - la rencontre très classique entre une "princesse" et son charmant "prince", mais qui n'aurait peut-être pas lieu. En effet, dans la version anglaise, chacun des trois verbes des trois petits couplets est précédé du préfixe -a dont le sens est négatif. La version française a rendu cet effet affirmation/négation en transcrivant le refrain "Nonny-hey" en "Nenny-hey", dans lequel on peut entendre le vieux mot pour "non", "nenni" (du reste, la négation en anglais s'entend également dans "nonny"). Le titre de la chanson "The False and the Fair" (traduit par "Double-jeu, franc jeu") indique d'ailleurs clairement que la chanson joue sur les deux sens apparemment opposés, sur le mensonge et la vérité : 

 

 "The lord he came a-riding upon a rainy day, hey-nonny, hey-nonny, hey-nonny-hey . . ."

 

 = "Le seigneur vient sans/à cheval par un jour pluvieux" (et peut-être qu'il ne vient pas du tout, en fait !)

C'est le tout premier couplet, que Marillion chante dès que Lysa lui en donne l'ordre : Sansa a alors reconnu implicitement qu'elle avait embrassé Petyr Baelish et s'est engagée à ne pas recommencer. "Le seigneur chevauchant/ne chevauchant pas" pourrait donc représenter lord Petyr Baelish qui ne vient pas pour les beaux yeux de Sansa. Mais comme ce premier couplet est immédiatement suivi de Lysa qui entraîne sa nièce (à pied) vers la Porte de la Lune, on peut aussi y lire la menace du seigneur des lieux (en l'occurrence lady Lysa) qui vient appliquer sa justice, menace renforcée par le "rainy day" - "jour pluvieux" : en effet, dans la saga et en particulier dans ce troisième tome que le chapitre de Sansa conclut, la pluie est une référence directe aux "Pluies de Castamere", une chanson qui raconte comment le jeune lord Tywin Lannister s'est vengé de la famille des Reyne de Castamere en les noyant tous jusqu'au dernier dans leur château. C'est la chanson qui est jouée lors des Noces Pourpres comme signal pour les Frey que la mise à mort du roi Robb Stark, de ses vassaux et de son ost peut commencer. 

 

 "The lady sat a-sewing upon a rainy day,"

 

= "La dame était assise et brodait/ne brodait pas par un jour pluvieux."

Ce couplet suit immédiatement la réplique de Lysa qui rappelle à Sansa que le matin, dans le jardin et dans la neige, elle était beaucoup plus hardie. La neige étant une version glacée de la pluie, l'image de la dame qui semble attendre le seigneur en brodant est tout autant ambiguë. Elle pourrait broder des vêtements de mariage, et l'on sait dans la saga que rares sont les mariages qui se finissent bien et où la mariée n'est pas livrée en pâture à une bête pleine de convoitise. Mance Rayder, le Roi d'au-delà du Mur, a raconté à Jon Snow comment il a déserté : une sauvageonne, fille d'une guérisseuse/sorcière, avait soigné ses blessures graves, les avait recousues ("sew"), et avait aussi recousu (sew) son manteau noir avec du ruban rouge en étoffe précieuse. N'ayant pas le droit de porter d'autre couleur que le noir à la Garde de Nuit, la Corneille Mance avait déserté. 

 Dans le jardin, lady Sansa Lannister (en tant qu'épouse de Tyrion) ne filait pas mais érigeait son château de neige et provoquait la convoitise de Petyr et de Robert, respectivement époux et fils de Lysa. 

 Il y a possiblement une référence à Pénélope, la femme d'Ulysse, qui tissait une tapisserie le jour et la défaisait la nuit, ayant promis à ses nombreux et jeunes Prétendants d'en épouser un parmi eux lorsqu'elle aurait achevé son oeuvre. La "tapisserie" était le linceul devant servir au vieux Laërte, le père d'Ulysse, lorsqu'il serait mort. Il se trouve que Pénélope a achevé ce linceul au moment du retour d'Ulysse et que son achèvement a donc également signé la mort des Prétendants au cours du banquet auquel ils participaient. Pénélope, traitée comme une "jeune fille à marier" n'en était pas une, mais une reine, mère d'un héritier qu'elle protégeait avec ses propres armes. 

 

"The lady lay a-kissing, upon a mound of hay,"

 

= "La dame était étendue et recevait des baisers/ne recevait pas de baisers, sur un tas de foin."

Cette fois, Lysa est en train de pousser Sansa vers le gouffre, et au (non-)baiser de la chanson répond le hurlement de terreur de la jeune fille dont un des pieds glisse dans le vide. On apprendra plus loin qu'elle y a perdu sa chaussure, et comme le dit la chanson de mariage spéciale coucher, "la reine ôta sa sandale...". Le (non-)baiser renvoie également au baiser que le Limier n'a pas pris à Sansa dans le tome précédent, lors de la bataille de la Nera, mais dont Sansa s'est persuadée de la réalité, jusqu'à en rêver de manière plus sexuelle par la suite. 

 

 En résumé, la chanson de Marillion pourrait décrire le rêve d'amour d'un couple en même temps que la menace mortelle qui pèse sur lui et le caractère illusoire de cet amour, et en même temps la possible trahison d'un des membres de ce couple (voire des deux), qui aurait choisi une couronne à la place d'un amour ("trois trahisons tu connaîtras", disent les Nonmourants à Daenerys, dans le tome 2 A Clash of Kings). 

 Le refrain "hey-nonny, hey-nonny, hey" pourrait ne pas sortir de ce registre, car à mon sens il joue sur plusieurs sonorités : 

- "Honey" (="miel"), un mot courant pour dire "chéri"

- et "nennymoan", un mot mystérieux et intraduisible, car forgé par GRRMartin, et qui apparaît dans une des chansons du fou Bariol : 

 

"It is always summer under the sea," he intoned. "The merwives wear nennymoans in their hair and weave gowns of silver seaweed. I know, I know, oh, oh, oh."

 (Prologue, tome 2 A Clash of Kings)

 

Cela signifie que c'est toujours l'été sous la mer, et que les femmes des tritons (mermaid = sirène pucelle, merwife = sirène en couple avec un merman !) portent des "nennymoans" (anémones ?) dans les cheveux et des robes tissées d'algues d'argent. Le mot "moan" qui est accolé à "nenny" signifie en outre "gémir", employé indifféremment dans la saga pour exprimer le plaisir ou la douleur, ce qui montre bien toute l'ambiguïté du mariage, porte vers la vie ou vers la mort (ou les deux à la fois). Lysa gémissait très fort lors de sa nuit de noces avec Petyr Baelish, et Sansa - le jour du mariage du jeune roi Joffrey avec Margaery - avait porté dans ses cheveux un filet d'argent dont les améthystes étaient en réalité des cristaux d'un violent poison, l'étrangleur. 

 Si l'on veut pousser un peu plus, on peut tenter le rapprochement phonique entre "Nonny-hey" et "Jenny", surnom donné à une certaine Jeyne, roturière qui épousa autrefois Duncan Targaryen, héritier de la couronne et "Prince des Libellules". Ce mariage entraîna la renonciation au trône du prince Duncan, et inspira une chanson très populaire en Westeros. Leur histoire finit cependant mal, par la catastrophe de Lestival, la mort du prince Duncan et plus tard celle de Jenny, "dansant parmi ses fantômes". Jenny était celle qui avait amené à la cour Targaryen la Naine albinos de Noblecoeur (donc portant les couleurs des barrals), connue pour avoir prophétisé que le "Prince promis" serait issu de la descendance du roi Aegon V, poussant probablement celui-ci à tenter de faire éclore des oeufs de dragons (et provoquant, donc, la catastrophe de Lestival). Je ne développe pas davantage ici, le but étant surtout de montrer comment GRRMartin est capable de multiplier à l'infini ses variations sur quelques thèmes principaux, et de construire un monde riche et cohérent littérairement avec cette matière. 

 

 Enfin, toujours à propos de la chanson de Marillion, il me paraît possible d'y voir un parallèle avec le premier chapitre de Bran, dans le tome 1 A Game of Thrones, celui où par un jour neigeux il accompagne son père Lord Eddard Stark dans un petit poste de garde pour y exécuter un déserteur de la Garde de Nuit, un "corbac" (="crow", "corneille", en anglais), dont le serment prêté en avait fait un époux du Mur : les coups d'épée étant souvent métaphorisés dans la saga en morsures ou en baisers, la décapitation de "la corneille" déserteuse, la tête posée sur le billot, est comme le baiser non-donné à la dame sur le tas de foin. Ajoutons à cela que lord Stark est arrivé très solennellement à cheval sur les lieux avec sa petite troupe, pour une exécution certes brève, mais ritualisée : lord Stark appliquait la justice. 

 Le jeune Bran est fasciné par le sang du mort qui retombe "rouge comme un vin d'été sur la neige", et par cette neige qui "le boit goulûment et en devient rouge à son tour." 

 

Blood sprayed out across the snow, as red as summerwine. One of the horses reared and had to be restrained to keep from bolting. Bran could not take his eyes off the blood. The snows around the stump drank it eagerly, reddening as he watched.

(Bran I, tome 1 A Game of Thrones)

 

"Corneille" noire (mais ses vêtements ont viré au gris, ce qui n'est pas sans rappeler cette image d'une "jeune fille en gris fuyant un mariage"), sang rouge et neige blanche, nous retrouvons les trois couleurs qui ouvrent le conte de Blanche-Neige et qui seront les trois couleurs de la princesse, cheveux noirs comme le bois d'ébène, lèvres rouges comme le sang et peau blanche comme la neige. Ces trois couleurs associées à une "princesse promise" sont un lieu commun de la littérature surtout orale (celle des contes et légendes), où le noir est presque systématiquement associé au corbeau (mort ou vivant), ce qui nous amène au motif d'une Corneille fille d'une reine corbeau (à moins qu'il ne s'agisse toujours de la même princesse devenue "corneille" par son union avec les fils de la reine corbeau) que je vais maintenant aborder comme une parenthèse.  

 

 

˜˜

 

 

 En effet, en étudiant les occurrences du mot "swirl" pour en sonder la pertinence (verbe, adjectif, nom), j'ai retrouvé la fin du rêve comateux de Bran, dans le tome 1 A Game of Thrones. C'est un passage que j'avais déjà relevé, mais forte des analyses déjà menées précédemment, j'ai dû réviser en partie les conclusions que j'en avais tout d'abord tirées (il ne s'agit pas d'une remise en cause totale, mais plutôt d'un affinement) : la Corneille, après avoir tenté de percer le front de Bran par de furieux coups de bec, pousse un cri perçant qui fait tourbillonner ("swirled around him") et déchire le voile de brume dans lequel le garçon volait, ou plutôt tombait. C'est le retour progressif à la réalité, où le rêve et cette réalité se superposent un moment : c'est à mon sens un procédé littéraire habituel de GRRMartin qui use d'une situation réaliste (qui ne s'est pas un jour réveillé en confondant quelques instant la réalité avec le rêve qu'il ou elle était en train de faire ?) pour semer ses indices et ouvrir le champ des interprétations grâce au contexte. Ainsi, derrière le voile de brume grise, une femme aux longs cheveux noirs remplace la Corneille, et Winterfell est le décor... réel. La femme s'en va en alertant le château "il s'est réveillé, il s'est réveillé, il s'est réveillé" (signifiant aussi "il a ouvert son troisième oeil", marqué par les coups de bec de la corneille au milieu de son front). Couplé au don de vervoyance de Bran, l'extrait fonctionne comme une révélation au sens propre (le "voile de brume" est "déchiré") de l'apparence première et "réelle" de la Corneille à Trois Yeux, telle qu'elle fut autrefois dans sa vie humaine, à savoir une femme aux longs cheveux noirs et en habits simples de servante : 

 

 "What are you doing?" he shrieked.

 The crow opened its beak and cawed at him, a shrill scream of fear, and the grey mists shuddered and swirled around him and ripped away like a veil, and he saw that the crow was really a woman, a serving woman with long black hair, and he knew her from somewhere, from Winterfell, yes, that was it, he remembered her now, and then he realized that he was in Winterfell, in a bed high in some chilly tower room, and the black-haired woman dropped a basin of water to shatter on the floor and ran down the steps, shouting, "He's awake, he's awake, he's awake."

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Ce passage - en substituant une femme à la Corneille par le biais de Bran sortant de sa vision - est donc susceptible d'infirmer mon hypothèse des trois fils de la reine corbeau : en effet, si ma première idée a été de voir dans cette "servante aux longs cheveux noirs" une image rajeunie de cette reine corbeau, GRRMartin distingue trop soigneusement les corbeaux ("raven") des corneilles ("crows") tout au long de sa saga (malgré qu'ils soient sans aucune ambiguïté apparentés) pour rester sur cette unique conclusion. Il m'a donc fallu remettre mes hypothèses sur le feu et envisager que la Corneille du rêve de Bran puisse être une fille de la reine corbeau, plutôt qu'un fils, ce qui irait dans le sens de la féminisation de Littlefinger que j'avais déjà relevée pour la première partie de ce chapitre (et mon dieu, Bran le Bâtisseur pourrait être une Bâtisseuse !).

 La relation de cette Corneille (= le vervoyant Stark "originel") avec notre Blanche-Neige ne serait alors plus celle d'un prétendant occulte désirant une princesse et l'obtenant par procuration, mais celle d'une rivale : une jeune fille aimant elle aussi le "loup bâtard" mais rêvant d'être la princesse aimée, plus flamboyante, avec laquelle elle aurait tissé des liens à la fois d'amour et de haine, de jalousie et d'admiration.  

 Dans cette relation entre la "princesse" et la "Corneille", davantage que le lien entre Arya et Sansa pourtant présent en filigrane, il me semble qu'on retrouve ici les autres liens de sororité esquissés autour de cette dernière : Sansa en effet se cherche une soeur à sa convenance, et ne la trouvant pas en Arya, elle essaye plus ou moins explicitement avec Jeyne, Myrcella, Margaery et plus tard avec la rusée et bavarde Myranda Royce. Dans cette optique, le personnage de Myrcella défigurée et soeur de deux rois prend alors une autre dimension qu'il sera intéressante de considérer dans la suite de la saga, tout autant que les manigances de la riante et sympathique Myranda Royce guignant elle aussi Harry l'Héritier (comme Sansa). Sansa étant souvent décrite comme un petit oiseau chantant - ou une bête ailée - je suis tentée de voir en elle l'avatar lointain de la Corneille portant malheur à toutes celles qu'elle se choisit comme soeur à un moment donné, mais sa position de princesse persécutée brouille quelque peu le schéma. Il me semble que Sansa joue littérairement sur les deux tableaux, possiblement parce que les deux personnages, fonctionnant comme un couple insécable, ont joué un rôle déterminant pour la lignée Stark de Winterfell, et qu'en conséquence leurs traits et leur histoire vont se retrouver dans leur descendance, d'autant plus que les Stark de Winterfell voient sans doute ces traits constamment réactualisés par la proximité avec le barral du bois sacré et les os des morts dans les cryptes. Ou encore parce qu'une fois mariée à un ou plusieurs fils de la reine corbeau, notre "princesse" a viré corneille. Les "soeurs" de substitution qui croisent à un moment la route de Sansa sont toutes instrumentalisées et servent de substituts de "princesse" : Jeyne perd son identité de devient Arya Stark pour épouser le monstrueux Ramsay Bolton; Margaery remplace Sansa auprès de Joffrey et Myrcella n'est qu'un paravent aux ambitions d'Arianne. 

 Arianne Martell, justement, qui voudrait faire de Myrcella une reine et cause sa défiguration, est elle aussi affublée d'un parent corbeau/barral, à savoir Doran Martell, que la maladie condamne à l'immobilité sur sa chaise roulante (comme le vervoyant reste prisonnier sur son trône en racines de barral), mais qui rumine sa rancunière mémoire jusqu'à en faire l'affaire de sa vie et celle de ses enfants. Au passage, Doran aussi a son "géant" meurtrier et d'une indéfectible loyauté, pour le protéger et le servir : Areo Hotah. Comme les Eyrie sont perchés tel un oiseau blanc sur les épaules de la plus haute montagne de Westeros, la Lance du Géant. 

 Enfin, la piste d'une "mère corbeau" et d'une "fille corneille" - tout autant que celle de deux soeurs, ou encore les deux facettes d'un même personnage - pourrait également être suggérée par les deux formes de la lune dans la saga : la ronde et pleine, et le croissant aiguisé comme une serpe, qui ne sont pas cantonnés dans la saga au rôle de marqueur de temps qui passe. 

 Et justement... si je viens de parler de la corneille sous forme d'une femme aux cheveux noirs, une autre vision de Bran - cette fois lorsqu'il est dans la grotte des vervoyants - s'achève sur une femme aux cheveux blancs, corbeau blanc qui semble sortir du feuillage rouge du barral de Winterfell et tient une serpe en ses mains pour mettre à mort un prisonnier, aux pieds de l'arbre-coeur : 

 

  Soudain, sous ses yeux (ceux de Bran), un homme barbu força un captif à s'agenouiller devant l'arbre-coeur. Une femme aux cheveux blancs s'avança vers eux à travers une jonchée de feuilles rouge sombre, une serpe en bronze à la main.

 "Non, s'écria Bran, non, ne faites pas ça !" Mais ils ne pouvaient pas l'entendre, pas plus que son père ne l'avait pu. La femme empoigna le captif par les cheveux, lui crocha la gorge avec la serpe et trancha. Et, à travers le brouillard des siècles, l'enfant brisé ne put qu'observer tandis que les pieds de l'homme tambourinaient contre le sol... Mais alors que sa vie s'écoulait hors de lui en un flot rouge, Brandon Stark perçut le goût du sang.

(Bran III, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 C'est cet homme sacrifié que je crois être le "loup bâtard" évoqué depuis la première partie de cette analyse. La femme aux cheveux blancs est-elle la même que la "corneille" aux longs cheveux noirs, mais plus vieille ? Est-elle son aïeule ? Ne tranchons pas ici, mais parions qu'elle est au moins l'Aïeule des Stark de Winterfell. 

 

 Le sujet est vaste et je ne m'étendrai pas davantage dessus, mais il me paraissait important d'y faire un détour avant de retourner à Sansa affrontant  dans un combat bien inégal lady Lysa, la reine-mère corbeau en son barral perchée.

 En effet, Sansa subit de la part d'un oiseau rageur et vengeur descendu de son trône une "tempête de mots", a "storm of words", ce qui tombe tout de même drôlement bien avec le titre de ce troisième tome que le présent chapitre conclut (presque), A Storm of Swords

 

 

 

 - CONFESSIONS INTIMES -

 

 

  À présent que nous avons vu la menace mortelle que font peser sur Sansa les mots et les gestes de lady Lysa, voyons donc ce qu'ils racontent, à savoir le malheur de Lysa, son amour non payé de retour pour Petyr Baelish, avec la liste de tous ceux qu'elle tient pour coupables envers elle et voleurs. C'est-à-dire que le "procès" ne se limite pas à Sansa mais que celle-ci a réveillé les griefs anciens de Lysa que ni le mariage avec Littlefinger, ni la mort des "coupables" n'ont effacés :

 

"Ils ont tous essayé de me le dérober. Mon seigneur père, mon mari, ta mère..., Catelyn surtout."

 

  Hoster Tully, premier de la liste ("mon seigneur père"), en plus de l'avoir fait avorter alors qu'elle était enceinte de Petyr, l'a vendue à un vieux seigneur, lord Jon Arryn, contre son appui armé dans la Rébellion de Robert Baratheon, faisant littéralement de sa fille une prostituée, une "pute" ("whore"). "Où vont les putes ?" demanda Tyrion à son père Tywin avant de le tuer. On peut donner une réponse : elles vont dans les châteaux-tombeaux des rois et des lords. Avant d'être une "reine des Enfers", Lysa Tully était une innocente princesse, avide d'être aimée, que son père a vendue contre des épées. 

 

 "Père a dit que je devais rendre grâces aux dieux qu'un si grand seigneur que lord Arryn condescendît à me prendre souillée, mais j'ai bien compris, moi, qu'il le faisait uniquement pour avoir nos épées. Il m'a fallu épouser Jon, sans quoi mon père m'aurait mise à la porte comme il l'a fait avec son frère (...)."

 

 Lord Tywin Lannister - le "créateur de putes" qui ne sait pas où elles vont - n'a pas flanqué sa fille ni ses frères à la porte, mais deux femmes, après les avoir soumises à un traitement particulièrement dégradant et destructeur physiquement et moralement, les assimilant à des prostituées qu'elles n'étaient pas : Tysha, la première épouse de Tyrion (Tywin aurait même demandé à Jaime de mentir en prétendant que Tysha était une prostituée payée par lui pour déniaiser le petit frère à l'occasion de son anniversaire); et la maîtresse officielle du père de Tywin, qui n'est pas nommée, mais que Tywin a soumise à une "marche de la honte" à travers la ville de Port Lannis après l'avoir dépouillée de tout. La reine Cersei Lannister, fille de Tywin, subira (presque) semblable marche de la honte dans Port Real. Les deux premières avaient le tort aux yeux de Tywin de viser trop haut par rapport à leur position sociale; par ironie, c'est l'ambition de Cersei à être reine - l'orgueil transmis dès le biberon par Tywin - qui sera responsable de sa chute et de la honte sur la maison Lannister. Les Lannister, une maison qui échoue au pied du trône et paye un lourd tribut pour avoir désiré s'y hisser. 

 

 Lysa Tully/Arryn/Baelish n'a jamais pardonné à son père et ni daigné répondre aux lettres l'informant de son agonie puis de sa mort ainsi que des ravages subis par le Conflans, dont les Tully étaient suzerains. Ironiquement, Lysa aura retenu les épées du Val d'Arryn et laissé crever le Conflans, comme toute sa famille - son père et sa soeur Catelyn en premier, et si son frère Edmure et son oncle Brynden sont encore vivants à la fin de 5e tome, leurs situations respectives ne sont guère florissantes. La jeune fille - la Jouvencelle - instrumentalisée par son père s'est changée en Mère dont la progéniture aimée et très protégée propage la mort et la destruction autour d'elle sous des dehors aimables (comme Littlefinger et Marillion) ou inoffensifs (comme Robinet chéri). En quelque sorte, la possessive Mère et l'orgueilleux Père donnent naissance à l'Étranger. 

 

  Catelyn, la soeur de Lysa, est la seule à être nommée, mais également la seule dont Lysa ne rappelle pas immédiatement le lien qui l'unit à elle : elle dit "mon père", "mon mari", mais "ta mère" au lieu de "ma soeur", comme pour souligner le fait que Lysa attribue sa plus grande douleur à celle qui lui était la plus proche, mais aussi celle avec laquelle la rupture semble la plus irrémédiable à première vue. Si Lysa cherche à mettre Sansa à distance en ne rappelant pas le lien de parenté - peut-être pour ne pas se retrouver chargée du crime de parricide ("kinslayer", "tueur des siens") - sa nièce répète "ma mère ?", comme une petite parade qui oblige Lysa à se découvrir davantage au cours de la joute, malgré qu'elle ait le dessus. Cette simple réplique de Sansa déclenche une nouvelle salve de mots accablant Catelyn, qui permet à la jeune fille d'en remettre une couche : 

 

 - "Non." Ma mère est morte ! Elle avait envie de hurler. Elle était votre propre soeur, et elle est morte ! "Jamais. Pas elle."

 

 Si Sansa ne passe pas véritablement à l'attaque, elle résiste et pousse quelques petites bottes, comme ce petit "Non. Jamais. Pas elle." Et Lysa d'attaquer de plus belle en dévoilant cette fois des faits réels du passé, ceux qui lui permettent d'accuser Catelyn et de la confondre avec Sansa, oubliant totalement qu'elle est censée s'adresser à Alayne Stone. 

 

"(...) et Petyr a essayé d’embrasser ta mère, mais elle l’a repoussé. Elle se riait de lui ! Et lui, il avait l’air tellement blessé que j’ai cru que mon coeur allait éclater, et, après, il s’est mis à boire, mais à boire tellement qu’il a fini par s’effondrer, là, sur la table. Et Oncle Brynden l’a remporté bien vite dans son lit avant que Père ne puisse le voir dans cet état. (...)

 C'est cette nuit-là que je suis montée le rejoindre dans son lit pour le réconforter. Oh ! Il m'a fait saigner ! mais ç'a été la plus voluptueuse des douleurs... Il m'a dit alors qu'il m'aimait, seulement, juste avant de resombrer dans le sommeil, il m'a appelée Cat."

 

 Nous apprenons que Petyr Baelish a menti à Sansa quand il lui a raconté que sa mère était amoureuse de lui dans sa jeunesse (Sansa V, tome 3 A Storm of Swords) : on s'en doutait déjà par les chapitres consacrés à Catelyn, mais nous en avons ici la confirmation. Et finalement, c'est ce qui est important pour le parcours de Sansa : celle-ci peut recueillir et conserver quelque part dans sa mémoire la preuve que Petyr Baelish est un menteur. Cependant, compte tenu de son état d'ébriété avancé, Petyr est peut-être sincère lorsqu'il prétend avoir défloré Catelyn; il murmurait son nom cette nuit en croyant réellement avoir affaire à elle - d'autant que Catelyn et Lysa se ressemblaient, ayant au moins une chevelure semblable. Poursuivant le parallèle entre Lysa et Cersei, on pense à Robert Baratheon murmurant "Lyanna" à Cersei la nuit de leurs noces.

 Au finale, ce qui ressort de l'histoire tragique de Lysa, c'est qu'avant de devenir la reine-corbeau-barral, souveraine d'un monde de morts, folle ogresse elle-même, notre méchante reine était une jeune fille pleine d'innocence, une Sansa Stark. Et puisque nous sommes dans le parallèle avec Blanche-Neige, nous avons dans ces confessions une intéressante réécriture des scènes où la méchante reine demande à son miroir magique la vérité, avec plusieurs sens de lecture possibles qui se répondent : 

 - Lysa demande la vérité au miroir-Sansa, celle qui est de son sang, la fille de sa soeur, et avec laquelle l'histoire passée se répète : le miroir lui répond l'insupportable vérité - qui sera confirmée dans les derniers mots qu'elle entendra de la bouche de Littlefinger, avant qu'il ne la pousse dans le vide - Catelyn a toujours été la seule aimée. Comme Sansa est celle qui est convoitée. Lysa n'est qu'une couverture, ou un marchepied pour atteindre une autre proie. 

 - le bois de barral jouerait le rôle du support magique, et Lysa, comme miroir de la belle et jeune Sansa, serait la passeuse de vérité : elle lui raconterait ce qui l'attend. Ce n'est plus la reine qui demande la vérité et l'obtient, mais la princesse qui voit dans le miroir son possible avenir. La belle princesse - loin d'épouser l'amour de sa vie ou le jeune et beau prince - épouse les nains, les monstres, les vieux, en bref, tous les tue-l'amour imaginables. Même une maternité heureuse lui est refusée. Non, ils ne vécurent pas heureux et n'eurent pas beaucoup d'enfants, ou comme l'a déjà dit Littlefinger à Sansa dans le premier tome A Game of Thrones, "la vie n'est pas une chanson". 

 

 

˜˜

 

 En accusant Catelyn après avoir accusé Sansa, Lysa confond le passé, le présent et les personnes dans un même mouvement. Les mots ("words") de la confession sont l'épée ("sword") dont Lysa se sert pour asséner ses coups à Sansa, la blesser et la mettre à mort, ou plus exactement pour tuer à travers elle son propre passé et se venger de ceux qui ont tué la princesse innocente qu'elle était :

 

 Mais tu ne te rappelles rien de tout ça, si ?" Elle la foudroya du regard. "Si ?"

C’est qu’elle est ivre, ou qu’elle est folle ?

"Je n’étais pas encore née, madame.

- Tu n’étais pas encore née... Hé bien, moi, je l’étais déjà, alors ne prétends pas m’apprendre ce qui est vrai. Je sais ce qui est vrai. Tu l’as embrassé !"

 

 Lysa est-elle vraiment folle ou est-il possible de lire autre chose ici ? Comme nous avons déjà vu les liens littéraires entre Lysa et les barrals, je pense qu'on peut raisonnablement voir là encore un de leurs effets kiss cool : étant des arbres éternels, leur perception du temps est fondamentalement différente de celle des hommes, comme l'explique le vervoyant Freuxsanglant au jeune Bran qui l'a rejoint dans sa grotte et poursuit auprès de lui l'apprentissage de ses pouvoirs : 

 

Un barral vit à jamais si on le laisse en paix. Pour eux, les saisons s'écoulent en un battement d'ailes de papillon, et passé, présent et futur ne font qu'un. 

(Bran III, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Ainsi, Lysa confond naturellement Sansa et Catelyn. Symboliquement, elle a raison, car les histoires se répètent, en vertu de ce que prétendait l'archimestre Rigney cité par lord Rodrik Harloi, dit le Bouquineur, afin d'avertir sa nièce Asha Greyjoy de ne pas se rendre aux États généraux de la Royauté, après la mort du roi des Îles de Fer, Balon Greyjoy (lord Rodrik craignant qu'Euron Greyjoy n'en profite pour massacrer toute sa parentèle et demeurer seul héritier; Euron se montrera bien plus subtil que cela, mais pour un résultat semblable, et - petite cerise sur le gâteau - ce même Euron est surnommé Oeil-de-Choucas, "Crow-Eye").

 Dans les faits, Lysa n'a pas davantage tort : à l'origine des deux situations, nous retrouvons un Petyr Baelish qui guigne Sansa/Catelyn, mais doit se rabattre sur la tante/soeur, avec des conséquences dramatiques pour cette dernière, simple marionnette aux mains de joueurs mieux entraînés qu'elle : mise enceinte par Petyr Baelish - qui se vengeait peut-être alors de ce qu'on lui avait refusé la main de Catelyn parce qu'il était de naissance trop basse - elle est contrainte d'avorter par son père, puis vendue contre une alliance armée à un vieillard qui aurait pu être son grand-père et à l'haleine fétide. Elle enchaîne les fausses couches et les accouchements d'enfants mort-nés avant d'avoir le petit Robert, malingre, et dont l'entourage doute de la survie possible (il ne servira même pas à caler les meubles). 

 

 Cette confusion de la mémoire entraîne un effet de miroir entre les deux soeurs Tully et les deux soeurs Stark : en effet, si la séparation forcée entre Arya et Sansa semble avoir beaucoup atténué, voire effacé, leur contentieux (les souvenirs qu'elles ont l'une de l'autre s'adoucissent radicalement, comme on a pu le voir de ceux de Sansa au début du chapitre), leurs relations ont toujours été houleuses et chacune d'elle y a perdu sa louve : Arya a dû chasser sa Nymeria à coups de pierres pour l'empêcher d'être tuée par les Lannister, et la Lady de Sansa a été exécutée à sa place. En outre, de la même façon que Lysa reproche à Catelyn de lui avoir volé l'amour de Petyr Baelish (le "prince des Libellules" de leur enfance et adolescence), c'est un incident entre Arya et Joffrey - le prince promis de Sansa - qui est à l'origine de la perte des louves et très certainement aussi de la cruauté dont Joffrey fait preuve envers Sansa, comme le suggère Cersei : le garçon ferait payer à Sansa l'humiliation qu'Arya lui a infligée au Trident. 

 

"Joffrey will show you no such devotion, I fear. You could thank your sister for that, if she weren't dead. He's never been able to forget that day on the Trident when you saw her shame him, so he shames you in turn. You're stronger than you seem, though. I expect you'll survive a bit of humiliation. I did. You may never love the king, but you'll love his children."

(Sansa IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Le grief de Lysa envers Catelyn me semble mettre en lumière un autre possible élément du passé des Stark, que j'ai évoqué juste avant avec la figure de la Corneille : une rivalité entre deux soeurs à propos d'un partenaire masculin. Je ne pense cependant pas qu'il s'agisse des mêmes personnages : à mon sens, la "Corneille" au féminin serait une soeur "choisie", ou plutôt une belle-soeur, comme Margaery ou Myrcella auraient pu le devenir pour Sansa, là où il semble que la reine corbeau avait une soeur de sang avec laquelle elle serait entrée en concurrence pour une raison encore inconnue, bien que je soupçonne cette soeur d'être la mère (adoptive) du "loup bâtard", comme Catelyn a pu être celle de Jon.   

 On retrouve également ce schéma dans la rivalité entre la solaire Cersei Lannister et la lunaire Lyanna Stark, à propos du prince Rhaegar Targaryen et du roi Robert Baratheon, bien qu'elles n'aient aucun rapport de sororité et qu'elles ne se soient possiblement jamais croisées que de loin. En effet, c'est leurs métaphorisations respectives qui permettent d'établir ce lien entre elle, et le fait que par deux fois, Lyanna a enlevé un homme à Cersei :

 

Sansa est ta soeur. Que vous soyez aussi différentes que le soleil et la lune, il se peut, mais le même sang fait battre vos deux coeurs. 

 (Arya II, tome 1 A Game of Thrones)

 

Cersei aurait pu donner au prince les fils qu'il désirait, des lions aux yeux mauves et aux crinières d'argent... et avec une telle épouse, Rhaegar aurait bien pu ne pas accorder plus d'un coup d'oeil à Lyanna Stark. La Nordienne avait une beauté sauvage, dans son souvenir, mais, aussi fort que flambât une torche, jamais elle ne pourrait rivaliser avec le soleil levant.

(Epilogue, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Le schéma de deux soeurs partageant le même "prince" (lorsqu'ils étaient enfants et jeunes adolescents, Petyr, avec Catelyn et Lysa, jouait à être le "Prince des Libellules" - surnom d'un des princes Targaryen) se retrouve suggéré pour lady Barbrey Ryswell-Dustin et Bettany Ryswell-Bolton à propos de Brandon Stark, le défunt frère aîné d'Eddard Stark et héritier de la suzeraineté du Nord : entre Barbrey et Bettany il ne semble pas qu'il y ait de rivalité, mais l'une a en partie élevé le fils de l'autre et l'a aimé comme son propre fils (j'ai prévu d'explorer le personnage de Barbrey Dustin dans un article consacré), situation en partie analogue à celle de Val et sa soeur Della, cette dernière étant morte en mettant au monde le fils de Mance Rayder - roi d'Au-delà du Mur - et Val restant sa seule parente; dans le cas de Val et l'enfant de Della, le schéma semble se complexifier avec un échange d'enfants qui implique une troisième femme, la sauvageonne Vère, ainsi que Jon Snow alors lord Commandant de la Garde de Nuit et "super Corneille" de ce fait (qui forme lui-même une sorte de couple avec Melisandre, la prêtresse-oiseau rouge de Stannis et ancienne prostituée sacrée - encore une histoire de "whores").

  Pour revenir à Lysa, avait proposé de prendre le petit Robinet chéri comme page et écuyer à Winterfell (comme Barbrey avait fait pour le fils de sa soeur), et c'est elle qui avait amené le barde Marillion aux Eyrié, ce dernier devenant le favori de Lysa et une sorte de second fils. La réaction de Lysa à la proposition de Catelyn avait été très vive :

 

 Comme [Catelyn] offrait d'emmener lord Robert à Winterfell et de l'y garder quelques années comme fils adoptif, osant arguer que la compagnie d'autres garçons lui serait bénéfique, Lysa était entrée en transes. "Essaie seulement de me voler mon bébé..., et je te préviens que, soeur ou pas, c'est par la Porte de la Lune que tu sortiras !" 

(Catelyn VIII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Justement, Lord Jon Arryn, le vieil époux de Lysa, essaya et eut un problème mortel, comme on l'apprend lorsque Lysa confesse l'avoir empoisonné. On constate d'ailleurs que lorsque Lysa accuse lord Arryn d'avoir voulu lui prendre Petyr, elle confond dans les faits Petyr et son fils Robert, car concernant Littlefinger, Jon Arryn a au contraire écouté son épouse et permis l'ascension sociale de notre oiseau moqueur jusqu'à l'introduire à la cour et au Conseil restreint pour y siéger en tant que Grand Argentier. Jon Arryn a donc au contraire contribué activement à rendre Petyr à Lysa. 

 

˜˜

 

 Si la joute entre Lysa et Sansa semble une danse mortelle qui les conduit au bord du précipice et où l'une des championnes perd son soulier, il me semble également significatif que Lysa ait gardé en mémoire un épisode de danse comme expression de sa rivalité malheureuse avec sa soeur Catelyn : 

 

 "Tu accompagnais lord Bracken et lord Nerbosc, peut-être, la fois où ils sont venus soumettre leur querelle à l'arbitrage de mon père ? Le chanteur de lord Bracken a joué pour nous, et Catelyn a dansé six danses avec Petyr, cette nuit-là, six, je les ai comptées ! (...)"

 

 On retrouve donc un couple que j'ai déjà évoqué dans l'article précédent, à propos du barral en voie de pétrification de Corneilla, que les Nerbosc accusent les Bracken d'avoir autrefois empoisonné, en ajoutant la possibilité qu'un Bracken du passé ait pu être l'amant d'une reine corbeau du passé. Les Bracken ayant pour blason un étalon, ce ne serait pas la première fois qu'un étalon plein de fougue se laisse monter et diriger par une femme adepte du vol, au hasard Khal Drogo le Seigneur du cheval et son épouse Daenerys Targaryen, chevaucheuse de dragon. 

 C'est sur ce fond de querelle qu'a lieu la danse. L'insistance du texte sur le chiffre six ne me semble pas uniquement le signe de la rancune très tenace de Lysa : ce chiffre apparaît en effet la première fois dès le prologue du tome 1 A Game of Thrones, il correspond au nombre d'Autres qui émergent des ombres de la forêt (plus exactement, il y a un premier Autre, suivi de cinq autres). Six, c'est aussi le nombre de "dieux" dans la prière aux Sept, qui omet sciemment l'Étranger, car l'Étranger n'est pas véritablement considéré comme un dieu mais comme la "personnification" de la mort; c'est le nombre de compagnons qui suivent Eddard Stark à la Tour de la joie pour retrouver sa soeur Lyanna, ainsi que le nombre de Gardes Royaux si on met à part le Lord Commandant (ser Barristan Selmy est d'ailleurs limogé à la fin du tome 1 A Game of Thrones et remplacé par Jaime alors prisonnier à Vivesaigues : dans les faits, la Garde Royale tourne donc à six pendant un bon moment, et chacun de ces six membres semble promis à la mort, jusqu'au recrutement de la version "ressuscitée" de Gregor Clegane, donc d'un authentique mort). Le chiffre en lui-même ne signifie pas grand-chose (sauf possiblement un clin d'oeil de GRRMartin au "chiffre de la Bête" inventé par la théologie médiévale et popularisé depuis), mais sa présence dans un contexte de danse permet de rapprocher cette danse d'un rituel magique, fait pour lier des êtres entre eux, ou des fantômes à des êtres vivants. Sous la tente de Khal Drogo, à la fin du tome 1 A Game of Thrones, la maegi Mirri Maz Duur danse avec les ombres des morts : 

 

 "Death was in that tent, Khaleesi."

"Only shadows," Ser Jorah husked, but Dany could hear the doubt in his voice. "I saw, maegi. I saw you, alone, dancing with the shadows."

 (Daenerys IX, tome 1 A Game of Thrones)

 

C'est même le chant de Mirri Maz Duur qui doit appeler et faire venir les ombres des morts : 

 

 "Once I begin to sing, no one must enter this tent. My song will wake powers old and dark. The dead will dance here this night. No living man must look on them."

 (Daenerys VIII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 

 Le lien entre la danse et un rituel magique sera fait à un autre moment, de manière plus symbolique, lorsque Petyr demandera à Alayne Stone (ex-Sansa Stark) de danser avec Harrold Hardyng et de "le charmer, l'entraîner, l'ensorceler" (sic) : 

 

 Petyr put his arm around her. "So he is, but he is Robert's heir as well. Bringing Harry here was the first step in our plan, but now we need to keep him, and only you can do that. He has a weakness for a pretty face, and whose face is prettier than yours ? Charm him. Entrance him. Bewitch him."

(...)

 Ser Harrold looked confused. "Please. One dance."

Charm him. Entrance him. Bewitch him. "If you insist."

(Alayne I, tome 6 The Winds of Winter, Chapitre publié en preview sur le site officiel de GRRMartin)

 

 Lysa accuse en substance sa soeur Catelyn d'avoir ensorcelé Petyr, mais plus grave encore : de l'avoir ensorcelé alors qu'elle ne comptait pas le payer de retour et en conséquence d'avoir commis un double vol, en dérobant sa dignité et sa liberté à Petyr, et son amour à Lysa. Je précise cependant que Lysa n'accuse pas Catelyn de sorcellerie véritable, mais dans les faits, le résultat est le même. 

 Enfin, l'association du chant, de la danse et d'un rituel magique lié à la convocation d'ombres de morts suggère qu'il faille aller chercher de ce côté la création des Autres et que cette dernière serait liée à une rivalité entre la reine corbeau et une autre femme (soeur ? Fille ? Belle-fille ? Fils ?). L'histoire de Lysa laisse penser que cette création ne serait pas le fait de la reine corbeau, ce qui finalement irait dans le sens d'une "méchante" reine commettant des crimes sans être non plus coupable de tous. Je ne trancherai cependant pas ici, car ce n'est pas l'objet.

 Si Sansa a a priori le dessous dans cette lutte, sa manière de combattre Lysa ressemble à celle de Bronn contre ser Vardis Egen, dans le jardin des Eyrie, lors du procès de Tyrion : Bronn laissait ser Vardis s'épuiser en coups puissants, en poussant quelques rares bottes toujours efficaces, jusqu'à la chute de la statue de la reine Alyssa, poussée par Bronn (mais préalablement frappée et déséquilibrée par Vardis). En bref, ser Vardis avait été cause de sa propre mort, comme Lysa le sera de la sienne à force d'avoir trop parlé. 

 

 

 

- AU BORD DE L'ABÎME - 

 

 

 Mais nous n'en sommes pas encore là, et il nous reste à voir ces fichues portes, celle "de la lune" et celle "du seigneur", et ce qu'elles cachent chacune. 

On a déjà pu voir précédemment que notre Blanche-Neige parvenue au coeur glacé des Enfers y rencontrait la reine pour l'affronter et éventuellement prendre sa place. 

 Lysa Arryn, toujours dans le rôle de la méchante reine qui condamne les innocents pour des crimes commis par elle ou sa progéniture, croit donc prononcer son verdict en demandant à Sansa d'aller ouvrir la Porte de la Lune, alors que celle-ci vient d'avouer sa "faute" et de demander son congé. Cependant, dans les faits, Sansa n'est pas coupable, et Lysa a au moins un crime à se reprocher, qu'elle finit par confesser, après avoir confessé la longue suite de ses malheurs. 

 Au moment où Sansa entre dans cette grande salle des Eyrie, on peut croire que le vent qui hulule au dehors représente un loup - le "loup bâtard" retenu au royaume des morts par une "reine corbeau" - que notre Blanche-Neige est venue chercher, telle un autre Orphée cherchant son Eurydice aux Enfers. Ainsi, lorsque Sansa reconnaît enfin implicitement qu'elle est coupable envers Lysa pour avoir tenté de lui voler Petyr, Lysa n'a plus qu'à lui accorder son "châtiment" : ressortir des Eyrie comme on ressortirait des Enfers, ou encore (si on suit l'interprétation orphique) la réunir à son "Eurydice" dans un monde meilleur. Cependant, Sansa et Lysa ont chacune leur interprétation de la chose. Et puis, la mort semble avoir donné à notre "loup bâtard/Eurydice" un visage bien plus inquiétant que la neige qui dans la première partie du chapitre offrait "des baisers doux comme ceux d'un amant". Est-ce d'ailleurs bien toujours ce personnage, ou peut-on y voir un autre, par exemple un des enfants monstrueux de la méchante reine, un genre de Joffrey - premier fiancé de Sansa mort atrocement le jour de ses noces sans avoir jamais pu coucher avec celle qu'il convoitait ? 

 Examinons le texte : 

 

 La porte était maintenue solidement fermée par trois lourdes barres de bronze, mais on entendait la bise en tourmenter les bords contre le chambranle. En apercevant le croissant de lune sculpté dans le bois (de barral), Sansa freina des quatre fers. 

 

 Je ne m'étais encore jamais arrêtée sur les trois barres de bronze jusqu'à maintenant, ce que je vais réparer : outre que le chiffre trois est très présent dans la saga à propos des dragons et Daenerys en particulier ("trois têtes à le dragon", "trois trahisons", "trois feux", "trois montures", etc...), on a vu dans l'analyse qui précède que la "reine-corbeau-barral" avait trois enfants (trois fils a priori, mais cela peut être deux fils et une fille, ou trois fils et une fille, ça ne change pas fondamentalement le propos, ça permet seulement des développements un peu différents d'un même thème, une certaine souplesse dans les variations), et on sait que la Corneille a trois yeux. En bref, le chiffre trois est également lié à notre méchante reine, et donc à Blanche-Neige. 

 D'autre part, ces barres sont en bronze, et le bronze est le métal le plus anciennement connu des hommes à Westeros : il a donc une connotation ancienne, qu'on retrouve notamment dans l'antique cor déterré par Mance Rayder dans une très ancienne nécropole royale au nord du Mur, cor qu'il fait passer pour celui de Joramun, un roi légendaire d'Au-delà du Mur, et qui aurait eu le pouvoir magique de réveiller les géants de la terre et faire tomber le Mur; on retrouve également le bronze dans l'armure familiale des Royce, un bien éminemment précieux et prestigieux car unique en son genre : elle est gravée de runes censées garantir son porteur de toute atteinte (comme on sait qu'elle ne garantit pas des blessures physiques, j'ai une petite hypothèse de derrière les fagots, qui serait qu'elle garantirait des tentatives des change-peaux et vervoyants de prendre possession du corps de celui qui la revêt), et le lord Royce chef de la maison prend le titre de Bronze. Les Thenns, peuple qui vit le plus au nord de Westeros (au-delà du Mur) pour ce qu'on en sait, exploite le bronze et fabrique ses armes et armures avec. Il est aussi un des seuls peuples à parler encore quasi uniquement la Vieille Langue, la langue des Premiers Hommes. Si je ne crois pas qu'il faille voir une magie quelconque dans les trois barres qui ferment la Porte de la Lune, le choix de ce métal me semble signifiant au moins littérairement : tout aussi ancien que le bois du barral, cette Porte de la Lune semble le lieu le plus ancien des Eyrie, comme son coeur caché. Et derrière cette porte, on trouve... l'hiver - ciel blanc, neige qui tombe et rien d'autre : 

 

 Beyond was white sky, falling snow, and nothing else. 

 

  Blanc comme le corbeau blanc que voit Kevan Lannister avant de mourir, et dont j'ai analysé la symbolique un peu plus haut dans l'article. Mais j'y reviendrai un peu plus loin.

 

˜˜

 

 

 Il y a dans la résistance de Sansa une réminiscence du chapitre de son mariage avec Tyrion : elle essaye d'abord sa nouvelle et superbe robe offerte par Cersei - sous l'oeil de celle-ci - tout en pensant à l'air qu'elle aura ainsi lorsqu'elle épousera Wyllos Tyrell, l'héritier de la maison Tyrell, jusqu'à ce que Cersei lui annonce qu'elle va épouser le jour-même Tyrion Lannister, le monstrueux nain défiguré. Sansa tente de fuir, sans succès, et Cersei demande aux gardes royaux présents d'escorter la jeune fille, au besoin de la porter; Osmund Poteaunoir dit alors à Sansa que "les loups sont braves" et qu'en tant que louve, elle devrait l'être également, ce qui la convainc de faire au moins preuve de dignité en cachant autant que possible sa peur. On retrouve les mêmes éléments dans la scène avec Lysa, même si cette fois les gardes ne viennent pas (et qu'en vrai Lysa n'a aucun intérêt à les faire venir) et que pour le courage, c'est le caractère de Catelyn qui est rappelé (et non pas la bannière de la famille) : 

 

 "- Ouvre-la, commanda Lysa. Ouvre-la ! je dis. Tu vas le faire ou j'appelle mes gardes." Elle la poussa brutalement. "Ta mère était brave, au moins. Retire les barres."

 Si je m'exécute, elle me laissera partir. Sansa saisit l'une des barres, la souleva pour la décrocher, la laissa tomber. 

 

 Le commandement de Lysa suit immédiatement le couplet de Marillion où la dame est en train de coudre et semble attendre l'arrivée du seigneur chevauchant sous la pluie. 

 En parlant de mise à mort, le texte nous parle donc en même temps de mariage, celui où la princesse est donnée en pâture à une bête furieuse, ce que le vent faisant trembler le chambranle de la porte suggère. Allant un peu plus loin, on peut interpréter cette Porte de la Lune comme un vagin et son ouverture par la jeune fille comme le viol auquel on la promet (au passage, on remarque la similitude avec le premier mariage de Daenerys, à laquelle l'énorme et glouton Illyrio offre en plus trois oeufs de bêtes à ailes ! Des oeufs dont Jorah Mormont dira plus tard qu'Illyrio les aurait couvés lui-même s'il avait su ce qu'il en sortirait).  

 Le rapprochement symbolique entre le mariage et la mise à mort est d'ailleurs explicite dans la bouche de Lysa qui tente d'expliquer à Littlefinger ce qu'elle fait : 

 

 - C'est une enfant, Lysa... La fille de Cat. Que ruminais-tu de faire, encore ? 

 - De lui donner Robert ! Mais c'est une ingrate fieffée. Une... une impudique. Tu n'es pas à elle pour qu'elle se permette de t'embrasser. Pas à elle ! Je lui donnais une leçon, c'est tout. 

 

  La leçon serait donc le choix que Sansa doit faire entre Robinetchou ou quelque chose de pire, à savoir la chute et la mort. 

 

 Elle essaya de se reculer, mais sa tante se tenait derrière, qui lui rattrapa le poignet puis, tout en lui plaquant son autre main entre les omoplates, la propulsa de toutes ses forces vers la porte béante.

Au-delà, du ciel blanc, la neige qui tombait, rien d'autre.

 "Regarde en bas," dit Lysa. "Regarde en bas." 

 (Beyond was white sky, falling snow, and nothing else.

"Look down," said Lady Lysa. "Look down.")

 

 J'ai suffisamment glosé dans la première partie de cette longue analyse sur le fait que la neige dans ce chapitre symbolisait un bâtard; l'image me paraît encore plus précise ici, puisque Lysa demande littéralement à Sansa de regarder en bas, un "bâtard tombant" ("falling snow") sur un fond blanc. Outre le blanc des corbeaux dont j'ai parlé plus haut, le fond blanc rappelle celui de la bannière Stark et le minuscule fortin qu'elle aperçoit six cent pieds plus bas pourrait représenter le minuscule Winterfell, comme celui qu'aperçoit Bran prenant son envol, après que la Corneille lui a ordonné de regarder vers le bas, lors du coma consécutif à sa chute depuis une des fenêtres du plus ancien donjon de Winterfell (chute provoquée par un Jaime aux allures de géant qui semble alors obéir à la suggestion d'une reine). Winterfell (représenté ici par le fortin "Ciel") est-il le "bâtard tombé" - "Hiver tombé" ? 

 Arrêtons-nous un petit instant sur "Ciel" et examinons jusqu'où la comparaison est pertinente. Nous avons dans la saga deux descriptions précises de Ciel, l'une par Catelyn et l'autre par Sansa/Alayne, qui reprennent exactement les mêmes termes, mais avec un contexte différent. La première est en train de monter aux Eyrie et la seconde en redescend (je souligne les expressions communes aux deux descriptions). 

 

 Sky was no more than a crescent-shaped wall of old unmortared stone, enclosing a stony ledge and the yawning mouth of a cavern. Inside were storehouses and stables, a long natural hall, and the chiseled handholds that led up to the Eyrie. Outside, the ground was strewn by broken stones and boulders. Earthen ramps gave access to the wall. Six hundred feet above, the Eyrie was so small she could hide it with her hand, but far below the Vale stretched green and golden.

 (Alayne II, tome 4 A Feast for Crows) 

 

 The waycastle called Sky was no more than a high, crescent-shaped wall of unmortared stone raised against the side of the mountain, but even the topless towers of Valyria could not have looked more beautiful to Catelyn Stark. Here at last the snow crown began; Sky's weathered stones were rimed with frost, and long spears of ice hung from the slopes above.

Dawn was breaking in the east as Mya Stone hallooed for the guards, and the gates opened before them. Inside the walls there was only a series of ramps and a great tumble of boulders and stones of all sizes. No doubt it would be the easiest thing in the world to begin an avalanche from here. A mouth yawned in the rock face in front of them. "The stables and barracks are in there," Mya said. "The last part is inside the mountain. It can be a little dark, but at least you're out of the wind.

 (Catelyn VI, tome 1 A Game of Thrones)

 

"Ciel" est donc un mur en forme de croissant qui cache l'entrée d'une sombre caverne creusée dans la roche, "une bouche/gueule grande ouverte" qu'il faut franchir pour emprunter la voie menant aux Eyrie. 
 Le croissant renvoie à la lune des Arryn qui n'est pas une lune ronde, mais également aux armes recourbées en forme de croissant de lune, comme par exemple la faucille avec laquelle la "femme aux cheveux blancs" de la dernière vision de Bran (à travers le barral de Winterfell) tranche la gorge d'un homme. Dans ce chapitre de Bran, d'ailleurs, le croissant de lune est explicitement comparé à une lame tranchante, une phrase qui revient comme une litanie et marque (entre autres) le temps qui passe à l'extérieur de la caverne des vervoyants (la forme en croissant alterne avec la pleine lune et la nouvelle lune), et à mon sens trouve sa matérialisation "terrestre" dans la faucille (en bronze) de la "femme aux cheveux blancs" dont le geste conclut le chapitre : 

 

 The moon was a crescent, thin and sharp as the blade of a knife.

La lune formait un croissant, fin et tranchant comme une lame de couteau.   

(Bran III, tome 5 A Dance with Dragons) 

 

 La bouche grande ouverte renvoie quant à elle aux gueules animales et à la grande bouche du barral de l'Arbre blanc, celle qui contient des ossements humains, dans le tome 2 A Clash of Kings. Lors de sa montée vers les Eyrie, Catelyn Stark passe le long de plusieurs gouffres sombres qui "baillent" ("yawn") et semblent attendre leur proie. Si à ce moment du récit Catelyn amène avec elle un Tyrion prisonnier (dont Brynden Tully fait remarquer qu'il n'a pas du tout l'air d'un prisonnier), c'est sur elle que le texte fait peser la menace symbolique de cette bouche sombre et dévorante, qu'elle finit par franchir : "the last part is inside the mountain" explique Mya Stone, "la dernière partie (du chemin) est à l'intérieur de la montagne"; c'est à dire qu'on entre par la bouche/gueule pour finir dans le ventre de bête que sont les Eyrie. Eyrie dont on sort par la Porte de la Lune (ou les cellules célestes). Peu importe que géographiquement ce corps soit à l'envers avec le cul au-dessus de la tête, il est comme suspendu la tête en bas à la Montagne. Au passage, c'est de "Ciel" que Catelyn remarque que les avalanches peuvent partir, en d'autres termes, cette bouche vomit la neige et la mort. 

 Les images font de Ciel le domaine de la reine-barral-corbeau dont la faim et la soif semblent inextinguibles. Cependant, c'est aussi à "Ciel" que commence la "couronne de neige", c'est-à-dire le royaume d'un loup bâtard. Si Mya Stone précise bien à Catelyn qu'à l'intérieur de la montagne elle sera au moins "à l'abri du vent" ("you're out of the wind"), donc des atteintes de cette autre bête qu'est le loup hurlant, l'ambiguïté reste de mise et en vérité loup et corbeau semblent se partager (et se disputer) la primauté sur les lieux. Un homme à tête de loup portant couronne, c'est d'ailleurs une vision qu'a Daenerys dans l'Hôtel des Nonmourants : une vision inquiétante puisque ce monstre préside un festin dont les convives semblent avoir été massacrés et dévorés. Quant à Jojen Reed, il identifie en Bran Stark le loup ailé et enchaîné de ses rêves verts (=à portée prophétique). 

 

 Une fois à Ciel, lors de sa redescente dans le Val, le point de vue de Sansa (ou plus justement d'Alayne) est différent de celui de Catelyn, bien qu'objectivement le paysage soit exactement le même : la perspective est en quelque sorte inversée, car les Eyrie lui apparaissent aussi lointains que l'était Winterfell pour Bran dans sa vision comateuse du premier tome A Game of Thrones, et le Val a l'aspect d'un paradis terrestre avec ses verts et ors, là où Catelyn voyait toute la beauté et la splendeur dans les Eyrie. La sortie des Enfers pour Alayne se fait dans le sens de la descente, de la même manière qu'elle avait échappé au Donjon Rouge en descendant une longue falaise. 

 

 Mais pour l'heure, aux Eyrie et au bord de l'abîme, Sansa Stark ne voit dans Ciel que le fortin en forme de croissant de lune, c'est-à-dire l'endroit où elle a toutes les chances de s'écraser et de mourir : si elle tombe, ce "Ciel" viendra à sa rencontre pour la frapper, comme le sol de Winterfell l'a fait pour Bran. Comme la faucille de la femme aux cheveux blancs est venue trancher la gorge de l'homme au pied du barral de Winterfell. À cet endroit, il ne subsiste plus qu'un étang à l'eau noire et froide, et dont Jon rêve une nuit comme d'un bain bouillonnant dans lequel se dissout Ygrid, dévorée jusqu'aux os. 

 

 

- LE MONSTRE DERRIÈRE LA PORTE -

 

 

 La deuxième barre alla à son tour se fracasser sur les dalles de marbre, puis la troisième. Et à peine Sansa eut-elle touché le loquet que la lourde porte vola gifler le mur de la salle avec un bruit retentissant. La neige s'était amassée tout autour du cadre, et elles en furent souffletées par une rafale mordante qui fit grelotter Sansa. 

 

 Si l'ouverture de la Porte de la Lune semble révéler le vide, ce vide est bien habité une bête furieuse - représentée par la neige, toussa toussa toussa... - qui se précipite à l'intérieur de la pièce en faisant voler la porte contre le mur dès que les barres ne la retiennent plus. Je vais étudier ici trois possibilités qui me sont venues à l'esprit quant à ce que pourrait être cette bête : loup, dragon ou bélier, qui permettent tous les trois d'ouvrir d'autres champs de réflexions et d'interprétations. 

 

  La bête furieuse qui se précipite à l'intérieur de la grande salle rappelle les loups géants des Stark enfermés et cherchant à s'échapper : Vent-Gris aux Jumeaux est retenu à l'extérieur, hors de la salle de festin où son partenaire Robb se fait assassiner, et se jète sur ses geôliers lorsqu'il parvient brièvement à se libérer; Broussaille et Été connaissent eux aussi cette séparation avec Rickon et Bran lorsqu'ils sont enfermés dans le Bois sacré de Winterfell et cherchent à s'en échapper, se cognant aux hauts murs, et Été essayant même de grimper aux arbres et enviant les oiseaux, sans succès. Si ces deux derniers ne manifestent pas leur fureur en attaquant tout être qui s'aventure dans les parages, ils illustrent tout de même comme le fait Vent-Gris ce cloisonnement au coeur d'un lieu où se jouent plusieurs tragédies : aux Jumeaux, il y a le mariage de Roslyn Frey, forcée de jouer le rôle d'appât comme une "pute" ("whore"), et le meurtre d'un roi. À Winterfell, c'est la présence d'autres Frey qui a conduit au retranchement des deux loups et permet la prise de la forteresse par la poignée d'hommes menés par Theon Greyjoy : Bran Stark est ainsi dépouillé de son titre de "Prince" au profit du nouveau maître des lieux, Theon. 

 En d'autres termes, la "reine-corbeau-barral" et le "loup bâtard" cohabitent en un même lieu, et pas vraiment pacifiquement. En effet, notre reine semble avoir fait de ce loup "sa" créature comme l'ourse géante peut être prisonnière du sauvageon Varamyr : dans le prologue du tome 5 A Dance with Dragons, Varamyr dont on a le point de vue précise que cette ourse qu'il possède en tant que change-peau le hait, lui; pourtant, tant qu'il est en pleine possession de ses pouvoirs et de son intégrité physique, elle ne le quitte pas; on apprend par ailleurs qu'il s'est emparé du loup fétiche de son mentor, et qu'il aspirait à s'emparer du loup géant de Jon, Fantôme, qui lui promettait une "vie de roi", liée au prestige et à la puissance de l'animal. On peut alors imaginer que le bâtard change-peau s'est également vu dépouillé de son animal-compagnon en même temps que de sa couronne, au profit de notre méchante reine et de ses héritiers. 

 Régulièrement, cette reine offrirait des proies à dévorer à sa nouvelle créature. Peut-être sa propre faim vient-elle également de là, de cette cohabitation forcée et violente. Comme l'explique Jojen à Bran, lorsque ce dernier apprend à se servir de son pouvoir de change-peau, il ne doit pas oublier qu'il est le garçon Bran, sinon "l'esprit" du loup prendra l'ascendant sur lui et le transformera de l'intérieur. Or, les loups géants sont des chasseurs qui se montrent constamment affamés dans la saga (on les voit essentiellement en train de chasser, tuer et manger leurs proies).

 Notre Blanche-Neige n'a vraiment pas de chance, c'est elle qui s'y colle ce jour pour jouer le dessert offert par lady Lysa au monstre derrière la Porte de la Lune : 

 

 Le vent lui releva les jupes et planta ses dents froides dans ses jambes nues. Elle sentait sur ses joues fondre les flocons.

 

 Les flocons n'ont plus du tout "la douceur des baisers d'un amant" comme au début du chapitre, et l'agressivité des dents sur les jambes nues, ainsi que les jupes relevées ne laissent pas de doute sur la tentative de viol (symbolique) subie ici par Sansa, conjointe avec la tentative de dévorement. En ce sens, le "loup bâtard" qui se cache derrière cette porte est passé du rôle de prince charmant promis à celui de monstre sauvage, exactement comme l'avait fait Joffrey. Il a pris les manières de Marillion, le désir de Littlefinger et la violence de Robinet chéri. 

  On retrouve ce schéma de la bête sous emprise d'un maître dans le personnage du Limier, qui dans sa relation avec Sansa oscille entre la prédation et la protection, et reprend une intéressante variation du rôle du chasseur du conte de Blanche-Neige. C'est en plein enfer de la bataille de la Néra que Sansa va par son chant libérer Sandor Clegane, comme Orphée le fait pour Eurydice (Orphée séduit tous les gardiens successifs des Enfers, du chien Cerbère au couple divin Hadès et Perséphone, mais à la fin il échoue à sortir Eurydice du royaume des morts et en reste séparé, de même que Sansa "libère" Sandor, mais se sépare de lui).  

  Nous avons vu dans le précédent article et même un peu plus haut dans celui-ci l'association du vent et de l'hiver avec "l'esprit du loup" du fait qu'il "hulule". Et si c'est bien la neige qui le définit en tant que "bâtard", elle le définit également en tant que "défunt", car dans le nord, "neige" est aussi synonyme de mort :

 

  "A few words. Three of them can say snow."

"One bird croaking my name was bad enough," said Jon, "and snow's nothing a black brother wants to hear about." Snow often meant death in the north.

(Jon II, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Dans le tome 5 A Dance with Dragons, plusieurs chapitres se déroulent dans Winterfell envahi par les nouveaux maîtres du Nord, à savoir les Bolton, et la forteresse est le centre d'une intense et très longue tempête de neige. GRRMartin ne dit jamais explicitement que ce froid et cette tempête sont causés par les fantômes vindicatifs des Stark qui ne sont plus tenus en respect par la présence d'un Stark à Winterfell, mais il conserve l'ambiguïté et suggère que ça puisse être le cas. Les clans du Nord et Theon y croient, en tous les cas, et si la neige tombe dru, le vent hurle comme un loup ("howl"). Cette tempête contribue d'ailleurs à exacerber les tensions déjà très vives entre les différentes factions présentes à l'intérieur des murs, et pousse à la violence, faisant du séjour à Winterfell un lieu d'enfer glacé où le sang est versé. 

 L'association du vent avec les oiseaux, en particulier corneilles et corbeaux, est une constante dans la saga, au point que dans la religion des Fer-Nés, le Dieu des Tempêtes, adversaire éternel du Dieu Noyé, est représenté par une Corneille... et le Dieu Noyé, lui, "festoie dans ses demeures liquides", c'est-à-dire au fond de l'eau, comme le "loup bâtard" sacrifié à Winterfell pourrait lui aussi "festoyer" sous le barral, au fond de l'étang noir. Si le dieu des Tempêtes brise les navires et envoie les hommes au fond de l'eau, c'est le dieu Noyé qui mange. Et du côté d'Essos, qui se met au service de Daenerys, on trouve la compagnie mercenaire des Corbeaux-tornade ("Stormcrows") menée par le flamboyant Daario Naharis. 

 Bouche rouge comme sang, peau/fourrure/plumage blanc comme neige et chevelure noire comme le corbeau, notre Blanche-Neige commence à ressembler furieusement à la bête.   

 

˜˜

  

 Cependant, les velléités dévorantes de la bête derrière la Porte en évoquent également une autre de la saga, carnivore et ailée, et qui produit du vent : le dragon.

 Au moment de la Conquête de Westeros par Aegon Targaryen et ses soeurs, le Val d'Arryn avait d'ailleurs été soumis par Visenya Targaryen, une des soeurs d'Aegon, qui était venue avec son dragon se poser au milieu de la cour des Eyrié et avait emmené le très jeune héritier du Val faire une promenade sur le dos de la bestiole. Un risque mortel qui avait parfaitement été compris puisque sa reine (mère du jeune prince) avait ployé le genou. Ce jeune héritier avait ensuite été marié à une fille Stark. Arryn, Stark, deux reines en présence pour s'affronter, un héritier comme enjeu, tous les ingrédients sont là, le dragon en plus.

 L'histoire ne figure cependant pas dans la saga elle-même mais dans une des oeuvres qui développe l'univers créé par GRRMartin, A World of Ice and Fire. Je l'évoque parce qu'avec le dragon, elle fait entrer dans l'équation le feu et par là même l'été brûlant, et permet d'explorer un aspect symbolique présent dans le conte de Blanche-Neige dont je n'ai pas encore parlé, alors qu'il est un des éléments qui donne sa dynamique narrative à la saga, à savoir les saisons et leur alternance déréglée. Une des interprétations du conte de Blanche-Neige en fait une variation sur le mythe de Perséphone, fille de Déméter déesse de tout ce qui est lié à l'agriculture et la terre nourricière (et voilà notre corbeau toujours réclamant du grain !) : Perséphone est un jour enlevée par Hadès, le souverain des Enfers, après avoir mangé une grenade (le fruit) (parenthèse culturelle : dans l'antiquité, la grenade était un fruit avec une grosse charge symbolique, lié à la vie, à la mort et à la connaissance, symbolique reprise par la suite, notamment dans les peintures chrétiennes de Vierge à l'enfant. A vous les studios). Alors qu'elle recherche sa fille, Déméter refuse de fertiliser la terre, ce qui plonge le monde dans la détresse, et Zeus, le roi des dieux doit arbitrer : Perséphone vivra une partie de l'année chez son nouvel époux et une autre partie chez sa mère, ce qui explique l'alternance des saisons, correspondant à la présence de la princesse sur terre ou sous terre. 

 Le dessin animé de Walt Disney a repris la dimension symbolique du climat, puisqu'après la mise au cercueil de Blanche-Neige la nature dépérit et se couvre de neige, tandis que le printemps revient en même temps qu'arrive le prince qui va enfin réveiller la princesse. 

 Chez GRRMartin, nous avons Sansa qui est emmenée par Littlefinger - époux de la "reine" Lysa Arryn et donc "roi des Enfers" - jusqu'au coeur de son royaume froid et hivernal : 

 

"I don't want her here." Her aunt's eyes were shiny with tears. "Why did you bring her to the Vale, Petyr ? This isn't her place. She doesn't belong here."

 "Je ne veux pas d'elle ici." Ses yeux brillaient de larmes. "Pourquoi me l'avoir ramenée au Val, Petyr ? Ce n'est pas sa place. Elle n'a pas sa place, ici."

 

 Sansa est elle-même recherchée par Brienne, quête confiée par Jaime qui souhaite tenir le serment fait à Catelyn Stark, et rappelée à l'occasion de la rencontre avec Lady Coeurdepierre. 

 Au lendemain du mariage entre Petyr et Lysa, Petyr partage des fruits avec Sansa et lui offre une grenade, qu'elle refuse, lui préférant une poire : on peut y voir la correspondance avec la grenade mangée seulement en partie par Perséphone et qui permet à Zeus de rendre son arbitrage (= le temps que Perséphone passe avec Hadès sur un an est proportionnel à la partie de la grenade qu'elle a mangée). D'un certain point de vue, Sansa Stark croque donc le fruit d'enfer et meurt, tandis qu'Alayne ressortira bien vivante du royaume des morts que sont les Eyrié. 

 Avec sa chevelure auburn (donc roux foncé), Sansa se place symboliquement du côté de la chaleur et du feu. Son goût pour la chevalerie de chansons, les fleurs, le brillant, les couleurs, la danse, en fait une parfaite "enfant de l'été", et l'hiver arrive progressivement sur Westeros et le monde après sa mort et son enterrement aux Eyrié (entendons-nous bien, je ne dis pas que Sansa est responsable des saisons, je relève la correspondance entre les arcs narratifs des différents Stark et le changement des saisons pour en tirer un sens littéraire). 

 Les "fils" de la reine hivernale Lysa Arryn qui désirent Sansa représentent l'hiver convoitant la chaleur et la force de l'été, un schéma qu'on retrouve un peu plus loin géographiquement... 

  

 Transportons-nous justement au nord, du côté du "loup bâtard" de la saga, à savoir Jon Snow : il est aussi une corneille par son appartenance à la Garde de Nuit, et sa route croise celle d'Ygrid, une sauvageonne "baisée par le feu" (elle est rousse, mais c'est l'expression sauvageonne commune employée pour parler de la couleur vive de ses cheveux) et trouvée endormie dans la montagne enneigée (rappelons-nous, dans le conte de Blanche-Neige, celle-ci est amenée endormie par les Nains au sommet d'une haute montagne, jusqu'à ce qu'un prince vienne la réveiller; la référence est aussi celle de la Valkyrie Brünhilde, condamnée au sommeil par son père Wotan et entourée d'un feu magique, et que seul un héros pourra réveiller par un baiser d'amour) : le Jon qui "réveille" Ygrid n'est pas accompagné de son loup, resté au bas de la montagne, il est pleinement corneille ("crow") à cet instant, ce qui permet à nouveau de jouer sur la corneille hivernale attirée par la chaleur de l'été mais étouffant cette chaleur : en étant fidèle à la Garde de Nuit, Jon trahit Ygrid et provoque sa mort ; notons que la mise à l'écart du loup Fantôme et le refus de Jon d'accepter son don de change-peau empêchent l'union du "loup bâtard" avec la "princesse estivale". Dans cette configuration, le "loup bâtard" aurait dû s'unir à une "princesse estivale" mais une trahison l'a livré à une "reine hivernale", en l'occurrence la Garde de Nuit, commandée depuis le départ de l'expédition du lord commandant Jeor Mormont par Bowen Marsh, lui-même surnommé la "vieille pomme granate" ! Tandis que la "princesse estivale" a été unie à un fils de la "reine hivernale"... à une corneille : Ygrid meurt d'une flèche entre les seins (c'est encore une histoire de pénétration et de viol, donc...), dont Jon remarque l'empennage, en d'autres termes, elle meurt d'un coup d'aile, la "princesse" du bâtard, et la mort lui donne une face de lune :

 

He found Ygritte sprawled across a patch of old snow beneath the Lord Commander's Tower, with an arrow between her breasts. The ice crystals had settled over her face, and in the moonlight it looked as though she wore a glittering silver mask.

The arrow was black, Jon saw, but it was fletched with white duck feathers.

(Jon VII, tome 3 A Storm of Swords)

 

 La scène d'amour entre Jon et Ygrid a lieu sous terre, dans une caverne ténébreuse, où il fait plus chaud qu'au dehors. Quant à Alayne, elle retrouve un temps certes froid mais vivifiant et non mortel en descendant de la montagne vers la plaine. Cependant, le fait qu'elle arrive en pleine nuit aux Portes de la Lune laisse penser que le retour du printemps n'est pas encore pour tout de suite, d'autant que la première personne qu'elle rencontre là-bas est Littlefinger, celui qui précisément a emmené Sansa aux Eyrié et provoqué sa mort symbolique (et sociale). Littlefinger n'a pas encore l'intention de lâcher sa proie comme ça. 

 Autant dans l'arc de Sansa que celui de Jon, l'hiver se situe en hauteur, éloigné de la terre, ce qui à mon sens explique symboliquement la couleur blanche de certains corbeaux : ceux-là ne se sont en quelque sorte pas "brûlé" les ailes en s'approchant trop près du feu de la terre, ils n'ont pas noirci. À l'inverse, la chaleur vient de la terre qui exhale l'été. 

 Ainsi, il me semble que le dragon, parce qu'il vole et crache le feu, est une anomalie monstrueuse, en miroir des corbeaux et corneilles glacés que les arbres et la terre semblent exhaler autant qu'ils exhalent les Autres (dans le tome 5 A Dance with Dragons, si les Autres ne sortent pas de Winterfell, mais l'exceptionnelle tempête de neige vient de ce lieu pierreux et des fantômes qui l'habitent). En d'autres termes, si les saisons sont déréglées, c'est que l'été tombe du ciel et que l'hiver monte de la terre quand cela devrait être le contraire. Le loup a pris des ailes et le corbeau une gueule affamée. Les vers s'envolent et les oiseaux tombent du ciel. 

 

 Et derrière la Porte de la Lune, une bête de l'hiver désire sa princesse de l'été promise et perdue. Ou peut-être son prince promis et perdu, puisque si Jon Snow est loup Stark par sa mère et Corneille par son appartenance à la Garde de Nuit, il serait aussi un dragon par son père caché Rhaegar Targaryen. Sa mort au Mur en fait un dragon glacé (bonbons et chocolats).

 Un peu de chaleur pour retrouver un peu de vie. 

 

˜˜

 

  Pour finir, il me semble qu'on peut voir dans la bête derrière la porte une troisième figure symbolique, celle du bélier - la version féroce et déchaînée de l'agneau : la porte qui s'ouvre brutalement sous la poussée le suggère, puisque le "bélier" fait exactement cela, forcer des portes par des puissants coups de boutoir; "ram" en anglais désigne autant l'animal que l'engin de siège (comme en français), et l'on retrouve ce mot dans Ramsay Snow, le monstrueux bâtard de Roose Bolton, qui épouse une fausse Arya Stark (en fait, Jeyne Poole, l'ancienne amie et demoiselle de compagnie de Sansa) devant l'arbre-coeur de Winterfell. Ramsay est en outre qualifié de "bête dans une peau humaine" et lorsque Theon ressort du cachot de Fort-Terreur dans lequel il croupissait, les créneaux sur château seigneurial tenu par Ramsay lui apparaissent comme les crocs d'une bête féroce, ce qui nous ramène à cette image de bête carnivore (Theon I, tome 5 A Dance with Dragons). 

 On rencontre dans le second tome A Clash of Kings une autre figure de bélier dans le personnage de Craster, l'horrible patriarche incestueux qui vit au-delà du Mur avec toutes ses filles-femmes et offre ses fils en sacrifice à la forêt hantée. Certains racontent même qu'il mange ses enfants, comparés à plusieurs reprises à des agneaux, et une hypothèse (que je développerai dans un article consacré au personnage) lui attribue un véritable cannibalisme : il tuerait et mangerait les patrouilleurs de la Garde de Nuit qui viendraient trouver refuge chez lui pendant leurs patrouilles. Craster est lui-même le fils bâtard d'un ancien membre de la Garde de Nuit, rejeté à la fois par les sauvageons et par la Garde de Nuit (mais utilisé par les deux), ce qui en fait également une corneille bâtarde qui dévorerait sa parentèle (les autres "corbacs"/"crows") et apporterait le froid et l'hiver glacé (le soir de l'arrivée de la Garde de Nuit au manoir Craster, le temps se refroidit, et il est carrément glacé le lendemain matin). 

 Theon Greyjoy, qui ne trouve sa place ni chez les Greyjoy ni chez les Stark mais fait pourtant partie des deux bords, joue sur le même registre à sa façon, d'autant que son appétit sexuel, son côté fonceur et irréfléchi, son désir de gloire et de puissance et son aspiration à une reconnaissance sociale comme "prince" ou "roi" en font un Craster en puissance. 

 Le bélier fait partie des "scapegoat", c'est-à-dire des personnages "boucs émissaires" (agneaux, chèvres, moutons, boucs et béliers), donc offerts en sacrifice, ce qui correspond autant au sort du "loup bâtard" sacrifié au barral de Winterfell qu'à celui qui attend Sansa Stark, habillée de laine d'agneau comme on l'a vu dans le premier article de cette étude, et accusée d'une faute qu'elle n'a pas commise. Theon vaincu et vêtu de laine d'agneau (et accusé de crimes qui ne sont pas les siens) doit livrer lui-même à Ramsay Snow le château Moat Cailin tenu par les Fer-Nés, mais aussi Winterfell et la mariée "Arya Stark", de même que la mort de Craster a livré aux corbacs mutinés les filles-femmes de Craster, son manoir et son garde-manger. 

 J'ai déjà eu l'occasion d'analyser des aspects de Ramsay et son mariage à Winterfell dans les précédents articles, et il me suffira d'ajouter que le jour de son évasion, Jeyne Poole est retrouvée nue et couverte de traces de morsures, elle-même prête à "le faire avec les chiens" pour ne pas subir davantage de sévices de la part de son bourreau d'époux.  

 Il y a cependant une véritable ambiguïté chez ces personnages de bâtards (réels comme Craster et Ramsay ou symboliques comme Theon), car ils peuvent représenter le "loup bâtard" transformé par la mort et le séjour prolongé dans le même lieu que la reine-corbeau-barral, aussi bien que la progéniture (bâtarde aussi) de cette reine contaminée et transformée par le contact permanent avec "l'esprit du loup". En d'autres termes, entre change-peaux, il y a échange et influence de part et d'autre : à Winterfell, les rois, lords et leurs enfants sont enterrés dans les cryptes, proches du sang du sacrifié qui a eu tout loisir d'irriguer la terre, les racines des végétaux, les eaux et d'imprégner les murs du château depuis des siècles qu'il est là. Cet "esprit du loup" inapaisé chercherait alors sans cesse sa "princesse promise"/son "prince promis", désir transmis à tout le lignage et régulièrement réactivé selon certaines circonstances. 

 

 Les noces avec la bête sont marquées par la perte de sa chaussure par Sansa :

 

(...) Sansa s'écarta à quatre pattes de la Porte de la Lune et enlaça de ses bras le premier pilier venu. Les battements de son coeur l'étouffaient. Elle avait les cheveux pleins de neige, et il lui manquait sa chaussure droite. Elle a dû tomber... Traversée d'un frisson, elle enserra le pilier encore plus étroitement. 

 

 L'allusion à une chanson de mariage propre à la saga, et qu'on chante pour le coucher des époux - "la reine ôta sa sandale et le roi sa couronne" - ne fait pas de doute, et de la même manière, lorsqu'elle s'envolera pour la première fois sur le dos du dragon Drogon, Daenerys perdra sa chaussure. Pour Sansa, cette perte signifie également que la danse est finie, et comme pour Cendrillon, l'heure a sonné de retrouver ses véritables habits. Ici, ceux d'Alayne Stone la bâtarde d'un oiseau. Étendue aux Stark, la signification symbolique est celle d'une bâtardise originelle de la lignée : les Stark de Winterfell seraient aux Stark d'avant Winterfell ce que Joffrey, Myrcella et Tommen Baratheon sont aux Baratheon. 

 

 

 - TOUT VOL COMMENCE PAR UNE CHUTE -

 

 

 La grande salle des Eyrié possède cependant une troisième porte, en plus de celle d'entrée et celle de sortie (officielles) : la porte du seigneur, cachée dans l'arrière-plan. Aussi mortelle que la Porte de la Lune. 

 

  Elles vacillèrent sur le bord. De très très loin lui parvint le martèlement des piques contre la porte et les appels des gardes sommant qu’on les laisse entrer. Marillion cessa brusquement de chanter.

"Lysa ! Que signifie ceci ?" Le cri fusa comme une lame au travers des hoquets ("cut through the sobs"), des halètements. La grande salle répercuta l’écho de pas précipités. "En arrière ! Lysa ! Que faites-vous-là ?" Les gardes n’arrêtaient pas de battre la porte. Littlefinger était arrivé par l’arrière, empruntant l’entrée du seigneur, derrière l’estrade.

 

 Littlefinger est intervenu presque de la même manière qu'il est entré dans le Winterfell de neige : en maître et sans permission. Mais cette fois-ci, en tant qu'époux de Lysa Arryn, il a toute légitimité à le faire et c'est là qu'est la différence : son rôle est alors en miroir de celui occupé dans la première partie du chapitre par le petit lord Robert Arryn et son entrée celle du seigneur armé de sa parole tranchante, comme une épée de justice, de même que Robert arrivait avec sa poupée de chiffon et frappait le château de neige de sa "masse de justice" (un antique roi du Conflans porte d'ailleurs le surnom de "masse de justice", et Lysa est fille du suzerain du Conflans). On peut également prolonger le parallèle jusqu'à Eddard Stark, le père de Sansa, qui rendait la justice avec son épée tranchante, Glace. Ici, Petyr "coupe" (le texte en anglais utilise le terme "cut" pour décrire son premier éclat de voix) littéralement la lutte en coupant le sifflet de Marillion. Suite logique si la musique cesse : Lysa doit cesser et rendre au seigneur l'exercice légitime de la justice. 

 Lorsque Sansa édifiait son château de neige, l'intervention de Littlefinger avait permis l'achèvement du château/tombeau protecteur. Il arrive donc là encore à son secours, mais cette fois en prenant la place du troisième personnage venant interrompre le corps à corps périlleux du duo initial, ce qui ne fait qu'appuyer l'ambiguïté malsaine du personnage. 

 S'il se prétend père d'Alayne Stone (et semble en jouer le rôle dans cette scène alors qu'il appelle Sansa Alayne), le parallèle avec le petit Robert Arryn le définit comme un enfant de la méchante reine et un prétendant de notre Blanche-Neige ; le fait qu'il emprunte la "porte du seigneur" suppose qu'il vient des appartements privés partagés avec Lysa : autrement dit, il est un des oiseaux que lâche cette reine-barral sur le monde, une "corneille rebelle" plutôt qu'un des corbeaux obéissants (ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps l'époux de la reine : ses deux rôles de fils symbolique et de partenaire réel sont conjoints). Le rapprochement avec les Stark peut là encore se faire si on se souvient de cette question de Jaime Lannister à Catelyn Stark, dans la prison de Vivesaigues, alors que Jaime ne peut s'empêcher de provoquer son interlocutrice et mère de son geôlier : 

 

 "Did the old Kings of Winter hide behind their mothers' skirts as well?"

(Catelyn VII, tome 2 A Clash of Kings)

 

"Les vieux Rois de l'Hiver se cachaient-ils eux aussi derrière les jupes de leur mère ?" Jaime touche possiblement une vérité insoupçonnée et oubliée, où les Stark de Winterfell devraient leur couronne à leur mère, épouse de roi, comme Joffrey et Tommen doivent la leur à Cersei Lannister (je veux dire par là qu'ils seraient reconnus enfants du roi, mais ne le seraient pas dans les faits). 

 

 Ce n'est donc pas pour rien que Lysa rappelle tout ce qu'elle a donné à son Petyr, tous les sacrifices consentis ou forcés - comme l'avortement manigancé par son père : elle se place ici en bienfaitrice de son partenaire, en mère qui aurait activement participé à la promotion de son enfant et en attendrait un retour. En somme, elle abreuve Petyr de larmes comme elle abreuve son petit Robert de lait maternel bien au-delà de l'âge du sevrage : 

 

Des larmes roulaient sur sa figure rouge et bouffie.

 

 La "face" de Lysa est rouge et implicitement humide (à cause des larmes) comme l'est le téton qu'elle donne à Robinet devant Catelyn, dans le tome 1 A Game of Thrones. Le flot de larmes impossible à arrêter est mis en miroir de l'odeur persistante de lait suri qui l'accompagne (Catelyn dans le tome 1 A Game of Thrones, et Sansa près de deux ans plus tard, dans le tome 3 A Storm of Swords la perçoivent) et il fait de Lysa une nouvelle reine Alyssa, dont la légende dit qu'elle n'a pas pleuré à la mort de ses fils et de son mari et que pour cette raison, les dieux l'ont condamnée à pleurer pour l'éternité, ou du moins jusqu'à ce que ses larmes "touchent" la terre. Son fils mort, le voici :  

 

 "Je t’ai donné mon étrenne de vierge. Je t’aurais aussi donné un fils, mais ils me l’ont assassiné avec du thé de lune composé de chanvrine et de menthe et d'armoise, d'une cuillérée de miel et d'une goutte de régalsou. Ce n'est pas ma faute, moi, je n'en savais rien, je n'ai fait que boire la potion que Père me donnait...

 

 Petit aparté : ce que la traduction appelle "régalsou" est l'anglais "pennyroyal", la menthe pouliot, très parfumée et utilisée de l'antiquité à la Renaissance pour un tas de vertus qu'on lui prêtait, notamment abortives (elle n'est pas abortive en réalité, mais très toxique pour le foie, jusqu'à provoquer des hémorragies internes et la mort). Elle était aussi censée calmer toutes sortes de douleurs aussi bien externes qu'internes, mais je soupçonne GRRMartin de s'être amusé à choisir la plante "pennyroyal" pour son nom, qui rappelle le "liard du nain" - "dwarf's penny" - une taxe d'un penny instaurée par Tyrion à Port Real sur chaque passe avec des prostituées. L'armoise, quant à elle, se dit en anglais "wormwood", dans lequel on retrouve "worm" (le ver) et "wood" (le bois), ce qui à mon sens est une manière discrète de renvoyer aux barrals - "weirwood" - dont les racines sont comparées par Bran à de gros vers de tombes, et par conséquent à la mort. 

 En d'autres termes, ce qu'est en train d'expliquer symboliquement Lysa en détaillant la recette du thé de lune qu'elle a dû prendre, c'est que son père la voyait comme une prostituée et l'a condamnée par cet avortement et le mariage qui s'est ensuivi à se dessécher comme un barral mourant, à devenir infertile et à n'accorder que de faux plaisirs, de fausses joies et de fausses vies. Et de fait, la vie qu'elle offre à son fils Robert tient davantage de l'étouffement par noyade progressive dans le lait que de la protection due à un enfant; sa revendication particulièrement insistante de Petyr comme sien va dans le même sens, d'autant qu'elle est accompagnée d'un flot de larmes incessant : 

 

"Tu n'as aucune raison de verser toutes ces larmes.

- Larmes, larmes, larmes ! sanglota-t-elle hystériquement. Pas besoin de larmes..., mais ce n'est pas ce que tu disais, à Port-Réal. Tu me disais de mettre des larmes dans le vin de Jon (Arryn), et je l'ai fait. Pour Robert et pour nous ! Et j'ai écrit à Catelyn pour accuser les Lannister d'avoir assassiné mon seigneur époux, exactement comme tu disais. 

 

  Des larmes sont présentes également en Essos, dans l'arc narratif de Tyrion et dans celui de Daenerys. Celui de Tyrion reprend le thème des prostituées, puisqu'il s'agit des esclaves prostituées de Volantis qui portent comme tatouage d'identité une larme sur la joue. Le nain rencontre en particulier la Veuve du Front-de-mer, prostituée affranchie et veuve d'un noble de Volantis, auprès de laquelle lui et Jorah Mormont cherchent un passage par bateau pour Meereen. Au-delà de la symbolique du passage vers un royaume des Enfers (en bateau !) pour rejoindre une "reine d'argent" légendaire (Daenerys), la Veuve a les cheveux blancs et sa vue évoque pour Tyrion le renard (on a vu dans les précédents articles comment tant Tywin Lannister que Lysa Arryn, par ses vêtements et la couleur de ses cheveux, étaient symboliquement liés au renard); les cadeaux qu'elle a reçus de quémandeurs sont devant elle, un gobelet d'argent et une dague ancienne en bronze gravée de runes, tandis que Jorah Mormont lui apporte des gants :

 - dans le gobelet en argent, nous retrouvons la couleur de la lune, associée comme nous l'avons déjà vu à une figure féminine. L'argent est également la matière qui, dans les chaînes des mestres, symbolise la maîtrise du savoir médical, à la fois pour donner la vie mais aussi la mort. 

 

 All the world knew that a maester forged his silver link when he learned the art of healing—but the world preferred to forget that men who knew how to heal also knew how to kill. 

 (Prologue, tome 2 A Clash of Kings)

 

Et de fait, dans A Song of Ice and Fire, les poisons se boivent tous (sauf à Dorne où ils sont issus de la piqûre/morsure de serpents et/ou de scorpions), et l'on dit que c'est une arme de femme ou d'eunuque. 

 

- Dans la dague en bronze, on retrouve ce dont j'ai déjà parlé plus haut à propos du bronze et des runes, mais on peut ajouter que Mirri Maz Duur a utilisé semblable arme pour son rituel de "résurrection" de khal Drogo, rituel qui s'est soldé par la mort du bébé de Daenerys :

 

Mirri Maz Duur chanted words in a tongue that Dany did not know, and a knife appeared in her hand. Dany never saw where it came from. It looked old; hammered red bronze, leaf-shaped, its blade covered with ancient glyphs.

(Daenerys VIII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Le poignard, la dague, le couteau ou la petite épée (comme Aiguille la bien-nommée) restent dans l'imaginaire de la société féodale des Sept Couronnes des armes estampillées "femme" ou "eunuque", au même titre que le poison, et GRRMartin utilise ce cliché dans la symbolique de la saga tout en profitant de chaque occasion pour lui offrir un démenti dans les faits (Daenerys tue avec son dragon, Brienne a une épée "magique", Osha arrache la lance des mains d'un guerrier fer-né pour la faire sienne, Varys tue avec une arbalète, Roose Bolton utilise un poignard pour achever Robb Stark déjà percé de carreaux d'arbalète Frey, etc...). D'autre part, c'est un petit détail mais qui a son importance pour notre propos, dans le dessin animé de Disney Blanche-Neige, le fermoir du coffret censé contenir le coeur de la princesse est en forme de coeur percé par un poignard (ou une épée, selon ce qu'on préfère !). 

 

 

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- Quant aux gants, ils servent à couvrir les mains, des mains meurtrières ? Les barrals ont des feuilles rouges comme des mains sanglantes et lorsque Littlefinger partage des fruits (dont la grenade dont j'ai déjà évoqué la symbolique) avec Sansa le lendemain de son mariage avec Lysa, il lui explique : 

 

 "J’adore le jus, mais je déteste les doigts poisseux, gémit-il en s’essuyant les mains. Mains nettes, Sansa. Quoi que vous fassiez, arrangez-vous pour avoir toujours les mains nettes."

 (Sansa VI, tome 3 A Storm of Swords)

 

Notons que c'est Littlefinger qui suggère à Lysa d'utiliser le poison "les larmes de Lys" pour tuer son vieux mari Jon Arryn, et c'est son poignard en acier valyrien qui a servi pour la seconde tentative de meurtre de Bran, dans le tome 1 A Game of Thrones. Le même poignard qui lui servira à impliquer Tyrion dans cette tentative d'assassinat et renforcer la culpabilité des Lannister aux yeux des Stark (il faut toutefois préciser qu'au moment de la seconde tentative contre Bran, le poignard appartenait au roi Robert Baratheon, le guerrier brutal par excellence, qui l'avait gagné dans un pari avec Littlefinger). 

 Pour finir, cette Veuve du Front-de-mer est aussi connue pour ses "fils", ses gardes particuliers que Tyrion voit surgir de derrière un rideau de feuilles, et si elle n'est pas admise dans la ville noble réservée à l'élite qui peut se targuer de porter le "sang de Valyria", elle est tout de même une sorte de reine à l'influence réelle en jouant le rôle de la Marraine pour les activités portuaires. 

 On retrouve donc avec la Veuve une nouvelle variation de notre reine-sorcière, bien que celle-ci semble davantage attendre une délivrance de la part de la reine-dragon, la princesse promise qu'est Daenerys, plutôt que de la considérer en rivale à abattre. 

 

 Daenerys, justement, croise elle-même un personnage larmoyant, l'immensément riche Xaro Xoan Daxos de Qarth, homme mince et sec, à la peau pâle et au profil d'oiseau. J'ai déjà analysé ces traits physiques et ce qu'ils peuvent signifier dans la saga, dans le premier article consacré à la visite de Daenerys chez les Nonmourants. Pour décrire la taille énorme du palais qu'il possède, Daenerys dit qu'elle est capable d'avaler ("to swallow") tout son khalasar, ce qui le rapproche de l'ogre, ou de l'ogresse, autre image liée aux barrals et subtilement à Lysa ou Cersei. 

 

 Pour finir sur les larmes, tout au nord des Sept Couronnes, à Westeros, on trouve un certain Mur qui pleure, au centre duquel un vieux barral fait réciter leur serment aux corneilles de la Garde Nuit et dont la bouche est également une porte. 

 

 

˜˜           

                                                                                                                                                                                   

 

  Alors que Littlefinger insiste pour qu'elle lâche Sansa et se taise, il est trop tard et Lysa semble ne plus écouter : en réalité, deux éléments me paraissent jouer. D'abord, la résistance discrète de Sansa, ses petites bottes en retour des mots assénés violemment, son art de l'esquive en avouant une faute imaginaire, tout cela n'a fait que décupler la fureur de sa tante qui veut à toute force asséner le coup de grâce. Ainsi, lorsque Littlefinger arrive et interrompt la joute que Lysa allait remporter, Lysa joue son va-tout, ce qui prouve à mon sens, que loin d'être la folle que d'aucuns prétendent elle se révèle à nouveau calculatrice et manipulatrice, car sous le flot de mots et de larmes, il y a bien l'idée d'impliquer ouvertement Petyr dans ses crimes, de révéler qu'il en est à l'origine et ainsi "dans les ténèbres de lier". Bref, elle a parfaitement compris que son Petyr lui échappait, comme le prouve le reproche qu'elle formule à trois reprises d'avoir embrassé Sansa, et elle cherche un moyen de se l'attacher définitivement en même temps que de rendre nécessaire la mort de Sansa : en effet, si Sansa est au courant de l'implication de Littlefinger dans la chute des Stark, non seulement l'union de Littlefinger avec la jeune fille devient impossible, mais en plus se débarrasser d'elle est indispensable. Et avec Marillion pour témoin, la menace qui pèse sur Petyr Baelish n'est pas une vue de l'esprit, il suffirait d'une petite chanson drolatique qui pour une fois enchanterait tous les seigneurs du Val pour faire tomber l'oiseau moqueur définitivement :   

 

 "Laisse-la se relever, maintenant. Laisse-la s'éloigner de la porte.

- NON !" Elle administra une nouvelle saccade aux cheveux de Sansa. Les rafales de neige qui tourbillonnaient autour d'elles faisaient sèchement claquer leurs jupes. "Tu ne peux pas avoir envie d’elle. Tu ne peux pas. Ce n’est qu’une petite fille idiote et sans cervelle. Elle ne t’aime pas comme je t’ai aimé. Je t’aime depuis toujours, moi. Je te l’ai prouvé, non ?" Des larmes roulaient sur sa figure rouge et bouffie. "Je t’ai donné mon étrenne de vierge. Je t’aurais aussi donné un fils, mais ils me l’ont assassiné (...). Cat ne t’a jamais rien donné."

(...)

 Littlefinger se rapprocha. "Tu as encore touché au vin ? Tu ne devrais pas te montrer si bavarde. Nous ne tenons pas à ce qu'Alayne en sache plus qu'elle ne devrait, n'est-ce pas ? Ou Marillion ? 

 

 On a vu avec le couplet sur les larmes que Lysa ne tenait justement aucun compte de l'avertissement de Littlefinger. Lysa ignore cependant que Littlefinger convoite Sansa depuis qu'il l'a vue au tournoi de la Main, dans le tome 1 A Game of Thrones, et qu'il s'est proposé dès après la chute d'Eddard Stark et sa mort pour épouser la fillette, bien avant qu'il n'ait le projet d'épouser Lysa. 

 Littlefinger tente d'arrêter la dame des lieux, d'abord par les mots seuls, en rappelant notamment le lien de parenté - "la fille de Cat" - puis comme cela échoue, il ajoute les gestes en tendant la main. La main n'étant pas saisie et Lysa continuant de tout déballer, Littlefinger lui propose un baiser.  

 

- Maintenant, lâche la petite, et viens me donner un baiser." Elle se jeta dans les bras de Littlefinger, plus sanglotante que jamais.

Pendant que tous deux s’étreignaient, Sansa s’écarta à quatre pattes de la porte de la Lune et enlaça de ses bras le premier pilier venu. Les battements de son coeur l’étouffaient. Elle avait les cheveux pleins de neige, et il lui manquait sa chaussure droite. Elle a dû tomber... Traversée d’un frisson, elle enserra le pilier encore plus étroitement. Littlefinger laissa Lysa hoqueter contre sa poitrine un petit moment, puis il lui prit les bras et l’embrassa du bout des lèvres.

"Ma bécasse de jalouse femme chérie, dit-il avec un gloussement. Je n’ai jamais aimé qu’une femme au monde, tu as ma parole."

Lysa Baelish tremblota un sourire. "Qu’une au monde ? Oh, Petyr, tu le jures ? Qu’une au monde ?

- Cat."

Et il la repoussa d’une vigoureuse saccade. Elle trébucha à reculons, ses pieds glissèrent sur le marbre humide, et voilà qu’elle n’était plus là. Sans même avoir eu le temps de pousser un cri. Une éternité s’écoula sans qu’on entendît autre chose que le bruit du vent. 

 

Le baiser libère Sansa de Lysa, mais à l'étreinte de Littlefinger et de la reine-corbeau répond l'étreinte de Sansa et du pilier de marbre. Ses cheveux pleins de neige et la perte de la chaussure attestent que l'union définitive avec le monstre derrière la Porte de la Lune a presque eu lieu - comme avait presque eu lieu celle avec Joffrey - mais si on souvient de l'article précédent, j'y ai interprété les piliers de la grande salle comme la garde personnelle de la reine barral : finalement, Sansa/Alayne aura trouvé protection auprès d'un des gardes, comme par hasard un Garde Blanc. 

 Les sanglots de Lysa ne cessent pas et le baiser de Littlefinger - bien plus léger que celui qu'il a donné à Sansa le matin - scelle la condamnation de la reine au lieu de lui offrir la vie attendue et promise. C'est un véritable baiser de Judas.

 Maggy la Grenouille avait prophétisé à Cersei qu'après s'être noyée dans ses propres larmes les mains du "valonqar" se refermeraient sur sa gorge, "valonqar" signifiant petit frère ou petite soeur. Cersei imagine que ce valonqar est le frère qu'elle hait, Tyrion, mais il se pourrait que ce soit au contraire celui qui lui est le plus cher et le seul homme qu'elle ait jamais aimé, Jaime. Ainsi meurt également Lysa, de la main d'un "valonqar" - frère adoptif si on se souvient que Petyr a été élevé avec les enfants Tully, et symbolique dans une fratrie composée de Marillion, Robert et Littlefinger. Son frère-enfant-partenaire préféré l'aura envoyée rejoindre le "loup bâtard" défunt qui attend sa princesse promise. 

 

 Et l'oiseau moqueur peut reprendre la main sur ladite princesse, ou du moins ce qu'il en reste, et réécrire l'histoire aux dépends des autres membres de sa fratrie. Régicide et parricide. 

 

 A la porte, les gardes gueulaient, martelant le bois avec la hampe de leurs grosses piques. Lord Petyr releva Sansa. "Vous n’êtes pas blessée ?" La voyant secouer la tête, il reprit : "Alors, courez ouvrir à mes gardes. Vite, il n’y a pas de temps à perdre. Ce baladin vient d’assassiner dame mon épouse."

 

 

 

 - CONCLUSION -

 - PLUS DURE SERA LA CHUTE -

 

 

 

 Le conte de Blanche-Neige s'achève sur la mort de la méchante reine, invitée au mariage de la princesse avec un roi, et contrainte de danser dans des brodequins chauffés à blanc jusqu'à ce que mort s'ensuive. Walt Disney n'a pas repris cette fin horrifique et cruelle dans son dessin animé : la méchante reine, toujours sous son apparence de vieille sorcière ressemblant à un vieux corbeau, glisse d'une falaise battue par la tempête alors qu'elle cherchait à faire rouler un énorme rocher sur les sept nains qui la poursuivaient : c'est la foudre qui brise la roche sous ses pieds et elle tombe dans le gouffre, se dissolvant dans les ténèbres, pour un envol définitif. GRRMartin reprend cette fin, puisque le corps de Lysa semble se dissoudre dans l'air, une fois happé : le silence la remplace. 

 

 Elle trébucha à reculons, ses pieds glissèrent sur le marbre humide, et voilà qu’elle n’était plus là. Sans même avoir eu le temps de pousser un cri. Une éternité s’écoula sans qu’on entendît autre chose que le bruit du vent.

 

 Sa chute s'est révélée à l'image de la cascade les Larmes d'Alyssa : cette cascade est si haute que l'eau s'évapore avant d'avoir touché la terre. 

 

 Alyssa Arryn had seen her husband, her brothers, and all her children slain, and yet in life she had never shed a tear. So in death, the gods had decreed that she would know no rest until her weeping watered the black earth of the Vale, where the men she had loved were buried.

(Catelyn VII, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Alyssa condamnée à pleurer tant que ses larmes n'auraient pas touché la terre noire du Val où étaient ensevelis les hommes qu'elle avait aimés - mari, frères et enfants. Noire comme est noir le sang de bâtard. 

 Lysa est expulsée de la scène, ainsi que Sansa Stark qui n'a plus d'autre choix que de laisser Alayne Stone occuper le devant de la scène. Cependant, si Sansa Stark connait à présent le secret de Littlefinger, Alayne Stone est la complice et la nouvelle prima donna de celui-ci, qui conclut le chapitre en ré-écrivant l'histoire et en lui dictant son rôle. Tout semble conjuré pour faire de Sansa/Alayne la nouvelle reine, une nouvelle reine qui n'a fait que prendre la place de la précédente mais se charge de la même malédiction et des mêmes crimes. 

 Réalisant à la lettre la prophétie faite à Cersei que j'ai citée en ouverture de l'article, Lysa, la méchante reine du chapitre, perd son précieux Petyr au profit de Sansa, et est jetée à bas littéralement comme un retour au néant : la saga est curieusement muette sur ses funérailles. Dans ses chapitres suivants, Sansa/Alayne fera effectivement régulièrement allusion à la mort de Lysa - qui fera même l'objet d'une enquête et d'une condamnation (celle de Marillion) - mais jamais à une quelconque cérémonie en son honneur. Les vassaux du Val sont pareillement muets à ce sujet, comme si la suzeraine avait été condamnée à l'oubli, en plus d'avoir perdu la vie. Encore une fois, reines et prostituées se rejoignent dans un anonymat qui les efface de l'histoire des hommes : Lysa n'aura pas sa chanson alors que la jeune fille qu'elle était avait déjà été condamnée au silence par son père et son vieux mari, à l'instar de la proue du navire d'Euron Greyjoy Oeil-de-Choucas ("Crow-Eye") qui représente une Jouvencelle sans bouche et qui a été baptisé le Silence. 

 

˜˜

 

 Nous arrivons donc au terme de cette très longue analyse du dernier chapitre du tome 3 A Storm of Swords, consacré à Sansa Stark, et à travers le prisme du personnage de Blanche-Neige. Si Sansa Stark est morte et ensevelie dans son cercueil de neige et qu'Alayne Stone la remplace, il n'est pas encore possible de dire si un jour son prince viendra véritablement la ressusciter. Je pense pour ma part qu'on ne reverra jamais Sansa Stark sous ce premier nom (à moins que ce ne soit pour trouver une nouvelle fois la mort - symbolique ou non), mais que la condition pour briser les chaînes qui la tiennent en esclavage, ou les cordes au bout desquelles Littlefinger la fait danser comme un petit pantin, est la construction par elle-même de sa propre identité. C'est une problématique énoncée à mon sens très clairement par Tyrion dans ce même troisième tome, A Storm of Swords, à la fin duquel il tuera lui-même son père : 

 

 It all goes back and back, Tyrion thought, to our mothers and fathers and theirs before them. We are puppets dancing on the strings of those who came before us, and one day our own children will take up our strings and dance on in our steads.

(Tyrion X, A Storm of Swords)

 

 J'ai tenté de montrer comment GRRMartin se servait pour cela de schémas d'histoires connues, offrant ainsi une dimension symbolique très riche à ses personnages (sans pour autant étouffer leur profondeur et leur complexité psychologique), et à ses lecteurs un petit jeu de piste pour retrouver le thème original derrière les variations : en effet, on a vu comment à l'intérieur de l'oeuvre un même schéma narratif se retrouve dans des épisodes parfois très éloignés à première vue. J'en ai tiré la conclusion qu'il existait une histoire originelle des Stark de Winterfell, une histoire à l'origine de la création des Autres, du Mur et du déséquilibre des saisons, une malédiction - un "heavy curse" - qui devait être rompue. Et dans cette histoire, Sansa prenait la partie de la princesse séparée de son prince promis, un bâtard de "roi" vaincu par la "reine", dépouillé dans la violence de ses droits à la couronne et surtout de sa force au profit de la "reine" et de sa progéniture maudite (et elle-même bâtarde, mais de la "reine" et pas du "roi", cette fois). 

 Si Blanche-Neige a été mon principal focus, on peut déjà s'apercevoir que le rôle de Blanche-Neige peut être encore plus aisément tenu par ce "prince bâtard" tué et enseveli par une reine et qu'une princesse va essayer de sortir de son tombeau, en passant à son tour au "royaume des morts". J'ai alors progressivement glissé vers une relecture du mythe d'Orphée et Eurydice, où le rôle d'Orphée est tenu par la princesse et celui d'Eurydice par le prince. Mais pour conclure, je ne peux échapper à une autre référence qui se dessine nettement en arrière-plan de l'affrontement entre Lysa et Sansa : le conte de la Belle et la Bête, sur lequel GRRMartin a travaillé plusieurs années. Elle est souvent citée à propos de la relation entre Sandor Clegane - le Limier - et Sansa Stark, cette dernière parvenant à toucher la bête, à l'apprivoiser dans une certaine mesure, avant qu'il ne brise les chaînes qui le lient aux Lannister. Il me semble qu'elle est encore plus présente dans la dimension symbolique de ce chapitre, où un "prince" a été transformé par une fée-sorcière en horrible et cruelle bête, retenue prisonnière dans un château et qui attend sa délivrance d'une princesse désirée. La vieille Veuve de Volantis en permettant à Tyrion et Jorah Mormont de prendre le bateau pour rejoindre Meereen et sa reine Daenerys sera indirectement à l'origine de la transformation de l'égoïste et orgueilleux Jorah en bête féroce lorsqu'il est réduit en esclavage par les Ghiscaris, là où au contraire le monstrueux Tyrion entamera sa propre délivrance progressive de ses démons. À Châteaunoir, au Mur, une certaine "vieille pomme-granate" (Bowen Marsh) poignarde un certain "bâtard" (Jon Snow) qui pourrait bien tourner bête si son esprit migrait dans son loup géant (le prochain tome nous en dira davantage à ce sujet). 

 

 Quant à La Bête enchaînée de fer dans son propre château et appelant une Belle au secours, elle nous est offerte ailleurs sur un plateau par GRRMartin : 

 

 Daenerys tomba plus loin sur un banquet de cadavres. Abominablement massacrés, les convives gisaient pêle-mêle, recroquevillés parmi des sièges renversés, des tables à tréteaux démolies, dans des marres de sang mal coagulé. Certains n'avaient plus de membres ni même de tête. Des mains tranchées tenaient toujours qui coupe sanglante, qui cuillère de bois, pilon rôti, morceau de pain. De son trône les dominait un mort à face de loup. La tête couronnée de fer, il tenait en guise de sceptre un gigot d'agneau, et, lourd d'un appel muet, son regard suivait Daenerys.

 Elle prit la fuite pour s'y dérober, mais ne dépassa pas la porte suivante. 

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings)

 

 Alors, à quelles "bêtes" la nouvelle Sansa rendra-t-elle leur liberté ? 

 

 

 



11/06/2016
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