Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Sous leTrone de Fer. Petites analyses littéraires

Un enterrement de première classe (Sansa 7 ASOS, 1ère partie)

 ATTENTION - ACTUALISATION OCTOBRE/NOVEMBRE 2017 - ANALYSE EN COURS DE RÉÉCRITURE !

(3e article, en cours)

 

 

 

Alors ils lui firent faire un cercueil de verre afin qu'on pût la voir de tous les côtés, puis ils l'y couchèrent et écrivirent dessus son nom en lettres d'or, en grandes, belles lettres capitales, sous lesquelles ils écrivirent encore qu'elle était une princesse, fille de roi. Ensuite ils portèrent le cercueil au haut de la montagne; et depuis ce moment là il y eut toujours l'un des sept nains qui y resta pour la garder. Et les bêtes y venaient aussi et pleuraient Blanche-Neige: d'abord ce fut une chouette, puis un corbeau, et une colombe en dernier.

Longtemps, longtemps Blanche-Neige resta là, dans son cercueil de verre, sans changer du tout; le temps passa et passa, mais elle était toujours aussi fraîche, aussi blanche que neige, aussi vermeille que le sang, aussi noire de cheveux que l'ébène poli, et elle avait l'air de dormir.

(Le conte de Blanche-Neige, les Frères Grimm)

 

 

Sansa Stark avait gravi la montagne, mais Alayne Stone en descendait. C'était une pensée étrange. 
(Alayne II. A Feast For Crows)
 
  Vous l'aurez compris, notre Blanche-Neige du jour n'est autre que Sansa Stark, la princesse malheureuse et maltraitée par plusieurs marâtres successives (Cersei Lannister et Lysa Arryn) après la mort de son père (Eddard Stark), mais aussi protégée par un Limier bourru (Sandor Clegane) et quelques nains (Tyrion et Petyr Baelish, alias Littlefinger), jusqu'à ce que son prince charmant vienne la libérer et l'épouser (le beau Griff le Jeune, alias le prince Aegon miraculeusement échappé du massacre de sa famille?).
 
 Cette étude aura pour point de départ l'analyse du dernier chapitre consacré au point de vue de Sansa, dans le tome 3 A Storm of Swords. C'est le chapitre qui clôt le tome, avant l'épilogue, et celui où l'on découvre qui a réellement tué la Main Jon Arryn, meurtre qui fut cause que le roi Robert partit chercher son ami Eddard Stark à Winterfell et que les Stark finirent par "perdre le Nord" après des millénaires de domination. Il est également la véritable conclusion d'un long cycle qui s'est ouvert à Winterfell et se termine éclaté géographiquement, au gré de la dispersion des personnages, en particulier des Stark de Winterfell. Ces derniers semblent alors arrivés au bout de leur chute, portés disparus, morts ou réputés tels (tous ont connu une mort symbolique ou réelle); leur château seigneurial incendié est passé sous l'autorité de leurs anciens rivaux millénaires, vassaux devenus traîtres, la maison Bolton, la maison des écorcheurs de loups. 
 Afin de bien saisir les enjeux du parallèle avec le conte de Blanche-Neige, nous garderons à l'esprit que lui-même est une variation sur un mythe plus vaste qui parle de saisons, de nature qui meurt durant l'hiver et renait au printemps, de la jeune Perséphone enlevée par Hadès et emmenée par lui au royaume des morts, de sa mère Démeter qui la recherche désespérément, etc...
GRRMartin aimant jouer avec les références littéraires et mythologiques, il se peut cependant que notre petite enquête sur les traces de Blanche-Neige réserve quelques surprises et qu'en particulier la distribution des rôles ne soit pas si figée qu'elle en a l'air telle que je l'ai énoncée au début de cette introduction.
L'analyse est composée de plusieurs parties, réparties sur 3 articles :
I. UN ENTERREMENT DE PREMIÈRE CLASSE 
1- L'heure du loup aux Eyrié
2- Une vierge guerrière au jardin
3- Les prières de la "vierge de neige"
4- La reine des neiges
II. LE BAL DES PRETENDANTS
1- "Viens dans mon château"
2- Morsures, baisers et épousailles
3- Robert l'héritier
4- "Monstres et fillettes"
III. L'ORDALIE
1- Entracte
2- Tous en scène 
3- Confessions intimes
4- Le monstre derrière la porte
5- Ciel ! Mon mari !
Toc toc toc, rideau !  

 

 

 

 

- L'HEURE DU LOUP AUX EYRIE -

 

 

 Les Eyrié sont la demeure seigneuriale de la maison Arryn, suzeraine du Val d'Arryn, région de montagnes, voisine du Conflans, du Nord et des Terres de la Couronne (celles qui dépendent directement de la capitale Port Real), et située sur la côte est de Westeros. 

Les Eyrié sont le château le plus haut des Sept Couronnes. Dominés par la Lance du Géant, point culminant de Westeros avec 6700 mètres d'altitude, on y accède par un chemin malaisé et dangereux à travers la montagne, qui traverse trois forts : "Pierre", "Neige" et "Ciel". Les Eyrié sont donc littéralement au-dessus du ciel et le mot anglais signifie "nid d'aigle", ce qui colle bien avec le blason des Arryn, représentant lune et faucon sur ciel bleu.  

 Les Eyrié sont constituées de sept tours, comme les Sept Faces du dieu de la religion officielle de Westeros, mais aussi comme les sept nains transformés en géants pour l'occasion, ce qui ne serait pas la seule fois dans la saga, puisque le nain Tyrion est régulièrement "transformé" en géant, que ce soit par moquerie ou au contraire en guise de compliment. 

 Pour finir, Sansa y est cachée sous l'identité d'Alayne Stone ("pierre"), fille bâtarde de Petyr Baelish, dont seuls Petyr et Lysa Arryn connaissent la véritable identité. C'est donc dans ce lieu qu'ont lieu l'enterrement et la mort symboliques de notre princesse, et notre fil conducteur sera d'examiner comment cet enterrement s'inscrit à la fois comme une variation sur Blanche-Neige mais prend surtout son sens dans la trame mythologique de la saga, en dévoilant quelques pans de ce qui pourrait être l'histoire originelle des Stark de Winterfell.

 

 Toutes les citations de cette partie sont issues du chapitre Sansa VII, tome 3 A Storm of Swords. Lorsque la citation sera issue d'un autre chapitre, je donnerai la référence.

 Les bases étant posées, nous pouvons entrer dans le vif du sujet ! 

 

~~

 

 

 Elle s'éveilla tout d'un coup, chaque nerf à vif. Il lui fallut un moment pour se rappeler où elle se trouvait. Elle avait rêvé qu'elle était petite et qu'elle partageait encore sa chambre avec sa soeur Arya. Mais c'était sa camériste, et non sa soeur, qui se retournait en dormant, et ce n'était pas Winterfell mais les Eyrié. Et moi, je suis Alayne Stone, une vulgaire bâtarde. Le noir et le froid sévissaient dans la chambre, mais il faisait chaud, sous les couvertures. L'aube n'était pas encore venue. 

 

 Ce sont donc les premiers mots du chapitre. Ils situent la scène à ce moment de la nuit qui précède l'aube, quand elle est la plus noire et l'air le plus frais, et qu'on appelle communément l'heure du loup. La mention de l'aube, dans une petite phrase juste pour elle, rappelle en outre que l'enjeu de la saga n'est pas tant le trône de fer que la (seconde ?)"bataille de l'Aube", celle qui doit sauver Westeros de l'éternelle nuit accompagnant l'hiver éternel. Elle confirme la place de Sansa parmi les personnages principaux de la saga, et participe à la construction de sa dimension mythologique. L'enjeu est donc d'étudier comment cette construction se fait, et pourquoi. 

 D'emblée, bien qu'il s'agisse de deux châteaux bien distincts géographiquement et politiquement, par le biais du rêve de son héroïne, GRRMartin nous indique que Winterfell et les Eyrie partagent une narration commune et qu'en conséquence, parler de l'un reviendra à parler de l'autre au moins métaphoriquement. De fait, dans le conte de Blanche-Neige, le château de sa naissance est aussi celui où son statut de princesse est nié par une méchante reine et où sa vie est menacée. Chez les nains, où la méchante reine la retrouve et où elle meurt, elle n'est pas davantage une princesse, malgré l'affection et l'espèce de culte qu'ils lui vouent : elle s'y cache comme une servante. Si le Winterfell des souvenirs de Sansa n'a rien de menaçant, le rapprochement avec les Eyrie lors de ce chapitre va bousculer quelque peu cette vision.  Ici, il y a bien un détail commun : la chambre "noire et froide" ("black and cold" en vo) rappelle l'étang "noir et froid" au pied du barral, l'arbre-coeur, de Winterfell. Notons en outre que dans la saga, les rêves des personnages correspondent toujours au dévoilement de quelques réalités passées ou à venir et qu'ils sont la seule vie des vervoyants pris dans la toile des racines de barrals. 

 Ce tout premier paragraphe pose donc Winterfell comme le coeur de la nuit, et partant de là, de l'hiver.

 Le réveil de Sansa est suivi d'une première description des Eyrié, un château où manque cruellement la vie : 

 

Aux Eyrié, il n'y avait nulle part où aller, et presque rien à faire. Les serviteurs d'âge assuraient que les salles en retentissaient de rires, à l'époque où Père et Robert Baratheon se trouvaient être les pupilles de Jon Arryn, mais ces jours-là remontaient à la nuit des temps. 

 

 Sansa se réveille dans un monde de fantômes et d'ombres du passé et les seuls noms cités sont ceux des morts. Lysa Arryn, veuve de Jon Arryn, a une maisonnée très réduite, elle autorise très peu de visites et mène une vie solitaire. Autant dire que Sansa est aux Eyrié comme dans un tombeau, alors que par la situation physique et symbolique du château - très difficile d'accès et placé au-dessus du fortin "Ciel"- elle était déjà hors du monde des vivants, dans un effet d'inversion avec Winterfell : là-bas, il faut descendre et s'enfoncer dans les cryptes pour trouver les sépultures. Il faut imaginer une mer plate et miroitante, avec un château qui se reflète dans les eaux : nous avons l'au-dessus et l'au-dessous de la mer, que seule l'illusion d'optique fait différents. "Under the sea" - "sous la mer" - est justement l'expression par laquelle un des personnages de la saga (le fou chantant Bariol, que j'évoquerai dans le second article) commence la plupart de ses chansons. En outre, dans le cas de Sansa, la narration n'inclut pas la montée aux Eyrié, qui est passée sous silence; au contraire, le chemin qui la mène jusqu'au coeur de ce royaume des morts commence à la mort par empoisonnement de Joffrey au Donjon Rouge : Sansa traverse alors le bois sacré, puis sous la conduite d'un fou "passeur" descend une grande falaise avant de prendre le bateau. On retrouve dans ce trajet la géographie populaire des zones de transition entre monde de vivants et monde des morts, à savoir une forêt sombre, un "escalier" et un fleuve, une rivière ou un lac qu'il faut traverser, et malgré qu'elle arrive au château le plus haut de Westeros, le récit ne décrit qu'une "descente aux monde des morts".

 L'évocation d'Eddard Stark, père de Sansa, qui avait vécu durant sa jeunesse aux Eyrié, permet à nouveau de faire le lien entre les Eyrié et Winterfell, et on peut rapprocher la description de ce château sans vie du Winterfell désert que Jon parcourt en rêve, dans le chapitre Jon VII du tome 1 A Game of Thrones, où ce sont les tombes des Stark dans les cryptes qui sont qualifiées de "noires et froides" ("black and cold"). Winterfell, c'est là qu'est enterrée Lady, la louve de Sansa, sacrifiée dans le tome 1 A Game of Thrones pour apaiser la colère - disons la soif de sang - de la reine Cersei. Sansa est elle-même toute pleine du sentiment d'être enterrée vive dans un endroit qui n'est pas son chez elle a priori, un tombeau qu'elle n'a pas choisi, un tombeau où Lord Petyr Baelish/Littlefinger l'a amenée par une série de manipulations et de mensonges, comme elle le lui rappellera plus loin dans le chapitre : 

 

"Pas plus que de m'avoir amenée ici quand vous aviez juré de me ramener chez moi."

 

Le parallèle peut ainsi s'établir entre Littlefinger et Eddard, qui endossent tous les deux le rôle du père/chasseur vis-à-vis de la reine Cersei, et protègent Sansa en tuant chacun une part d'elle : Eddard, dans le premier tome, doit tuer la louve Lady, dont Cersei réclame la peau. Si Eddard tue bien Lady, il fait envoyer la dépouille de celle-ci à Winterfell pour qu'elle y soit enterrée dans le cimetière réservé aux membres de la maisonnée et que Cersei n'ait ainsi jamais sa peau. Littlefinger, lui, enlève Sansa Stark après la mort de Joffrey dont elle est accusée, et la tue symboliquement en l'obligeant à endosser l'identité de sa fille bâtarde, Alayne Stone, et en l'emmenant hors du monde; ce faisant, il soustrait lui aussi la peau (=le nom Stark) de Sansa des griffes de la méchante reine. 

 On comprend alors que l'enjeu pour Sansa est de s'approprier ce tombeau que sont les Eyrié et de prendre une part active à ses propres funérailles symboliques, une première étape vers une libération. Mais se libérer de qui et de quoi ? Dans le conte de Blanche-Neige, la mort permet de mettre un terme à la menace de la méchante reine. Cachée aux Eyrié et dans le Val sous une nouvelle identité, Sansa échappe à la reine-mère Cersei, totalement obnubilée par ses deux cibles principales : sa belle-fille Margaery Tyrell, qu'elle pense être la reine "plus jeune et plus belle" qui lui enlèvera tout ce à quoi elle tient le plus, et son frère le nain Tyrion. 

 

Poursuivons.

 

Je n'arriverai pas à me rendormir, réalisa Sansa. J'ai la cervelle en ébullition. 

 

 La traduction dit "en ébullition" pour rendre l'anglais "tumult", qui est employé à d'autres reprises très spécifiques dans le texte : une fois pour décrire le bruit assourdissant de la mer, et toutes les autres fois pour une foule humaine qui crie et hurle (au reste, l'eau en ébullition, c'est bruyant !). Ajoutons que les vagues prononcent parfois des mots, à l'adresse de certains personnages (Davos, Brienne et Aeron Greyjoy). Il nous faut donc admettre que le tumulte dans la tête de Sansa puisse correspondre à une ou plusieurs voix qu'une part d'elle a pu percevoir, sans pouvoir rien analyser ni identifier. Est-ce à cause de la distance géographique entre les Eryie et Winterfell ? De l'absence de barral aux feuilles murmurantes ? De la mort de Lady qui aurait coupé court au développement des capacités de change-peau de Sansa ? Son instinct est cependant resté intact, ou plutôt, on peut envisager que le lien avec Winterfell (où est enterrée Lady) est ancrée en elle, et ses rêves l'y ramènent, de la même manière que les autres enfants Stark en rêvent ou font des rêves de loups qu'ils ne contrôlent pas. Ce qui explique la distorsion apparente entre sa conscience clairement exprimée et ses actes guidés par quelque chose de plus profond. L'éventualité de voix entendues peut se rapprocher des rêves de Jon qui nous sont rapportés par Sam, précisément après la victoire de Stannis sur Mance Rayder, et juste avant que celui-ci n'offre une légitimation et Winterfell au bâtard :

 

"All my dreams are of the crypts, of the stone kings on their thrones. Sometimes I hear Robb's voice, and my father's, as if they were at a feast. But there's a wall between us, and I know that no place has been set for me."

The living have no place at the feasts of the dead. 

(Samwell IV, tome 3 A Storm of Swords)
 

 Dans ce nouveau rapprochement entre Jon et Sansa, l'idée qui ressort est celle de voix de morts qui cherchent à se faire entendre, des fantômes qui semblent vouloir s'échapper de leurs tombeaux, maintenant qu'il n'y a plus de Stark à Winterfell. Cependant, si Jon identifie celles de Robb et d'Eddard, ça n'est pas le cas chez Sansa, où le tumulte reste un tumulte indéfini. La même idée du sommeil troublé par les voix des esprits inapaisés des morts est présente chez la Naine de Noblecoeur, une vieille prophétesse du Conflans qui vit dans un bosquet de barrals coupés (il n'en reste que des souches), et qui est à l'origine de la prophétie du "Prince Promis" rattachée spécifiquement à une branche de la lignée Targaryen.

 Enfin, contrairement aux tomes précédents où elle s'enfouissait dans son lit et se terrait pour dormir et oublier, cette fois-ci, elle écoute "l'appel", se lève et va à la fenêtre. Et là : 

 

Il neigeait sur les Eyrie.

 

 "Snow" est le nom de bâtardise dans le Nord. La phrase est particulièrement mise en valeur dans le texte puisqu'elle constitue un paragraphe à elle seule. La suite immédiate : 

 

Les flocons descendaient lentement, doux et muets comme la mémoire. Est-ce cela qui m'a réveillée ? 

 

 Pour faire un parallèle avec Daenerys Targaryen qui rêve de feu et de dragons, Sansa, elle, à l'heure du loup, a explicitement convoqué la mémoire de Winterfell, qui se manifeste sous forme de neige. Une neige qui parle de bâtard, ce qu'est Sansa dans sa nouvelle identité d'Alayne Stone; mais associée à la "mémoire" et au "silence", elle évoque non seulement Jon avec son loup albinos et muet, mais encore exprime une possible bâtardise plus ancienne et taboue : celle - originelle - des Stark de Winterfell. Bâtardise par rapport à quoi et à qui ?

 Arrêtons-nous un instant sur cette image qui répond à d'autres dans la saga. Tout d'abord, la devise des Stark est "l'hiver vient" ou "Winter is coming" - Hiver vient - en langue originale. Elle trouve une matérialisation directement dans le nom du siège seigneurial, Winterfell, qui peut s'interpréter à la fois comme le "lieu" où l'hiver s'arrête, où "il est tombé", et celui d'où il rayonne. Mais qui est donc Hiver ? Le verbe "to fall/fell" est justement celui employé pour la neige qui tombe, et l'association entre l'hiver et la neige est établie dès le premier chapitre de la saga, alors qu'une neige plus épaisse que les "neiges d'été" semble annoncer la fin de la belle saison. Autrement dit, l'identification entre les Eyrie et Winterfell se poursuit. "Hiver tombe" et "Hiver vient" ont-ils la même signification ? "Hiver" peut-il être le nom ou le surnom d'un personnage du passé, comme Été est celui du loup géant de Bran ? Et si c'est le cas qui est-il et quel est le lien avec le personnage de Sansa ?

 

 Quelques deux mois avant cette scène, Winterfell a été pris et incendié par Ramsay Snow, fils bâtard de Roose Bolton, qui a fait passer son crime pour celui des Fer-Nés menés par Theon Greyjoy. Winterfell dissipé en fumée arriverait donc par la voie des airs jusqu'aux Eyrie, et son ombre se manifesterait concrètement à Sansa, silencieuse pour les vivants, mais bruyante pour peu qu'on passe de l'autre côté chez les morts (c'est le "tumulte" dans la tête de Sansa l'empêchant de se rendormir). On pourra objecter que les cendres ne sont pas des flocons de neige, mais il se trouve que justement GRRMartin les associe à certains moments significatifs, comme ici : 

 

Derrière ses remparts de brique rouge décatis, Astapor brûlait toujours, bien que la plupart des grands brasiers se fussent épuisés, désormais. Des cendres dérivaient paresseusement sur la brise comme de gros flocons d'une neige grise.

(L'Erre-au-Vent, tome 5 A Dance with Dragons)

 

 Notons que le gris est la couleur des Stark et que l'associer à des flocons de neige n'a donc rien d'incongru. D'autre part, les images de la destruction de la cité d'Astapor par les armées de Yunkaï rappellent la destruction de Winterfell par le feu, vue à travers le loup de Bran, Eté : les panaches de fumée noire et grasse y ont là aussi l'aspect de gros serpents... un gros dragon noir avec des ailes, par exemple. 

 

 Enfin, dernier point pour relier Winterfell et les Eyrié, le chapitre de Sansa que nous étudions ici est directement précédé d'un chapitre de Jon Snow, où celui-ci se voit proposer pour la seconde fois par le roi Stannis Baratheon, frère de Robert et son héritier (légitime sur le papier, rebelle dans les faits), une légitimation et une récupération de Winterfell et de la suzeraineté du Nord, en tant que fils d'Eddard Stark. Stannis a dans l'idée de s'appuyer sur la puissance du Nord pour conquérir le Trône de Fer. Jon était fortement tenté, car sa position à la Garde de Nuit était devenue incertaine - il y risquait la mort - mais son élection surprise comme Lord Commandant a mis un point final à son rêve. C'est dans ce chapitre que Fantôme, le loup muet et blanc comme neige de Jon, revient auprès de son "maître", lui rappelant la vacuité et la vanité de ce rêve de Winterfell, car même légitimé, Jon reste un bâtard dans le sang : la présence de Fantôme lui rappelle en effet physiquement que les vieux rois Stark enterrés dans les cryptes du château semblent vouloir le repousser à tout prix. On sait que Theon Greyjoy, lorsqu'il avait pris Winterfell et s'en était proclamé le "Prince", avait commencé de faire d'horribles et sanglants cauchemars, comme s'il subissait cette répulsion de la part du coeur de Winterfell. A moins que ces cauchemars de Theon ne soient le signe d'une entrée pleine et entière dans "l'enfer froid des Stark", pour reprendre une expression d'Eddard : Theon n'est pas repoussé, mais au contraire, il prend part à un festin de morts (et en effet son sort entre les mains de Ramsay Snow sera une mort au moins symbolique si ce n'est physique pour une part). En tous les cas, Jon Snow refuse la suzeraineté de Winterfell et éprouve physiquement que ce n'est pas à lui de le relever de ses ruines. Pas dans l'immédiat du moins (ici, je ne fais aucune anticipation, mais je me contente de noter que les choses peuvent changer plus tard dans la saga).

 Par la disposition des chapitres et par le choix des mots, Jon Snow transmet donc symboliquement le relai à Sansa : les flocons de neige ("snow" en anglais), qualifiés de "fantomatiques" ("ghostly", en vo, comme "Ghost", le loup de Jon Snow) sont l'intermédiaire à la fois littéraire et concret. Quant à la "mémoire", elle est liée dans la saga aux pouvoirs de Vervoyant de Bran Stark - petit frère de Sansa. Il lui refile le bébé avec l'eau fraîche du bain. Vas-y débrouille-toi, ma grande !

 Je ne trancherai pas ici sur l'éventuelle magie à l'oeuvre, car la lecture supporte autant l'interprétation d'un lien concret entre les différents loups de la meute Stark, que celle d'un lien symbolique, c'est-à-dire destiné au seul lecteur (et à son désir d'interpréter entre les lignes). D'ailleurs, la neige qui tombe suscite aussitôt chez Sansa le souvenir de la dernière fois où elle a vu Winterfell, le jour de son départ pour Port Real avec le convoi royal. Elle revoit ses habitants et à nouveau sa soeur Arya. Dans la première partie de ce chapitre, le membre de sa fratrie qui lui vient le plus spontanément à l'esprit, c'est elle, et toujours pour des moments de partage heureux. Aucune amertume ni rancune ne vient troubler ces souvenirs, signe indubitable que les querelles des deux soeurs n'étaient peut-être bien que des "querelles d'été". Le Winterfell de ses souvenirs prend des airs de paradis perdu, un lieu où les enfants ne mouraient pas mais jouaient à se battre, pour de rire. 

 

 

- UNE VIERGE GUERRIÈRE AU JARDIN -

 

 Revenons aux Eyrié.

 Avant de sortir dans le jardin, Sansa s'habille chaudement, mêlant habits féminins et masculins : robe, pantalons et hautes bottes. Il faut retenir ici deux choses. La première c'est que si Sansa ne s'apprête pas par coquetterie, son choix d'habillement demeure un langage à lui seul : elle n'est plus une demoiselle de haut parage à une cour royale, ni une princesse héritière d'un royaume et otage, elle est une vierge guerrière qui vise l'efficacité, comme si elle partait au combat. Le manteau qu'elle se choisit est en fourrure de renard et elle porte une tunique bleue en peau d'agneau aux couleurs Arryn, comme sa tante Lysa : littéralement, Sansa est une agnelle qui se déguise en prédatrice rusée puisqu'elle porte la peau d'agneau sous la peau de renard. D'autre part, l'association de l'agneau avec les couleurs Arryn suggère que la véritable proie immédiate pourrait être Lysa elle-même, concurrencée sur son propre terrain, dans son château par une future reine. On retrouverait là un écho anticipant une révélation à propos de Cersei : nous apprenons en effet dans le tome 4 A Feast for Crows que la reine régente est hantée par une vieille prophétie lui prédisant la perte de tout ce à quoi elle tient le plus au profit d'une reine plus jeune et plus belle. En d'autres termes, GRRMartin suggère déjà le rôle identique joué par Lysa, Cersei, Catelyn ou Sansa : les jeunes remplaceront un jour les vieilles, avant d'être remplacées à leur tour, sans rien changer fondamentalement à l'histoire. Tyrion a exprimé plus tôt cette idée, avant qu'il ne tue son père : 

 

 It all goes back and back, Tyrion thought, to our mothers and fathers and theirs before them. We are puppets dancing on the strings of those who came before us, and one day our own children will take up our strings and dance on in our steads. 

(Tyrion X, tome 3 A Storm of Swords)

 

Est-ce un hasard si selon sa tante, Tyrion est celui des enfants de Tywin qui lui ressemble le plus ?

 Le conte de Blanche-Neige ne s'intéresse pas à la princesse une fois devenue reine : son avenir est tout tracé et a déjà été raconté à travers deux figures de reine, la méchante qui meurt en voulant le pouvoir pour elle et la gentille qui meurt tout autant mais en pondant des héritiers (la morale de l'histoire assure qu'elle en est heureuse, mais comme dirait Littlefinger à Sansa, "la vie n'est pas une chanson"). C'est cette fin d'histoire que GRRMartin me semble remettre en question, d'abord en n'en faisant pas une fin justement, mais une autre partie de l'histoire qui attend la princesse, au moins aussi importante si ce n'est davantage. 

 La seconde chose à retenir est un peu plus spéculative : la figure de l'agneau - en tant que petit du bélier - est associée à toutes les figures de moutons, béliers, chèvres et autres boucs émissaires, eux-même étroitement associés à la bâtardise (le mouton noir du troupeau, bien sûr). Ramsay Snow, le fils bâtard de Roose Bolton, par exemple, est décrit comme une bête avide, avec une grosse bouche, et porte jusque dans son nom la référence au bélier - "ram" en anglais. Ramsay cache sa nature sous un luxueux manteau d'hermine. Craster, décrit comme un bélier, est un bâtard lui aussi. Jon Snow, quant à lui, gagne un manteau en laine de mouton lorsqu'il est "adopté" par les Sauvageons de Mance Rayder et qu'il partage quelque temps leur vie : il est alors un loup déguisé en mouton. Ou plutôt un "corbeau" (surnom des Gardes noirs) déguisé en agneau puisque son ralliement à Mance Rayder n'est qu'un mensonge et une couverture. Un mouton noir au sens propre.

 Le fait que Sansa apparaisse comme une agnelle déguisée en prédatrice serait donc une manière d'ancrer en elle sa nouvelle bâtardise en tant qu'Alayne Stone, ou de révéler une bâtardise originelle des Stark de Winterfell, en même temps que de la désigner comme victime à sacrifier... aux intérêts d'une personne ou d'un groupe de personnes.

 Le lien entre les Stark et l'agneau sacrifié à un loup est d'autre part directement présent dans une des visions de Daenerys à l'Hôtel des Nonmourants : 

 

Elle tomba plus loin sur un banquet de cadavres. Abominablement massacrés, les convives gisaient pêle-mêle, recroquevillés parmi des sièges renversés, des tables à tréteaux démolies, dans des mares de sang mal coagulé. Certains n'avaient plus de membres ni même de tête. Des mains tranchées tenaient toujours qui coupe sanglante, qui cuillère de bois, pilon rôti, morceau de pain. De son trône, les dominait un mort à face de loup. La tête couronnée de fer, il tenait en guise de sceptre un gigot d'agneau, et, lourd d'un appel muet, son regard suivait Daenerys. 

(Daenerys IV, tome 2 A Clash of Kings). 

 

 Pour finir, le bleu que porte Sansa n'est sans doute pas qu'une couleur Arryn : il est aussi le bleu des yeux des Autres, ce bleu glacé et céleste, "le bleu des yeux de la mort", pour reprendre une expression employée dans un chapitre d'Eddard Stark lorsqu'il revoit en rêve son combat contre Arthur Dayne puis la mort de sa soeur Lyanna, à la Tour de la Joie. Une nouvelle fois, le lecteur est invité à relier cet épisode à ce qui se passe au-delà du Mur, au-delà de la mort, et à s'interroger sur ce qui a bien pu arriver dans le passé des Stark pour que la chute actuelle soit si rude. 

 

 ~~

 

 Une fois habillée, Sansa sort donc dans le jardin des Eyrié, sous la neige : ce jardin est le centre du château, il est entouré par ses sept tours blanches. C'est un bois sacré manqué a priori, sans barral, qui n'a pas assez de terre pour qu'autre chose que des arbustes y poussent. A défaut, il est devenu un jardin d'agrément. Cependant, les sept tours qui l'entourent en font bel et bien un espace sacré : l'arbre barral a cette spécificité de devenir pierre lorsqu'il meurt (par absence de sève), et dans la saga, d'autres lieux pierreux sont ainsi comparés à des barrals, au hasard Winterfell (décidément !) dans le premier tome A Game of Thrones ; dans les Îles de Fer, on trouve aussi un ancien bosquet de barrals pétrifiés dont la légende raconte qu'ils étaient les "Os de Nagga", une dragonne des mers dont les os auraient servi de piliers pour la demeure royale de l'antique Roi Gris. Enfin, il ne faudrait pas oublier le barral en voie de pétrification de Corneilla, château natal du dernier vervoyant, Brynden Rivers, actuelle Corneille à Trois-Yeux et mentor du jeune Bran Stark : ce barral a perdu toutes ses feuilles, mais chaque soir, il attire des milliers de corbeaux qui vienne le recouvrir et lui donnent l'aspect d'un arbre aux feuilles noires.

 Pour finir, les barrals sont blancs, comme les Eyrié. 

 En résumé, si les Eyrie n'ont pas de barral, le lieu reste symboliquement un espace sacré, avec sa déesse déchue au centre : en effet, la statue de la reine Alyssa Arryn, en larmes, qui était tombée pendant le duel entre Bronn et Ser Vardis, lors du jugement de Tyrion Lannister dans le premier tome A Game of Thrones, y est toujours à terre, près de deux ans plus tard. Personne n'a songé à la relever, ni même à l'ôter de là. Elle est ensevelie à moitié sous la neige. Faut-il y voir une préfiguration de la mission sacrée de Sansa en tant qu'héroïne de chanson, à savoir jeter à bas les vieilles reines qui s'accrochent à leurs trônes comme des moules à leur rocher alors qu'elles les ont souillés de crimes et de sacrilèges et les remplacer ? Est-ce une anticipation de la chute de Lysa Arryn, qui aura lieu à la fin du chapitre ? Un rappel de la défunte Catelyn (qui s'identifiait à la reine Alyssa dans le tome 1 A Game of Thrones) ? Une image anticipée de Sansa ensevelie ? Sans doute y'a-t-il un peu de tout cela à la fois, mais c'est avant tout à mon sens la métaphore d'un abandon et d'une mémoire occultée. Il a d'ailleurs été rappelé que lady Lysa Arryn avait abandonné sa soeur Catelyn etson fils Robb en ne prenant pas part à la guerre dans le Conflans.

 

Remontons donc quelques lignes plus haut, quand Sansa met le nez dehors :

 

Quand elle ouvrit la porte du jardin, le spectacle était si enchanteur qu'elle retint son souffle, de peur de l'abîmer si peu que ce fût. La neige tombait, tombait, tombait, dans un silence fantomatique, et molletonnait le sol de son tapis vierge. Toute couleur s'était envolée du monde extérieur. Il n'était plus que blancs, que noirs, que gris. Blanches tours, blanche neige, blanches statues, noires ombres, noirs arbres, gris sombre du ciel par-dessus. Un monde pur, songea-t-elle. Je n'y ai pas ma place.

 

 Les couleurs sont celles des Stark, et plus particulièrement des loups Stark. La perte de son loup, qui a à première vue exclu Sansa de la meute Stark, explique peut-être que sa toute première impression soit d'être une intruse. On peut aussi l'interpréter comme le désir de vie de Sansa qui ne cadre pas avec ce monde sans couleur qui n'est autre qu'un monde des morts, peut-être bien le véritable visage de Winterfell. Ou encore, toute cette neige indique le territoire d'"Hiver" le bâtard... "pur-sang", et si Sansa s'en sent exclue - à l'instar de Jon qui se ressent exclu de Winterfell dans ses rêves - c'est peut-être une manière de suggérer que Stark et "Hiver" n'ont pas la même origine ou au contraire qu'il y a une rivalité fraternelle entre eux depuis l'origine, la lutte fratricide étant un des thèmes les plus importants de la saga.

 Cela n'empêche cependant pas Sansa de pénétrer dans ce "monde pur", où elle se sent déplacée :

 

 Elle y pénétra néanmoins. Ses bottes s'enfonçaient jusqu'à la cheville dans le moelleux de la neige et s'y imprimaient sans faire le moindre bruit. Sa flanerie la fit passer près de buissons givrés, de sveltes fûts sombres, mais n'était-elle pas encore en train de rêver ? Les flocons lui frôlaient la figure avec des délicatesses de baisers d'amant, fondaient sur ses joues. Au centre du jardin, près de la statue de la femme en larmes qui gisait à terre, rompue et à moitié ensevelie, elle renversa la tête vers le ciel et ferma les paupières. Elle sentait la neige sur ses cils, elle avait la saveur de la neige aux lèvres. La saveur de Winterfell, cela. La saveur de l'innocence. La saveur des rêves. 

Lorsqu'elle rouvrit les yeux, Sansa découvrit qu'elle se trouvait à genoux. 

 

 Son geste de goûter la neige qui tombe s'apparente à une communion et poursuit l'idée des Eyrié comme une image de Winterfell, explicitement, cette fois. Ils ont la couleur de Winterfell, l'odeur de Winterfell, le goût de Winterfell... mais ne sont cependant pas Winterfell pour Sansa, qui s'imagine encore dans le rêve dont elle s'est éveillée quelques instants avant !

 Notons qu'on retrouvera cette communion sous une autre forme chez d'autres personnages : dans le cinquième tome (A Dance with Dragons), Bran Stark, son petit frère, est amené à manger une purée de germes de barral, afin de pouvoir "épouser" son propre barral et s'y connecter : si la purée est amère à la première bouchée, les suivantes lui rappelleront les bonheurs passés et Winterfell en particulier. Dans le quatrième tome (A Feast for Crows), c'est Arya qui, pendant son séjour auprès des Sans-Visage de la maison du noir et du blanc, devra ingurgiter sa mixture spéciale initiation : elle aussi aura un goût de Winterfell heureux, passée l'amertume de la première bouchée. 

 Pour Sansa, le contact est à la fois plus léger mais aussi beaucoup plus immédiat et plus évident, mais il diffère surtout dans le fait que les flocons de neige sont ici comparés aux baisers d'un amant :

 

 Les flocons lui frôlaient la figure avec des délicatesses de baisers d'amant, fondaient sur ses joues. 

 

 Et c'est là que nous retrouvons pleinement notre Blanche-Neige rêvant à son prince charmant, une des caractéristiques de Sansa tout du long de son arc narratif. Un rêve toujours en bute à une réalité au mieux décevante au pire terrifiante : ces baisers métaphoriques ont une conséquence immédiate, à savoir la chute de Sansa, à côté de la statue brisée, et renversent ainsi l'image du baiser qui réveille la princesse endormie : ici, les baisers blessent. A genoux, Sansa retrouve sa position de fiancée battue de Joffrey, alors que dans le tome 2 A Clash of Kings, au centre de la cour du Donjon Rouge un des chevaliers de la Garde royale avait frappé l'arrière de ses jambes du plat de l'épée afin qu'elle s'incline devant le roi Joffrey, qui la faisait déshabiller. Lors du mariage avec Tyrion, Sansa manifestera son désaccord par un seul geste : le refus de s'agenouiller pour se faire recouvrir du manteau Lannister.

 À cette interprétation, il faut ajouter celle déjà amorcée plus haut : avec la mémoire et le rêve, ce qui se dessine en arrière-plan, c'est un couple formé par le bâtard Hiver et une Jouvencelle-Guerrière.

 Mais la position à genoux est également celle de la prière, et au centre du jardin des Eyrié sanctuarisé, Sansa prend symboliquement la place de la statue d'Alyssa Arryn; leurs routes ont conduit aussi Bran et Arya dans des sanctuaires, souterrains pour ce qui les concerne. 

 

 Le ciel lui parut d'une nuance de gris plus claire. L'aube, se dit-elle. Un nouveau jour. Un autre nouveau jour. C'était des jours anciens qu'elle était affamée. C'était eux qu'elle appelait de ses prières. Mais à qui pouvait-elle adresser ses prières ? Le jardin, jadis, elle le savait, voulait être un bois sacré, mais la couche d'humus trop mince et le socle rocheux qu'à peine dissimulait-elle n'avait jamais permis à aucun barral de s'enraciner. Un bois sacré sans dieux, aussi désert que moi.

 

 La sensation de vide est un trait qu'on retrouve chez Arya, la petite soeur, qui a elle aussi été séparée de sa louve mais rêve d'elle toutes les nuits. Les Stark survivants au désastre de leur famille sont tous face à la même problématique : la gestation d'une nouvelle identité. La mention des dieux n'est pas anodine ici, puisqu'il s'agit effectivement pour eux d'incarner une divinité, au moins sur le plan symbolique - le dieu Multiface pour Arya, la Jouvencelle pour Sansa (c'est une spécificité de GRRMartin de ne pas trancher dans sa saga sur l'existence ou non des dieux : les "incarnations" divines de la saga sont autant symboliques que réelles, et surtout, elles sont tout à fait inconscientes de la part des personnages concernés et n'impliquent pas de puissance supérieure, de super-héroïsme : il s'agit de (re)jouer en partie de vieilles légendes). 

 Qu'à cela ne tienne, petite Sansa, les Eyrié sont l'endroit idéal pour y bâtir ton sanctuaire, personne ne l'occupe ! Personne, vraiment ? Il y a pourtant cette neige, ce bâtard qui donne des baisers d'amant depuis Winterfell qui permet d'envisager alors une nouvelle inversion du schéma du conte : ce n'est pas la princesse qui est morte et ensevelie, mais son Prince Promis, et c'est lui qui attend son réveil et sa libération, ou à défaut tente d'attirer la princesse à lui en lui offrant le baiser de glace, un baiser mortel. Une inversion qu'on retrouve dans deux images de Jon Snow au Mur, l'une à travers des visions de Bran pendant son coma, et l'autre venant de Daenerys lors de la visite aux Nonmourants de Qarth : 

 

 Vers le nord enfin, tel un cristal bleu, chatoyait le Mur. Solitaire, y dormait sur un lit glacé son frère Jon, le bâtard, plus pâle et plus rude au fur et à mesure que l'abandonnait tout souvenir des chaleurs anciennes.

(Bran III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Sachant en outre que Winterfell est accolé à la grande et antique forêt appelée le Bois-eux-loups, et qu'immédiatement au pied du Mur, versant nord, commence la Forêt hantée, l'image de Blanc-Neige endormi se double de celle d'un Prince au Bois dormant. L'aube grise qui point n'est alors pas celle des lendemains meilleurs, ni du réveil du prince promis, mais au contraire une aube plus funeste, et placée sous un ciel aux couleurs Stark. La promesse d'un froid et noir tombeau.

 

 

- LES PRIÈRES DE LA VIERGE DE NEIGE -

 

 

 Sansa ne sachant pas exactement qui prier ne reste cependant pas sans rien faire. Elle commence par fabriquer des boules de neige lui rappelant les  jeux avec Bran et Arya : 

 

 Le souvenir l'assaillit d'une neige d'été, à Winterfell, où Arya et Bran s'étaient embusqués, un matin, pour la bombarder, comme elle sortait du manoir. Ils avaient chacun sous la main, toutes prêtes, une douzaine de boules de neige, et elle aucune. Bran était perché sur le faîte du ponceau couvert, hors d'atteinte, mais elle avait poursuivi Arya dans les écuries puis autour de la cuisine avec tant d'ardeur qu'elles avaient fini par se retrouver toutes deux hors d'haleines. Mais elle aurait quand même fini par l'attraper si elle n'avait glissé sur une plaque de verglas. Sa soeur était revenue sur ses pas lui demander si elle ne s'était pas fait mal et, une fois tranquillisée à cet égard, lui avait lancé à la figure une nouvelle boule de neige, mais elle l'avait empoignée par la jambe et fait s'affaler, et elle était en train de lui barbouiller de neige les cheveux quand Jory les avait séparées, ivres de fous rires.

 

 Je m'arrête un instant sur cette anecdote typique d'autres qui émaillent régulièrement le récit et qui sous leur apparence anodine et gratuite dissimulent différents degrés de lecture, souvent pour anticiper d'importants événements du récit, mais pas uniquement (j'ai traité une de ces anecdotes dans l’article consacré à Yoren). Il est possible ici que la petite histoire raconte des retrouvailles pas si cordiales des deux soeurs, à Winterfell, sous le regard d'un Bran hors de portée car installé pour toujours sous sa colline ("fell", présent dans Winterfell, peut également signifier "la colline"), dans son nid-trône de racines de barrals. L'absence de Rickon pourrait signifier qu'il ne reviendrait jamais à Winterfell ou encore qu'il serait mort, à l'instar de Robb. L'affrontement - dans lequel Sansa finit par prendre l'ascendant par la ruse - est interrompu par le personnage qui se rapproche le plus d'un chevalier et d'une figure paternelle pour les filles : l'esprit d'Eddard pourrait-il se manifester d'une manière ou d'une autre et appeler les deux soeurs à cesser leurs querelles ? Eddard, dans le tome 1 A Game of Thrones, explique justement à Arya que ses querelles avec sa soeur sont des "querelles d'été", proches des jeux, mais que lorsque l'Hiver vient, elles doivent être oubliées au profit de la solidarité dans la fratrie. Les souvenirs de Sansa la ramènent précisément à ces jeux et disputes d'été, où on retrouve une Arya fuyant (comme dans son tout premier chapitre) et une Sansa la poursuivant (comme dans son tout premier chapitre à elle aussi). Chasseresse ou proie tour à tour. 

 Il y a cependant une autre interprétation possible, qui rattache la scène à l'histoire passée que tout le chapitre me semble évoquer : il ne faut alors plus voir Arya comme la fillette Arya Stark, mais considérer son côté androgyne ainsi que ses naïves interrogations et celles de Sansa sur son éventuelle bâtardise (Arya ressemble physiquement à Jon Snow); dans cette configuration, Arya et Sansa représenteraient le couple bâtard-jouvencelle, un couple formé dès l'enfance, ce qui n'est pas sans rappeler un autre couple incestueux de la saga, à savoir Cersei et Jaime; ou encore l'affection très forte qui liait Jon et Arya, qui n'est pas un inceste mais dont l'éventualité a été subtilement suggérée à travers les liens que les deux personnages nouent chacun de leur côté : Ygrid, le premier amour de Jon, lui rappelle lointainement Arya; quant à Arya, elle retrouve avec Gendry une complicité connue seulement avec Jon.

 Enfin, Bran embusqué et hors de portée représenterait cette fois troisième larron intéressé par la jouvencelle (il a lui aussi ses boules de neige pour la bombarder) mais non payé de retour (le jeu à trois tourne presque immédiatement à une course poursuite entre deux des joueurs), et pour cause, un vervoyant est retranché du monde... et pour la drague, vivre caché et espionner, c'est pas top. 

 

 Qu'ai-je à faire de boules de neige ? songea [Sansa]. Ses yeux se posèrent sur son arsenal tristounet. Il n'y a personne à qui les lancer. Elle laissa retomber celle qu'elle était en train de faire. Je pourrais faire un chevalier de neige, à la place. Ou même... 

 

 Le retour brutal au présent suggère que le couple a subi une séparation. N'ayant aucun partenaire de jeu, Sansa pense alors fabriquer un chevalier de neige : on est toujours dans le registre guerrier, mais notre Jouvencelle vient de faire un premier pas vers l'abandon de ce qu'elle désire au tout début (et de ce qu'elle est) : quand on se prend pour une princesse en détresse, qu'on est aussi férue de chansons et de contes que peut l'être Sansa, on a diablement envie d'appeler à son secours un preux chevalier, pour se battre à sa place. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois, puisque lorsqu'elle était otage au Donjon Rouge, c'est bien un chevalier qu'elle a demandé aux dieux du bois sacré... et la réponse fut positive, bien que ne correspondant pas du tout à l'idée que Sansa s'en faisait. 

Cependant, ce qui va se matérialiser sous les mains de Sansa, ce n'est pas un chevalier, dont elle abandonne vite l'idée : c'est un château et plus précisément Winterfell. Winterfell arrivé sous sa forme brumeuse, et rebâti en neige et glace dans la cour des Eyrié qui a pris les couleurs Stark pour l'occasion : blanc, gris et noir. L'hiver - Hiver ?- vient à l'heure du loup, forcément. Mais pire que cela : il est présenté ici comme un désir dévoyé, un "faute de mieux", ce qui laisse supposer que l'ancienne jouvencelle a obtenu un château là où elle voulait un partenaire égal, à l'image du jeu de bataille de neige partagé entre Sansa et Arya. 

 Le château nouvellement érigé représenterait ainsi le pouvoir seigneurial ou royal, celui du "Père", et donc un mariage avec le seigneur du lieu... et une descendance. Sansa devait aussi devenir l'épouse du prince puis roi Joffrey, pour son malheur. Avant qu'elle ne soit enlevée par Petyr Baelish jouant les pères de substitution, elle avait été contrainte d'épouser le nain Tyrion Lannister tandis que le roi Joffrey se proposait de lui offrir en guise de cadeau de noces la tête de son frère Robb, le "jeune loup", pour le coup incarnation d'un "Guerrier" portant couronne. 

 On retrouve ce schéma avec le parcours de Daenerys, qui passe d'un partenariat (qui ne commence pas du tout sur un pied d'égalité, d'ailleurs) avec Khal Drogo, à la recherche d'une armée et de guerriers dévoués à son service, puis à une place de reine en haut d'une pyramide et contrainte à un mariage de raison qui achève de dénaturer son "sang de dragon". Lyanna Stark, elle, joutant incognito contre trois chevaliers au tournoi d'Harrenhal, n'avait échappé au mariage avec lord Robert Baratheon qu'en fuyant avec le prince ménestrel Rhaegar Targaryen, pour mourir en couches, "prisonnière" dans une tour.

 Le chevalier de neige qu'imagine d'abord Sansa prend également une curieuse résonance puisqu'il peut s'agir à la fois d'un chevalier bâtard et d'un Autre. Le parallèle avec les Autres est par ailleurs présent du côté de Daenerys, lorsqu'elle cherche à constituer son armée : à l'aide d'une formulation ambiguë (dans le texte original), GRRMartin les compare aux Immaculés (ceux-ci sont en outre décrits comme de parfaits instruments dénués de sentiments et même insensibles à la moindre douleur, comme les cadavres animés par les Autres) : 

 

Others may be stronger or quicker or larger than the Unsullied. Some few may even equal their skill with sword and spear and shield. But nowhere between the seas will you ever find any more obedient.

 (Daenerys II, tome 3 A Storm of Swords)

 

Ce qui donne mot-à-mot : "Les [A]utres peuvent être plus forts ou plus rapides ou plus imposants que les Immaculés. Quelques uns pourront même égaler leur talent à l'épée, à la lance et au bouclier. Mais nulle part entre les mers tu n'en trouveras de plus obéissant".

 À travers Sansa, notre auteur semble donc retracer l'histoire tragique d'une jouvencelle du passé, liée à la création des Autres après la perte de son partenaire - un bâtard qui aurait pu porter couronne par son sang (et qui l'a peut-être revendiquée contrairement à Jon Snow). Si Daenerys va bien constituer son armée et devenir une conquérante, Sansa - elle - passe directement à la phase "construction du château".

 

 Penchons-nous donc sur ce Winterfell de neige, cette prière muette mais diablement efficace, qui raconte plusieurs histoires à elle toute seule. Son premier élément est une tour : d'abord un cylindre façonné avec les boules de neige, couché, puis dressé. C'est un symbole phallique : il correspond au désir précédent de Sansa de se façonner un chevalier protecteur sur mesure, mais il correspond aussi aux origines réelles de Winterfell : avant d'être une grande forteresse, il a été primitivement une tour. La tour est le lieu habituel d'enfermement et de mort des femmes qui ont cherché un temps une indépendance véritable, et qu'on retrouve régulièrement dans la saga : Eddard retrouve sa soeur Lyanna mourante dans une tour; Ariane Martell est enfermée dans une tour par son père qui veut être seul maître à bord (son chapitre du tome 4 A Feast for Crows s'appelle "la Princesse en la Tour"); Sansa elle-même, lorsqu'elle est otage des Lannister après avoir rejeté l'autorité de son père, est retenue au sommet d'une tour de la Citadelle de Maegor; Ashara Dayne s'est jetée du haut d'une tour, et dans la légende de Baël le Barde qui a cours au nord du Mur, c'est aussi le cas d'une princesse Stark amante de Baël. La liste n'est évidemment pas exhaustive.  

 Cependant Sansa a ici le rôle actif : c'est elle qui construit la tour, puis le château comme extension, imitant le légendaire Bran le Bâtisseur. On peut donc y lire non pas seulement les malheurs d'une "princesse" prisonnière, mais la force intérieure de Sansa, déjà rappelée dans les pantalons qu'elle porte, ainsi que son désir de batailles et de chevaliers. Sansa est une Jouvencelle (un des sept visages de la religion des Sept) qui aspire au Guerrier (un autre de ces visages), et en prend le rôle souvent, en particulier lorsqu'elle revêt son "armure de courtoisie" et pratique les danses de la cour et joutes spirituelles et verbales. Si elle ne manie pas d'épée physique, Sansa a d'autres armes qui s'y apparentent. L'aspiration au Guerrier est d'ailleurs partagée par Cersei Lannister (mais cela fera l'objet d'une étude), une des figures de la méchante reine. 

 

(...) Elle planta [le cylindre] debout et se servit du bout de son petit doigt pour y pratiquer des fenêtres. Le crénelage du sommet se révéla un peu plus délicat, mais, lorsque ce fut achevé, Sansa possédait un donjon (="tower", "tour" en anglais). Il me faut des murs, à présent, songea-t-elle, et puis un manoir (="keep", "donjon" ou "citadelle" en anglais).

 

 Le texte original rend ici davantage perceptibles certaines allusions : les "murs" que désirent Sansa peuvent ainsi se référer au Mur, celui censé protéger "les royaumes humains" des Autres; quant au "petit doigt" (="little finger") qui perce les fenêtres, il est une allusion claire à Petyr Baelish - surnommé Littlefinger - et expert en espionnage. Il est ainsi posé comme participant (inspirateur ?) à la construction du château et l'ensevelissement de la princesse sous les pierres (=Alayne Stone) ou la neige, à moins que ce ne soit qu'un accès limité que lui ménage Sansa. Littlefinger a pour blason personnel un oiseau moqueur et son association avec les fenêtres de la tour n'est pas gratuite : c'est par la fenêtre d'une tour de Winterfell que Bran, futur vervoyant, surprend l'inceste entre la reine Cersei et Jaime; c'est depuis une fenêtre que Littlefinger désigne à Eddard un certain nombre d'espions qui surveillent les faits et gestes de la Main. La fenêtre, comme la porte (=door), est un oeil ouvert sur des vérités cachées, un troisième oeil symbolique, et par conséquent un instrument de pouvoir, mais aussi une promesse de chute vertigineuse : depuis ces ouvertures, on tombe ou on prend son envol, et parfois les deux à la fois, à l'instar du petit Bran. Nous retrouvons donc dans les parages de ce Winterfell de neige - protection/prison d'une princesse et tombeau d'un bâtard - la présence discrète d'un vervoyant. 

 

 La neige tombait, le château s'édifiait.

 

 "The snow fell and the castle rose." 

 

 Littéralement, le texte anglais a également un autre sens : "le bâtard tomba et le château s'éleva."

 En d'autres termes, il y a bien une mort à l'origine de Winterfell - ce qui sera confirmé plus tard à l'occasion d'une vision de Bran à travers l'arbre-coeur de Winterfell, dans le tome 5 A Dance with Dragons, où le jeune vervoyant remontant le temps assiste au premier sacrifice sanglant aux pieds du barral encore jeune. La scène avec Sansa offre d'autres bribes de son histoire et la possibilité de formuler une hypothèse sur son identité.

 Il me semble en outre qu'avec cette image de la neige qui prendrait quasi seule la forme de Winterfell, sans intervention de mains humaines, on retrouve une référence au légendaire Brandon le Bâtisseur, l'ancêtre de la lignée Stark, celui qui est réputé avoir fondé Winterfell, mais aussi bâti le Mur - pour protéger le monde des Autres - et auquel on attribue également la construction d'autres forteresses à caractère magique, entre autres Accalmie, le siège des Baratheon. Brandon le Bâtisseur était réputé avoir bénéficié de la magie des Enfants de la Forêt, ce qui permet pour le lecteur de supposer qu'il s'agissait d'un vervoyant. 

 

 À ce stade de la saga, le vrai Winterfell a été en partie détruit par le bâtard Ramsay Snow, puis refusé par Jon Snow, un autre bâtard. Et c'est en neige ("snow") que Sansa reconstruit son Winterfell aux Eyrié. Il est très tentant de voir dans cette sorte de passage de relais l'indice que c'est à Sansa qu'appartiendra la véritable reconstruction de Winterfell un jour, et que celle-ci ne serait qu'une répétition générale (et GRRM joue évidemment avec ce désir du lecteur que certains Stark puissent prendre une revanche sur la tragédie qui les frappe), mais cette fin paraît trop optimiste et entre en contradiction avec d'autres nombreux indices disséminés ailleurs dans le texte, qui plaident pour une destruction définitive de Winterfell, un engloutissement sous la neige ou l'eau (la neige n'étant qu'une version glacée de l'eau). Je préfère donc voir dans la construction de ce Winterfell de neige la révélation (inconsciente pour Sansa) que les véritables maîtres du château ne sont plus les Stark, mais un bâtard autrefois sacrifié, et un bâtard au "sang de loup". Un bâtard dont l'histoire véritable a été délibérément oubliée, comme dans le conte du Sauvageon Bael le Barde - dans lequel il a séduit l'héritière Stark qui a accouché d'un fils devenu le lord Stark officiel - très en vogue chez les Sauvageons, mais ignoré des Stark. La Jouvencelle ancienne rêvait-elle d'épouser ce bâtard ancien, et aurait-elle épousé un roi à la place ? Un roi du Nord qui pourrait même lui devoir son titre et sa légitimité ? Un peu comme Ramsay Bolton peut se prétendre "seigneur de Winterfell" par son mariage avec la malheureuse fillette qu'on fait passer pour Arya Stark ?

 Dans le tome 5 A Dance with Dragons, la tempête de neige qui sévit à Winterfell (où a lieu le mariage entre Ramsay et la fausse Arya) et dans le Bois aux loups semble une manifestation concrète de ce fait. Mais il y a déjà dès le premier tome des allusions ironiques (et à double sens) au fait que des "bâtards" sont des rois véritables : on les interprète généralement comme des indices de l'ascendance Targaryen de Jon Snow (son père serait Rhaegar Targaryen, frère aîné de Daenerys), ce qu'ils sont effectivement, mais pas uniquement, surtout si on considère que Jon rejoue lui-même et à sa manière une ancienne partition. 

 

  "(...)Jamais vu désert plus immense. Où se cache donc ton peuple ?

- Trop intimidé sans doute pour se montrer, plaisanta Ned, on ne voit guère de rois dans le nord."

Des entrailles de la terre montait vers eux un souffle glacé. Le roi renifla, puis : "M'est avis plutôt qu'il s'était tapi sous la neige... Et quelle neige, bons dieux !"

(Eddard I, tome 1 A Game of Thrones)

 

Eddard et le roi Robert visitent les cryptes de Winterfell, et la phrase est tournée de manière à ce que ce qui est "tapi sous la neige" peut être le peuple du nord ou un roi. Dans tous les cas cela revient à dire que la royauté des Stark est symboliquement factice. Robert et les Lannister en prennent pour leur grade plus tard, lors d'une chasse aux chats d'Arya dans le Donjon Rouge : 

 

Un par un, elle les avait tous traqués, happés, rapportés, toute fière, à Syrio Forel, tous... hormis celui-ci, ce diable noir de matou borgne (*en vo, le cha n'est pas borgne, mais il n'a qu'une oreille). "C'est lui le vrai souverain de ces lieux, avait dit l'un des manteaux d'or. Plus vieux que le péché, et deux fois plus vicieux. Même qu'une fois où le roi festoyait le père de sa reine, il a sauté sur la table, ce bâtard noir, et hop ! envolée la caille que tenait Tywin ! Que Robert en a ri à s'en péter la sous-ventrière. Tiens-toi loin de çui-là, petite..."

 (Arya III, tome 1 A Game of Thrones)

 

 Accessoirement, cette chasse au "bâtard noir" va mener indirectement la jouvencelle qu'est Arya jusqu'à la cave où sont entreposés des crânes des dragons Targaryen, et jusqu'au couple formé par "l'araignée" Varys, Maître chuchoteur du Conseil du roi, et son ami Illyrio Mopatis (organisateur de la vente de la jouvencelle Daenerys Targaryen au puissant khal Drogo). Varys et Illyrio, deux personnages qui partagent des caractéristiques symboliques fortes avec les vervoyants, comme Littlefinger. 

 

 - LA REINE DES NEIGES -

 

 

 Elle découvrit sous la neige des ramilles et des branches qu'elle émonda pour planter d'arbres le bois sacré. Des pelures d'écorce lui servirent à figurer les dalles du cimetière. Elle ne tarda guère à avoir ses gants et ses bottes encroûtés de blanc, les mains engourdies de fourmis, les pieds trempés et glacés, mais elle n'avait cure. Seul lui importait le château.

 

 C'est donc sous les dalles du cimetière et près du bois sacré que l'ensevelissement commence : Sansa est couverte de neige aux extrémités et le sang a déserté ces dernières. 

 

L'aube se faufila comme un voleur dans son jardin. Le gris du ciel se fit d'un gris plus clair encore, et les buissons, les arbres virèrent au vert sombre sous leur étole de blancheur. 

 

 L'aube grise qui s'est levée et a précédé un jour pas beaucoup plus coloré ne préfigure pas la "bataille de l'Aube" qui doit avoir lieu pour vaincre l'hiver éternel, mais représente une fausse "aube", une illusion où la "reine du Printemps" ne revient jamais parmi les vivants pour fertiliser le monde (comme la cascade "les larmes d'Alyssa" n'atteignent pas la vallée dans leur chute et ne la fertilisent donc pas), mais y reste pour y devenir la reine des neiges, pardon, la "Vierge de Neige". L'idée du rapt de la Jouvencelle est ici explicite et pas nouveau dans la saga puisqu'au-delà du Mur, ce rapt est pratiqué ouvertement avant toute union entre un homme et une femme. La période la plus propice se situe d'ailleurs au moment où l'étoile du Voleur se situe dans la constellation de la Vierge de Lune. 

 On pourrait supposer que notre princesse a retrouvé son bâtard bien-aimé, dans la mort, mais l'aube grise qui entre au jardin sans être invitée suggère que cette mort a été retirée contre une promesse de règne et de jour nouveau. En l'occurrence, Sansa a bien été "enlevée" du Donjon Rouge en pleine nuit, par Dontos manipulé par Littlefinger : elle est passée par le bois sacré et a atteint à l'aube le bateau de Littlefinger croyant qu'il la ramènerait chez elle, à Winterfell. 

 Les couleurs de l'aube sont effectivement très winterfelliennes, avec le gris, le blanc et le vert sombre de la Forêt hantée ou du Bois aux Loups en hiver ; on est loin du printemps, de l'été, de la vie et c'est précisément la vie que désire Sansa, comme en témoignent ses souvenirs d'enfance heureuse... et estivale. Tout ce que Winterfell ne peut de toutes façons plus lui offrir. Notre Blanche-Neige se cherche un nouveau et vrai foyer. Son château de neige exprime cette aspiration, et reproduit en même temps un trait de caractère propre à Sansa : celui de se coucher et s'enfouir à l'abri sous des couvertures, et dormir pour ne s'éveiller qu'au jour, une fois les monstres disparus. Ou quand son prince viendra.

 

 Une fois la construction du château est bien avancée, le tout commence à prendre vie, ou plutôt tente de le faire mais sans succès. 

 En réalité, ce semblant de vie, ce sont les habitants des Eyrié qui apparaissent plus ou moins furtivement aux fenêtres pour regarder ce qu'elle fait, comme si des yeux s'ouvraient et se refermaient. Le texte reste ambigu sur ces apparitions : il ne précise jamais si les gens sont aux fenêtres des Eyrié ou à celles de Winterfell.

 

Elle s'affairait à tapoter bien pentu le toit de la grande salle quand elle entendit appeler et, levant les yeux, découvrit penchée à la fenêtre sa femme de chambre. 

 

Etonnant, non ? Poursuivons : 

 

Sansa secoua la tête et se remit à modeler la neige afin d'ajouter une cheminée tout au bout du toit, bien à l'aplomb de l'âtre, dedans. 

 

Oui, oui, vous avez bien lu "l'âtre, dedans" : on voit littéralement à l'intérieur de Winterfell. Comme c'est physiquement impossible, la magie des mots (la traduction respecte bien ici le texte original) nous raconte là comment Sansa a transformé les Eyrié en Winterfell et se les est appropriés. Même Lysa Arryn, dame des Eyrié, semble lui céder la place :

 

Elle aperçut Lady Lysa qui la guignait, du haut de son balcon, dans une robe de velours bleu soutaché de renard, mais un second coup d'oeil lui révéla que sa tante avait disparu. 

 

On notera au passage que le bleu - couleur Arryn - détonne dans cette scène aux couleurs Stark : Lysa est alors d'autant plus l'Etrangère (un autre des Sept), que le bleu est aussi la couleur dominante des Autres, celle de leurs yeux, du froid intense et de la mort, et que Winterfell et le Mur ont été érigés pour protéger les royaumes humains (mais les Stark surtout, à tous les coups) des Autres. D'autre part, le renard est associé à plusieurs reprises à un personnage en particulier : le rusé Tywin Lannister, père de Cersei. La menace représentée par la figure de Lysa ne tient pas ici du fantasme : la voici associée à la fois à Cersei Lannister et aux Autres. Et comme les Autres, Lysa a la capacité de paraître et disparaître en un clin d'oeil. Souvenons-nous cependant que Sansa porte elle aussi du bleu (caché sous son manteau), ainsi que du renard : elle se pose donc ici en rivale directe de Lysa Arryn mais également comme son double... et en partenaire des Autres. En d'autres termes, le personnage de Lysa peut se lire comme une Sansa vieillie, ensevelie dans son château depuis plusieurs années et régnant sur des morts, et son apparition-disparition éclair à sa fenêtre joue le rôle de l'avertissement à la jeune princesse, une triste vérité brièvement dévoilée par un troisième oeil.

 Sansa n'est pas une jeune fille candide et inoffensive : sa virginité est aussi mortelle que l'expérience des reines. Elle se revendique elle aussi en souveraine - et c'est ce à quoi la destinait sa naissance dès sa première apparition dans la saga - mais le prix à payer pour cela en fait un marché de dupes : si on regarde l'histoire de Lysa, à la fin, ils ne vécurent pas heureux et n'eurent pas beaucoup d'enfants. Dans le conte, Blanch-Neige n'a pas choisi son prince, c'est lui qui s'impose à elle.  

 Et justement, à présent que le château a bien avancé et qu'il a sa reine, les prétendants peuvent entrer en scène, pour tenter l'appropriation ou la libération ! 

 

La seconde partie est en ligne, mais sa fin est encore en chantier !

 

 

 

 



18/04/2016
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